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Etudes de lettres modernes (Maîtrise à Paris XII, Mention TB ) et de théâtre (Ecole Supérieur d'Art Dramatique de Paris). Comédienne. Pédagogue, metteur en scène. Ecritures.

Strophes numérales – Poésies 2016

Quatrains au soleil auroral

Quand ton ombre tombe sur ma bouche

Pour m’empêcher d’aimer

M’obsède et me tue d’un désir foudroyant

J’étouffe dans un sommeil avide, vertigineux

 

Ma vaine inimitié n’obtient qu’angoisse

Et douleurs de ne jamais te revoir

L’oubli de ton regard

Comme unique salut pour mon enfant

 

Quintils du désir amoureux

De son gant d’air

Ta peau

Exploite les infinités de ma chair

Elle explore en frissonnant

L’essaim de sa moitié

 

Je voulais en t’aimant

T’offrir la même douceur

Le même parfum

Je te chéris à l’absolu

Sans boniment authentique

 

Je suis partout à la fois

Et dans tous mes états

Mon corps pénétrable

Me bouleverse

En une pensée quantique

 

La violence de ton image

M’attire chaque nuit

Dans un songe sybarite

Puis j’essore à l’éveil

Un cœur gorgé d’un dégluti concupiscent

 

Mais dans ton silence j’entends

La magnificence du souvenir négligé

L’indifférence du désir

Les mots dans la brutalité

La méprise de deux amants

 

Alors s’étendent à nos enfants

L’exhalaison du tourment

L’exhortation aux cris des larmes

Et dans la déraison

Une rivalité sans puissance

 

Puis dans l’absence

Une insoutenable perte de soi

Me consume dans un instant incessant

Un abandon de moi

Comme une quête de toi

 

Attends ! Attends !

Je me sens la force

Dune amante racinienne

Je me sens de faire mienne

La richesse des émotions d’un roi

 

Sizains de la colère

A ta peau aucun sourire ne s’arme

La foule te croise sans humilité

L’envie de pleurer des larmes qui s’agacent

Le mépris la rage la culpabilité

Emprisonnent le désir dans un lendemain

Stérile et vain

 

Tu veux te dérober partir

La passion des poètes le talent des musiciens

Te pousse à murir

Le parfum d’une danse

Esquisse de promesses

D’un avenir sans inconstance

 

Dans une harmonie débauchée

Une ardeur au mérite

Détente des dignités

De la foule qui s’irrite

La paix arme des souverains

L’amour arme des altruistes

 

Dizains escargotiens

Avec thème et mots imposés : La moulure  communiste 

Mots: Maniement, portugaise, tenia, bouche-à-bouche, hallucination, cauchemar, main, idiotie, Disneyland, feignasse

Phrases de début : « Ces culs serrés qui se donnaient des airs affranchisé »

Phrase de fin : « On a marché longtemps, c’était pas mal »

Ces culs serrés

Qui se donnaient

Des airs affranchisés

Sous la moiteur de L’Elysée

Tête éminente

Pavillon mouvant

Marchant culotte moulée

Coiffe mouillée

Sueur de leur cauchemar

Inventé

 

La main tendue

A l’enfant hagard

Pouce mordu

Regard perlant

A qui l’on promet

Des paradis absents

Des terres d’esclandres

Des parcs Disneylands

Destins stériles

Et puérils

 

Une épuisante lancée

Un maniement du peuple

Qui s’instruit qui avance

Au son des promesses périmées

L’idiotie collective

Dont la croyance bouleverse

Comme un espoir obsolète

Du bonheur à venir

Un mouvement oppressant

Fugace atermoiement

 

Telle la Portugaise

Cheville blessée

Sang sur le téton

Qui allaite son rejeton

Et ceux des infertiles

Epuisée elle s’abstient

Jusqu’aux lands enfantines

De poursuivre son chemin

Elle s’abandonne elle baise

Le front de son gamin

 

Feignasse ! Brame la foule

Nourris en marchant

Sers-toi de la houle

Pour te porter devant

Sois fière sous pavillon

D’afficher tes couleurs

Ton devoir et les pleurs

De ton petit garçon

La preuve de tes douleurs

N’est qu’hallucination

 

La jeune femme y laisse son souffle

Tels les effluves d’un parfum

Un bouche à bouche futile et vain

Avec les larmes la salive

Et le cri des putains

Que périsse cette veine patriotique

Du ventre qu’on l’extirpe

Comme on retire le Ténia

On a marché longtemps

C’était pas mal

TAMBOURS BATTANTS Roman écrit en septembre 2001

 

Prologue

Le milliardaire Ténéaan, gourou extrêmement puissant, qui avait su convertir une population désœuvrée et vulnérable à ses croyances pernicieuses, avait pour projet de conquérir le monde. Son organisation terroriste était telle qu’il avait réussi à bombarder une trentaine de villes des pays dominants. La troisième guerre mondiale avait éclaté. Les victimes n’avaient pas pu être dénombrées exactement. Beaucoup avait fui. L’Europe était dévastée. Malgré le ralliement de tous les pays occidentaux, la France n’avait pu être sauvée, car c’est en ce lieu géographique, point stratégique placé entre l’Orient et l’Occident, que Ténéaan avait élu domicile. Le président français de l’époque, corrompu depuis de nombreuses années, profitant des versements en liquide du bandit en échange de sa protection civile, s’était donné la mort le jour où Ténéaan avait revendiqué le plus gros attentat de tous les temps, faisant soixante mille victimes. Tokyo, mars 2077. Aidé de l’armée française, dont il avait été nommé Général en chef peu de temps avant, il avait encerclé le pays et pris la place des dirigeants. Paris s’était vue transformée en un lieu menaçant, un lieu de cauchemar tout droit sorti des Enfers. Une ville qui n’avait plus les moyens de laisser place aux arts, à la magie, à l’amour. Une ville sans fleur, sans parfum, sans décor. Une ville constituée de quelques blocs de béton, de tranchées, d’abris sans protection, d’armes puissantes et effrayantes, de ruines désolantes et de marchés ouverts à la circulation de drogues hyper toxiques ou empoisonnées. Une ville sans poumon, sans cœur et sans âme dirigée par des hommes n’ayant plus rien à perdre. Et Paris n’était qu’un échantillon de cette tragédie. La France entière avait perdu ses richesses culturelles, les traces de son histoire, tout son patrimoine, pouvant ainsi être rayée de la carte. Les frontières se fermèrent. Puis, Ténéaan se calma ou prit peur. Mais personne dans le monde n’avait pris l’initiative de tenter de délivrer le peuple français. A croire qu’il avait été oublié… Dix ans s’écoulèrent sans aucune riposte. Les autres grandes puissances craignaient pour leurs citoyens. Pourtant, quelques années plus tard, un groupe de paysans rebelles, de nationalité catalane, s’opposèrent fermement à la fermeture définitive des Pyrénées. C’était à l’époque où les grands physiciens révélèrent les calculs effrayants annonçant la destruction de la planète, la disparition totale du système solaire pour août 2095. Les paysans se battaient pour ne pas abandonner la nature. Il y eut un soulèvement général dans le monde entier. Le peuple criait des slogans qui dénonçaient les effets du nucléaire, les déboisements, la pollution, seuls effets responsables de l’extinction de la race humaine… Ténéaan laissa faire, n’ayant plus aucun appui. Seulement, cela n’eut aucune suite. Comme si chacun restait terrorisé à l’idée de ce que l’ennemi pouvait entreprendre. Quand au peuple, il eut vite fait d’être maîtrisé par les soldats. La France disparut des mémoires et le royaume de Ténéaan prit sa place dans les livres d’Histoire.


 

Première Partie

Rosie

 

Tu es tourmenté ? Je comprends, je comprends…

Sais-tu, Kolia ? essaie donc de chanter, de rire, de te fâcher comme autrefois… Reste, nous allons bien rire, nous boirons des liqueurs et en un instant ton angoisse s’envolera.

Tchekhov, Ivanov, Acte I, scène VII


1. La Clinique du Foyer

Ténéaan Ville, le 29 juillet 2095.

 

Rosie Marie, jeune fille de vingt-cinq ans présente depuis des années les mêmes troubles psychologiques graves, de nature schizophrénique. La mort de sa sœur jumelle homozygote a permis de mettre au jour ce cas de psychose. Depuis son plus jeune âge Rosie vivait dans l’ombre de sa sœur prénommée Rose. Cette dernière réussissait en tout, mais elle avait apparemment besoin de Rosie pour se faire valoir auprès d’autrui. Rosie, elle, ne pouvait donc se sentir vivre et aimée qu’au travers de sa sœur qu’elle admirait comme une partie d’elle-même.

 

L’accident de voiture survenu le 15 septembre 2079 a fait de Rosie une orpheline. Elle fut prise en charge par sa marraine Irène Livret qui nous la confia le 25 février 2081. Les nombreuses entrevues que j’ai eues avec ma patiente m’ont fait entendre qu’elle considérait sa sœur jumelle comme une partie de son corps, qu’elle ne pouvait former un être à part entière qu’aux côtés de sa sœur. Il manque par conséquent pour Rosie une partie de son corps, partie dont elle était objet de désir et qui lui permettait non seulement d’exister auprès des autres personnes, mais encore de garder contact avec le monde extérieur.

 

Les soins que je tente de lui apporter depuis les quinze années qu’elle réside à nos côtés n’ont pas pu faire évoluer son cas, l’accident ne m’ayant pas permis d’entrer en relation avec les parents. Je n’ai pu obtenir de rendez-vous qu’auprès de Vincent Livret, fils de Irène Livret. Ce dernier reste toujours en relation avec la patiente avec qui il a eu un enfant du nom de Nim, âgé actuellement de sept ans. Il s’en occupe aujourd’hui avec sa compagne, prénommée Mana, une jeune africaine du même âge que Rosie. Ces deux personnes ont obtenu le droit de garde de Rosie deux à trois journées par semaine. Je ne m’y suis pas opposé malgré mes doutes sur les bienfaits d’une telle sortie pour ma patiente.

 

Les entretiens que Rosie a pu avoir avec Vincent Livret et son fils n’ont fait que confirmer mon diagnostic : une trop forte émotion met le schizophrène en danger. Les approches et les rejets sont à la source des envies de destruction de ma patiente. Elle s’identifie à son fils de sept ans comme elle le faisait avec sa sœur jumelle. Mais Nim manifeste parfois des craintes à l’égard de sa mère que cette dernière perçoit comme un rejet.

 

Ses besoins de destruction sont doubles : à la fois portés vers l’extérieur, et à la fois tournés vers elle-même, révélant un dédoublement de personnalité.

 

Depuis quelques semaines, ma patiente me menace de sa mort prochaine, si je ne la laisse pas quitter le foyer pour s’enfuir, dit-elle, avec sa famille. Après un entretien assez long avec Vincent Livret je n’ai pu éclaircir ce mystère sur le départ de la famille. Il n’est apparemment pas question pour elle de quitter la ville.

 

 Le climat d’insécurité et d’incertitude face à l’avenir de notre planète dont les scientifiques annoncent la fin prochaine, et que le gouvernement provisoire veut taire à tout prix, alimente les nouveaux délires de ma patiente. Elle entre dans des discours mystiques qui n’en finissent plus et auxquels elle s’accroche comme pour se persuader de sa bonne santé mentale. Elle est source de désordre au sein de l’établissement et a tenté de me mettre tous les patients ainsi que le personnel infirmier à dos.

          

J’ai donné ordre de suspension de tous les postes audios et visuels jusqu’à nouvel ordre. Rosie Marie est également privée de promenades et d’ateliers au sein de l’établissement.

 

Personnellement, mon statut de médecin chef me pousse à croire jusqu’au bout à la survie de notre monde afin de maintenir au mieux l’ordre dans mon établissement et d’encourager mon personnel à poursuivre l’aide médicale nécessaire aux patients.

 

 

2. Un entretien avec Rosie

 

Rosie est face à son psychiatre. Cet homme de quarante cinq ans, aux cheveux précocement blancs, l’observe attentivement derrière ses lunettes sans monture. C’est une très belle femme aux cheveux cuivrés et aux yeux sombres. Son visage est encore rond et elle porte sur ses joues quelques taches de rousseur. Au foyer, elle n’est jamais habillée décemment, elle ne porte qu’une blouse qu’elle prend plaisir à ne boutonner que jusqu’à l’entrecuisse. Depuis quelques semaines, lors des entretiens, elle adopte un tout autre comportement. Il lui arrivait de s’enfermer plusieurs jours dans un mutisme profond. Ces derniers temps, au contraire, elle montre un certain dynamisme verbal, et qui peut parfois se révéler fort agressif.

 

Elle respire. Elle prend de l’air et elle l’avale. Elle prend de l’air et fait gonfler son ventre. Ses côtes se soulèvent :

 

« Je garde l’air puis je souffle. Je soufffffle. Mon ventre se dégonfle. Puis mes côtes. Je ne sais pas si mon corps est plus détendu… je ne sais pas. Rien ne peut me faire oublier que je suis seule ici avec vous. Vous qui êtes là à m’écouter. Qu’allez-vous faire de plus ? Comprenez bien que je pense que tout cela est inutile. Que je sois ici avec vous ou là-haut dans ma chambre tout cela n’y change rien. Vous m’entendez ? Je vous parle comme si vous étiez un mur. J’ai besoin d’un retour. D’un être humain en face de moi. Qui me dit que vous m’écoutez vraiment ? Vous agissez de la sorte avec tout le monde. Je suis sûre que vous agissez de la sorte avec tout le monde tous ces gens que vous convoquez comme moi ici dans votre bureau vous les recevez de la même façon vous les regardez et prenez sur vous pour les écouter mais finalement y a-t-il vraiment un sujet qui vous intéresse ? N’avez-vous pas assez de vos propres problèmes ? Comprenez bien Monsieur que j’exige moi à partir du moment où vous me recevez dans votre bureau une écoute particulière qui soit la preuve manifeste de l’intérêt que vous me porter en tant qu’être humain ! Voilà : j’ai besoin d’une conversation pas d’une auscultation de mon cerveau ni de ma parole ! Tant que vous agirez de la sorte ma folie n’en deviendra que plus grande. Vous me rendez folle. Savez-vous que vous me rendez folle ? Ca y est… je sais maintenant que c’est vous qui m’avez rendu folle. J’en suis sûre ce qui ne m’empêchera pas de continuer à être folle si vous persistez dans votre mutisme. Je vous hais. Oui Monsieur je vous hais. De toute la haine que l’être humain le plus méprisant peut contenir. Laissez-moi partir monsieur. »

 

Elle se tait un instant. Son visage, alors gonflé de colère, se détend. Elle affiche à présent un sourire étrangement terrifiant. Elle reprend sur un ton calme.

 

« Elle va se lever et peut-être commencer à s’affoler. Elle est prête à se lever. Elle va le faire. Elle avale de l’air et le garde l’air comme le meilleur des remèdes. Elle est tellement seule et déstabilisée. Elle a tout perdu et va se perdre aussi bientôt elle le sait. C’est inéluctable. Mais il lui reste la parole. Seule la parole la sauve de la mort et de l’ennui. De la folie. Elle sait que la mort viendra. Mais elle la fait attendre. C’est pour ça qu’elle parle pour ne pas sombrer. Vous comprenez c’est pour ça qu’elle parle pour ne pas sombrer. Sombrer. Le terme est joli, mais elle ne veut pas s’attarder sur le signifiant le signifié est trop repoussant. C’est une crainte terrifiante non moins l’idée de la mort que l’idée de la solitude de la mort dans la solitude. Et vous n’y changerez rien. Vous n’avez fait qu’empirer les choses en l’empêchant de fuir avec les siens. Parce qu’elle avait une famille comme tout être humain mais à présent elle est laissée pour morte laissée pour orpheline laissée pour veuve laissée pour… Mais seulement existe-elle encore sur les registres officiels a-t-elle un nom ? Elle n’a même pas de nom. Tout ce qu’elle sait c’est qu’on l’a nommée Rosie. Rosie ah la bonne blague ! Et sa sœur s’appelait Rose ! Quelle mascarade ! Parce que sa sœur a existé, identique. Elles étaient identiques. On disait Rose et Rosie et les gens se moquaient à l’intérieur d’eux-mêmes mais ils étaient incapables de les distinguer jusqu’à ce qu’il ne reste plus que Rosie et elle est passée en premier. Ils ne se moquaient plus les gens non ils étaient pris d’une pitié qui n’a fait que grandir grandir jusqu’à ce qu’il ne lui reste plus rien d’orgueil ni de fierté seulement la peau sur les os, beaucoup de haine et de violence. Et aujourd’hui ? Non mais quoi regardez-vous pensez-vous pouvoir pallier le manque de sentiments humains qui lui font défaut ? Parce que vous pensez sincèrement avec tous vos bardas de diplômes que vous êtes plus apte que n’importe quel être en ce monde qu’elle a aimé à radier les traces de son malheur. Les faire totalement disparaître ou les lui faire accepter ? Mettons-nous déjà d’accord sur ce point. Mais non vous ne voulez pas communiquer ce qui est absurde parce que finalement vous me paraissez bien seul vous aussi. Et vous l’êtes d’autant plus aujourd’hui entourés de fous ! Pauvre imbécile que vous êtes ! Savez vous que vous êtes d’autant plus seul aujourd’hui que vous ne reverrez jamais votre argent je veux dire l’argent qu’ils vous donnaient. L’argent qu’ils vous versaient pour elle la petite location : logement nourriture soins. »

 

Le médecin se lève sans rien dire, se dirige vers une petite étagère en fer, ouvre un des tiroirs, en sort une seringue et la remplit d’un liquide transparent renfermant une haute dose de valium. Le comportement de sa patiente se fait de plus en plus agressif. Il sait de quelle violence elle est capable. Mais il ne lui injecte pas le sérum immédiatement. Il veut être sûr de son utilité.

 

« Eh bien c’est cela allez-y ne vous gênez pas de toute façon ce corps ne m’appartient plus tuez-la avec votre poison vos doses dégueulasses c’est parce que vous avez peur que je vous tue moi avant. Je vous fais peur docteur. Elle elle est innocente. Pauvre enfant innocente qui n’a que les mots pour se défendre. Il ne lui reste que la parole pour ne pas sombrer. Le langage comme arme contre la mort et la folie. Mais moi je m’en fous docteur. Moi je l’attends cette mort qu’elle soit violente et douloureuse que je puisse connaître l’agonie et la torture physiques jusqu’à ce que le châtiment corporel atteigne le règne glorieux que détint la tourmente cérébrale. Elle ne me fait pas peur. Vous craignez ? Comme elle vous craignez ! Vous vous rassurez avec les mensonges du gouvernement. Pensez-vous sincèrement qu’ils seront capables de vous protéger. La fin est la fin. Rien ne pourra vous sauver. La mort de la planète signifie la mort des êtres qui l’habitent. Vous savez que notre monde court à sa perdition qu’il cherche à s’effondrer sur lui-même et à être englouti dans son propre trou noir. Et que peuvent les meilleurs cerveaux scientifiques du monde entier pour arrêter ce mortel engrenage ? Y avez-vous songez un instant docteur ? Réfléchissez. Comment pourront-ils vous sauver nous sauver ? Nous avons tué notre propre territoire. Nous sommes pires que des animaux. Notre guerre éternelle contre nos semblables n’a fait qu’engendrer le mal nous punir en nous retirant le seul bien qui nous restait : un endroit où demeurer dans ce vaste univers. La prière des hommes ne pouvait s’adresser qu’au seul dieu existant la nature qui nous a faits et nous ne l’avons jamais respectée ! Non, nous l’avons tuée au nom de l’amour qu’on lui portait ! N’est-ce pas incroyablement absurde docteur ? Ecoutez-moi ! Cessez d’écrire et écoutez-moi un peu pauvre ignorant que vous êtes ! C’est à elle qu’il fallait adresser nos prières ! »

 

Elle se tait de nouveau. Elle vient s’asseoir sur le bureau dans une posture indécente et poursuit sur le même ton : « Je vais vous révéler quelque chose docteur, quelque chose de surprenant mais qui est la réelle cause du disfonctionnement de notre monde et peut-être qu’en entendant mes mots vous me laisserez partir. »

 

Elle prend sa respiration et le regarde net en face comme ça dans les yeux. Son histoire remonte aux origines de l’homme. Il faut qu’elle se souvienne. Elle va essayer de dire les choses au mieux, sans se perdre, d’aller droit au but pour ne pas embrouiller son esprit torturé. Tout dire et ne rien oublier, le convaincre. Parler comme pour se soulager de ce poids trop lourd de la mort comme pour sauver quelque chose en elle qui n’existe déjà plus comme pour le retrouver. Elle dit :

 

« Il y a déjà très longtemps docteur existait le seul peuple émancipé de notre planète et le premier pour ainsi dire : il servait son monde tel que l’on peut servir un dieu. Il se pliait à son autorité et le respectait dans toutes ses traditions. Il n’a pas cherché à conquérir non il restait là pour comprendre le mystère de son origine déchiffrer le langage naturel de son âme. Il a alors grandi dans la symbiose apaisante du ravissement et a gagné en sagesse. Ce peuple était les initiés, ils connaissaient la première parole la langue secrète celle des Anciens. Au commencement de tout l’homme était muet docteur simplement il écoutait les bruits de la nature ce que sa mère lui enseignait. Elle s’aperçut qu’il cherchait à l’imiter avec ses doigts ses mains ses pieds pour s’épanouir la comprendre. Il reproduisait ses rythmes les battements de son cœur à elle il se rapprochait d’elle vibrait en elle, vous comprenez ? Entendez-moi bien il en devenait si proche qu’il entrait en transe. Et c’est là et seulement à partir de ce moment là qu’elle lui fendit le visage pour lui permettre d’exprimer sa jouissance. Et vous savez ce qu’il fit ? Il se mit à chanter non pas à parler à chanter chanter pour elle pour la louer comme un poète l’aurait fait pour une femme. C’était ça l’idée de départ : la réponse à toutes nos questions elle donnait la vie et lui faisait en sorte qu’elle soit à jamais en communiquant en toute simplicité avec elle !  La nature communiquait avec l’homme par les moyens du corps le cœur ne suffit pas docteur on nous a donné un corps pour s’en servir et là l’homme se servit non seulement de sa langue et de ses mains mais il décida de les accompagner de tout le reste de son corps : il dansait docteur il dansait pour elle. Mieux il prolongea ses mains par le tambour et le rythme se fit plus grandissant encore. Docteur au commencement de tout l’homme n’avait que pour seule épouse sa terre. Mais certains se sont égarés et ont assuré leur supériorité erronée c’est là qu’ils se sont perdus. L’autre l’homme respectueux et humble a persisté dans son choix de servitude envers l’élément suprême il sentait jour après jour la plénitude l’éveil de son âme. Ses chants se multipliaient louange pour les eaux les forêts les étoiles et au cri aigu et langoureux le loup lui répondait à la douceur des voix féminines et mélodieuses le vent se levait au tempo frénétique des doigts sur la peau le tonnerre répliquait aux vibrations du corps en transe le grondement du volcan prêt à exploser… l’homme vénérait docteur mais en tant qu’être humain il pouvait aussi contester. C’était un véritable dialogue mais ça vous ne pouvez pas le comprendre ce terme n’est pas dans votre vocabulaire !

« C’est comme cela que s’est trouvée formée la terre du premier homme elle put lui procurer la source de toute vie le nourrir et le guérir puis le conduire jusqu’à la mort où son âme prenait alors place à ses côtés et s’élevait parmi les esprits des éléments qu’elle exhibait. De jour en jour le chant se développait pour remplir la multitude de ses fonctions. Affamé de savoir l’homme créait sans cesse pour traduire les besoins vitaux de toute existence humaine et la nature le lui rendait très bien. Chaque chant chaque instrument devint sacré. De génération en génération apparut en plus des instruments fétichistes de la guerre de l’amour de la consolation des rituels funéraires l’expression de sentiments attachés à la vie et à la mort des chants aux souvenirs des disparus la communication avec les anciens l’évocation du ciel et des astres vers lesquels ils s’élevaient.

« L’art se développa docteur et le dialogue immensément créatif s’établit entre les vivants et leurs ancêtres le musicien et son instrument entre le chanteur et son public le village et la ville entre les générations successives les racines régionales et la culture internationale. C’est là que certains en oublièrent la véritable fonction ancestrale de la création l’importance fondamentale du culte de la nature. Bien sûr ils durent faire face seuls au don de la vie sans l’aide de la mère universelle : ils se perdirent dans l’abîme dictatorial de l’homme-maître. Vous connaissez la suite docteur …

« S’ils furent heureux ? Peut-être. Mais vous n’aurez jamais connu la plénitude intérieure seulement la culpabilité le désordre les emportements hystériques et la dépression. Votre folie est pire que la mienne elle vous a amené à vous imaginer des visages des textes divins des faits historiques pour mieux lutter contre la crainte de vous retrouver face à l’étendue magnifique et incompréhensible que représente la nature. Aujourd’hui chaque peuple adore son dieu et tente de propager au mieux sa croyance. La multitude égarée et chancelante accoure dans les temples dits sacrés par trop de solitude et d’ignorance par un besoin commun d’être à nouveau ensemble relier par les mêmes idées : par soif de religion docteur. Savez- vous cela ? Mais ne pouvant vous rallier à une seule et même conception de la création n’ayant évidemment pas les preuves nécessaires pour démontrer l’unicité et la suprématie de vos dieux respectifs vous vous entretuez comme des porcs. »

 

Rosie s’est mise à pleurer. Elle est devenue pâle. Le psychiatre prend en note qu’elle se met à sombrer dans une mélancolie pure. Il lui injecte la dose de sédatif nécessaire pour lutter contre sa violence interne. Elle lève le regard vers lui et lui dit :

 

« Docteur allez-y dites-le-moi vous êtes venu m’annoncer que c’est trop tard. Ils sont déjà partis. Je vois à votre tête que vous venez m’annoncer que je mourrai seule, bientôt. »


3. Le Dernier protégé

 

« Maman ! Qu’est-ce que c’est la mort ? »

 

Mana se passe la langue sur les lèvres. Elle embrasse Nim sur la joue et lui dit de son ton le plus affectueux :

 

« C’est une étape de la vie. Pourquoi me demandes-tu cela mon chéri?

– A l’école, ils disent que c’est la souffrance absolue !

– Non, le corps ne peut plus souffrir ; au contraire, il est libre de toute sensation. N’y pense plus et fais dodo maintenant. »

 

Mana a le cœur serré, elle sait que la génération infantile de ces dernières années connaîtra bientôt l’ultime bonheur de la vie. Pourquoi en parlerait–elle dès à présent à Nim ? Il n’a que sept ans. Pourtant un jour il saura. Il saura parce qu’elle fera tout pour le sauver… Alors, elle lui expliquera. Elle lui enseignera la seule manière de vivre dans notre monde. L’art des prières, les rituels, les danses, la musique et le chant. L’art tel qu’elle le pratique avec Vincent et le reste de la Compagnie. Mana sait danser sur les rythmes des tambours de Vincent.

 

Elle n’a jamais voulu avoir d’enfant. Depuis ses seize ans, depuis le jour où les scientifiques ont reconnu qu’il n’y avait plus aucune possibilité de sauver notre galaxie – ce que le gouvernement provisoire mis en place par ce bandit de Ténéaan dément officiellement- elle s’est jurée de ne pas tomber enceinte. Elle a tenu promesse. Elle ne voulait pas prendre le risque de voir son enfant mourir. Nim ? C’est différent. Elle l’a plus ou moins adopté. Rosie, sa vraie maman, est incapable de s’en occuper. Déficience neurologique.

 

Pourtant Vincent s’accroche à elle comme à ses cigarettes. Mais ça, on ne veut pas le savoir. Mana sait très bien que Vincent n’a jamais cessé de désirer la folle. Dès qu’il peut, il lui fait l’amour. Si Rosie le laisse faire. Il ne faut pas la brutaliser.

 

Douceur, lenteur, caresse.

Baiser près de l’oreille pour la rassurer.

Elle se déshabille toute seule.

Il la prend délicatement. Tout de suite.

Pas de baiser sur le ventre ni sur la peau tendre. Elle se fâche.

Retournée, c’est mieux. Elle ne voit pas le visage fou de son amant.

 

Mana s’imagine tout ça, alors qu’elle ne connaît rien de leur relation. Elle ne sait pas de quelle façon Vincent aime Rosie. Elle a envie de crier, de déchirer les murs de ses cris.

 

Elle s’efforce sans cesse de ne pas y songer, mais c’est plus fort qu’elle. Elle voudrait se fondre dans l’enfant pour être comme lui, avoir ses pensées. Elle n’a jamais réussi. Elle passe la plupart de son temps avec lui pour oublier. Pourtant, c’est avec lui qu’elle y pense le plus : il a son visage à elle. L’autre. La folle. Elle le pense, mais elle aime Rosie. Elle la respecte, parce qu’elle est la mère du petit. Alors, elle a accepté Nim et cette nouvelle vie que Vincent lui a offerte. Par amour pour lui. Vincent n’est pas cruel. Il ne se rend pas compte du mal qu’il lui fait. Il aime deux femmes. Mais il ne peut vivre qu’avec celle qu’il ne désire pas.

 

Mana ne fait plus l’amour. Il ne veut jamais. C’est terrible. Elle aussi vit dans son monde à elle. Et dans ce monde, il y a Vincent. Ils se retrouvent dans les chants. Les mélodies du corps et les tambours. C’est à cet endroit qu’ils s’aiment. Parfois, ils s’abandonnent tout à fait et c’est là qu’ils connaissent la jouissance absolue.

 

Maintenant, elle s’occupe de l’enfant. Il a deux mamans, mais ça ne le perturbe pas. Mana lui a bien expliqué. Avec des mots doux, les mots de la mer et du sable, les mots du petit crabe qui vient de naître, les mots tout rouge d’avoir couru partout, les mots de l’enfant. Et Nim a comprit. Il sait que la maman biologique a l’amour qu’il faut pour l’enfant. Il sait qu’il ne faut pas trop lui demander parce que parfois elle est dans sa bulle et qu’elle ne peut pas venir tout de suite, mais c’est pas grave, parce que là, il y a Mana.

 

« On peut dire maman. C’est presque pareil ton prénom.

– Ca te fait envie mon chéri ?

– Oui, j’ai beaucoup envie.

 

Alors Nim ne l’a plus jamais appelé par son prénom personnel, mais par le prénom universel de l’amour filial.

 

Elle lui ferme les yeux de sa main douce et rassurante. Ca le fait sourire. Il lui dit que tu sens bon maman. Elle sourit aussi. Elle se lève, lui envoie un baiser et s’éloigne de la chambre. Non, ne pas éteindre la lumière du couloir. Parfois dans le noir, on ne sait jamais… des loups sans dents, des canards écaillés…Oui, tu as raison, tout ce qui est contre nature, il vaut mieux s’en méfier. Eclats de rires.

 

4. Ne Jamais la perdre

 

 

 

Rosie est là. Elle est arrivée à neuf heures vingt sur la demande de Vincent. Normalement, elle ne vient pas avant onze heures. Mais il a vraiment insisté au téléphone et à elle, ça lui a fait plaisir. Elle s’est sentie solide tout d’un coup. Il y a quelques années déjà, ils ont décidé ensemble qu’elle viendrait deux à trois fois par semaine pour s’occuper des tâches ménagères. Cela lui donne l’occasion d’avoir une activité et un revenu. Le foyer ne s’y est jamais opposé.

 

Elle est là, assise sur le canapé, bien droite. Elle le regarde. Elle demande des nouvelles de Mana et de Nim. Il est debout, un café à la main. Il ne répond pas tout de suite. Il boit une gorgée en la dévisageant. Elle est belle. Il fait chaud et elle ne porte qu’une petite robe sans manche. La robe est bleue nuit, comme ses yeux. Elle fait ressortir la blancheur de sa peau et de ses lèvres pâles. Vincent s’assoit près d’elle. Il lui caresse le visage, et de sa grande main plate, il lui remet les cheveux en arrière. Le soleil semble se refléter dans ses cheveux cuivrés.

 

« Nim va bien. Il est content de sa nouvelle école. Il a des résultats excellents. Enfin, la maîtresse dit que c’est un élève très sympathique avec de grandes capacités.

– Ah oui ? […] »

 

Silence.

Rosie s’est de nouveau perdue dans ses pensées. Un sourire figé sur les lèvres. Un sourire triste. Angoissé. Elle a de nombreux moments d’absence comme ça. La brise légère qui passe sur son visage ne la déconcentre pas.

Surtout, ne pas la brusquer.

Vincent se penche vers elle pour voir son visage. Ses yeux semblent morts. C’est une impression terrible. Rosie, reste avec moi. La vie est ici. Avec moi. Je t’aime ma Rosie. Tu es une source de bonheur à mes yeux. Merde, Rosie…

 

Il crie. Il la secoue.

Une démence.

Paralysie et tremblements à la fois.

Elle est secouée de gloussements hystériques.

 

Vincent se lève effrayé. Il ne s’y fera jamais. Depuis tant d’années. Mais elle se calme. Elle semble exténuée tout d’un coup. Elle dit :

 

« Mana ? Où est Mana ? »

 

Vincent lui explique. La compagnie. Les initiés. La Danse. Les prières à la terre. C’est pour ça qu’il lui a dit de venir plus tôt. Pour la voir seule.

 

Maintenant, elle pleure.

Mana ne lui donne pas d’amour.

Mana fuit. Elle sent.

Mana a pris son fils…

Je cris. Je veux crier plus fort encore et encore.

 

Vincent est paniqué. Il veut la calmer. Il ne comprend pas cette réaction. Serait-ce un moment de lucidité ? Elle qui n’a jamais trouvé le moindre mot à redire sur l’éducation de son fils. Il ne la pensait même pas assez consciente pour s’imaginer qu’elle pouvait mettre un enfant au monde. Qu’est-ce que c’est que cette soudaine prise de conscience ? Mais Rosie sait. Elle a de nombreux problèmes psychologiques mais elle ne veut pas être considérée comme une débile mentale. Elle le lui dit en hurlant. Alors il lui parle doucement à l’oreille en lui tenant les mains.

 

« Enfin ma Rosie. Nim est mon fils aussi. Je l’ai désiré comme je te désire toi. »

(Il ment, il se serait mieux senti s’il n’y avait jamais eu l’enfant. C’est même tragique à son époque d’avoir un enfant. Oubli de contraception. Pourtant sévèrement contrôlé chez les sujets féminins.)

 

« Il vit avec son père, car tu ne peux pas l’emmener avec toi au foyer le soir. Tu le sais ça. Et Mana, elle s’en occupe du mieux qu’elle peut. »

 

Elle cesse de verser les larmes qu’elle ne sent pas couler sur ses joues. Elle sert tout d’un coup très fort Vincent. Il pose sa tête sur la sienne et lui caresse les oreilles. Enfin, c’est fini. Rien à craindre avec moi. Je ne te veux que du bien. C’est au foyer. Ils ont encore dû te blesser avec leurs grossièretés pour que tu sois grossière toi aussi. Ne pas en parler. C’est fini. Terminé. On passe à autre chose.

 

Elle se décontracte. Ca va maintenant. Vincent va lui chercher un grand verre de jus de fruits. Elle boit d’un seul coup tout le contenu. Elle est encore absente, mais elle respire calmement. Vincent veut l’embrasser. Les yeux écarquillés, sans sourcilier, elle se laisse faire.

Un temps.

 

« Mais. Non. Vincent. C’est mouillé. Je n’aime pas. Va-t-en. »

 

Elle le repousse. Elle lui sourit. Silence. Il sourit avec elle. Il lui prend une main et joue avec ses doigts.

Un temps.

 

Doucement, il l’allonge sur le canapé. Il ose défaire la fermeture éclaire de sa robe. C’est un long zip sur le devant. En dessous, elle n’a qu’un slip rose à fines rayures blanches. Il écarte bien la robe pour avoir la vue qu’il désire sur son corps. Elle respire fort, mais elle ne dit rien. Etonnant. Son corps est libre de toute tension musculaire. Mais lui désire tant, qu’il ne s’aperçoit pas qu’elle laisse faire des choses qui ne passent pas d’habitude, parce que pour elle, c’est peut-être la dernière fois. Il est à genoux par terre. Il se penche pour lui embrasser les seins. Sa main droite lui caresse le ventre. De l’autre il défait les boutons de son 501 et met la main dans son caleçon. Il se masturbe lentement. Il a tellement envie d’elle qu’il pourrait jouir maintenant. Il se retient. Sa respiration se fait plus rapide pour lui aussi. Il gémit doucement. Elle apprécie. Elle sent ses tétons se durcir comme si elle avait froid. Des frissons lui parcourent tout le corps. Sa main, jusque là inerte, prend celle de Vincent et la guide jusqu’au bas de son ventre sur son sexe. Là elle se tord en serrant les doigts de Vincent entre ses cuisses. Il aime lorsque son corps se réveille de lui-même, sans devoir précipiter les choses. Elle ne s’affole pas. Elle n’a jamais été aussi vivante. Il se redresse et enlève sa culotte. Lentement, il la retourne sur le ventre. Ca a toujours été ainsi. Il descend son jeans et son caleçon à ses pieds et se couche sur le dos de Rosie. Il relève le bas de sa robe et place son sexe sur ses fesses pour se masturber encore un peu. Il glisse sa main sous la femme qu’il désire pour la toucher, elle aussi. Elle a la tête plongée dans le coussin du canapé. Elle le serre fort avec ses mains. Elle le mord aussi. Elle sent tout à coup le membre raide la pénétrer. Elle étouffe un cri. Mais c’est bon. Vincent se sent aspirer. Il se laisse glisser. Reste un moment comme ça avant de redresser ses fesses et de se sentir glisser de nouveau. De plus en plus rapidement. Il ne veut plus se retenir. Son visage se crispe. Tous ses muscles sont en alerte. Il fait chaud. Ses pieds poussent sur les rebords du canapé qui gagne quelques centimètres à chaque fois vers le meuble de la chaîne HI-FI.

 

Encore. Je ne m’arrête pas tout de suite. Encore. Encore. Plus lentement.

 

Il s’affaisse sur ce corps des plaisirs. Le temps de reprendre son souffle et de réaliser qu’il n’est que dans son salon et que les bruits qu’il perçoit ne sont que ceux de la rue. Il veut voir son visage à elle. Si elle va bien. Il la regarde. Ses yeux brillent. Ils se sont éclaircis. Ca le fait sourire. Il lui donne un baiser sur le front. Viens ma belle…

 

Il l’entraîne jusqu’à la salle de bains. Il lui ôte définitivement sa robe. Lui attache ses cheveux avec une pince appartenant à Mana. Ses cheveux ne sont pas extrêmement longs, mais il ne veut pas qu’elle soit gênée quand il lui lavera le visage. Il la fait asseoir dans la baignoire. Elle tient ses genoux entre ses bras. Il se met derrière elle, accroupi. Régler l’eau à la bonne température. Ne pas lui faire froid ou chaud. Là. Voilà. L’eau est bonne. Elle ne conteste toujours pas. Au contraire, elle approuve.

 

« Oui, ça va comme ça… Tu sais, j’ai aussi du plaisir quand tu es heureux dans moi. »

 

Vincent n’en revient pas. Il n’a jamais osé parler de leurs relations sexuelles. Ils n’ont jamais dit un mot sur ce point. Jamais. Il aurait eu trop peur de sa réaction. Alors, il préférait taire la chose et ne pas lui demander son avis. Depuis le temps. Depuis toujours lui semble-t-il.

 

Elle avait neuf ou dix ans quand elle est arrivée à Paris chez Irène, la mère de Vincent. Ses parents sont morts sur le coup dans l’accident. On n’a pas pu sauver sa sœur jumelle à l’hôpital. Irène, était sa marraine. Apparemment, elle n’avait pas d’autre endroit où aller. Elle a commencé à délirer dès le début. On l’emmenait voir des médecins généralistes et des psychologues. Elle devait prendre des médicaments – très doux, soit disant – pour se calmer. Elle faisait souvent des crises durant lesquelles elle perdait contact avec la réalité. Cela lui arrive encore quelques fois. Mais au début, on avait l’impression qu’elles devenaient de plus en plus fréquentes. Les médecins disaient qu’elle était une enfant psychotique.

 

Le jour où Irène a décidé de la mettre dans un établissement spécialisé « pour sa propre sécurité », Vincent a cru devenir fou. La veille du départ, il est venu la voir dans sa chambre. Il a laissé sa guitare électrique, a baissé la musique rock qu’il écoutait sans relâche à l’époque et s’est décidé. Elle était seule, assise sur son lit, les cheveux détachés, prête à se mettre au lit. Elle était pâle et triste. Sa chemise de nuit recouvrait tout son corps. Seuls ses pieds menus dépassaient. Ils se balançaient dans le vide. Vincent a pénétré dans sa chambre. Il n’était pas encore très grand. Ses cheveux blonds encadraient son visage aux traits fins. Il ressemblait à une jeune fille. Cette nuit là, il ne portait qu’un bas de pyjama. Il s’est approché d’elle. C’était pour parler, lui dire au-revoir. Mais il lui a fait l’amour, comme ça, sans rien dire. Elle avait dix ans. Lui treize. Elle a pleuré. Elle disait des choses incompréhensibles au sujet de sa famille. Vincent se souvient : il a pleuré avec elle. Il détestait sa mère.

 

Ne jamais la perdre, se dit-il.

 

Elle a froid. Il court chercher un peignoir propre dans le grand placard du couloir. Il l’enlace. Il pense que c’est étrange. Qu’elle est étrange aujourd’hui. Trop d’humanité. Ou c’est lui qui, depuis le départ de Rosie au foyer, n’a plus jamais voulu la considérer comme avant. Une personne sensée. Pleine de bon sens. Il se rend compte qu il a préféré ignorer son départ précipité – ou le refouler – et s’imaginer des choses au sujet de Rosie. Des choses qui ne sont pas. Pour ne pas souffrir de son manque. Il repense à sa mère. Il lui en veut terriblement. Finalement c’est lui qui a été inhumain de ne jamais lui parler de son désir. Il l’a traité comme un animal qu’il pouvait dresser afin de lui faire subir ses vices. Non. Il ne s’agit pas de ça. Il la désire tant cette femme. Il l’a tant aimée. Elle était tout pour lui durant son adolescence. Il voulait lui ressembler. Il l’admirait. Il n’oubliera jamais sa souffrance quand elle est partie. Son manque. Il fermait les yeux le soir pour mieux la sentir près de lui. C’est à cette époque qu’il a commencé sérieusement à se masturber. Il l’aimait en secret. Et aujourd’hui, il lui semble qu’elle pourrait lui revenir comme avant. Et tout effacer.

 

( Mais, Vincent est loin de tout. Dans son esprit, il perçoit les situations trop simplement et ne se rend pas compte du mal qu’il peut faire subir. Aujourd’hui Rosie est calme, parce qu’elle a une certaine lucidité en elle. Pourtant, dès ce soir au foyer, elle aura une crise de démence. Son médecin, incapable de la contrôler lui administrera une trop forte dose de sédatifs et elle sombrera dans une mélancolie destructrice.)

 

Rosie est habillée. Elle est dans le dressing. Elle cherche les flacons de cire et les tissus de laine pour l’entretien des meubles en bois. Vincent s’est rhabillé aussi. Il a changé de tee-shirt et s’est rasé la tête, comme il a l’habitude de le faire quand il trouve que ses cheveux sont trop longs. Il met une casquette et refait les lacets de ses tennis. Il allume une cigarette. Une Marlboro rouge. Il tire sur la cigarette comme sur un joint. Une longue bouffée. Il ferme les yeux. Il se sent bien. Pourtant, il a comme un pincement au cœur. Il doit y aller. Il doit rejoindre la Compagnie. Il met sa veste, puis la retire aussitôt pensant qu’il fait suffisamment chaud comme ça.

 

Il prévient Rosie de son départ. Elle continue son ménage en lui adressant un sourire charmeur. Elle a l’air calme. Il pense qu’il peut la laisser seule, malgré les interdictions du foyer. Il lui envoie un baiser de sa main. Il la regarde un instant avant de refermer la porte derrière lui. Il repense.

 

Ne jamais la perdre. Ses yeux. Son visage. Toute son enfance. Ne jamais la perdre.

 

Il referme doucement la porte. Sur le pallier, il éprouve l’étrange sensation qu’il ne la reverra plus. Pourquoi ne l’a-t-il pas serré dans ses bras ?… Mais il est déjà en bas de l’immeuble et continue ainsi de marcher, sans se retourner ni revenir sur ses pas.

 

 

 

5. Avenir non Programmé

 

Vincent se sent terriblement nostalgique. Il ne trouve pas la cause de cette sensation. Il arrive à la bouche de métro. Sur le quai, il entend One Love de Bob Marley. Il a envie de pleurer. Un type danse tout seul. Il semble triste lui aussi. Quelle vie ! Pourtant les vieilles gens disent que les jeunes ont retrouvé une certaine joie de vivre. De savoir que la fin est proche nous donne envie de profiter au maximum des plaisirs de la vie…

 

« One love, one heart

Let’s get together and feel alright

Hear the children crying…

One love

Hear the children crying…

One heart

Saying let’s give praise to the lord

And I will feel alright…»

 

Vincent a été bercé par cette chanson. Son père écoutait souvent Bob Marley. Il expliquait à son fils que Bob était une personnalité à part, une légende vivante. Que son arrière grand-père avait eu la chance de le voir en concert à Paris en 1980. C’est vrai qu’il n’a jamais écouté de textes plus vrais, plus poétiques que ceux de Bob. Un type bien, se dit-il. Et à l’époque la plus ambiguë de toute l’Histoire. Là où tout était permis. Ils nous ont tout bousillé.

 

Le métro entre en gare. Les portes automatiques se redressent pour laisser sortir le flot de voyageurs. Vincent plaque sa carte d’identification sur la petite boîte à rayons à infrarouge pour obtenir l’autorisation de pénétrer dans le wagon. Cette boîte intégrée dans tous les services de consommations permet aux citoyens d’être prélevé directement sur leur compte bancaire. Le liquide n’est désormais plus en circulation. Moins d’effraction et d’agression. La carte est strictement personnelle et sert, en outre, à se faire identifier, où que l’on soit. Tous les citoyens du Royaume de Ténéaan sont fichés et répertoriés par sexe, âge, milieu social et problèmes physiques ou mentaux. Contrôlés intégralement. Le refrain de Bob se poursuit… Vincent tape de ses grandes mains le rythme de la musique sur ses genoux. Face à lui, une petite vieille parle toute seule et fait à plusieurs reprises son signe de croix.. En face de lui un couple de jeunes amoureux écoutent, chacun de leurs côtés, leur discman. Ils ne se regardent pas. Simplement, ils se tiennent la main. Incroyable. Les gens ne communiquent plus. Je ne vois pas où est l’enthousiasme de notre génération… Il songe à Rosie qu’il vient de quitter. Avec elle non plus il n’a jamais vraiment communiqué. Il n’a jamais chercher à communiquer. Que fait-elle, seule, dans cet appartement ? Il est sans doute inconscient de la laisser ainsi livrée à elle-même. Elle doit être de retour au foyer à quinze heures. Quoi qu’il en soit, il sera le premier informé si elle n’est pas rentrée.

 

Une voix synthétique le fait sortir de ses pensées et lui indique qu’il est arrivé à destination. Il a du mal à décoller ses yeux du grand écran situé au fond du wagon. Ce ne sont que des publicités, mais quelques-unes sont de véritables créations artistiques.

 

Il remonte à l’air libre et se dirige droit vers le terrain vague qu’occupe la Compagnie, un espace occupé que de terre et de pierres. Il y a quelques années déjà qu’ils travaillent à cet endroit. Ils ont eu du mal à obtenir l’autorisation. Heureusement qu’un parent d’Issa a pu se la procurer au Ministère. Les chiens. Ils ne lâchent rien aux citoyens. Depuis, ils ont pu investir dans un chapiteau et leur lieu de création est devenu tout à fait acceptable.

 

Tout le monde est là. Ils sont assis en cercle sous l’immense tente. Vincent les salut et prend place parmi eux. Mana lui reproche son retard. On l’attendait plus tôt. Elle ne dit rien de plus. Pourtant elle sait que Rosie passe à l’appartement le jeudi matin. Pas avant onze heures, mais elle se doute. Elle est blessée. Vincent lui lance un regard qui signifie : « Pas de commentaire s’il te plaît ».

 

Gili lui résume le début de leur réunion. C’est une jeune Brésilienne de trente ans, blonde aux yeux verts, la peau mate, ronde et de taille moyenne. Elle danse depuis l’âge de ses quinze ans, depuis son arrivée sur le territoire. A l’époque la France était encore une terre d’accueil. Elle voulait crée sa propre compagnie, tourner en Europe et faire connaître les rituels africains qui lient l’art à la religion. Le rêve de la Compagnie s’est réalisé quelques années plus tard autour de Gili et Mana. Et lorsque les choses se sont dégradées dans le pays, elles ont mené toutes les deux un combat sans merci contre les dégradations de l’environnement, prônant le respect de la nature, l’amour de l’homme pour sa terre et son prochain, le culte du corps, de l’imagination, des capacités artistiques que chacun recèle au fond de soi. La lutte s’est avérée efficace, mais il a fallu, par la suite, faire preuve de discrétion : le gouvernement se montrait de plus en plus suspicieux. De nombreux croyants, adeptes de cette religion animiste, se sont joints à la Compagnie ; un site Internet s’est crée. Site qui sert à pouvoir communiquer avec les initiés du monde entier. Un site codé qui, par rapport à l’austérité du gouvernement, pour des raisons de sécurité, ne peut être consulté que par Gili. Aujourd’hui, elle est un peu la chef du groupe. Elle a toujours su prendre les choses en main. On l’a laisse faire. On approuve la plupart du temps ses décisions. Hier, elle a reçu un message sur le site de la Compagnie. Un dénommé Aponi devra la rencontrer, elle et ses amis. La Grande Célébration aura lieu en Afrique le jour de l’anéantissement galactique. La Grande Célébration, c’est-à-dire la grande prière des initiés, pour sauver la planète. La communication avec la terre se fait par le rituel du corps, par les capacités corporelles de chacun. Le message d’amour des hommes envers leur terre peut être entendu de celle-ci s’ils y mettent toute leur énergie. Il faudra organiser le voyage. Etre prêt. Nanema, le cousin de Mana, un professeur de percussions, parle du village Dogon de leur arrière-grand-père. Mana approuve. Elle a toujours rêvé de s’y rendre. Ce lieu la passionne. Non seulement parce que c’est le village de son ancêtre, mais aussi parce que les Dogons sont à peu près les seuls à connaître les secrets de l’Histoire de l’humanité. La Grande Célébration se fera dans un village Dogon, mais Gili leur explique que ce n’est pas à eux de décider où elle aura lieu exactement. Aponi sera leur guide et interprète.

 

Partir…

 

Tous se taisent quelques instants. Réfléchissent. Ils savent qu’ils laisseront derrière eux des êtres chers. Des personnes qui ont refusé leur croyance. C’est un défi. Cela peut échouer. Ils en ont conscience. Depuis quelques années, beaucoup ont perdu l’espoir. Ils continuent de vivre pour ceux qu’ils aiment.

 

« Nous ne pouvons pas reculer. Choisissez. Mais si vous marchez, faîtes les choses à fond. Jusqu’au bout. »

 

Alors que Gili parle ainsi, des voix s’élèvent dans l’assistance. Ils marchent tous. C’est pour cela qu’ils sont là, parce qu’ils y croient. Elle n’est pas convaincue, mais s’ils promettent, elle sait qu’elle peut leur faire confiance. Elle jette un coup d’œil à Vincent. Elle le fréquente depuis longtemps. Elle le connaît bien. Elle sait son attachement pour Rosie. Il regarde dans le vague, la tête baissé. Il ne semble pas particulièrement bien aujourd’hui. Elle l’interpelle. Il redresse la tête puis l’incline en signe d’approbation. Bien.

 

« Nous n’avons que très peu de temps devant nous. Il nous faut obtenir des billets pour tous, ce qui me semble un peu risquer. Issa, qu’en penses-tu ?

– J’en parlerai à mon oncle qui est au Ministère, mais je doute qu’il puisse se procurer une quinzaine de billet…

– Et il nous faut tous partir, crie Aliuka. Vous savez que la prière ne sera entendue que si nous sommes tous réunis.

– Je suis d’accord, répond Issa, mais je ne veux pas faire prendre de risques à mon oncle. Tu sais que nous ne pouvons pas quitter le pays comme ça. Gili, combien avons-nous de temps ?

– Dix jours au maximum.

– Cela me paraît juste. Même si mon oncle décidait de venir avec nous, d’aller jusqu’au bout pour nous faire passer la frontière ou de se laisser arrêter pour nous faire gagner du temps, qu’est-ce qui nous prouve que nous ne serions pas arrêtés plus tard ?

– Oui, tu as raison. En ce cas, nous utiliserons le moyen de transport le moins surveillé : la marche !

– Mais nous allons mettre des semaines.

– Non, nous partirons en car ou en train jusqu’à la frontière espagnole, puis nous traverserons les Pyrénées par nos propres moyens. C’est le moyen le moins risqué. Il faudra nous disperser… J’étudierai un point de rassemblement de l’autre côté de la frontière. Je pense que c’est le moyen le plus sûr. La montagne est un des endroits les moins surveillés non seulement à cause de l’ouverture de la frontière, mais aussi parce qu’elle est dangereuse. Mais nous réussirons parce que nous avons la foi. Une fois du côté espagnol, le plus dur est fait. Là-bas, je peux contacter un ami qui nous aidera à traverser le pays ou même à nous procurer un vol pour l’Afrique.

– Bien Gili. De toute façon nous te faisons confiance. Dis-nous ce que chacun doit faire pour t’aider au mieux. »

 

Tous approuvent. Gili leur demande déjà d’être là pour rencontrer Aponi demain à neuf heures. En attendant, elle fera de son mieux pour tout organiser.

 

« Tout se passera bien… »

 

Elle a peur. Cela se sent. Sa voix tremble un peu. Mais personne n’y peut rien. Personne n’est ici apte à rassurer qui que ce soit, car tous craignent l’échec, la torture, la mort. Gili propose aux membres de la Compagnie de rentrer exceptionnellement chez eux pour se reposer ou profiter de leurs proches. Mais ils refusent. Ils sont là pour danser encore et encore. Et puis, à quoi cela sert-il de se reposer ? Quant à leurs proches, comme tout le monde, ils continuent de vivre normalement en songeant le moins possible à l’avenir non programmé : ils travaillent pour gagner leur vie et se nourrir jusqu’au bout. Le gouvernement ne permet aucun relâchement. Il se croit à l’abri de tout événement extérieur à son fonctionnement de bâtard.

 

Alors, ils ne leur restent plus qu’à prier.

Les danseurs s’échauffent déjà. Les musiciens prennent place tout en chantant. Vincent se sent mieux. Il aime ces moments-là. La fusion du groupe d’amis unis par l’art de la musique et du chant. Jouer pour eux, pour elles, pour Rosie, par amour de la vie. Il songe que c’est vraiment le moyen le plus juste, le plus entraînant de dire merci à la vie. Il ne veut pas que cela se termine… Personne ici ne le veut. Jouer, chanter et ne penser à rien… Se sentir transporter, disparaître pour n’être plus qu’esprit, pour mieux se fondre avec la vie elle-même.

 

Les musiciens reprennent ensemble un air qui leur tient à cœur. Celui sur lequel la Compagnie a dansé pour la première fois en public, lors de la cérémonie d’un mariage. Depuis d’autres personnes ont rejoint le groupe et ont partagé ces mêmes joies. Il semblerait que tout le monde ait le sourire aujourd’hui. Vincent a l’air de s’être oublié dans sa musique. Il frappe sur le djembé de toute son âme. La feuille de métal obtient la vibration qu’il faut afin de projeter au mieux le son claquant que l’instrument doit produire. Sa tête se balance de droite à gauche et de gauche à droite affichant un sourire rêveur. Les deux plus jeunes jouent du Balafon, se jettent de temps à autres des coups d’œil et rient et crient en chantant.

 

Les danseurs se dirigent vers les musiciens afin d’exécuter quelques pas face à eux et mieux se fondre avec le groupe lié par le même enthousiasme que créent la musique, la danse et le chant.

 

Ils chantent et dansent et frappent sur l’instrument. Toujours et encore.

 

Le meneur décide d’accélérer le rythme. Les corps légers des danseurs suivent et s’accordent sur ce même rythme. Ils ne sentent plus leurs muscles, mais se laissent porter par la cadence des instruments. Ensemble. Par un seul souffle.

Se satisfaire pleinement des vagues de respiration.    Rythmées par un cœur immortel. L’unification des êtres en fusion.

 

Des heures d’entraînements, de déchaînements des corps. Le bonheur est si simple. Mettre en mouvement ses membres de la façon la plus harmonieuse qui soit. Selon nous. Selon chacun. Aller au bout de soi. De ses limites. Se laisser guider par son corps sans le juger. Oublier qu’il peut être guidé et s’apercevoir que c’est la seule manière de faire exister pleinement son âme. Dans la symbiose, ils ne font qu’un. Sans lutte, sans force intransigeante. Là. Nous sommes vivants. Utiliser ses capacités motrices pour créer et vivre. Vivre. Avoir le bonheur de réaliser que là, nous sommes vivants. Quelle douceur que de se laisser bercer par ce cadeau qu’est la vie ! Quel enchantement que de pouvoir lui prouver que nous en avons pleine conscience ! Quelle jouissance que de pouvoir lui dire merci de la façon la plus naturelle qui soit ! Par la seule force de l’instrument qu’elle nous a offert : la voix, les muscles et leur chair.

 

Le tempo final a retenti. Ils ont dansé ainsi près de deux heures.

Mana se tamponne les tempes avec sa serviette. Elle la tend à Vincent qui la lui réclame. Des rires résonnent sous la tente. On perçoit encore, parmi le brouhaha général, des airs Fuji. Ce sont les plus jeunes qui n’ont jamais vraiment fini de dire merci. Vincent serre Mana de toutes ses forces contre son cœur. Elle rit et lui demande de s’écarter gentiment. Elle a chaud. Ils sont en sueur tous les deux. Elle se dirige vers la petite fontaine improvisée à l’extérieur pour se désaltérer et se laver un peu. Quelques danseurs y sont déjà rassemblés. Les deux jumelles à la peau abricot s’amusent à s’éclabousser. Elles sont rousses. Elles sont jeunes. Leur rire est aigu. On peut l’entendre depuis le chapiteau. On les observe un instant. On les admire, non seulement pour leur qualité artistiques, mais aussi pour ce qu’elles sont : deux jeunes filles inspirant l’espoir, la tranquillité et le respect. Mana court les rejoindre. Le soleil lui brûle la peau. Vincent la regarde de loin. Elle est douce et belle ma Mana. Il aime la voir heureuse comme aujourd’hui. Il songe aussi à Rosie. Il voudrait qu’elle parte avec eux. Mais il sait qu’à moins d’organiser un rapt, le directeur ne l’autorisera jamais à quitter définitivement le foyer. En outre, l’enlever risquerait d’éveiller les soupçons, de lancer la milice à ses trousses et de nuire à la Compagnie. Cette pensée lui remet dans le corps son état nostalgique du matin. Mourir avec elle ?…

 

Gili lui tape sur l’épaule. A croire qu’elle lit dans ses pensées. Tout va bien. Ne t’en fais pas. Le sourire de la jeune fille est triste et plein de compassion.

 

« Je m’en vais. A demain Vincent. Tu viens, n’est-ce pas ?

– Je serai là. »

 

Il remet son tee-shirt qu’il avait retiré pour jouer. Il s’humidifie au contact de son corps. Il range son instrument dans la housse qui lui correspond et le porte jusqu’au petit cagibi qui ferme à clé. Il embrasse ses potes et va chercher Mana. Le soleil est encore haut dans le ciel. Il n’est pas tard et Mana ne semble pas vouloir rentrer tout de suite. Elle est avec les autres filles et papote et papote. Vincent lui tend la main pour la relever. Elle lui demande s’il veut venir manger une pizza avec les autres. Nim ne sort de l’école qu’à dix-sept heures. Il n’est pas encore temps d’aller le chercher. Rien ne presse. Et puis, il est bon de pouvoir partager des moments intenses entre amis. La danse, les sourires, les connivences, l’épuisement du sport, de l’art. Sans compter qu’elle aurait bien conversé sur la réunion de ce matin. Mais il refuse. Il a besoin d’être seule avec elle. Mana sent que quelque chose ne va pas. Elle n’insiste pas. Elle se redresse, le prend par le bras et l’attire à elle, un peu à l’écart des autres. Elle scrute son regard. Elle comprend. Elle lit la tristesse dans ses yeux. Elle sait qu’il s’agit de Rosie. Il lui a parlé si souvent de cette jeune femme. Elle a parfois l’impression d’être de trop, mais en même temps, elle sent à quel point il peut avoir besoin d’elle. Elle l’embrasse. Lui promet de le suivre tout de suite et de lui apporter l’amour et la tendresse dont il peut avoir besoin en ce moment. Ils iront grignoter tous les deux, seuls et il pourra lui parler. Il la serre dans ses bras comme pour la remercier, mais il ne lui dit pas. Il sent que s’il ouvre la bouche se sont ses larmes qui vont se mettre à parler.

 

Mana fait un signe de la main à ses amies pour les saluer. Elle prend Vincent par la main et tire cet homme qui ne semble être devenu qu’un pantin : il sait à présent qu’il devra faire ses adieux à Rosie.

 

6. Sacrifiée

 

Betty est une jeune infirmière qui porte Rosie dans son cœur. Elle l’apprécie beaucoup, parce qu’elle retrouve en elle un côté artistique qu’elle admire et qu’elle n’a pas. Rosie peint. De tout. Des portraits, des paysages surréalistes, des idées, des mots et des couleurs. Elles passent beaucoup de temps ensemble. Elles ont décidé un jour de monter un atelier peinture au foyer. Betty avait parlé en faveur de Rosie au directeur. Il avait éventuellement été question que Rosie anime l’atelier, assistée d’une aide soignante. Mais ça n’avait pas marché. Le directeur s’y était fermement opposé. En revanche, il avait accepté l’atelier peinture – en plus de celui de poterie et de poésie – et avait recruté un nouvel intervenant extérieur assez qualifié pour s’occuper de psychotiques.

 

Ces temps-ci, Rosie ne sort plus de sa chambre, mais on lui a apporté le matériel nécessaire pour qu’elle continue à peindre, le psychiatre estimant que cette activité ne lui était en rien nuisible. Betty est venue lui rendre visite. Elle observe la dernière peinture de Rosie. Une fois de plus brille au fond de ses yeux une lueur d’admiration. Elle lui dit qu’elle la trouve assez passionnante. Les couleurs sont vives et bien assorties. C’est un portrait. Rosie dit qu’il représente son ami. Betty lui demande pourquoi – et malgré toutes ces couleurs -, pourquoi l’homme semble si désespéré.

« Il va me quitter… Il tremble à l’idée de ne plus jamais me revoir. Mais il prend avec lui mon fils pour garder le meilleur souvenir de moi.

– C’est pour ça qu’il donne l’impression de pleurer ? Mais pourquoi te quitte-t-il si cela le rend malheureux ?

– Vincent est comme ça : il fait des choses qui peuvent le faire souffrir. »

 

Betty observe la jeune fille. Son air est mystérieux. Parfois, elle donne l’impression de sentir tellement fort les choses qu’elle pourrait les deviner. Rosie ne regarde plus le portrait. Elle est à la fenêtre et attend Vincent. Il doit venir la voir. Il lui a dit hier, au téléphone.

 

« Tu me feras mon portrait un jour, Rosie ? Ca me ferait plaisir. »

Rosie approuve tout en restant face à la fenêtre. Betty s’approche d’elle doucement et la prend dans ses bras. Elle dit qu’elle reviendra plus tard. Le médecin l’attend.

 

Rosie reste seule un moment à sa fenêtre. Elle sourit. Comme ça. Sans savoir pourquoi. C’est un moment douloureux qu’elle va passer avec Vincent, mais elle ne lui en veut plus. Aujourd’hui, elle veut qu’il soit heureux. Et surtout, elle veut qu’il emmène son fils loin, très loin. Pour ne pas qu’il connaisse la dureté de la vie ici, qu’il ne connaisse pas le malheur de sa mère. Elle se sent prisonnière des plaisirs de la vie. Elle sait maintenant qu’elle ne partira pas avec eux. Elle s’est résignée. Ce qui ne l’empêche pas de se demander pourquoi elle ne peut pas partir. Elle s’interroge souvent sur son état. Dans son corps et dans son âme. Elle voudrait comprendre. Personne ne lui a jamais vraiment dit en face, mais elle sait que les autres sont différents. Le médecin lui fait toujours d’immenses sourires derrière ses lunettes sans monture. Pour la rassurer. Il est plutôt agréable avec elle. Rosie sent qu’il l’aime bien et même beaucoup. Elle en profite parfois pour le séduire, mais il n’a jamais fléchi. Alors elle craque. Elle lui a déjà crié dessus plusieurs fois. Elle sait que ce n’est pas bien, parce qu’après, il l’enferme dans une salle où on lui administre des doses qui la font presque dormir, mais pas tout à fait. Ils font ça par le sang, directement. Elle déteste ça. Elle sait que les calmants ne sont pas une solution pour elle. Mais elle n’arrive pas à s’arrêter de crier. Il dit qu’elle doit apprendre à se contrôler, sinon, elle ne sortira jamais. Elle en crèverait… Elle sait qu’il fera tout pour la soigner. Mais elle pense qu’il est amoureux d’elle et que c’est à cause de cela qu’il ne veut pas qu’elle s’en aille, qu’il la retient à la clinique. Elle ne l’aime pas, le trouve stupide, irréfléchi et laid. Pour elle, vivre à ses côtés est le meilleur moyen de ne jamais se voir guérir. Mais elle n’a pas l’autorité nécessaire pour prendre sa vie en main. Elle voudrait tant s’en aller. Elle sait qu’il l’en empêchera jusqu’à sa mort. Elle se sent condamnée. Heureusement qu’il ne pouvait pas vraiment s’opposer à ses rendez-vous extérieurs chez Vincent. Elle continuera ses visites sans rien dire, même s’il n’est plus là et un jour, elle s’enfuira.

 

Elle retourne s’asseoir sur son lit et prend le portrait entre ses mains. Le papier est à grains assez épais. Délicatement, elle le déchire dans le sens de la longueur. Elle repose les deux parties sur le lit et observe. Elle préfère comme ça. La ligne blanche du papier ainsi déchiré sur la longueur du visage rend les couleurs bien plus séduisantes. Vincent a comme une cicatrice sur le visage. Sa douleur, comme les couleurs, est plus marquée encore. Au fond, elle aurait bien voulu le marquer encore plus. Qu’il souffre de sa cicatrice épaisse et blanche sur le visage. Qu’il puisse la toucher avec ses doigts et hurler de douleur : Elle aurait passé une crème cicatrisante dessus et l’aurait bandé. Pour le soulager. Et il aurait été heureux. Mais sa cicatrice est dans son cœur et elle ne peut ni la toucher, ni la soigner.

 

Vincent est arrivé. Il est dans la chambre de Rosie, assis sur son lit. Il lui tient les mains. Il les embrasse aussi. De temps en temps. Il ne parle pas. Il ne peut pas parler. Il la regarde simplement. Et Rosie lui rend son regard. Il n’a jamais été aussi soutenu. Elle sait qu’il ne lui dira rien. Ce n’est pas grave. Ce qu’elle veut c’est soigner la blessure. En même temps, elle serait capable là, tout d’un coup, de se jeter par la fenêtre, mais il y a les barreaux. Alors elle met sa tête contre son cœur et pleure pour lui. Car, aujourd’hui, il ne peut pas pleurer. Il ne peut rien faire d’autre que de la regarder pour lui dire adieu avec ses yeux. Il lui caresse les cheveux. Il sent son odeur sur son corps.

 

Ces notes, ce parfum, cette ombre que je perçois. La douceur de ton sein sur ma paume. La douleur de ma main qui te touche. Pour la dernière fois. Une aide. Il ne demande qu’une aide pour arrêter la souffrance, le mal en lui. En tout son être.

 

Ne jamais la perdre.

Quelle mauvaise blague !… Il pourrait éclater de rire tellement le mal est grand. Mais il ne bouge pas. Il la tient serrée sur son cœur et la regarde pleurer. Ils sont là tous les deux, assis à la lumière du dehors qui éclaire une partie du lit. Une lutte incroyable en son corps. Une lutte, dont il ne mesure pas la force, pourrait les ravager tous les deux.

Pourquoi ne mourrait-on pas ainsi ? Car nous pouvons mourir aujourd’hui. Nous avons connu la puissance de l’amour, la flamme dans le ventre et le tremblement de l’âme. Nous avons connu le rire de l’amour, la faiblesse dans les jambes et le cri de la joie. Nous avons connu et vécu, tous les deux, ensemble, le partage de la sensation. Abandonnons tout et mourrons dans le bonheur d’être aujourd’hui dans les bras l’un de l’autre. Pour ne jamais avoir à connaître la douleur de la séparation. Ne jamais connaître la tourmente de la raison. Ce sentiment pénible, ce manque indescriptible de ton corps, de ta chair, de ton sang. La vie sans toi, sans ton sourire et tes larmes. Sans ton rire fou. Oui ! Sans ta folie que je me devais de maîtriser.

 

Mais elle lui coupe la force de ses pensées. Prononce le nom de leur amour : Nim…

Bien-sûr ! Mais pourquoi devrait-elle encore se sacrifier ? Comme si elle n’avait pas donné toute sa vie ! Elle a droit au repos et à la plénitude. Comme tout le monde. Pourquoi devrait-elle encore souffrir dans la solitude ?

Mais elle ne semble pas faire attention à sa fureur. Elle est juste attendrie par cet homme venu pour la rassurer.

 

Elle s’est relevée pensant qu’elle avait assez pleuré pour apaiser la blessure. Il la regarde ébahi. Elle détient une puissance en son âme qu’il ne soupçonnait pas. Elle résistera, il en est certain. Cependant que lui connaîtra la privation, l’absence, la carence de cette puissance qui l’avait porté jusqu’alors. Mais il lui faut résister pour son fils. Ce fils qui le fera vivre encore longtemps. Le temps de lui rappeler la beauté de sa mère. Personne incroyable, capable de tant donner et injustement démunie de tout.

 

Il lui annonce qu’il lui faut partir. Mana viendra avec Nim à cinq heures après l’école pour qu’elle le voie. Il ne sait pas pourquoi il se lève et s’en va. Il pourrait rester encore un peu. Mais il n’en peut plus. Il ne supporte plus la cicatrice qui lui brûle tout le visage. Il a besoin de prendre l’air. Il pourrait s’évanouir d’un instant à l’autre : la douleur est trop intense et lancinante.

Il ne comprend pas pourquoi il le fait, mais il ouvre la porte pour sortir et ne plus jamais se retourner sur ce corps qui a été jusqu’à présent le fruit de tous ses plaisirs.

 

Rosie l’écoute s’éloigner. Elle continue de verser ses larmes. Betty est revenue. Betty passe toujours après Vincent. Elle sait qu’il laisse sans cesse sur son passage les traces de sa souffrance dans le cœur de Rosie. Elle tente de la consoler mais s’aperçoit bien vite que la jeune malade sombre dans une crise de mélancolie. Le médecin est appelé. La prudence est toujours de rigueur face à certains sujets estimés de nature suicidaire.

 

Rosie est restée enfermée cinq jours en cellule de sécurité. Elle a fait de nombreuses crises. Le manque de personnel ne permet pas de pouvoir laisser un aide soignant à ses côtés vingt-quatre heures sur vingt-quatre. La cellule capitonnée et hermétiquement close, ne laissant filtrer que l’air nécessaire dont le sujet a besoin, a été étudiée pour parer à ce genre d’éventualité. Une fois enfermé, il est impossible de pouvoir en sortir ni de commettre quelque acte inconsidéré.

 

Le psychiatre lui a en outre interdit toute sortie extérieure durant quinze jours. Il a tenté de joindre Vincent Livret sans jamais y parvenir. Il s’est étonné que Vincent lui-même ne vienne plus voir Rosie et ne demande aucune explication concernant ses visites à domicile. Le fait est que Vincent, à cette étape de l’histoire, a déjà quitté le Royaume de Ténéaan. Mais l’homme n’a pas cherché à en savoir plus. C’était pour lui un souci de moins.

 

Rosie embrasse Betty et quitte la clinique. Elle traverse, sans se retourner, l’ancien petit parc démuni aujourd’hui de toute espèce florale. Elle a décidé qu’elle ne reviendrait plus. Aujourd’hui jeudi, elle devrait se rendre chez Vincent, mais elle n’en fera rien. Elle sait qu’il n’est plus là. Elle devine que son devoir l’a enfin appelé et qu’il est tant pour les initiés de se réunir. Rosie connaît toute l’Histoire. Cela la rend moins triste.

 

Elle est au portail, s’arrête, prend une grande bouffée d’air et tourne à sa gauche pour rejoindre l’arrêt de bus le plus proche.

 

Elle ne s’est pas arrêtée à la station qui pouvait la mener au seul autre lieu qu’elle connaissait. Elle a continué jusqu’à ce qu’on lui dise de descendre et elle s’est perdue. Elle a errée trois jours avant d’être saisie par la milice. Elle était recherchée. On l’a jetée dans une autre cellule de sécurité dans un lieu inconnu. Elle n’en est jamais sortie. On aurait dû la ramener à la clinique, mais elle s’est fait battre à mort par des soldats ignorants qui ne faisaient qu’exécuter les ordres. La torture est de règle lorsque l’on se trouve face à des sujets susceptibles de faire partie d’un réseau de militants révolutionnaires.

 

Arrivé au bloc de la milice interne de la ville le plus proche, Rosie a été jetée en cellule après avoir été entièrement dévêtue. Ils sont entrés à deux. L’un petit et maigre, moustachu et chauve, l’autre grand et large, une armoire à glace, portant sans cesse un rictus sadique sur son visage marqué de cicatrices. Rosie était accroupie dans un coin. Ils l’ont fait se lever et s’asseoir sur une chaise sous la seule lampe de la pièce. Rosie était calme, comme résignée. Ils ont commencé par la questionnée gentiment. Savait-elle pourquoi elle était recherchée ? Eux n’en savaient rien, le supérieur avait simplement demandé qu’on la surveille. Ils voulaient s’amuser un peu. Ils n’ont pas résisté face à un si joli corps. Voyant qu’elle s’obstinait à ne pas vouloir répondre, ils se sont fait un peu plus sévères. Le rictus sadique du grand soldat s’est accentué. Il lui a ligoté les mains derrière la chaise et s‘est mis à la tripoter de plus en plus violemment. Le petit riait derrière son dos. Il aurait bien participé mais ne s’imposait jamais, sauf si on lui en donnait l’ordre. Face aux attouchements abjects du soldat, le calme de Rosie a cédé. Elle a commencé par hurler puis lui a craché au visage. C’est à partir de ce moment que les choses ont mal tourné. Rosie n’a pas pu retenir son venin. Ouvertement, ne cherchant aucunement à sauver sa vie, elle s’est mise à injurier le gouvernement et sa milice. L’interrogatoire et les tortures ont alors commencé. Les deux soldats étaient persuadés dès lors de connaître le motif de sa recherche : extrémiste opposée au pouvoir. Rosie, sous les menaces et les coups des deux hommes, s’est mise à débiter les secrets de l’humanité, invectivant l’Etat et le tenant pour responsable des malheurs de la planète. Elle criait et médisait tour à tour. Un homme tel que Ténéaan ne sauverait jamais la toute puissance divine qu’est la nature elle nous a faits et il faut la respecter sans elle nous ne sommes rien. Elle se meurt aujourd’hui à cause des carnages de l’Homme et nous mourrons tous avec elle. Elle ne peut plus nous offrir notre oxygène parce qu’elle succombe à l’irrespect de ses citoyens qui ont saccagé ses ressources d’énergie sa faune sa flore ses fonds marins et tout ce qu’elle nous réservait de saint. Un homme tel que Ténéaan ne pouvant respecter la nature mitraillant ses fils et ses frères détruisant de ses bombes les réserves de vie nécessaires à tout être humain n’est pas digne de se respecter lui-même il doit mourir. Le seul moyen de pouvoir vivre en harmonie avec notre planète de prolonger notre existence de nous épargner l’extinction de notre espèce était de lui donner notre amour en se servant au mieux des dons qu’elle nous a offerts en se servant de nos corps et de nos imaginations pour la louer et lui dire merci. L’art n’a pas été crée il est depuis tout temps afin de communiquer avec les éléments saints qui nous entourent l’art est le seul et unique moyen de prier… Les deux hommes n’écoutaient plus et ne cherchaient plus à écouter. Pris par la violence et le goût du supplice, ils ont continué de se déchaîner sur le corps frêle et meurtri de Rosie.

 

Quand la douleur s’est fait trop intense, Rosie s’est tue et s’est laissée mourir.

 

Ses insultes envers les dirigeants du royaume, ses délires psychotiques ainsi que ses superstitions qualifiées de moyenâgeuses ont été la cause de sa mort. Elle n’a livré aucun nom et a fini par succombé à ses blessures.

 

 

Deuxième Partie

Mana

 

Sous son énorme chevelure

Sous ses paupières basses

A voix sourde mêlée de rires

Elle et ses lèvres racontaient

La vie

Paul Eluard, Derniers Poèmes d’amour


1. L’Espoir

 

 

A la radio, une voix profonde, grave et monocorde proclame ainsi :

« A l’instant même où le cœur de l’univers s’est mis à battre, dès le moment du Big Bang, le destin céleste – l’avenir de notre galaxie – était déjà scellé. Rien n’est immortel. Nous vivons dans un monde voué à une mort certaine. Il nous a fait et nous lui ressemblons. Ainsi, comme les êtres vivants qu’il a créés, l’univers grandit et évolue.

Aujourd’hui, le soleil, étoile souveraine, n’est pas encore mort. Mais l’univers, lui, a bientôt fini son expansion… Notre monde court à sa perdition.

Si, ces dernières années, nous sommes passés au travers des pires fléaux – calamités engendrées par la main de l’homme sur sa propre terre d’accueil – nous n’échapperons pas aux lois physiques de notre galaxie. La nature a toujours été notre maîtresse. Certains se sont battus pour nous faire entendre raison et la respecter. Mais, notre infidélité et notre orgueil – supériorité démentielle du cerveau humain qui se croit maître de toute existence universelle – nous conduit vers la preuve irréversible de notre erreur. L’expansion de l’univers sera freinée, puis inversée par la gravité. Le futur est alors tout tracé : le monde s’effondrera sur lui-même et sera englouti dans son propre trou noir. Le néant sera à jamais néant… »

 

Le débat se poursuit entre religieux et dirigeants de tous bords. Mana se sent lasse. Elle éteint la radio. Elle n’en peut plus de ces discours qui ne mènent à rien. Elle songe que l’homme qui parle est dans le vrai. Malheureusement, il a déjà perdu tout espoir. Sont-ils nombreux ceux qui, comme elle, sont prêts à se livrer corps et âme pour sauver la planète ?

 

Elle est seule. Vincent ne rentre pas ce soir. Il doit répéter avec les musiciens de la compagnie. Seulement les musiciens. Les chants et les tambours. Ils ont besoin de créer encore et encore. Normalement, ils créent avec le corps qui se balance devant eux. Mais, ces temps-ci, ils cherchent à atteindre quelque chose d’autre, de plus fort. Mana pense à lui et aux autres, à leurs prières, à leurs combats pour retrouver la sérénité d’antan. Elle s’assoit sur le pouf qu’elle a ramené d’Afrique. Son cuir est chaud. Elle dépose sur la table basse l’herbe et les feuilles nécessaires à la préparation de son joint. Elle effrite délicatement la plante grasse entre ses doigts. Elle prend une feuille à rouler et y place le mélange d’herbe et d’huile qu’elle a récoltée. A présent, elle fait glisser les deux extrémités du papier, l’une contre l’autre. Ainsi, le mélange est bien tassé. Elle passe sa langue sur la colle de la feuille. Son joint est fait. Elle sait qu’elle ne devrait pas fumer. Ses poumons ne doivent pas être endommagés, mais sains. Pour le souffle. Si elle doit danser toute une nuit pour se faire entendre, si elle doit suivre le rythme des tambours, elle doit posséder la force du souffle avant tout. Pourtant, sa faiblesse fait qu’elle allume le joint. Cela ne compte pas vraiment. L’humanité est imparfaite. Elle a le droit a son heure de réflexion et d’abandon.

 

Entre le pouce et l’index.

Une bouffée d’herbe.

De la bonne herbe. Dominicaine.

En équilibre sur le cendrier, le temps d’une gorgée d’eau fraîche.

 

Mana s’est endormie, la tête appuyée sur le pouf. Il y a quelques instants, elle écoutait encore, les yeux mi-clos, les tambours de Vincent. Un enregistrement de djembé avec les aigus mélodieux des balafons. Elle s’est envolée avec la musique. Elle était si bien dans cette position.

Vincent est rentré. Il la regarde. Il baisse le volume de la stéréo. Il s’assoit sur le canapé et rallume le joint éteint. Il pense qu’elle ne fume pas seule d’habitude. Réveille-toi ma Mana.

 

« Mana ! Mana ! Il est une heure, viens, tu seras mieux dans ton lit. »

 

Une longue plainte en réponse. Mais elle sait qu’il a raison et fait tous les efforts du monde pour prendre appui sur lui, les yeux encore fermés. Il la guide jusqu’à la chambre. Moments d’agacements immatures le temps de retirer tous ses vêtements. Elle se couche et s’endort.

 

Il est neuf heures quinze. Mana ouvre les yeux. Elle se sent comme clouée au matelas. Elle ne travaille pas avant la fin de l’après-midi aujourd’hui. Ce sont ses premières pensées. Alors elle repose sa tête sur l’oreiller. Elle n’a pas envie de se lever. Elle se sent lasse depuis quelques jours, comme une envie de tout abandonner et de se laisser mourir. Mais un éclair lui traverse l’esprit : Nim, l’école. Elle se lève en hâte, court à sa chambre. Il ne s’y trouve pas. Elle traverse le couloir dans sa petite tenue de la nuit et trouve Vincent au salon, assis sur le canapé. Il comprend en voyant son visage. Ses yeux et son sourire la rassurent immédiatement.

 

Ne t’inquiète plus ma douce.

En sûreté, à l’école.

L’ai déposé. Plus de soucis. Faire des efforts.

Pour toi. Pour te laisser dormir. Te sens si douloureuse.

 

Elle vient se blottir contre lui et déverse sur sa chemise son eau de ses yeux brumeux. Il lui caresse les cheveux. Elle sent bon. Surtout le matin, car il n’y a sur elle que sa propre odeur. Elle suffoque. Elle se calme et lui demande pardon. C’est à lui de demander pardon.

 

« Je ne t’aide pas beaucoup. Je ne sais plus où j’en suis. Cette vie.

– Je sais, dit Mana. Moi aussi. Je me sens coupable de vouloir tout laisser tomber et d’attendre patiemment la fin. Mais nous ne sommes pas seuls. Il faut continuer à chanter, à rire, à vivre Vincent. Viens accroche-toi. Nos appels seront entendus, j’en suis sûre. Et Nim doit vivre lui aussi. Il doit connaître le bonheur de vivre. Ce cadeau qu’on lui a fait d’être, de naître. On ne peut pas le lui enlever maintenant. Il faut qu’il puisse goûter aux curiosités de la vie. L’amour Vincent, la guérison, l’art et le monde. »

 

Elle se redresse, prend ses mains entre les siennes et chante. Un chant Bambara que sa mère lui avait appris.

 

Elle sourit, Vincent reprend en chœur avec elle. Elle lui lâche les mains et fait de longs gestes souples et harmonieux avec ses bras, tandis que Vincent bat en rythme la chanson de ses doigts sur la table basse.

Elle se lève dans la même harmonie et se met à danser, en laissant à Vincent le soin de continuer à chanter. Tout son corps tremble. Ses genoux se redressent l’un après l’autre sur le rythme du tambour qu’est devenue la table basse. Elle ondule des fessiers à la tête en faisant tourner son bras droit resté tendu. Vincent ferme les yeux et se met à chanter de plus en plus fort, de plus en plus vite. Des youyous aigus lui échappent de temps à autre. Ses doigts durs tapent de plus belle. C’est un rythme entraînant sur lequel Mana se détend tout à fait, laissant son énergie se déployée. Comme la chanson, ses gestes sont répétitifs et s’accélèrent au rythme que lui donne Vincent. Leurs regards se croisent. Ils se comprennent. Ensemble, ils s’acheminent vers la puissance des corps en symbiose que leur procure ce travail artistique. Mana transpire. Elle continuera ainsi jusqu’à l’épuisement. Son corps l’a quittée. Elle se sent comme une bulle de savon. C’est un plaisir. La moquette est de l’herbe fraîche, les objets qui l’entourent, de parfaits éléments naturels, ceux que l’on retrouve en forêt. La table basse est une belle peau bien lissée, tendue à souhait, telle un tambour. Vincent tape avec frénésie. Cela signifie que la prière a fait son chemin et que son appel va s’éteindre dans les murs de l’appartement. Mana ne touche plus terre, elle pousse, elle aussi, des cris. Comme des cris de guerre. Elle se donne, entière, restant à l’écoute du rythme que lui offre Vincent. Elle sait qu’il va stopper au prochain appel et pour cela, pousse son corps aux limites qu’elle lui connaît.

 

BAM. Elle finit juste son geste. Les genoux fléchis, les jambes écarts, le torse penché sur la droite entraînant la tête, les deux bras tendus à l’horizontale, les doigts écartés. Elle a les yeux clos. Elle reste ainsi plusieurs secondes, savourant l’énergie qu’elle retrouve en tout son corps jusqu’aux tréfonds de son âme. Elle rit, soulagée.

 


2. Sur les Bords du Lac Tchad

 

 

Mana ouvre le frigo. Elle regarde son contenu pendant dix bonnes secondes sans se souvenir précisément de ce qu’elle était venue chercher. En tout cas, le frais lui fait du bien. Elle sue à grosses gouttes. Elle finit par y prendre une brique de lait qu’elle ouvre de ses dents pointues. Elle boit fiévreusement la moitié de la brique sans s’étrangler. Elle sent le liquide froid lui traverser le corps.

 

Elle se hâte à la salle de bains pour se laver et se détendre. Elle défait les premiers boutons de son débardeur sur lequel on perçoit des taches de sueur sous sa poitrine et le long de sa colonne vertébrale. Son soutien-gorge et son slip sont entièrement mouillés. Elle se dévêtit devant son miroir. Elle y voit une jeune femme, mince et musclée, à la peau brillante et foncée. De la couleur du chêne. Ses lourdes tresses lui couvrent tout le dos. Elle se touche le nez y découvrant un léger défaut épidermique, un nez fin sur des lèvres pulpeuses. Elle note que son kohol a coulé. Elle ne s’est pas démaquillée la veille. Ses cils forment encore cet arrondi qui permet à ses yeux d’être deux fois plus grands, deux fois plus séduisants. Elle détourne son regard de son corps, songeant qu’elle ne doit pas s’admirer ainsi. Pourtant, elle ne peut s’empêcher de s’observer. Non pas à cause de son joli corps, mais à cause du miroir lui-même. Mana aime à s’y contempler chaque jour. C’est ce miroir qui a vu son corps changer et se développer. Il lui rappelle son enfance. Cette grande glace, un peu vieille aujourd’hui, que sa grand-mère lui avait proposée d’emmener à son départ d’Afrique. Elle est jolie, toute bordée de dorure, un mètre cinquante sur un mètre. Elle couvre pratiquement tout le mur entre le lavabo et la porte de la salle de bains.

 

Quand elle était petite, elle passait de longs moments devant cette glace à faire des grimaces. C’était l’unique miroir de toute la maison et peut-être même de tout le village.

 

Ce village, c’est Kouka, dans les terres de l’Afrique occidentale, près du Lac Tchad, au Nigéria. Mana a grandit là-bas avec sa mère et sa grand-mère. Elle n’a pas connu son père. On raconte que c’était un grand sorcier qui faisait jaillir des sources géantes d’eau douce en plein désert. Pimpa, la mère de Mana, l’avait aimé un soir lors de célébrations pluviales, après les rituels d’adieux. Bizarrement, ces dernières années, il ne pleuvait presque plus. Le climat, pourtant équatorial, n’apportait que l’austérité du soleil. Les cultures se portaient mal et la famine commençait à gagner le village. Mais, ce jour-là, le griot avait annoncé l’arrivée du sorcier et les cœurs s’étaient remis à battre. Tout le village s’était rassemblé pour accueillir le sauveur. Comme il était jeune ! Il connaissait si bien les forêts, les montagnes, les steppes, il aimait tant ces terres ouvertes à l’homme !… Tout le village avait prié avec lui. Ils avaient tous chanté avec la plus grande ferveur et dansé et chanté au rythme des tambours batas et des cris des babouins qui résonnaient jusqu’au village. Comme si eux aussi désiraient participer aux prières. Plus tard, sur la mélodie des balafons, Pimpa et le sorcier avaient dansé ensemble. Puis, ils s’étaient couchés dans les hautes herbes de la savane derrière des buissons impénétrablement épineux. Elle avait griffé ses fesses dans la passion sur l’herbe séchée, jaune, et fortement raréfiée sur le sol que le soleil avait désormais trop cuit. Pimpa avait dix-sept ans. Elle a connu l’amour cette seule fois dans sa vie et s’est toujours tenue éloignée de tous les envieux en espérant le retour du sorcier, mais il n’est jamais revenu. Elle a élevé sa fille du mieux qu’elle pouvait. Mana ne s’est d’ailleurs jamais plaint de rien. Elle admirait sa maman qui travaillait dur aux côtés de sa grand-mère pour la nourrir. Les deux femmes partaient dans la fraîcheur matinale afin d’éviter, durant leur long trajet, les touffeurs tenaces de la journée. Elles étaient accompagnées de toutes les personnes assez résistantes à l’effort, capables de nourrir leurs descendances ou leurs parents.

 

Durant le premier mois de la saison des pluies, on devait se rendre sur nos terrains de cultures pour commencer à planter le mil. On ne le récoltait qu’à la fin de cette même saison, au mois d’octobre. On partait comme ça, avec juste assez d’eau pour le voyage. On devait traverser la forêt marécageuse avant de pouvoir se rendre sur le Lac. Souvent, on rencontrait les chasseurs. Ce n’était pas des braconniers, mais des hommes des villages voisins qui tuaient pour se nourrir. Ils chassaient le boa, ce serpent géant qui vous entoure de son corps froid pour vous étouffer. On les croisait le matin, à l’aller. Ils étaient là, postés devant leur paillote, tout silencieux. Maman les aimait bien. Elle plaisantait avec eux. Ils restaient dans la forêt quelques jours avant de rentrer dans leur village. Ils avaient ainsi plusieurs repères dans la forêt. Les paillotes, on ne les touchait pas. On savait que c’était leurs repères. Elles étaient à eux, construites par eux. On n’avait pas de droit sur les paillotes. Quand ils avaient bien chassé, ils passaient nous vendre de la viande en échange de riz et de mil. Parfois aussi, ils nous accompagnaient un peu jusqu’au lac pour nous escorter. La forêt, c’est dangereux. Et eux, ils avaient les armes à feu et les lames tranchantes. Moi, j’aimais bien cette forêt. Son bruit. Ses rires et sa fraîcheur. Elle était envoûtante. Il y avait les singes qui se baladaient d’arbre en arbre. Mon grand-père, il en avait adopté un quand j’étais petite. Il s’appelait Makou, ce qui veut dire « silence » en français d’Afrique noire.

 

Le grand-père parlait bien le français d’Afrique : il venait du Mali, d’un village Dogon. (C’est lui qui nous a appris à communiquer avec les esprits et les ancêtres par la danse. Mais son arrivée dans notre village est une toute autre histoire.)

 

Bref, le petit singe, on l’avait appeler comme ça parce qu’il riait tout le temps très fort et le grand-père criait « Makou ! Makou ! » après lui. Il avait fini par croire que c’était son nom et il venait nous sauter au cou dès qu’on lui disait de se taire. Mais un jour il est parti. Ou alors on nous l’a volé. Je ne sais pas, mais j’ai beaucoup pleuré.

 

Une fois qu’on avait traversé la forêt sombre et humide faite de verdure éternelle – c’est l’impression qu’elle donnait – avec ses feuilles larges et vertes, il semblait qu’on quittait un autre monde, un monde qui nous observe, un monde où la masse végétale peut atteindre soixante mètres de haut et à laquelle sont suspendues des lianes ligneuses au diamètre extraordinaire ! A la lisière, on retrouvait ce léger tapis herbacé que l’on avait perdu en entrant dans la forêt. Elle ne le permettait pas, elle ne laissait entrer que les hommes et les animaux. Même le soleil ne pouvait laisser transparaître le moindre petit rayon. Mais derrière elle… la lumière aveuglante et réfléchissante à la vue du Lac….Là se déroulait sous mes yeux mon Afrique telle que je l’ai toujours connue. Le Lac est immense sans aucune pente, il y a donc très peu d’écoulement et les poissons y séjournent pratiquement toute leur vie. J’avais l’impression d’être devant l’océan à chaque fois. C’est ce que je me disais dans ma tête, ça me faisait rêver pendant le labeur. Mais au loin, on percevait quand-même les hautes plaines du nord, comme des montagnes. Les pêcheurs nous débarquaient sur l’autre rive, là où les cultures nous attendaient…

 

 

C’est ainsi que Pimpa racontait ses journées à sa fille qui, elle, n’aura jamais fait le trajet jusqu’aux cultures. Elle est partie trop jeune du village. On l’a envoyé en France avec son cousin Nanema. Le père du cousin habitait dans l’état du Ijaw avant que les dix-neuf Etats du Nigeria se soient réunifiés. Il était riche. Il dirigeait une compagnie pétrolière. Mana est allée un peu à l’école là-bas, avant de s’embarquer pour la France. Le temps que le cousin finisse ses études du second degré. Il désirait entrer en fac une fois en France. Pimpa a toujours refusé de les accompagner. Elle disait qu’elle se devait de rester auprès de sa mère, même si la grand-mère savait parfaitement se débrouiller seule. Surtout qu’elle n’était jamais seule. On se rappelle bien Dogulu… Il ne la quittait jamais. Ils étaient amoureux tous les deux. Pour Mana c’était Pupy Dog : il était un peu son papa.

 

Non, si Pimpa refusait catégoriquement de quitter Kouka, c’est parce qu’elle avait toujours l’espoir au fond d’elle-même, et ce au bout de cinq années, de revoir le sorcier…

 

Sa fille serait heureuse avec le cousin Nanema, il s’occuperait bien d’elle sur l’autre continent qu’elle regardait comme étant l’autre bout du monde. Le jour du départ, ils ont tous pleuré.

 

Tout était prêt. L’oncle et le cousin étaient enfin arrivés. Ils sont restés manger la fameuse bouillie de mil à la sauce verte et gluante aux feuilles de baobab que la grand-mère adorait faire. Et c’est là, pendant le repas qu’elle a vu Mana pour la dernière fois devant l’immense et unique glace du village.

 

Du haut de son tabouret en bois, la grand-mère levait de temps en temps les yeux vers l’image inversée de son enfant et souriait de voir ainsi se distraire la petite qui lui ressemblait tant. Mana s’inventait un univers dans lequel elle faisait exister différents personnages. Son amie Kiliane était là aussi. Elles jouaient pour la dernière fois ensemble en passant et repassant devant la glace le temps d’y jeter un coup d’œil et de s’éclater de rire. Elles dansaient ou imitaient les adultes dans des cris insensés d’enfants. Mana ne se rendait pas encore bien compte du départ. Elle le réalisera complètement le jour de l’embarcation pour la France. Quand elle aura vu s’éloigner sa terre qui l’a guidée durant ses premières années de vie.

 

C’est là que la grand-mère a dit à Pimpa qu’il fallait charger le miroir dans la Land Cruiser. L’oncle n’était pas d’accord du tout et les voix ont commencé à monter. Mana et Kiliane se sont arrêtées de jouer pour écouter. Puis, elles ont repris leur jeu en imitant cette fois l’oncle et la grand-mère – qui n’étaient autres que la mère et le fils. Et le fils a compris. Il a vu les deux filles de cinq ans se moquer avec un grand talent. Et surtout, il a vu sa maman qui pleurait devant ce spectacle fort amusant. Alors, il a cédé.

 

Mana se souvient… Elle se glisse dans le bain qu’elle a fini par se faire couler. Elle aime ces moments-là. Les moments où elle peut prendre le temps de penser. De se rappeler, de mettre en images les récits de sa mère et de les faire revivre tels qu’elle les perçoit aujourd’hui avec – certainement, se dit-elle – les transformations que leur a fait subir sa mémoire.

 

Elle n’a jamais pu revoir sa mère… A cette époque Ténéaan n’avait pas encore conquis le territoire. A cette époque Ténéaan n’existait pas. La France était libre. Ils étaient libres. Libre de circuler. Libre de voyager. Ils n’étaient pas à tout moment surveillés, interrogés, condamnés pour un oui ou pour un non. Comment cela a-t-il pu se produire ? Elle vivait chez son cousin Nanema. Elle n’avait que douze ans. Dès lors, comme de nombreuses personnes sur cette terre, elle a vécu dans la crainte.


3. Douloureuse Acceptation

 

 

         Jeudi. A quatorze heures quarante, Vincent et Mana ont quitté la Compagnie. Après avoir dansé sous le chapiteau, ils ont marché longtemps dans la ville dévastée. Vincent en avait besoin. Il se sent triste. Il ne reverra Rosie qu’une seule et dernière fois pour lui faire ses adieux. Gili a parlé. Le message est clair. Demain à neuf heures, ils rencontreront Aponi, le messager inconnu et décideront de leur départ pour l’Afrique. Ils n’ont pas échangé une parole durant leur promenade. Mana n’osait rien dire. Elle compatissait simplement à la douleur de son ami. Ils se sont dirigés de ce même pas lent vers le bloc 6, l’école élémentaire dans laquelle Nim passe la plupart de son temps. Lorsque la sonnerie de l’école a retenti, ils ont décidé de prendre leur tristesse en main : Nim n’a pas à partager la douleur des adultes. Tranquillement ils ont pris le chemin de l’appartement, à cinq cents mètres de l’école, dans une rue étroite et isolée.

 

Dix-huit heures. Vincent prépare des nems. Il a les mains entièrement plongé dans le grand récipient en verre qui contient tous les aliments nécessaires à la préparation de son met. Il mélange consciencieusement. Nim le regarde faire avec attention. Il veut mettre ses mains lui aussi. Vincent le prend sur ses genoux et touille avec lui. Mana demande s’ils ont besoin d’aide. Mais non. Cependant, elle ne repart pas au salon tout de suite pour continuer à lire son roman. Non. Elle reste là à les observer tous les deux. Nim a un grand sourire sur les lèvres. Par contraste, Vincent semble de plus en plus soucieux. Elle le lui dit. Il ne répond pas. Toute la journée, il a affiché ce regard triste et mélancolique. Ne dis pas de bêtises.

 

« Vincent, personne au monde ne te connaît mieux que moi. Pas que je te fréquente depuis longtemps, mais je t’ai dans le sang. Je te ressens Vincent, et je peux affirmer aujourd’hui que quelque chose te trouble, te fait du mal. Et… je sais très bien quoi… et, je me disais que – peut-être – tu aimerais en parler.

– Et bien, tu te disais mal… »

 

Il a son air mauvais. Il semble en colère. Mana sait que c’est pour mieux cacher sa peine. Il embrasse Nim. Le repose sur le banc à ses côtés et se lève pour prendre les feuilles de riz. Il fait sa vite. Ses mains tremblent un peu. Mana le regarde avec beaucoup de douleur au fond des yeux. Nim, qui n’a pas quitté ses mains du saladier, prend un air interrogateur. Papa… Vincent lui montre comment rouler la feuille de riz autour des ingrédients malaxés. Nim s’exécute, docile. Mana fait un clin d’œil à son garçon en lui souriant et, sans insister, retourne au salon.

 

Elle s’assoit sur le canapé. Elle détend ses jambes, s’étire. Elle tourne la tête. A ses côtés est posé son roman. C’est Manon Lescaut de L’Abbé Prévost. Son marque page dépasse du livre. La collection est magnifique. Elle le prend entre ses doigts, le feuillète, puis le repose. Elle ne va pas le finir tout de suite. Elle sent qu’elle ne va pas réussir à se concentrer suffisamment. Elle ne ferait que lire entre les lignes sans suivre l’histoire. Juste penser à Vincent qui souffre de laisser derrière lui sa femme de toujours. La femme qu’il doit abandonner alors qu’il s’était promis de s’occuper d’elle à tout jamais. Mana y a déjà songé, mais elle ne voit pas comment faire. Elle pense qu’elle serait prête à faire ce sacrifice et continuer à vivre ainsi qu’ils ont toujours vécu. Mais non, cette perspective est impossible. Il devra s’habituer à son absence. Mana fera tout pour qu’il oublie. Pour lui donner l’amour qu’il mérite. Pour continuer à l’aimer tel qu’elle l’a toujours aimé. Elle s’imagine qu’elle pourra supporter encore et encore les états d’âme de Vincent. Qu’elle pourra jusqu’à la fin de ses jours être considérée comme la seconde femme, la femme trompée et bafouée.

 

Elle se lève et court à sa chambre. Elle ouvre le dernier tiroir de la commode, là où sont disposés en désordre la plupart de ses papiers, importants ou autres. C’est là aussi qu’elle a conservé ses propres écrits et les lettres de ses proches, de sa mère, de sa grand-mère, de Vincent. Elle prend une enveloppe de papier kraft assez épaisse. Elle referme le tiroir et s’installe sur son lit. Elle tire de l’enveloppe plusieurs feuillets écrits au stylo à bille bleu. L’écriture est fine et penchée. C’est la première lettre qu’elle a reçue de Vincent, il y a maintenant près de cinq années. Nim avait tout juste deux ans. Elle habitait encore chez Nanema dans la banlieue sud de Paris. Elle aime relire cette lettre. Elle l’aide à mieux comprendre et accepter l’amour que lui porte Vincent. Elle sait qu’elle a été écrite d’un seul jet, sans retouche.

 

Paris, le 9 avril

Quinze heures.

 

 

Mana,

 

 

            Je ne peux plus attendre. Je t’écris donc. Pour apaiser mon cœur. Mais, j’ai tellement de chose à t’écrire, à te faire partager que je ne sais plus par où commencer.

            Commençons et nous verrons. Peut-être que ma lettre sera décousue, mais qu’importe ? Je te déverserai mon flot de paroles et nous ferons le tri ensemble s’il le faut.

 

            Je t’ai connu trois jours, trois petits jours…et ma vie s’est remplie d’un seul coup. De quoi ? Elle était déjà bien remplie avant puisque je suis du genre à vivre à cent à l’heure. Mais voilà, le fait est là : aujourd’hui tu n’es pas à mes côtés et je ressens un manque indescriptible.

            Je n’ai rien à perdre Mana. Je t’avouerai tous mes symptômes et tu pourras toi-même en juger.

 

            Depuis le jour où tu as osé me parler, ma vie a changé. Je ne voulais pas la changer, mais quelque chose s’est emparée de moi contre quoi je ne peux plus lutter.

           

            Je ne voulais pas changer ma vie affective, car depuis de longues années, mon cœur et mon esprit se préoccupent d’une personne qui m’est très proche. Elle est malade et je me rends chaque jour à la clinique pour la soulager et l’aimer. Je ne pensais pas pouvoir être de nouveau envahi par ce sentiment d’amour qui me bouleverse aujourd’hui.

           

            Dix années j’ai partagé mon existence avec cette femme. Elle est ma meilleure amie. Ma sœur. J’ai énormément de tendresse envers elle. Je ne l’ai jamais trahie. J’ai beaucoup souffert durant notre relation… De ses absences, de ses crises de démence. Je n’y pouvais rien et cette incapacité à faire le bien me rendait malade. Et je m’y suis fait. Me suis adapté. J’ai accepté la vie que j’avais choisie auprès d’elle. Dernièrement, j’avais cru retrouver un bonheur qui s’était noyé dans les habitudes du quotidien. Mais je me rends compte que je ne suis plus fou d’elle comme je l’étais, un véritable enragé, un passionné. Prêt à tout pour cette femme. Les sacrifices et les tourments. Non, ma vie s’est poursuivie, emprunte d’une certaine marque de résignation. J’étais tranquille et serein, acceptant sans condition mon destin. Je pensais que j’avais atteint là à la sérénité de l’amour, que je connaissais enfin la meilleure façon d’aimer.

            Et puis voilà : de nouveau la peur face à ces sensations d’une douleur bienfaisante. Je t’ai connue et la souffrance est revenue. La souffrance de ne pas vouloir choisir par crainte de l’inconnu. La peur de laisser tout aller et de le regretter un jour ou l’autre.

 

            Une chose est certaine, je ne pourrai jamais regretter ces trois jours Mana. Trois jours avec toi, à ne plus rien comprendre, à ne plus vouloir faire face à la vie que je menais jusqu’ici. Que m’est-il arrivé ? Un coup de foudre ? Est-ce possible Mana ?

 

            Cet amour est pourtant bien réel. Je crois que je ne peux plus me le cacher ni reculer devant mes sentiments. Tu m’as demandé si j’étais heureux dans ma vie. Oui, je l’étais. Mais tout a changé.

 

            J’ai peur Mana. Peur de toi, peur de moi. Parce que nous sommes des passionnés et que tout peut s’arrêter du jour au lendemain. A l’heure où je t’écris, tu t’es peut-être enflammée pour un apollon. Avec ta beauté, ta petite gueule d’amour, je crois tout possible…

 

Mana sourit. Elle se laisse aller en arrière, s’appuie contre la tête de lit. Elle rêve. Elle revoit en image ses premières rencontres avec Vincent. Ils s’étaient connus lors d’un spectacle de danse d’une de leurs amies. Elle l’avait revu seulement plusieurs semaines après chez Gili. Elle l’avait tout de suite reconnu. Jamais prendre la parole ne lui avait semblé si difficile. Son regard la troublait complètement. Mais elle avait osé. Ils s’étaient vite rendus compte de leur folie. Oui, ils étaient fous, transportés de sentiments incroyables. Jamais elle n’aurait pensé à aller voir ailleurs. Elle n’avait d’yeux que pour lui.

 

Elle poursuit sa lecture.

 

Ca, je le sais, je le connais, je l’ai vécu, j’ai appris à m’en méfier. Et alors que j’avais cru trouver la stabilité dans mes sentiments, voilà que tout fout le camp de nouveau !

 

            C’est pourquoi j’ai peur. Mais je ne peux pas lutter Mana. Je n’ai jamais vécu ça en vingt-trois ans de mon existence, même étant adolescent !

 

            Et tu sais pourquoi c’était si magique d’être ensemble ? Parce que nous savions pertinemment que l’autre ressentait la même chose.

 

            Mais non ! C’est terrible ! Je voudrais arrêter de tout dire, de tout écrire, parce que j’ai peur que cette magie ne soit plus.

 

            Mana, fais qu’elle soit à tout jamais. Je t’en prie. C’est si bon. Fais le pour moi, fais durer ce désir à l’infini…

 

            Il me suffit de fermer les yeux pour revoir chaque trait de ton visage : je ne savais pas que cela était possible.

            Il me suffit de penser à toi pour sentir ton parfum : je ne savais pas que cela était possible.

            Il me suffit de m’imaginer dans tes bras pour me sentir défaillir : Je ne savais pas que cela était possible.

 

            J’ai l’estomac en bouillie Mana.

 

 

Paris, le 10 avril

Vingt heures.

 

 

            Je suis fatigué Mana. Oui, je suis fatigué, fatigué moralement, parce que je ne comprends plus rien à ce qui m’arrive – penser à toi à chaque seconde, à chaque instant quoique je fasse – et physiquement : je ne peux plus m’arrêter de taper frénétiquement sur mon djembe. De toute façon, c’est la seule chose que je suis capable de faire en ce moment.

 

            Où es-tu Mana ? Quand reviens-tu ? Je n’arrive pas à te joindre. Vais-je pouvoir supporter ton absence encore longtemps ?

 

            Ah… Ton odeur, ta douceur, ton sourire, tes yeux, ton regard posé sur le mien. Tes longs cils que je pourrais caresser de mes doigts. Ta bouche, Mana, que je pourrais baiser sans me soucier du reste du monde. Ton corps que j’écouterais danser toute une nuit, toute ma vie. Tes paroles…

 

            Je rêve de toi Mana. Je m’endors avec toi, je me lève avec toi. Je souris, ris et pleure avec toi. Tu me manques. Je crois que tu ne peux t’imaginer à quel point…

 

            A chaque inspiration, chaque souffle, chaque instant de la vie, tu es là. Partout je te vois…

 

Mana…

Mon amour…

Mana, ma chérie d’amour.

Fou, définitivement fou… Fou. Fou. Fou. Je suis fou d’amour pour toi.

J’ai quinze ans aujourd’hui. Merci Mana de m’avoir fait connaître la folie de l’amour.

 

            Amour ? Non, ce n’est pas ça. J’ai aimé. Ce n’est pas ça Mana. Il n’y a pas de mot. Il faudrait que nous l’inventions. Il n’existe aucun mot dans notre vocabulaire pour décrire ce que je ressens aujourd’hui. C’est trop fort. FORT. Mon cœur ne bat plus, il explose dans ma poitrine. Aide-moi.

 

            La douleur d’aimer est si aiguë que je ne peux t’imaginer être à moi, que je ne peux m’imaginer être en toi, sans penser que je pourrais m’évanouir… Voilà ce que c’est que de m’imaginer te faisant l’amour. Je ne pourrai pas le supporter. Je crois que ce que j’éprouve à ton égard est si intense, si pur, si beau que le sexe n’y a pas sa place.

 

            Je pourrais rester des heures, juste à tes côtés, à tenir tes mains dans les miennes, à te laisser caresser mon visage de ton regard. Juste comme ça. Juste te regarder respirer et vivre.

 

            Bien plus, je crois que je pourrais continuer à exister avec la seule pensée de te revoir un jour. Avec l’espoir et l’imagination.

 

            Mana appelle-moi. Ou écris-moi. Oui, écris-moi avec ton âme, avec tes mots à toi, tes mots chaleurs. Tes mots si pleins…

…de vie, de douleur, de tendresse, de présence, d’innocence, de poésie, de légèreté, d’amour, de nostalgie, d’expression unique, manifeste, d’harmonie, de désir aussi.

 

            Tes mains. Je veux tes mains entre les miennes. Je veux sentir à nouveau la caresse de tes doigts sur ma paume. Je veux ton souffle sur mon visage. Je veux ta voix sur ma peau, glisser jusqu’au fond de mes entrailles à m’en faire tressaillir.

 

Fais ce qui doit te rendre heureuse, Vincent.

 

 

Mana pleure et sourit en même temps. Ce jour là, elle revenait de Bretagne où elle avait séjourné une semaine pour rendre visite à une amie. Elle lui avait parlé de Vincent durant tout son séjour. Non, elle ne se serait jamais doutée. Cette lettre… Elle n’avait pas voulu l’appeler tout de suite. Le lendemain, elle l’avait rencontré en bas de chez elle. Le soir même, elle faisait ses valises et s’installait chez lui. Histoire belle et étrange. Romanesque. Elle se le dit souvent.

 

Ces mots ne sont pas morts en lui. Elle sait qu’il ressent encore aujourd’hui cette fureur, ce besoin d’être constamment à ses côtés. Il est perdu sans elle. Elle croit qu’elle n’a pas besoin de plus. Elle se sent vivre, même dans le chagrin de ne pas pouvoir lui appartenir au moins une fois.

 

 

Vincent l’appelle. Elle range la lettre et sort de la chambre. Elle dit que ça sent la friture dans toute la maison. Sur la table de la cuisine, le couvert. Une jolie nappe et un dessin de Nim. Elle les embrasse. Vincent la retient et la serre dans ses bras. Elle ne bouge pas. Se laisse étreindre. Elle a le nez dans ses cheveux. Son odeur lui donne des frissons. Elle voudrait ne plus jamais bouger. Vincent… Elle a une impression de mouillé dans son cou. Vincent ? Elle lui relève la tête. Oui, il pleure. Tant mieux, ça fait du bien. Il fallait bien que ça sorte un jour ou l’autre. En revanche, il n’y a rien de tel pour la faire pleurer elle aussi : voir l’homme qu’elle aime dans cet état. Ils se regardent. Ils ont l’air idiot. Ils s’éclatent de rire.

 

Les nems étaient délicieux. Il y en a encore assez pour une dizaine de personnes. Nim va se mettre en pyjama. N’oublie pas de te laver les dents !

 

Vincent allume une cigarette pendant que Mana prépare le thé.

Un temps.

Bruit de l’eau qui coule dans le lavabo de la salle de bains.

 

« Je ne peux pas la laisser Mana. Je ne peux pas l’abandonner comme ça toute seule au foyer. Je ne pourrais plus me regarder en face. Elle est ma famille. »

Mana est adossée au réfrigérateur. Elle réfléchit. Mais elle ne voit pas quoi dire.

Silence.

« Elle ne sait pas Vincent. Elle ne pourra pas se rendre compte. Et puis au foyer, il y a cette infirmière… comment déjà… Betty ! Elle adore Rosie. Elles se parlent beaucoup toutes les deux. Non Vincent, ne t’inquiète pas. Mieux vaut ne pas l’affoler. Ici ou ailleurs de toute façon… Laisse là en paix avec ses petites habitudes, ses repères. C’est ça qui est important pour elle. Elle ne supporterait pas le voyage, le changement de climat, la nourriture, tout.

– Mais. C’est moi ses repères !

– Vincent, écoute-moi. »

 

Mana s’agenouille près de lui et lui prend les mains.

 

« J’imagine ce que tu peux ressentir. J’imagine que ça doit être très difficile pour toi. Mais tu savais qu’un jour tu devrais en passer par-là. Tu le savais, seulement tu essayais de ne pas y penser. Aujourd’hui tu dois faire face. Je t’assure que c’est le mieux pour elle. Il faut que tu la laisses poursuivre sa vie comme avant. Va la voir avant de partir pour lui expliquer que tu t’absentes quelques temps. Et dans ton cœur fais-lui tes adieux. Je crois que c’est la seule solution Vincent. Sois fort. Je t’aiderai à être fort. Je te le promets. Je ne te laisserai jamais tomber. Nous y arriverons tous les deux, ensemble, et peut-être que nous la sauverons. »

 

Vincent écoute attentivement. Le regard vague. Il approuve de la tête comme un être soumis. Sa décision est prise. Il écrase les doigts de Mana entre ses mains et pleure. Elle se redresse et l’enlace. Pour le protéger de sa douleur et de sa peine.

 

4. Les Descendants de la lignée de Yadim

 

Nanema, le cousin de Mana et le messager du nom d’Aponi sont aux côtés de Gili lorsque Vincent et Mana pénètrent sous le chapiteau. Personne d’autre n’est encore arrivé. Il n’est que huit heures trente-cinq. Vincent ne pensait même pas trouver Gili à cette heure-ci. Mais Mana était persuadée du contraire. Elle voulait être là avant les autres. Elle tient à parler avec eux de l’Afrique. Sa terre natale. Ses ancêtres.

 

Gili fait les présentations. Mana est étonnée. Elle ne s’attendait pas à faire la connaissance d’un homme aussi jeune. Aponi s’avance. Il est mince et élancé. Sa peau est très noire. D’une naissance bien ensoleillée, se dit Mana. Il porte des sandales de cuir qui recouvrent à demi ses pieds longs et fins. Ce sont les premières choses qu’elle remarque. Elle lève ses yeux vers l’homme qui lui tend sa main. Son visage est doux et reposant. Un grand front, un nez délicat qui se termine par des narines ténues et droites, des lèvres rouges et allongées. Mais surtout il a des yeux gris clairs qui vous pétrifient. Elle se sent mal à l’aise. Elle est surtout très impressionnée. Sans savoir pourquoi… Vincent, baigné de son affliction, le regarde à peine en le saluant.

 

L’homme retourne à sa place. Vincent et Mana s’assoient à leur tour. L’homme leur sourit. Il dit qu’il est content de les rencontrer. Que Gili lui a dit que la demoiselle et son cousin étaient des descendants de la lignée de Yadim, chef du village de Tireli. Ils approuvent.

 

Il est heureux de leur apprendre qu’il vient lui-même de Yayé, autre village dogon, dans lequel il a grandi, même s’il est le propre messager de Yadim. Il se présente, leur dit qu’il n’a que vingt-deux ans, mais que Yadim lui enseigne aux mieux les vertus et les pouvoirs de la nature, le plus noble moyen de communiquer avec les éléments suprêmes, les rituels et qu’il se veut porteur d’un message d’espoir à travers le monde. C’est pour cela qu’il vient les chercher, pour prier avec eux, là-bas, en Afrique, terre vierge des affres de la corruption et de la souillure. Enfin, il leur annonce que la Grande Célébration se déroulera à Tireli. Mana explique qu’elle ne connaît Tireli que de nom, grâce aux récits de sa mère et de sa grand-mère, qu’elle est née à Kouka.

 

Il dit que les Dogons les accueilleront quand-même avec un grand plaisir.

 

« Pour être pleinement intégré dans la communauté de Tireli, il nous faut être accepté par une entité familiale assez large, par le chef d’une lignée. Or, la lignée de Yadim existe toujours. Elle existera tant que le vieux Yadim sera en vie, car elle doit porter le nom de son chef, le doyen. Il a aujourd’hui cent trente sept ans. Il est ainsi l’homme le plus respecté du village : on raconte qu’il est protégé par la force des falaises de grès de Bandiagara. »

 

Mana écoute attentivement les explications du jeune Aponi. Elle n’en espérait pas tant. Il est originaire de la même région que son ancêtre… Il peut lui en dire plus sur les Dogons qu’aucun livre, qu’aucune autre personne de sa famille. Elle est heureuse. Attentive. Elle a un million de choses à lui demander.

 

« Une lignée, c’est un groupe de familles qui a un ancêtre commun remontant à cinq générations, voire plus… Ils vous accepteront et vous adopteront comme frères honoraires. Ce sont les coutumes. En tant que tels, ils vous protégeront et se feront votre guide. Grâce à vous, descendants de la lignée de Yadim, nous pourrons à notre tour devenir frères honoraires et offrir des offrandes cérémonielles au vieux chef afin d’être acceptés par la lignée la plus reconnue des villages dogons. Nous recevrons alors la bénédiction par les anciens. Mais ce, bien entendu, à condition de respecter toutes les traditions et les coutumes. C’est seulement dans ces formalités que nous pourrons participer à la Grande Célébration Universelle. De toute façon, ils nous attendent. Ils savent que nous venons les rejoindre dans le seul but de les aider. Mais l’intégration de chaque personne se fait toujours selon des rituels bien précis afin d’être souder au mieux, de ne faire partie que d’une seule grande famille, vous comprenez ? »

« Un chef de lignée est très important dans un village. Il est un père. Il assume envers sa parentèle les charges d’un chef de famille au sens large. Sans lui, nous ne pouvons être protégés des influences néfastes de la nature. Et il ne serait pas possible pour nous de communier sans la bénédiction. »

 

Ils approuvent.

 

A neuf heures dix, tout le monde est là. Ils prennent place un par un, face à Gili et Aponi.

 

Mana ressent une intense excitation au fond d’elle-même, elle veut en savoir plus. Elle parle de son ancêtre, Amono. Il était son arrière-grand-père. Il avait quitté Tireli, parce qu’il voulait voyager et épouser une femme d’un autre village, d’un autre pays, afin de lui apprendre la communication avec la terre par la danse et le chant. Il disait que tel était son devoir. Son départ fut très discuté, mais tous lui accordèrent le droit de quitter le village. Une seule condition fut requise – et elle est d’une extrême importance chez les Dogons – : à sa mort, le corps d’Amono devra revenir au village. Les funérailles d’un homme doivent se dérouler dans son village natal. Un esprit Dogon doit toujours revenir dans son village natal. Mais, la trace d’Amono fut perdue et sa mort ne fut pas célébrée à Tireli.

 

« Il te faut rencontrer le doyen pour lui en parler, une fois que tu seras sur place. Les anciens seront certainement heureux d’apprendre que grâce à toi, l’esprit d’Amono est de retour parmi eux. Il pourra ainsi être pardonné. Mais, tu sais, je pense que ton ancêtre devait être considéré comme un homme extrêmement sage. Sa décision de partir est en partie altruiste. La volonté d’enseigner ce que l’on croit bon pour son semblable est une qualité appréciée là-bas.

Je suis heureux pour vous deux. Et pour nous aussi ! Ce voyage se déroulera bien. J’en suis sûr à présent. Ce que vous me racontez là ne fait que confirmer ce que je pensais : nous sommes attendus d’une manière ou d’une autre. »

 

Il est très important pour le bien des hommes Dogons, comme pour la terre dont ils se nourrissent, que l’âme des morts repose parmi leurs proches afin de les préserver, eux et leur terre. Ils sont déposés dans des grottes à même l’escarpement de Bandiagara. Là, face au paysage d’une puissance majestueuse – la terre brute -, les morts veillent. Ils sont en parfaite symbiose avec le monde naturel. Leurs âmes font alors partie intégrante de la nature. La venue de Mana et de Nanema au village est plus qu’un signe du destin. Elle est une chance de plus de prouver l’amour et le respect à la force naturelle de la vie. Ainsi, Amono a non seulement réussi à transmettre des rituels sacrés, mais il revient avec ses enfants pour communier et se joindre aux morts.

 

« Ce voyage se fera sous le signe de l’unification et de la réussite. »

 

Les dernières paroles d’Aponi sont prononcées telles une prophétie. L’assemblée sourit. Elle semble reprendre confiance. Toutes et tous se regardent en silence. Ils communiquent par les yeux et se comprennent parfaitement. Ainsi…

 

Maintenant, c’est au tour de Gili de prendre la parole. Elle expose son itinéraire. Elle a mûrement réfléchi. Tourné et retourné la question dans tous les sens. Ils prendront la direction des Pyrénées Ariégeoises dès lundi matin. Aponi rentrera au pays avec eux afin de les guider au mieux sur l’autre continent.

 

Troisième Partie

La Prière

  

Le flux et reflux de cette eau, son bruit continu, mais renflé par intervalles, frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi, et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser.

 Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire, (V)

 

 

1. Voyage Conjectural

 

Lundi. Ce matin, il pleut. Mana porte Nim dans ses bras. Il dort encore. Il n’est que cinq heures et demi. Elle attend Vincent dehors. La porte d’entrée de l’immeuble s’est refermée et elle n’a pas les clés sur elle. Elle tente de protéger Nim de la pluie en calant sa petite tête sous son ciré jaune.

 

Enfin Vincent approche. Tout est prêt. Il dit à Mana de venir s’abriter dans l’entrée le temps que le taxi arrive. Ils n’ont qu’un gros sac à dos assez souple pour trois. Ils ont refermé l’appartement derrière eux en y laissant tous leurs souvenirs.

 

Le taxi est là. Il klaxonne. Mana se dépêche de pénétrer à l’intérieur du véhicule, tandis que Vincent dépose le bagage dans le coffre qui s’est ouvert à son attention. La voiture démarre pour les conduire à la gare d’Austerlitz. Le moteur réveille Nim. Il n’est pas très content. Il dit qu’il veut aller se coucher. Mana le rassure : il pourra dormir dans le train. Il faut être patient. Il se rendort dans ses bras. Vincent ne dit rien durant le trajet. Il est fatigué lui aussi. Il se pose de nombreuses questions. Il se demande ce qu’il fait là et où le mènera ce voyage. Mana, elle, est confiante. Gili lui a expliqué en détails leur parcours. Elle refait encore le trajet dans sa tête. Pour l’énième fois. Elle songe aussi à ce terrible présage. La fin. Personne ne peut y croire vraiment. Tout le monde continue de vivre comme avant. Elle regarde Vincent. Il a les yeux clos. Elle se demande s’il dort. Elle repense à Rosie qu’elle a quittée hier. Elle débordait d’énergie. Elle était surexcitée. Nim a eu peur de ses intentions. Il refusait de l’embrasser. Ca n’a pas été facile.

 

Le taxi les dépose devant l’entrée de la gare. Là où d’autres taxis stationnent en attendant l’arrivée de voyageurs. Le chauffeur attend, avant de redémarrer, que ses passagers aient l’amabilité de bien vouloir plaquer au plus vite leur carte d’identification sur la petite boîte à rayons à infrarouge disposée à l’arrière du véhicule et prévue à cet effet. Vincent plaque sa carte. Il n’est pas inquiet sur ce point, car pour la milice, il est prévu que la Compagnie se rende à Foix. Il sort du véhicule accompagné de Mana et de Nim. Il récupère le bagage. Puis tous les trois pénètrent dans l’enceinte de la gare. Mana s’arrête devant un comptoir pour acheter de quoi manger. Vincent porte à son tour Nim dans ses bras.

 

Ils sont tous là. Ils n’attendaient plus qu’eux. Gili ne les a pas encore vus. Elle parle avec Aponi. Elle semble assez préoccupée. Mana va à leur rencontre pour les saluer et c’est avec un plaisir non dissimulé qu’elle serre la main à la fois fine et robuste du grand messager. Puis elle s’éclipse pour les laisser discuter. A quelques mètres, Issa tape sur son djembé qu’il a tenu absolument à emporter avec lui, malgré les réprimandes de chacun. On risquerait de le lui supprimer. Les plus jeunes, dont les jolies jumelles rousses, sont surexcités. Les autres restent dans leur coin comme s’ils méditaient. Chacun à sa façon laisse transparaître son angoisse. Seule Mana, occupée à présent à nourrir et réconforter son garçon fatigué, n’a pas le temps de penser à cet avenir incertain. La seule chose qui l‘inquiète réellement peut apparaître très secondaire dans une telle situation. – Pourtant, l’Homme possède cette faculté surnaturelle de pouvoir tout oublier lorsqu’il est face à ses tourmentes amoureuses. Qu’elles soient douloureuses ou paradisiaques, ses amours ne représentent plus que son unique obsession.- Depuis qu’elle connaît Vincent, Mana ne cesse de partager ses désarrois, de prendre sur elle, de s’effacer face à ses déplaisirs de la vie, sans jamais rien dire, supportant jours après jours les humeurs de cet homme qui n’a jamais cherché à la satisfaire pleinement. Aujourd’hui peut-être s’angoisse-t-elle plus que d’habitude. Vincent refuse de lui adresser la parole. Son trouble grandit à mesure qu’elle s’imagine que sans Rosie, il ne pourra plus jamais la regarder ni l’aimer. Pourtant, elle ne laisse rien paraître et semble la personne la plus sereine du groupe.

 

Les responsables de la ligne Ténéaan Ville – Andorre ouvrent les grilles et commencent à appeler les voyageurs un par un. La fouille est systématique. Prendre le train est devenu dès lors une attente interminable mêlée à la crainte de ne pouvoir partir ou de se faire arrêter. La Compagnie est appelée. Gili se voit contrainte de leur montrer la convocation du centre culturel de Foix qui avait été préparée en conséquence. Elle la leur tend, la main tremblante. Elle ne voulait pas que son ami Phil, le directeur du théâtre, soit impliqué dans cette histoire. Mais il tenait apparemment à l’aider. Peut-être seront-ils obligés ce soir de se représenter au théâtre si la milice demande la confirmation de cette convocation. De toute façon, Gili avait prévu que la route serait semée d’embûches. C’est pour cela qu’elle tenait à partir absolument en avance. Un par un, ils sont appelés, comme des prisonniers condamnés. Aponi, comme les autres, tend sa carte. Il a un visa de trois mois pour séjourner dans le royaume. Tous sont en règle. Aucun faux papier, aucun risque précis, si ce n’est la découverte de leur désir de fuite vers un autre pays.

 

Le train roule à une vitesse vertigineuse. Nim s’est de nouveau endormi. Le silence s’étend dans le wagon. Ils semblent tous perdus dans leur pensée. Mana caresse les cheveux de son petit garçon. Mais elle regarde le visage du seul homme qu’elle aime. Elle pense à ses propres parents et se dit que l’histoire ne fait que se répéter continuellement. Pimpa aussi n’a jamais aimé qu’un seul homme. Et lui, l’a-t-il délibérément trompé ? Quel genre d’homme était ce grand sorcier ? Un traître. Certainement. Sinon il serait revenu. Quand on aime, on trouve toujours des solutions! Mais pourquoi Mana, elle aussi, a-t-elle accepté ce genre de vie ? Pourquoi l’a-t elle suivi ? Pourquoi s’est-elle laissée séduire par ce garçon qui ne la désire pas ? La jeune Africaine perçoit le dessin de ses joues de par les contours que suivent ses larmes. Elle se hâte de les essuyer du revers de sa main gauche, la main libre du poids de son fils. Oui, mon fils, c’est moi qui l’ai élevé ! Mana sent la colère monter en elle. Elle ne comprend pas pourquoi aujourd’hui seulement elle perçoit la charge de son amertume. Depuis tant d’années… Mais au fond, ce n’est que parce qu’aujourd’hui seulement elle constate à quel point elle est inutile dans la vie de Vincent. Si ce n’est que pour donner l’amour nécessaire à tout être humain et notamment à Nim qui ne mérite pas ce qu’il endure.

 

Le train poursuit sa route. Il ne s’arrêtera qu’en gare de Toulouse. Mana veut détendre ses jambes. Elle se lève pour aller acheter une boisson à la voiture-bar. Elle dépose délicatement Nim sur les genoux de son père qui ne lui adresse même pas un regard. Elle n’en peut plus, elle sent qu’elle va exploser en larmes. Elle court se réfugier dans les toilettes du train pour y rester enfermée un quart d’heure. Non. Non… Elle se regarde dans la glace et rit de tout son cœur face à la situation ridicule qu’elle vit à l’heure actuelle. Elle sait à présent que son mal d’amour va se transformer en la pire colère qui soit. Peut-être plus tard se transformera-t-il en pure indifférence… Elle déverrouille la porte des toilettes et se dirige calmement vers la voiture-bar. Elle y restera jusqu’à la fin du voyage. Un instant, elle aperçoit Aponi venu chercher un café. Elle se surprend à sourire. Elle le trouve extrêmement séduisant. L’homme ne l’a pas vu et repart.

 

Alors que le train entre en gare de Toulouse, Mana décide de faire sa réapparition parmi les gens de la Compagnie. Mais elle n’a envie de parler à personne. Elle se tient debout à l’entrée du wagon, deux fauteuils derrière Vincent et Nim. Elle observe le groupe qui rassemble ses affaires pour prendre la correspondance. Le petit est réveillé. Il pose des questions à son père sur le départ précipité, sur la tristesse de Mana et de chacun ici. Mana écoute sans être vue. Mais Vincent n’a aucune réponse valable à lui apporter. Il parle de sa mère. De Rosie. Bon Dieu pourquoi lui parle-t-il d’elle. Il n’a aucun tact avec les enfants. Nim dit que ce n’est pas grave s’il ne la revoit pas, parce qu’elle va bientôt mourir. Et qu’il n’aime pas voir les gens mourir. Mana ouvre la bouche avant que Vincent n’ait le temps d’enregistrer ce que Nim était en train de lui dire.

 

«Voyons, Nim, pourquoi dis-tu une chose pareille ? Ta maman ne va pas mourir. Nous partons loin pour un très grand voyage, mais nous espérons tous ici revoir les gens que nous avons laissés. »

 

Puis elle se tait. Elle s’aperçoit que des regards soucieux se sont tournés vers elle. Pourquoi a-t-elle dit cela ? Mais non, elle aurait dû laisser Vincent parler avec son fils. Lui parler de sa mère. La colère, mêlée au chagrin, la fait agir sans réflexion. Elle embrasse Nim, se redresse et d’un pas chancelant retourne chercher son sac. Ne plus rien dire, ne plus rien faire. Quoi que l’on fasse, ce n’est jamais bien. Elle sent la folie lui encercler le cœur…

 

La Compagnie se dirige d’un pas lent vers le centre culturel de Foix. Il est presque quinze heures trente et le soleil tape avenue du Général de Gaulle. Le groupe semble suivre son ombre. Gili ne voulait pas prendre le temps de s’arrêter voir Phil au théâtre, mais, à présent, elle se dit qu’elle n’a plus le choix.

 

Le centre n’est plus qu’à quelques pas. Gili s’avance la première. Elle invite les autres à entrer au frais. Rester dans l’entrée. Elle se dirige vers le bureau du directeur. La secrétaire lui annonce qu’il est sorti faire une course. Déception. Elle ne veut pas perdre plus de temps. Pourtant il est hors de question de faire courir quelque risque que ce soit à quelque personne que ce soit. Tant pis. Elle attend.

 

Nim commence à s’impatienter sérieusement. Il se montre de plus en plus insupportable et réclame quelqu’un pour jouer avec lui. La secrétaire s’avance et propose de lui faire visiter le théâtre. Mana et Gili s’échangent un sourire de soulagement.

 

Malgré le voyage conjectural qui a été entrepris, la bonne humeur reste maîtresse dans l’esprit de chacun. Il n’est pas nécessaire d’inquiéter son voisin chaque seconde un peu plus. La Compagnie représente justement la sérénité et la confiance dont chaque être peut s’inspirer pour continuer à vivre dans la plénitude.

 

Nim a trouvé un cube noir de cinquante centimètres sur cinquante environ. Il l’a amené avec lui dans l’entrée. Le cube est creux et l’enfant peut se mettre à l’intérieur. Il fait un joli refuge… en attendant que le vol des oiseaux géants soit passé…

 

« Nim ! Tu vas rester coincé si tu continues à faire le pitre avec ce cube ! »

 

Mana élève le ton pour se faire entendre, mais le jeu de son garçon la fait rire. Il lève la tête au ciel, et tout à coup, se cache vite comme s’il ne voulait pas être repéré.

 

« Tu évites l’ennemi ?

– Non, y sont pas méchants, mais si y te vois, la couleur de ta peau peut leur faire mal aux yeux et là, y t’attaquent. Mais moi j’ai envie de les regarder, parce qu’y sont beaux.

– Qui, mon chéri ?

– Bah, les oiseaux géants ! Y sont rouges comme le feu. Et quand y passent, y réveillent Bleu, parce qu’y vont très vite.

– Qui est Bleu ? Je le connais ?

– Mais oui ! Oh Maman ! C’est mon petit bonhomme bleu qu’est le Dieu du ciel ! »

Mana rit de bon cœur. Comme elle s’était rapprochée, elle embrasse Nim sur le front. Vérifier qu’il a la place pour se sortir du cube. Et continuer à sourire pour lui et pour montrer à Vincent que sans lui, la vie se poursuit.

 

Phil, un homme blond, de taille moyenne, vient d’arriver. Gili s’avance pour l’embrasser. Il la serre dans ses bras. Tu es belle. Ma parole. Tu n’as pas changé. Il le pense si fort qu’il le lui dit. Elle est heureuse de le voir. Elle lui présente ses amis et partenaires dans le grand tourbillon de la vie. Elle lui demande aussi expressément s’il peut la recevoir quelques instants dans son bureau. Il prend un air inquiet, il sait qu’elle ne devait pas du tout passer par Foix selon l’itinéraire qu’elle avait choisi. Il devait la retrouver à Lourdes devant La Basilique. Vers dix-huit heures, en car.

 

«  Bien sûr ! Rien de grave, j’espère ?

– Non, une petite vérification. »

Elle le suit. Entre dans une vaste pièce qui donne sur un petit jardin. Tranquille pour travailler ! Le soleil éclaire toute la partie supérieure du bureau. Phil s’assoit dos à la porte-fenêtre et invite Gili à en faire autant. Elle prend le fauteuil qui se trouve en face de lui et se voit par la même occasion toute baignée de soleil.

 

« Tu es bien, là, dis-moi. Je suis heureuse pour toi. Tu as réussi le pari que tu avais fait quand nous étions ado.

– Et tu as toujours cru en moi, Gili.

– C’est clair, tu étais un battant.

– Tu as aussi atteint tes objectifs, même si tu galères un peu plus… Je crois que l’essentiel est de s’épanouir dans sa passion.

– C’est tout à fait ce que je pense. Mais surtout j’ai le sentiment de servir tout un peuple. J’ai la foi et je sais que ce que je fais est juste. Je danse pour servir les Hommes.

– Je t’admire, Gili. Je n’ai pas la foi comme toi. Et, nous en avons déjà discuté de nombreuses fois, je ne crois pas à la culture de tes ancêtres. Mais je souhaite de tout mon cœur que tu aies raison et j’espère pouvoir un jour me repentir si nous sommes sauvés…

– Le repentir n’existe pas dans ma culture. Ni la culpabilité. Ce sont deux termes inconnus de notre vocabulaire. Tu ne cours aucun risque, ne t’inquiète pas ! »

 

Gili lui sourit de toute l’amitié qu’elle lui porte.

Silence.

Il lui demande ce qu’elle veut savoir et de quelle façon il peut lui être utile.

 

« A la gare, ils m’ont obligé à leur montrer ta convocation. Ils voulaient la preuve certaine qui m’amenait à faire ce voyage. J’avais préparé les billets pour Foix au cas-où. Je n’avais pas encore acheté ceux pour Lourdes. Tu sais bien comment cela se passe… à la rigueur, si j’avais été seule, ils ne m’auraient pas trop soupçonnée. Mais en groupe, ils craignent toujours un soulèvement, une révolte ou je ne sais quoi. Vu que de nombreuses puissances seraient prêtes à les réduire pour avoir la peau de Ténéaan – sans compter le partage des richesses que le royaume a accumulées depuis ces dernières décennies -, ils ont la hantise qu’un petit groupe se rebelle et s’allie aux puissances voisines.

– Mais pourquoi sont–ils si nombreux à travailler pour l’Etat ? C’est incroyable tout de même !

– Phil, voyons… le peuple est conditionné. Il espère être protégé en échange de ses services.

– Mais enfin ! Il n’a pas conscience des persécutions qu’il fait subir aux uns comme aux autres ?

– Je ne sais pas… »

 

Silence.

 

« Toujours est-il que j’hésite à quitter le pays. Peut-être vaudrait-il mieux se représenter chez toi ce soir. Sûre qu’ils ne tarderaient pas à nous retrouver s’ils patrouillaient dans le coin pour vérifier notre emploi du temps. D’un autre côté, nous ne pouvons pas perdre trop de temps. La frontière sera longue à atteindre et la traversée des Pyrénées est périlleuse. J’ai bien peur d’en avoir pour une semaine si nous continuons à rencontrer des problèmes de cet ordre.

– Gili, prends le temps qu’il faut. Tu es partie en avance exprès, non ? J’ai réservé cette soirée pour toi. Vous pourrez tous loger dans la grande salle ce soir. A moins que tu ne préfère partir cette nuit après le spectacle. Le car du centre est prêt. Il n’attend que vous pour partir.

-Oui, c’est peut-être ce que je vais faire. »

 

Gili se lève. Elle dit qu’elle va annoncer aux autres la décision qu’elle a prise : ce soir ils offriront une représentation pour les habitants de la ville de Foix. Elle sert de nouveau Phil dans ses bras et retourne avec lui auprès des autres.

 

Le soleil décline petit à petit, mais la chaleur est encore intense dans la ville. La compagnie a installé une grande table dans la salle des représentations. Ils mangent de bon cœur les salades du pays qui leur ont été livrées. Nim, lui, a eu des frites et un poisson pané. Il ne dit plus rien. Gili songe que cette décision est un véritable soulagement. Il ne pouvait pas en être autrement. Mana est heureuse de voir que Nim ne s’est pas ennuyé de la journée. Elle jette de temps en temps un coup d’œil furtif vers Vincent qui est entré dans une discussion animée avec son voisin. Il l’a complètement ignorée de toute la journée. Le cœur lui serre la poitrine en y pensant. Elle s’efforce de paraître naturelle en souriant, mais le mal la ronge à l’intérieur. Ses pensées courent désespérément  à la recherche du temps perdu. Et pourtant… ses souvenirs lui donnent encore plus de souffrance. Elle se sent lourde et désespérée. Regarde-moi et je te sourirai. Tu constateras que je ne suis pas ton ennemie. Je ne t’en veux pas. Je te comprends. Je serai là pour toi. Je t’en prie, regarde-moi…

 

La joie que peut exprimer le corps lorsqu’il danse, la chaleur et la convivialité qu’il dégage sont la preuve irréfutable que la vie vaut la peine d’être vécu. Mana n’affiche plus ce sourire forcé, triste, que l’on pouvait lire sur son visage lors du dîner. Non. Quand elle danse elle ne sait pas qu’elle sourit. Ses lèvres s’écartent d’elles-mêmes puisque le corps est apaisé. Comme les esprits.

 

Phil a emprunté le car du centre pour déposer soit disant la troupe à l’Hôtel de la Poste, mais elle n’y restera pas. Il a promis à Gili de les conduire jusqu’à Gavarnie. L’hôtel leur était réservé à Tarascon et ils sont venus y déposer quelques affaires pour retarder les curieux qui seraient susceptibles de poser trop de questions. Gili a bien conscience qu’elle ne peut pas cacher complètement leur départ, si la milice souhaite absolument les retrouver. Mais elle peut brouiller quelque peu les pistes. Elle a laissé là-bas toutes les cartes d’identification de la troupe. Désormais, ils ne pourront plus s’en servir.

 

De Tarascon, ils ont décidé d’emprunter les petites routes. Il n’est pas question de rejoindre l’autoroute pour passer par Tarbes, puis Lourdes. Mieux vaut être discret. Ils passeront par Saint-Girons, remonteront jusqu’aux Bagnères-de-Luchon pour atteindre Luz-St-Sauveur. La route est longue, mais à cette heure-ci, peu de véhicules circulent. Gili est aux côtés de Mana et de Nim. Les deux femmes racontent au petit garçon les belles choses qu’il va découvrir demain matin dans le Parc National. Mais avant tout il va falloir grimper de nuit et Nim doit se reposer absolument. Ils devraient pouvoir atteindre le Cirque naturel sans trop de difficultés. Personne ne vérifie quoique ce soit la nuit. Personne ne s’y aventure : les quatre cent vingt-cinq mètres de cascade en plein vide en sont l’impressionnante preuve. Un véritable gouffre. Mais Phil les guidera. Et demain matin ils se feront passer pour des randonneurs.

 

C’est à partir du parking du village de Gavarnie que le groupe a continué à pieds. Au sortir du car, chacun s’est fait la remarque : il va falloir en faire des kilomètres à pieds avant de retrouver un moyen de transport ! Aucun véhicule, même approprié, ne peut circuler le long de cette immense muraille de pierres. Nim avait réussi à dormir deux heures durant le voyage en car. Il était encore fatigué, mais l’excitation du voyage le tenait éveillé.

 

Ils ont emprunté la rue principale du village vers le cirque. Cinq cents mètres. Plus loin, ils ont quitté le chemin qui mène au pont Brioule pour rester sur la rive gauche. A droite du torrent. Phil a aussi laissé le deuxième pont. Ils sont passés sous des granges en montant vers la droite. Là, ils sont parvenus à un petit col. Ils se sont reposés quelques instants. Cela faisait une heure un quart qu’ils marchaient dans l’appréhension d’un danger. Phil a sorti de son sac les quelques barres de céréales qu’il avait embarquées. Ils ont bu à pleine gorgée l’eau fraîche conservée dans les gourdes. Phil leur a montré la direction du Cirque. Du col, la vue est magnifique selon lui. La nuit était assez claire et le groupe se repérait bien par rapport aux indications de Phil. Ils continuaient tous de parler à voix basse de peur de se faire remarquer, mais Phil en était à peu près certain : personne ne patrouillait dans le coin. Même Gavarnie s’était trouvée bien déserte ce soir là. Il ne fallait pas perdre trop de temps. Ils se sont remis rapidement en route. Aponi a pris à son tour Nim sur ses épaules. L’enfant s’est montré ravi, car l’homme est très grand.

 

Ils ont continué à descendre en longeant le sentier sur quelques mètres. Direction sud-ouest. Ils ont rejoint, droit au sud, une passerelle qui franchissait la rivière. Phil leur a expliqué qu’ils traversaient un vaste plateau d’origine glacière, la Prade. Chacun a regretté de ne pas pouvoir observer le spectacle qui s’offrait à leurs yeux. Au bout d’un moment, ils sont parvenus à un pont qui dominait le torrent provenant du Cirque. De là, il ne leur restait plus qu’à remonter un sentier assez raide. Phil les a menés jusqu’au bout. Tous étaient épuisés. Il était deux heures quarante-cinq du matin. Mais ils ont continué un petit quart d’heure pour s’abriter dans la forêt. En empruntant un sentier direction nord-est. Avant de traverser le torrent d’Astazou. Ils ont rencontré les névés sur le sentier. Mais ils étaient tous réchauffés par la montée. Ils se sont installés là. A l’orée du bois. Sans trop s’éparpiller. Juste se reposer un temps. Deux jeunes garçons se sont proposés pour veiller une heure encore.

 

A cinq heures trente, Mana ouvre les yeux. Elle tremble de froid. Nim a tiré à lui tout le duvet. Elle se lève. Elle s’étire. Observe. Autour, il n’y a aucun signe de vie humaine. Elle le sent. Elle en a la certitude. Ils sont seuls dans l’immensité. Ils ont réussi à pénétrer au cœur du domaine des solitudes vertigineuses. Elle sourit. Cela fait longtemps qu’elle ne s’est pas sentie aussi rassurée.

 

A sept heures, ils sont en route. Phil leur indique le chemin à suivre. Gili lui montre celui qu’elle veut emprunter. Celui qu’elle a tracé sur sa carte. Les deux directions sont à peu près équitables, mais le sentier de Phil est moins fréquenté et il permet de passer par Monte Perdido, en Espagne. La frontière est moins surveillée selon lui. S’ils traversent le Parc National d’Ordesa en direction du sud, ils peuvent rencontrer la milice qui contrôle parfois la route qui part de Casas Bergès. Il leur montre le Mont Perdu. Il faudra donc s’orienter vers l’est. D’ici, on a une vue incomparable sur les parois rocheuses à pic, les colonnes de neige, les grandes cascades sacrées et le lac gelé du Mont Perdu. Il est haut de trois mille trois cent trente-cinq mètres. Le paysage est majestueux. Aucun ne peut s’empêcher de sourire. Un sourire amer peut-être en songeant que la nature n’a vraiment pas eu le respect qu’elle méritait.

 

Ils se séparent. Phil redescendra par le bois du Pailla qui le mènera directement au pont Brioule à l’entrée de Gavarnie. La Compagnie va poursuivre seule son chemin. A la sortie du bois, ils redescendent vers le Cirque pour reprendre au sud. Ils découvrent l’incroyable architecture et les dimensions gigantesques du Cirque. Ils sont à près de mille sept cents mètres d’altitude. Ils restent quelques secondes pétrifiés d’admiration devant ces merveilles naturelles. La chaîne s’organise en une double ligne de crêtes. Calcaires vers le sud.

 

Pyrénées de la démesure…

 

Soleil et lumière. Les deux caractères marquants de leur voyage. Ils rendent d’autant plus précieuse l’eau des torrents. Les randonneurs ne peuvent pas les ignorer. Ils sont contraints de s’y arrêter de temps à autres. Pour se rafraîchir et reprendre des forces.

 

Le sirocco chargé du sable des déserts africains souffle parfois sur les versants. Il dépose sur les combes blanches et vertes son chargement de grains aux couleurs ocres. Indice accueillant pour ces randonneurs qui recueillent les résidus comme la réponse à leur prière. La promesse de leur future terre d’accueil.

 

Ils veulent s’arrêter pour déjeuner. Ils marchent. Ils se tiennent sur un grand plateau plat recouvert d’un lit herbeux. Ils préfèreraient trouver un coin abrité de quelques arbres pour se protéger des curieux. Plus tard, ils aperçoivent un troupeau de vaches dont les cornes se relèvent en forme de lyre. Elles sont accompagnées d’un pastou et d’un labrit. Ils pensent rencontrer le gardien non loin de là. Ils ont la foi et décident de s’approcher des bêtes. Aucun doute que l’homme les prendra pour de simples randonneurs. En l’apercevant à quelques mètres, ils se font cette réflexion : ils n’avaient jamais songé qu’ils pouvaient croiser un berger ou un forestier dans le Parc. Ils n’imaginaient pas que les activités agro-pastorales et forestières pouvaient être maintenues. Ce qui est un bon point. Gili qui connaît un peu la région se souvient des paroles de certains paysans. A l’époque, lorsque le Parc a été construit, vers la fin des années 1960 et avec l’entrée de l’Espagne dans la Communauté Economique Européenne, les espaces contigus n’avaient jamais pu être séparés par une frontière politique. Les deux pays étaient avant tout soucieux de gérer au mieux la protection de la nature. Les espèces animales et végétales. Toute décision se prenait de façon très concertée. Depuis, Ténéaan a tenté de s’imposer et de fermer le Parc aux travailleurs espagnols. Mais les soulèvements qui ont suivi lui ont fait peur. La rage des montagnards avait été la plus forte. Abandonner le Parc par un manque d’activités signifiait laisser la nature retourner à un état sauvage. Enfrichement des pâturages, asphyxie des bois, ennoiement des couloirs d’avalanches et des torrents, mort des chemins, écroulement des cairns… Fin d’une complicité séculaire entre le montagnard et la nature qui elle aussi possédait encore à cette époque cette rage de survivre.

 

Dans cette partie du Royaume, les frontières restent ouvertes. C’est pourquoi il faut être d’autant plus vigilant aux abords des Pyrénées espagnoles. La douane volante est insatiable pour toute personne prise en fraude.

 

Il faut qu’ils songent dès à présent à se séparer.

 

L’homme répond à leurs signes. La Compagnie s’approche. A leur grand étonnement, l’homme est catalan et parle très peu leur langue. Ils comprennent rapidement qu’ils sont en Espagne. L’homme dit n’avoir rencontré personne sur son chemin. Ils le quittent en lui souhaitant une bonne journée et s’installent non loin de là, près d’un amas de pierre. Gili est la seule à rester debout. Elle prend la parole. Ils doivent sans conteste se séparer. Ils se retrouveront le plus rapidement possible à l’aéroport de Barcelone. Pour rester en contact, le portable de chaque homme du groupe – seul élément de consommation privé qui ne permet aucun contrôle – restera branché. Celui qui prendra la décision de ne pas répondre signifiera qu’il ne peut plus suivre et qu’il ne veut pas compromettre les autres. Tous acquiescent. La petite famille reste bien évidemment ensemble, accompagnée d’un autre couple Nel et Lamia. Gili décide de se mettre avec Aponi. Nanema se joint à eux. Les deux frères Issa et Lamine constitue un autre groupe. Les autres se répartissent selon leur désir. Mana regarde nerveusement Gili. Elle veut lui faire entendre qu’elle ne supportera pas d’être auprès de Vincent s’il reste dans cet état. Elle aurait préféré voyager aux côtés d’Aponi. Mais elle ne dit rien, prenant conscience que ce n’est ni l’endroit ni le moment.

 

Sur le chemin, Mana observe ce paysage colossal. Il est loin de la rassurer. Il semble lui chuchoter à l’oreille des menaces de mort. Elle avance tremblante. Ils doivent faire vite. Ils veulent traverser le Parc National d’Ordesa dans la journée pour atteindre les pieds du Mont Perdu. Ils arriveront normalement les premiers à Barcelone, car c’est eux qui emprunteront le chemin le plus court. Pourquoi ne se sont-ils pas tous serrés dans leur bras avant de se quitter ? Mana sent qu’elle n’est plus aussi confiante que ce matin. Le danger n’est pas loin. Elle espère tant pouvoir retrouver son amie Gili, son cousin Nanema… Elle regarde Nim qui galope. Lui, il se sent libre. Il pense à ses copains. Aujourd’hui c’est mardi. Il avait dessin. C’est dommage, il aime bien dessiner. Mais bon, il est content d’être en vacances. Il ne va pas s’en plaindre. D’autant plus que ce qu’il découvre au milieu des montagnes est à la fois étonnant et bouleversant. En plus, il a vu la neige en plein été et des petits animaux qui couraient se cacher à son approche. Mana lui a dit que c’était des marmottes.

 

La nuit tombe vite dans les montagnes. Ils sont contraints de s’arrêter. Près d’un bosquet. Nel propose de faire un feu avant la nuit. Il s’occupe du bois avec Nim. Lamia propose de les suivre. Elle est mariée à Nel depuis douze ans et ils ne se quittent jamais. Mana cherche avec Vincent sur la carte le lieu approximatif de leur campement. Elle est venue s’accroupir doucement derrière lui. Elle a suivi avec son doigt le parcours qu’ils ont effectué jusqu’à maintenant. Il semblerait que le Sommet de Monte Perdido soit bien le pic qu’ils aperçoivent du côté est. Demain midi, ils l’auront dépassé. Mana lui dit tout ça en espagnol pour tenter de détendre l’atmosphère qui pèse entre eux. Elle aime bien cette langue. Elle était douée au Lycée. Elle sourit. Mais il ne la voit pas. Elle a la tête sur son épaule. Visiblement il n’a rien compris. Ou alors il s’en fout. Il ne répond pas. Elle l’embrasse sur la joue et lui demande complaisamment ce qu’il se passe. Mais la discussion n’est toujours pas pour aujourd’hui. Vincent se retourne et feint la bonne humeur. Mana se lève. Ecœurée. Elle va aider à ramasser le bois. Un prétexte qui en vaut bien un autre.

 

Nous sommes mercredi, il est dix-sept heures. La fatigue se fait sentir. Les sacs semblent peser de plus en plus. Le petit groupe a rejoint un chemin carrossable. Apparemment, il mène à un village. L’inquiétude est grandissante. Jusqu’à présent le danger n’était pas réel. Ils étaient en pleine nature. Ils avaient évité ce genre de sentier. Leur parcours s’est montré parfois assez audacieux. Ils ont eu l’occasion de se mouiller jusqu’au ventre dans de l’eau à moins de dix degrés, d’escalader des parois rocheuses, de ramper, d’enjamber, de sauter… Mais ils ne peuvent plus reculer. Et surtout ils manquent de nourriture. Ils n’ont rencontré absolument personne. Ni forestier, ni berger. Mais depuis une demi-heure, deux voitures sont passées. Un panneau indique Fanlo del Valle de Vio. D’après la carte ils n’ont parcouru que huit kilomètres à vol d’oiseau en onze heures de temps ! Les derniers kilomètres iront forcément plus vite sur cette route. A moins que la milice ne vienne nous cueillir songe Mana.

 

A l’approche du village, tous les quatre se figent. Un instant, la route reste silencieuse, comme si la nature aussi venait de se solidifier. Seul le vent continue de souffler. Un vent chaud qui leur paraît tout à coup insupportable. L’instant semble se prolonger indéfiniment. Ils n’osent bouger. Le moindre pas semblerait leur porter un coup fatal.

 

Une petite hutte sur laquelle flotte de toute sa splendeur le pavillon du Royaume de Ténéaan. Deux demi-cercles qui semblent vouloir s’encastrer l’un dans l’autre et rassembler le rouge et le vert.

 

Nim n’a pas conscience du danger. Il demande ce qu’il se passe avec insistance, alors que Mana est dans l’incapacité de parler. Sa bouche remue, mais aucun son ne sort. Puis, tous les trois ont le même réflexe : s’écarter du sentier. Ils se cachent dans le bois qui borde la route. Ils se regardent. Ils ont un visage apeuré. Celui de Vincent est devenu rouge comme s’il était en colère. Pourtant, il semble complètement désemparé. Mana sent son cœur se soulever dans sa poitrine. Ils s’observent tour à tour. On peut percevoir leur respiration. Elle s’est accélérée. Les regards interrogent les yeux de chacun. Ils ne pensaient pas. Tout ça… Pour rien ? Nim n’a toujours pas la réponse qu’il attend. Un mot rassurant. L’atmosphère devient trop angoissante pour l’enfant. Il a envie de pleurer. Mana réussit à briser le silence la première : Et d’une, prévenir immédiatement les autres. Et de deux, trouver un moyen efficace de passer ce barrage. Il ne faut pas se rendre coupable à leurs yeux. Y aller le cœur léger. Vous pourriez rire aux blagues que je raconterai en espagnol. Ok. Reprendre son souffle. Se calmer. La consigne est claire pour Nim : aucun mot ne doit sortir de sa bouche. Le mot d’ordre est « le rire aux éclats ». Mais l’enfant n’est pas pour autant rassuré.

 

Les autres sont avertis. Il faut se lancer. Non, attends ! Pas encore. Mana est anéantie. Ils retournent à l’abri du bosquet. Quinze minutes se sont écoulées. Vincent fait asseoir Mana. Sa peau est grise. Il lui donne un peu d’eau qui lui restait au fond de sa gourde. Il s’assoit près d’elle. Il la serre dans ses bras. Il lui dit que tout va bien se passer. Elle se serre fort contre lui. Elle éclate en sanglots. Nel dit que ce n’est pas vraiment ce qui était prévu. Il attendait le rire aux éclats ! Mana sourit au milieu de ses larmes. Vincent, lui, continue à lui caresser les cheveux tout en plaisantant à ce sujet avec Nel. Comment font-ils pour rire ? Elle relève la tête et rit avec eux. Ils s’embrassent tous les cinq. Ils se promettent que tout se passera bien. C’est idiot. A présent Mana n’a presque plus peur. Rien ne pouvait plus la faire sourire que l’affection que vient de lui porter Vincent. Ils s’en vont trottinant. Nim est grimpé sur les épaules de son père. Chacun s’efforce de paraître le plus naturel possible. Nim sera le meilleur à ce jeu là. Mana sent ses jambes tremblées sous le poids de la peur. Pourtant, elle avance confiante. Au fond, elle ne sait pas si elle avance ou non. Elle ne s’en rend plus compte. Son corps semble être celui d’un autre. Il lui échappe totalement. Vincent sert fort les mains du petit garçon qu’il tient sur ses épaules. Il n’a pas l’espoir de Mana. Et s’il avance c’est par résignation. Il voudrait dire à Nim de fuir. Mais peut-être que la prison lui sera épargnée. Qu’il sera restitué à sa mère. Mais sa mère n’est plus.

 

La petite hutte est de plus en plus proche. Le soleil tape et tous ont l’impression qu’ils ne survivront pas à la chaleur. Mana continue de raconter des histoires sur sa famille. Elle est trop perturbée et elle a beau se concentrer, aucune blague ne lui vient à l’esprit. Elle s’est donc lancée dans un récit d’enfance. Ses meilleurs souvenirs en Afrique. Sont-ils drôles ? Personne ne pourrait le dire à cet instant. Elle parle de plus en plus fort cherchant à imiter au mieux l’accent espagnol. Ils passent. Mana croise le regard d’un des soldats. Elle lui fait un signe de la main. Le soldat l’arrête. Il tente de lui demander dans un espagnol douteux d’où ils viennent tous les cinq. Mana répond calmement. Les quatre autres, postés à quelques mètres de là, l’observent, avec le sourire figé aux lèvres. Le soldat leur fait un signe et les laisse poursuivre. Il ne demande même pas à fouiller leurs sacs. Mana, restée quelques secondes supplémentaires, se décide enfin à soulever un pied pour le mettre devant l’autre. Elle s’apprête à rejoindre les autres. Elle ne tient plus. Elle ne sait pas si elle désire se laisser tomber au sol ou courir vers ceux qu’elle aime. Elle ne sait pas. Son cœur cogne dans sa poitrine. Elle a l’impression que le soldat peut l’entendre lui aussi. Les quelques mètres qui lui restent à faire sont une éternité. Il lui semble qu’elle n’avance pas. Que ses muscles ne lui répondent pas, que ses pieds sont retenus au sol par quelques forces surnaturelles, comme dans un cauchemar. Pourtant le visage familier de Vincent et de son fils se rapprochent. Ils paraissent lui crier de courir, de fuir. Mais elle ne peut voir que leur sourire. Elle se concentre sur son visage et se rend compte qu’elle aussi est en train de sourire. A qui ? Elle se retourne. Le soldat est encore là. Il lui sourit aussi. Elle continue d’avancer. Mon dieu, elle n’y arrivera jamais…

 

Ils marchent ensemble. Sur un même rythme. Avec le même sourire figé. Presque glacé. Ils n’osent plus parler. Ni se regarder. Simplement, ils veulent savoir ce que le soldat leur voulait. Plus tard. Elle expliquera. Là, elle ne peut qu’avancer. Ils marchent tout droit et sortent ainsi du village de Fanlo. Seul Nim a réussi à rire sincèrement jusqu’au bout. Mana leur demande en espagnol s’ils ont repéré l’arrêt de bus sur la place du village. Ils acquiescent. Nous continuons ou nous y retournons ? Personne ne semble vouloir y retourner.

 

Le car est passé devant eux. Il s’est arrêté quand Mana a fait signe au chauffeur. Ils sont montés. Ils ont pris place. Ils ont ressentis cette boule d’angoisse terrifiante qui leur collera au fond des entrailles pour encore longtemps. Elle ne les quittera plus vraiment jusqu’à leur arrivée en Afrique.

 

Le car n’est pas du tout sur la route qui mène à Barcelone. Il passe par Sarvise pour remonter vers Biescas. Son terminus est Jaca. Mana montre le chemin à Vincent sur la carte. Elle lui explique qu’ils prendront un autre car de Jaca pour Barcelone. Vincent lui fait constater que de toute façon, ils s’éloignent progressivement de la frontière. Elle sourit. Ils chuchotent tous les deux pour ne pas se faire remarquer. Il a été demandé à Nel, qui est assis près de Nim, de ne pas communiquer. Mais Nim s’est endormi.

 

A Jaca, ils ont pris un car de nuit qui partait immédiatement. Ils se sont arrêtés à Lleida pour dîner. Il était près de vingt-trois heures et il faisait encore jour. Ils sont arrivés à Barcelone aux environs de deux heures du matin. Il faisait nuit noire. Tout semblait fermé aux alentours de la gare routière. Ils ont repéré l’hôtel le plus proche et ont pris deux chambres au même nom. Un nom crée de toute pièce. Argajar Combos. Le cœur battant, ils ont monté avec une extrême lenteur les escaliers qui menaient aux chambres, comme savourant le délai qu’ils allaient enfin obtenir. Là ils ont dormi. Ils ont oublié quelques instants la frayeur qui les empoignait.

 

2. Le Retour aux Sources

 

Ils se réveillent. Il pleut sur Barcelone. On est étonné. Mais il ne fait pas froid. Mana est dans les bras de Vincent. Elle se sent bien. Nim a voulu dormir avec Nel et Lamia. Ils ne sont pas encore venus frapper à leur porte. Mana ne veut pas les voir tout de suite. Elle voudrait prolonger cet instant de plaisir. Vincent lui a fait l’amour pour la première fois cette nuit…

 

Hier, ils ont eu une discussion violente. Jamais ils ne s’étaient parlés comme ça. Mana a explosé de colère. Elle lui a dit tout ce qu’elle avait sur le cœur depuis des années. Qu’il ne faut plus se foutre de sa gueule ainsi, qu’elle a assez souffert, qu’elle ne supporte plus d’être Mana la cocue, Mana la simple, Mana la sainte qui ne dit jamais non et pardonne tout, qu’elle a été bien gentille jusqu’à maintenant, mais que tout est fini, qu’à partir de cette minute, de cette seconde qui représentera peut-être toute sa vie, qu’à partir de cette instant elle ne cèdera plus à cet homme égoïste et inconscient tout l’amour, toute la joie qu’elle a pu lui offrir, et que pour terminer la discussion il fera route seul, elle s’en va, elle le quitte et le laisse pourrir dans sa vie triste, merdique, recluse et insociable. Vincent a pleuré. Elle ne supporte pas de le voir pleurer. Cela lui déchire le cœur. Elle lui en veut en même temps de se faire passer pour la victime. Mais elle craque. C’est plus fort qu’elle. Elle respire un bon coup, prend sur elle et calme ses nerfs usés de temps de tourments. Elle le serre dans ses bras et lui assure son amour. Elle lui promet des actes inconsidérés par amour pour lui. Vincent ressemble à un enfant que l’on désire protéger. Et toute la colère fout le camp. Pourtant, elle sert cette colère. Elle sert à se faire respecter un peu. Mais Mana ne peut plus garder cette haine en vedette. Elle ne veut plus être qu’à l’homme qu’elle désire. Elle se fait femme à ses yeux. Pour la première fois il la regarde comme une femme désirable. Il perçoit en elle le corps féminin dans toute sa puissance. La beauté des formes. L’appel bouleversant du désir humain. Mana le sent. Cela lui plaît. Elle ne peut plus endosser le rôle de l’âme sœur. Ame sœur… au sens propre du terme. Elle ne peut plus supporter d’être regarder comme un amour si puissant qu’il reste inaccessible.

 

Elle l’embrasse. Elle colle son corps sur lui. Il sent un désir en lui qu’il ne se connaissait pas pour cette femme. Il n’y avait jamais eu l’étincelle jusqu’à présent. Il n’y avait pas encore eu la magie du contact physique. Il a peur qu’elle pense à Rosie. Qu’elle se dise que c’est parce qu’il a quitté Rosie. Mais elle ne dit rien. Elle se laisse faire. Elle semble être La Femme. Celle qui a besoin plus que toute autre femme d’être désirée. Alors il la déshabille et lui fait l’amour délicatement. Comme un chevalier courtois qui a enfin obtenu le droit de posséder le corps de celle qu’il aime depuis tant d’années.

 

Ne plus songer à rien. Ne plus faire qu’un. Se fondre l’un en l’autre pour jouir enfin du plaisir indescriptible de deux amants.

 

A présent elle savoure. Non pas l’amour que Vincent lui a procuré. Non. Elle savoure sa liberté. Elle se sent infiniment libre et détachée de sa souffrance à jamais. Elle sent son pouvoir sur cet homme qui l’avait enchaînée. Elle sent maintenant qu’elle aura la force de le quitter.

 

Nim a ouvert la porte. Il saute sur le lit. Il embrasse les deux personnes qui représentent tout son univers d’enfant. Il a bien dormi. Il est content de ne plus être dans la montagne. Il en avait marre de marcher. Nel et Lamia se préparent. Ils les rejoindront en bas tous les trois. Mana et Vincent se décident à se lever. Nim a allumé la télé. Il rigole devant les dessins animés qu’il ne comprend pas. On est prêt. On descend.

 

Ils mangent. Ils discutent. Prendre le train à Barcelona-Sants pour se rendre à l’aéroport. Puis attendre. Ils craignent pour leurs amis. Ils ont un espoir incommensurable. Ils désirent tant les revoir tous. Partir tous ensemble. Comme prévu. Rejoindre l’Afrique, réunis par ce même désir d’améliorer les conditions de vie de chacun. Mais avant tout, il faut quitter l’hôtel. Sans carte, sans moyen de paiement. Une fois de plus, ils laissent quelques affaires feignant de revenir pour la nuit prochaine. Les quelques euros que Gili leur avait données pour prendre le car, ne suffisent pas pour régler l’hôtel.

 

La navette les a déposés là où ils le désiraient. Devant le hall des départs internationaux. C’est là qu’ils ont rendez-vous. A peine ont-ils pénétré dans l’enceinte de l’aéroport que Mana entend hurler son nom. Gili se précipite sur elle. Elle la serre dans ses bras. Elle pleure de joie. Elle pensait les avoir perdus. Ils devaient être là les premiers. Elle attendait encore avant d’appeler de peur de n’obtenir aucune réponse. Mana lui dit de se calmer. Ils sont arrivés tard dans la nuit et ont préféré prendre une chambre en ville. Pour le petit. Ils ne voulaient pas le faire dormir à même le sol dans le hall de l’aéroport. Elle comprend. Ce n’est pas gave. Tout le monde s’embrasse. Le groupe de Gili est au complet : son cousin Nanema est là, Aponi, le Dogon, la belle Aliuka, Rachel, la Canadienne, Kio, leur ami de Kyoto et Gili elle-même.

 

Il manque un groupe. On attend. Avec espoir et crainte. On attend comme ça deux bonnes heures. On s’est renseigné au comptoir. L’ami catalan de Gili avait bien réservé les billets pour aujourd’hui. Le vol pour le Mali part à douze heures trente-cinq. Il est maintenant onze heures cinquante-huit. Gili propose d’appeler. Mais non. Attendons encore un peu. De toute façon, il est trop tard pour aujourd’hui. L’embarquement se termine dans quinze minutes environ. Les billets seront échangés. Le Catalan a prévenu la direction des transports de leur arrivée. Les billets sont assurés et réglés.

 

Nim s’est endormi sur les sacs de voyage. Il a réussi à se constituer un véritable dortoir. Il avait vraiment du sommeil à rattraper. Mana le regarde dormir. Elle en ferait bien autant. Tout le monde aimerait se reposer. Mais l’inquiétude est trop envahissante. Elle empêche l’âme de gagner sa tranquillité habituelle. L’âme ne trouve pas le repos. Mana est appuyée sur le torse de Vincent qui l’entoure de ses bras. Elle voudrait se dégager. Mais elle ne dira rien durant tout le voyage. Elle préfère avoir la tête libre. Elle se sent trop prisonnière de la tourmente pour réfléchir posément. Elle ne se comprend plus. Lui, il semble avoir compris. Mais trop tard.

 

Gili la sort de ses pensées par un cri de joie qui retenti dans tout le hall. Elle aperçoit les deux frères africains Issa et Lamine. Puis Micha, le jeune danseur estonien qui vient de la petite ville de Märjamaa. Elle est heureuse. Elle pense qu’elle va apercevoir les jumelles. Elle attend. Mais non. Personne. Elle court les rejoindre. Elle commence à pouvoir détailler les traits de leur expression. Ils ont la mine défaite. Oh non ! Pitié ! Elle ralentit et s’arrête. Net. Hésite à avancer. Fait quelques pas, lentement. Secoue la tête en un signe de défaite.

 

« Ils les ont arrêtées alors que nous étions dans une boutique du village de Broto. Pour boire. Nous n’avions plus d’eau. Nous voulions repartir tout de suite. Elles riaient toutes les deux assez fort. Nous étions en train d’acheter les bouteilles. Nous les avons vus trop tard. Ils étaient cinq ou six. Vêtus de vert et de rouge. Les couleurs du Royaume. L’arme laser à la taille. Ils les ont saisies en reconnaissant leur langue et les ont embarquées. Certainement pour vérifier leur identité. Je ne sais pas. Nous étions dans le fond. Par réflexe, nous nous sommes cachés derrière les rayons alimentaires. L’épicier n’a rien dit. Il nous a fait sortir par une petite porte du fond qui donnait chez lui. Il nous a hébergé le temps que les patrouilles se calment un peu. Elles fouillaient tout le village. Je ne sais pas encore comment nous avons fait pour nous en sortir. Nous voulions y retourner, les arracher aux soldats. N’importe quoi qui aurait pu les sauver, mais nous ne savions pas quoi. Désolé Gili. »

 

Gili reste quelques instants bouche-bée. Les larmes lui montent aux yeux. Elle prononce les prénoms des filles et d’autres mots incompréhensibles. Elle frappe le messager qui finit par canaliser toute la colère et la violence qu’elle a en elle. Il pleure aussi.

 

Vendredi. Ils prennent le vol qu’ils avaient prévu de prendre la veille. Ils ont dormi à l’aéroport. Ce qu’ils ne voulaient pas faire. Ils ont pu fermer les yeux quelques heures, la peur au ventre, la peine au cœur, songeant aux deux jeunes filles avec lesquelles ils avaient partager tant d’émotions. La sensation de manque est immense pour la Compagnie. Les rires des jeunes ne résonneront plus de la même façon à présent. Tous prieront pour elles deux.

 

Ils ont survolé les terres durant cinq heures quarante-cinq. L’appréhension qu’ils avaient ressentie jusqu’à présent s’est noyée dans la fatigue et le regret. Les Espagnols les ont laissés embarquer en priorité dès qu’ils ont eu connaissance de leur nationalité. Ils ont eu tous les soins dont ils nécessitaient. On a tamponné leur billet en y agrafant un petit papier vert rigide des collectivités espagnoles indiquant qu’ils étaient réfugiés politiques. Ils sont arrivés à Bamako avec dix minutes de retard. Il était dix-huit heures et trente minutes.

 

L’Etat du Mali. Un bol d’air en plein cauchemar. Le souffle de la vie. Les poumons, le cœur de la terre. Le soleil, les couleurs, les herbes, les fleurs. Tous découvrent avec émerveillement la beauté du paysage. Le retour aux sources. Enfin…

 

Ils récupèrent leurs bagages. Ils se rendent ensuite au comptoir de locations de véhicules. Trois Land Cruiser. La même voiture que l’oncle de Mana. Elle s’en souvient. Elle a chaud au cœur. Jusqu’à aujourd’hui, elle n’avait jamais pu rejoindre l’Afrique. Elle respire. Elle sent. Les odeurs de son enfance. Les parfums. Elle s’enivre de souvenirs chauds et rassurants. Elle prend Nim à bout de bras, lui fait respirer le paysage. Elle court avec lui dans le parking de l’aéroport. Elle lui dit qu’ici, c’est comme son pays. Sa terre. Et qu’elle est heureuse, si heureuse. Quand elle s’arrête, elle voit que Vincent est là, près d’elle, qu’il la regarde de son sourire le plus tendre. Elle le lui rend. Elle tremble de joie. Son amour pourrait atteindre n’importe qui…

 

Ils sont prêts. Les derniers règlements ont été effectués au nom d’Aponi.

 

Huit cent kilomètres à parcourir à travers les Savanes torrides de la République du Mali. Les teintes et les nuances du vieux continent défilent sous les yeux ébahis des nouveaux venus. Ils en oublient la chaleur, l’épuisement, la soif.

 

Ils ont pris la direction de Tombouctou. Ils sont passés par la ville de Ségou. A l’approche de Mopti, ils ont changé de route. Elle s’est détériorée de kilomètre en kilomètre. En trois jours, les trois véhicules qui se suivaient n’ont crevé que deux fois en tout. Aponi a été très satisfait de ce voyage. D’après lui, un tel parcours aurait pu être un véritable défilé d’ennuis matériels. Mais le voyage n’était pas encore terminé. Le troisième jour, ils sont parvenus à la limite de la route. Elle s’arrêtait là. Aux frontières du grand plateau des falaises de Bandiagara. Ils ont fait une halte à Shanga, le premier village dogon que l’on rencontre en venant de la route de Mopti. Ils ont été accueillis comme des frères. Tous les villages dogons sont prêts à délivrer le grand message d’amour afin de secourir la planète de ses maux. Amagawa et lewe – dont le prénom signifie esprit de la terre – les ont accompagnés jusqu’à Tireli. Ils sont venus pour les guider. Les villages Dogons ne sont reliés entre eux que par des sentiers impraticables en voiture. Aponi connaissait uniquement le chemin pour Tireli en passant par ces sentiers. Il fallait donc contourner le plateau en empruntant un chemin abrupt pour descendre des falaises de grès qui s’étendent sur près de deux cents kilomètres. Là, il n’était plus question de savanes. Un désert de plaines sablonneuses s’étendait à perte de vue. Quelques buissons épineux subsistaient çà et là. Mais le paysage restait desséché et dénué de toute vie. Durant quelques instants les Land Cruisers ont arpenté un sol désertique où seul les moteurs se faisaient entendre au milieu d’un silence assourdissant et inquiétant. Puis, au fond de l’horizon, sont apparus aux yeux des voyageurs de minces silhouettes d’enfants qui s’agitaient.

 

Aponi a crié : « Là ! Tireli ! »

 

Il pointait son index fin et long en direction des enfants et tous ont pu distinguer les maisons encastrées dans la falaise.

 

 

3. La Réunification des initiés

 

Mana saute du véhicule. Elle regarde autour d’elle, les yeux remplis de bonheur et de paix. Ici, elle est chez elle. Tout le village est là pour l’accueillir, elle et ses amis. Ils n’attendaient plus qu’eux. Ils se tiennent sur la place du village à l’extrémité nord de celui-ci. Devant eux, s’étendent quelques ruelles. Un vieil homme, en tunique longue, fermée, et pantalon ample, s’avance lentement vers Mana. Il porte les mêmes sandales en cuir qu’Aponi. Un lourd pendentif en or de dix centimètres de diamètre se balance, balayant la largeur de sa poitrine. L’homme n’est plus très grand, mais semble l’avoir été. Ses yeux sont jaunes, presque blanc, comme le soleil, sur sa peau très noire, ridée. Son regard est perçant. Sa barbe et ses cheveux sont gris. Il inspire la sérénité. Il s’aide d’une canne pour marcher, mais semble vigoureux malgré son âge avancé. Mana l’observe et continue de lui sourire. Le bâton est magnifique. Il est long et fin. En bois. Sculptée de tout son long d’éléments extraits des forces de la nature. Un morceau d’océan, de forêt, un animal totélaire. A son sommet, semble surgir une statuette en ivoire représentant un personnage, une femme. Elle porte un enfant dans ses bras. Elle respire la vie.

 

L’homme est là. Tout prêt. Il avance son bâton en direction de Mana. Il s’arrête et lui dit : « Mana, je suis Yadim. » Elle ne sait comment le saluer. Le chef de sa lignée est là devant elle. Elle voudrait s’agenouiller et lui baiser les mains, mais elle n’ose pas. Elle reste là sans bouger, à le regarder et à lui sourire. Le vieil homme change son regard de direction et d’un pas tout aussi lent, mais sûr, se dirige vers Nanema. Il interpelle Nanema de la même façon comme s’il avait su lire dans l’âme de ces deux jeunes gens. Puis, il entrouvre ses bras face aux falaises tel un salut reconnaissant et marmonne quelques paroles dont il semble être le seul à connaître la signification.

 

Aponi surprend Mana en lui soufflant à l’oreille que le vieux Yadim est en train de prier la nature de recevoir en son sein les êtres qui viennent de parvenir sur la partie saine de sa terre. Aponi explique qu’il ne comprend pas exactement la prière, mais que c’est une coutume ancestrale qui permet de ne pas attirer sur le village les éléments néfastes de la nature et de le préserver. Il lui explique encore que le vieux Yadim communique dans la langue de la première parole, langue secrète que peu de sages connaissent aujourd’hui. Mana se retourne doucement et effleure la joue d’Aponi. Confuse, elle lui demande pardon. Elle voulait simplement le remercier pour ces informations, mais à présent elle n’ose plus. Ses yeux sont rivés sur le sol desséché du village. Elle ne sait plus où se mettre. Quand elle relève son regard, Vincent est devant elle. Il lui sourit. Il lui demande si elle est heureuse. Oui. La plus heureuse.

 

Yadim demande aux enfants du village de s’écarter et de bien vouloir laisser passer ses invités. Il va les conduire dans leur quartier. Ils logeront dans une même concession. Près de celle du vieux Yadim. Dans son propre quartier. Ce qui est un honneur. Mana ne cesse de lancer des regards de sincères remerciements à son chef. Mais elle se sent toujours incapable de lui parler. Elle a honte de son comportement. Elle en parlera à Vincent plus tard. Ou peut être à Aponi. Il sera mieux la conseiller.

 

Ils traversent le village en longeant de petites ruelles accidentées, bordées de longs murs, ceux des concessions. Au cœur du village, Yadim leur explique qu’ils sont dans son quartier, celui des hauts dignitaires du village. Il est à partir d’aujourd’hui le leur. La case à Palabres se situe sur leur gauche. Près de la demeure de Yadim. Ils s’y donneront rendez-vous ce soir pour prendre les décisions importantes concernant l’avenir de la planète et de ses peuples. Derrière l’habitation du vieux chef est bâtie la concession de la Compagnie. Ils pénètrent tous dans une vaste pièce formant l’entrée de la concession. Ils suivent Yadim qui traverse la pièce. Ils ressortent. Là, se trouve un espace clos. Il entoure et sépare, tel une cour commune, les cinq habitations de la concession, les quelques greniers aux toits en paille qui abritent les réserves de mil ainsi que le poulailler. La première habitation sera celle de Mana et Nanema puisqu’elle appartenait à leurs ancêtres. Là où a grandi Amono, l’arrière-grand-père. Personne n’y a vécu après le départ d’Amono. Elle devait être pour ses descendants et elle a été conservée comme telle en attendant leur venue.

 

Yadim les quitte pour les laisser prendre possession des lieux. Il demande à Aponi de leur expliquer comment fonctionne l’habitation. Dehors tous les enfants sont là. Ils observent. Yadim les chasse en leur expliquant qu’il ne faut pas espionner comme ça. Mana sourit en le voyant partir. Cent trente-sept ans… Cet homme dégage un réel mysticisme. Il inspire la confiance et la paix.

 

Mana pénètre dans son habitation, précédant son ami Aponi. Vincent, Nim et Nanema les suivent. Les autres de leur côté attendent dans la cour, à l’ombre des feuilles du baobab qui forme toute la richesse du lieu. Aponi viendra les aider à s’installer chacun leur tour. Il leur a été proposé de commencer à s’installer seuls, mais ils préfèrent attendre leur guide.

 

Dans l’entrée de la maison se trouve un large lit légèrement surélevé. Aponi explique que l’homme y vient souvent s’y reposer durant la journée. La nuit, ce sont ses enfants qui y prennent place.

 

« Votre arrière-grand-père dormait peut-être là, dit Aponi. »

 

L’entrée passée, ils pénètrent dans une vaste salle contenant d’autres lits surélevés, des tabourets sculptés et peints de différentes couleurs, quelques autres objets utilitaires ou d’art accrochés aux murs. Il y a assez d’espace pour que tous puissent vivre dans cette pièce : Mana, Nanema, Vincent et son fils, Nim. Mais ce dernier pourra dès qu’il le souhaite – puisqu’il a sept ans – rejoindre la concession des jeunes. Derrière, donnant sur la ruelle, une autre pièce. Ronde. Cette dernière sert de cuisine. Un foyer se trouve sur le côté droit. La cheminée est une ouverture rectangulaire qui donne sur une sorte de terrasse au-dessus de la cuisine. Mana observe tout ce décor inconnu. Elle note plusieurs niches dans les murs où sont installés des ustensiles de cuisine, des objets d’art, de décoration. Elle les tripote dans ses mains.

 

« Tout ceci t’appartient, Mana. Ainsi qu’à Nanema, précise aponi. »

 

Mana, surprise par cette remarque, repose précipitamment les objets, comme une enfant prise en flagrant délit. De chaque côté de la cuisine, une porte. Ces deux portes cachent deux réserves. Aponi les ouvre les unes après les autres. L’une contient de l’eau et diverses denrées pour la famille. Tout a été préparé pour leur arrivée. Dans l’autre, on trouve des outils, des paniers, le matériel utilisé pour les travaux agricoles.

 

« Ils sont tout neufs. Yadim m’a dit que le forgeron les a terminés hier. Je les trouve particulièrement beaux. »

 

Les invités restent bouche bée devant la découverte de cette nouvelle demeure. Tant de changements dans leur vie. C’est vrai que le travail du forgeron est un travail d’artiste. Seront-ils à la hauteur ? Mana pénètre à l’intérieur de la réserve et remarque une autre porte. Celle-ci donne directement sur l’extérieur. Sur la ruelle. On peut donc rentrer chez soi par cette porte sans passer par la cour commune. Elle est toute réjouie de cette découverte. Elle commence à se détendre. Elle décide de laisser la porte de la réserve ouverte pour faire un courant d’air. Aponi demande de nouveau de le suivre. Il retourne dans l’entrée. Il leur montre deux coffres en bois, sculptés et peints avec goût. Tous les avaient déjà remarqués. Ces coffres servent de rangement au père de famille. Il y dépose ses affaires personnelles, ses vêtements. La femme, elle, possède un autre abri pour son rangement…

 

Aponi saisit la main de Mana. Elle le suit, docile. Elle lance un coup d’œil à Vincent qui semble de moins en moins apprécié les familiarités du jeune dogon. Ils quittent l’habitation. Aponi fait un signe à Gili comme pour lui dire qu’il ne tarde plus. Elle lui crie de prendre son temps, qu’elle est très bien là où elle est. Dans la cour se trouvent entre les habitations, les greniers. La concession de Mana en possède huit. Aponi lui montre les siens. Deux. De chaque côté de son logement. Celui de gauche est un grenier simple. Une assez bonne réserve de graines. Celui de droite possède plusieurs compartiments. Trois portes. Une en bas et deux à l’étage.

 

« Ce grenier là, précise Aponi, t’appartient en propre. »

 

Il a lâché sa main pour lui donner une clé. Elle ouvre la porte du bas. Elle est toute petite. A l’intérieur, le plafond est bas. Il doit être à un mètre vingt de hauteur. Mana se courbe pour pénétrer dans le grenier. Aponi la suit. Lui qui est très grand s’installe dans le premier compartiment. Il s’assied et invite Mana à en faire autant. Là, il lui explique comment est construit le grenier. D’où ils sont, ils peuvent parfaitement voir toutes les ouvertures qu’il contient.

 

« Il y a en bas comme en haut quatre compartiments. Je crois qu’ils sont disposés de la même façon. Comme là. En croix. Tu peux accéder au second étage par une des portes du haut. Yadim m’a précisé que le haut contient aussi des réserves de mil. Vous êtes tranquilles pour un moment. Là où nous sommes, c’est ton coffre-fort. Tout est nettoyé. Tout est propre. C’est ton domaine. Tu y mets ce que tu veux. Tes vêtements, tes secrets, tes trésors… »

 

Alors qu’il parle ainsi dans la pénombre du grenier. Mana observe tout en l‘écoutant attentivement cet homme jeune et élancé qui l’a toujours intimidée. Elle ne sait pas pourquoi elle se sent si mal à l’aise en sa présence, mais elle pressent qu’elle lui plaît bien. Cette idée lui donne un coup à l’estomac. Elle tente de la chasser de son esprit. Elle se dit que c’est peut-être le bon moment de lui parler de Yadim. Puis elle se rappelle tout à coup que les autres attendent dehors à l’ombre du Baobab. Pourtant, elle pourrait rester là des heures, malgré la chaleur.

 

« Tu vois la petite poterie située à la croisée des cloisons ? Et bien, tu peux y déposer ton argent et tes bijoux. C’est à cela qu’elle sert. Je vois que Yadim a pensé à tout. Tu viens ? »

 

Il lui tend la main, l’invitant à sortir. Elle voudrait rester encore un peu. Elle se sent heureuse. Elle ne veut pas le quitter. Elle ne veut pas quitter ce repère. Elle se dit qu’étant enfant, elle aurait dérobé sans arrêt la clé de sa mère pour y jouer avec son amoureux. Un instant elle a une pensée pour son amie d’enfance, Kiliane, avec qui elle passait des heures devant le miroir de la grand-mère. Aujourd’hui, ce miroir est resté dans le royaume dévasté…

 

Ils sortent. Aponi quitte Mana pour se rendre auprès des autres. Il lui dit qu’il la verra plus tard. Il se dirige vers Gili. Mana a un haut le cœur en songeant qu’il devra, à elle aussi, lui faire visiter le grenier. Elle secoue la tête et tente de se ressaisir. Elle ne le connaissait pas il y a quelques jours et elle agit comme s’il était son ami d’enfance.

 

Le soir venu, Aponi est retourné chercher la Compagnie. Il est temps de se rendre à la case à palabres. Nim reste avec les autres enfants du village et quelques femmes qui désirent s’en occuper et qui en ont la responsabilité. Nim est heureux. Il ne dit rien. Mana suit Aponi de près. Elle l’arrête avant de pénétrer dans la case. Elle voudrait lui parler seule à seul. Vincent lui lance un regard noir. Il entre. Elle lui parle de Yadim. Il est juste d’être intimidé, voire impressionné par cet homme. Il paraît presque inhumain de par le respect qu’il inspire. Il n’en tiendra pas compte. C’est un homme sage. Elle voudrait aussi lui demander s’il est normal d’être autant intimidé par un jeune de son âge. Mais elle s’abstient. Elle n’avait pas fait attention à son regard si doux. Ses yeux qui rient. Elle préfère mettre un terme à l’entretien. Elle entre. Aponi la suit.

 

A l’intérieur, il fait sombre, mais il est possible d’y distinguer l’architecture. La pièce semble immense dans la pénombre. Elle est carrée. De grosses fourches de bois sculptées soutiennent le toit. Des dessins symboliques, religieux, des écritures de la première parole, indéchiffrables pour le commun des mortels.

 

Tous les hommes du village sont présents ainsi que quelques femmes pour lesquelles les chants religieux n’ont plus de secret. D’autres personnalités des villages voisins ont également désiré faire partie de l’assemblée extraordinaire de ce soir. Le vieux Yadim est assis près du mur du fond. La pierre qui le supporte lui permet de surplomber l’assemblée. Tous prennent place en demi-cercle face à lui, comme pour mieux boire ses paroles.

 

« Nous sommes maintenant à cinq jours de la Grande Célébration Universelle. Nous avons décidé qu’elle se déroulerait dans notre village, car nous sommes ici en un coin des plus reculés de la planète. Là où les technologies d’aujourd’hui n’ont pas encore pris pied. Là où la pollution n’a pas encore osé s’avancer. Là où les hommes vivent sans prétention, ni richesse. Nous savions que nous étions très peu d’initiés. Qu’il serait facile par l’intermédiaire de notre messager Aponi de contacter la Compagnie de Gili. Elle a réussi, il y a quelques années, à réunir les personnes ayant foi en la culture universelle, animiste, grâce à l’invention de son site codé, secret devrais-je dire. Tout le mérite d’avoir rassemblé les initiés en préservant le secret des cultes voués à la nature, pour ne pas les voir saboter, revient à Gili. Merci. »

 

Gili incline la tête en signe d’humilité.

 

« Aujourd’hui les cinq continents sont réunis dans notre village pour une même cause et l’amour de l’humanité résonne enfin dans mon cœur. Nous sauverons par notre art, la prière de nos âmes et notre foi commune notre planète et – je le souhaite de toute ma conviction – les autres âmes qui se sont perdues dans ce monde devenu cauchemar. Notre terre souffre. Elle nous le démontre de jour en jour. Il n’a pas été difficile pour les grands physiciens de ce monde de prévoir qu’elle allait se perdre en cette date inexorable : le 18 août 2095. Son mécontentement se manifeste depuis des générations. Des peuples meurent, des maladies se génèrent… mais aucune précaution n’a été prise. Nous saurons nous faire entendre. Je ne crois pas que l’heure fatale est sonnée pour notre galaxie. D’après les calculs les plus élaborés et aussi les plus complexes qui ont été faits, l’univers devait finir son expansion et détruire la galaxie dans des années si lointaines qu’aucune trace de vie humaine ne devait plus exister. Nous pouvons stopper ce mortel engrenage qui a dès lors commencé. Le jour de la Célébration Universelle correspond précisément à la fête du pardon des jeunes envers leurs ancêtres qui a lieu tous les soixante ans. Nous profiterons de cette date mythique pour demander pardon à notre mère. Pardon à nos ancêtres.»

 

L’assemblée reste attentive. Elle se sent rassurée. Tous comprennent pourquoi ils ont entrepris ce terrible voyage. Plus que jamais, le poids d’une énorme responsabilité pèse sur leur cœur. Mana sent ses yeux s’humidifier. L’émotion est trop forte pour elle. L’amour fraternel qui règne dans cette pièce est saisissant.

 

« Cependant, afin de préparer au mieux nos prières, afin d’obtenir l’écoute la plus absolue de la nature, afin d’apaiser les esprits saints et de ne pas réveiller les éléments néfastes de la nature, enfin, pour le respect du défunt, il nous faut célébrer les funérailles d’Amono. Il y a bien longtemps, Amono est parti à la recherche d’une compagne avec laquelle il voulait vivre en toute sérénité et à qui il voulait enseigner la communication avec la terre par la danse. Car Amono était un initié et un danseur né. Mais, la mort induit chez nous un certain rite funèbre afin que l’âme puisse regagner le monde des esprits, le monde invisible. Celui de nos ancêtres. Le corps d’Amono n’est jamais revenu au village. Son âme a donc continué d’errer, inconfortable, dans le monde visible où elle n’a pu trouver sa place. La venue de ses arrières-petits-enfants est un signe bénéfique. Eux seuls sont capables d’accomplir le rituel. Ainsi, l’âme retrouvera sa juste place et sera à même d’assurer la protection du village comme son devoir l’exige. Une autre façon pour nous de demander pardon. Car la fête du pardon découle directement de l’idée de mort. Elle est le signe d’un désir de paix entre les vivants et les morts, entre les jeunes et les vieux. Elle nous unit. »

 

Mana et Nanema écoutent attentivement les paroles du Sage. Yadim leur voue une confiance absolue. Responsabilités Décisives. L’âme d’Amono est en eux. A la place du corps seront donc recueillis dans une calebasse des mèches de cheveux des deux jeunes gens ainsi qu’une goutte de leur sang. Cette calebasse sera déposée dans une grotte de la falaise. Ainsi reposera ce qui reste du corps D’amono. Pour libérer son âme, les deux jeunes devront danser jusqu’à ce que l’âme de leur ancêtre ait rejoint les Anciens. Pour qu’à son tour il puisse demander pardon et accomplir son devoir. Propager la paix parmi les siens. Dès demain matin Mana et Amono devront commencer les préparatifs du rituel. Masques et costumes de danse. Eléments engendrant la peur. Le seul sentiment susceptible de décider l’âme à quitter ceux qu’elle aime et desquels elle ne peut plus distinguer les traits jadis si familiers.

 

 

4. La Grande Célébration Universelle

 

Mana et Nanema doivent de nouveau se rendre dans la case à Palabre ce matin. Yadim les attend avec Aponi, son messager. Il veut leur parler plus précisément du rite funèbre et de ses lois. Hier ils ont surtout débattu sur l’avenir de leur galaxie. Si la prière est entendue, il faudra songer à faire entendre raison à l’Occident. Changer sa façon de vivre. Ils ont veillé tard. Et ce matin tout le village dort encore.

 

Mana et Nanema marchent sans faire de bruit jusqu’à leur rendez-vous. Ils chuchotent. Ainsi que des félins, ils pénètrent dans la case. Dans la pénombre, brillent les yeux dorés de Yadim, ainsi que le point rouge de sa pipe sur laquelle il est en train de tirer. Mana reconnaît une odeur d’herbe, mais elle ne pourrait dire laquelle. Le vieil homme n’a pas dormi, il a veillé toute la nuit. Ils sont étonnés. Ils le lui disent. C’est un homme qui dort peu. Environ dix-huit heures par semaine. Le reste du temps, il le passe à prier. Il chante, il danse. Dans la terre, il dessine, il envoie des messages et lit l’avenir. Aponi arrive. Toujours un large sourire aux lèvres.

 

Yadim va prendre la parole. Il passe la pipe à Mana qui se trouve à ses côtés. Elle tire dessus, mais la première bouffée la noie dans un brouillard total. Quand elle distingue enfin les contours de la pièce, elle s’aperçoit que les trois hommes la fixent du regard. Yadim lui tend un verre d’eau. Elle s’y fera.

 

« Autrefois le rituel funèbre n’était accompli que par des hommes. Ces hommes étaient désignés pour remplir le rôle de danseur et porter les masques. Ils étaient les initiés. Quand les villages m’ont élu Sage, j’ai pris la décision d’étendre à tous les sexes le pouvoir de communiquer avec le monde invisible comme on le fait avec la terre. Aujourd’hui plus aucune distinction n’est faite entre homme et femme dans le domaine des rites et des prières. Celui qui a la foi, celui qui a pris conscience du rôle de son corps, de ses mains, de sa voix dans la création, peut créer à son tour. Mana et Nanema, vous êtes désignés pour guider l’âme de votre ancêtre sur le chemin des Anciens afin que tout rentre dans l’ordre. L’âme qui n’a plus de corps ne peut séjourner dans le monde visible. Il faut canaliser cette âme. Elle est la nourriture de notre monde. Elle est une force vitale pour notre nature. Pour nous. Ce rituel sera donc le début de notre longue Célébration Universelle. L’introduction à cette fête qui durera quatre jours. Cette fête du pardon. Cette fête durant laquelle toutes les âmes du monde entreront en communication. Notre unique espoir de sauver les habitants de notre planète. Et c’est vous, Mana et Nanema, qui ouvrirez la Cérémonie en communiquant avec un Ancien de votre sang, Amono. »

 

Mana est tout étourdie. Tout ceci lui semble être un rêve où, pour quelques instants, elle est devenue la reine d’une riche contrée pour laquelle elle doit se battre. Durant son initiation, il est convenu que le Vieux Yadim et Aponi l’accompagne, la soutienne et l’encourage… Il en va de même pour le cousin Nanema.

 

Le petit groupe traverse la place du village. A présent quelques personnes s’activent. Des femmes essentiellement. Elle prépare en rythme la bouillie de mil pour le petit déjeuner. Il est de coutume de se réveiller de bonne heure pour éviter les grosses chaleurs. Cependant, à partir d’aujourd’hui, ils cesseront toutes activités agricoles pour se mettre à prier.

 

Ils se dirigent vers les grottes. Ils ont avec eux la calebasse contenant les mèches de cheveux mêlées au sang de la famille. Ils doivent escalader les éboulis. Ils se hissent avec difficultés. Yadim les attend en bas du chemin. Le cimetière, encastré dans la falaise, ne doit pas être accessible. Les corps sont laissés là pour avoir le repos et la tranquillité mérités après une longue vie de labeur. Parvenus à la grotte qui servira de cercueil au reste du corps d’Amono, Mana et Nanema découvrent avec surprise diverses statuettes disposées aux quatre coins de la grotte. Aponi explique. Elles sont là depuis quelques années en attendant un hypothétique rite funèbre. Elles ont figure de reliquaire. Chaque statuette représente des hauts dignitaires : guérisseurs, religieux, les plus grands rois du pays, les Anciens. Elles mettent en scène les ancêtres fondamentaux des lignages. La cosmogonie. Elles justifient ainsi la place de tout être et de toute chose et assure le bon déroulement de l’univers. Mana les observe. Certaines ont une couleur acajou. En bois et pigment. Parfois en cuivre, fibres et coquillages. Au fond de la grotte, elle repère quelque chose de plus imposant. C’est une stèle. Elle est là pour indiquer la reconnaissance de la dignité de l’être qui est mort. Elle porte une gravure. C’est le visage d’un homme. Jeune. Mana questionne. C’est bien le visage d’Amono. Son nom est gravé sur le bas de la stèle. Mana ressent un pincement dans son cœur. Il était beau. Il ressemble à sa propre mère. Ses traits sont fins comme celui d’une jeune femme. Mana sent la main de Nanema, puissante de tendresse, qui vient se poser sur son épaule. De nouveau, elle sent les larmes couler le long de ses joues.

 

On perçoit à présent les tambours et les chants des femmes. Aponi dit que la fête a commencé. Ils redescendent. Yadim est là. Il chante lui aussi. Il se lève en s’aidant de son bâton et se met à marcher. Il ne prend pas la direction du village. Il marche vers la brousse.

 

Là au milieu de la savane, à l’abri du soleil, mais pas de la chaleur, ils se sont installés sur des pierres. Yadim parle de la fabrication du costume et des masques. Ils devront abattre un morceau d’arbre et pour cela demander pardon une nouvelle fois. Le bois sert à la construction des masques. Selon le chef, ils ne peuvent pas guider l’âme sans masque. La sculpture du bois sera faite en fonction de l’imagination de l’artiste. Ils tresseront des fibres de coton pour leur costume. Chacun fera le sien selon sa morphologie. Les fibres deviendront jupes, bracelets et cagoules. Elles devront être teintes en rouge selon la couleur du sang, de la vie. La plus chaude et la plus belle des couleurs. Cette teinte sera obtenue sans difficulté grâce à la graine d’oseille. Il faudra broyer les graines, les délayer dans l’eau, puis mélanger jusqu’à obtenir une couleur dense. Les fibres devront être plongées dans le mélange puis séchées. Une fois la préparation terminée, ils porteront leur costume et leur masque dans la caverne des masques. Tout doit être fait à l’extérieur du village. Les invités ne doivent pas voir les costumes avant le troisième jour. Jour où l’âme d’Amono quittera le monde visible. Ce soir, ils reviendront au village afin de commencer le rituel et se mêler aux danseurs. Le second jour, ils retourneront dans la grotte. Là, ils peindront sur ses parois les éléments naturels du monde des vivants pour que le corps repose en un lieu connu et sécurisant. Les danses se poursuivront jusqu’à la tombée du jour. Le troisième jour, ils revêtiront les costumes et effraieront l’âme de leur aïeul. Ainsi, le rite est. Ainsi le rite se fera.

 

Yadim tire un panier de derrière le buisson impénétrablement épineux. Les fibres de coton sont là sous leurs yeux, les femmes du village les avaient préparées. Quelques coquillages aussi et d’autres matières. Puis de son doigt osseux, il indique un fromager, un bel arbre ombrageux. Il n’est pas nécessaire de l’abattre, une branche leur suffira. Ce bois est léger et facile à sculpter. Il sort du panier deux herminettes et les leur tend.

 

« Aponi restera avec vous pour vous montrer comment tailler le bois. Puis vous enduirez votre masque d’huile de sésame pour éviter l’éclatement du bois. Je lis la crainte dans votre regard. Nous ne faisons pas un concours d’objets d’art. La beauté de vos costumes nous importe peu. Votre imagination travaillera pour vous. N’ayez crainte. La   force de vos prières et de votre foi se révélera à travers vos costumes. Et de ce côté là, je ne suis pas inquiet. Ce qui importe de toute façon est de calmer les esprits saints et de replacer la force vitale de chaque élément à sa place. »

 

Avant de quitter les jeunes initiés, Yadim leur précise une dernière chose. Durant une telle fête, les danseurs sont soumis à quelques interdits.

 

« Il s’agit d’une fête religieuse et, en tant que telle, certaines contraintes lui sont liées. Ecoutez-moi bien ! Du début de la préparation des fibres jusqu’à la fin de la Grande Célébration, vous devez vous abstenir de toute relation sexuelle et ne devez jamais agir avec violence. Aucune altercation ne peut être permise. Aucun mot déplacé. Le respect des uns et des autres est une loi incontournable. Si l’être humain se respecte, il respectera la vie qui s’écoule autour de lui ainsi que tous les éléments qui l’entourent. Mana regarde-moi, mon enfant ! Les couples qui sont liés aujourd’hui doivent être unis pendant la fête. Les relations extra-conjugales sont bannies. »

 

Il lance un regard mêlé de compassion et de reproche à son messager qui garde les yeux rivés au sol. Mana sent tout à coup ses joues la brûler. Heureusement que sa peau, d’autant plus foncée par le soleil, ne permet pas aux autres de distinguer ses rougeurs honteuses. Les jeunes approuvent. Le vieux rentre au village.

 

Tous les trois regardent le vieil homme s’éloigner. Aponi fait remarquer qu’il ne faut pas perdre de temps. Mana et Nanema sont prêts. Ils éprouvent une légère appréhension, mais leur devoir est plus fort que tout. Leur responsabilité contrôle chez eux tout sentiment excessif. Ils doivent commencer à tresser les fibres.

 

Mana et Nanema s’exécutent, dociles. Ils suivent les conseils du jeune dogon. Aponi semble maître de toutes ses manœuvres. Ses mains ne tremblent pas. Toute la matinée ils tisseront et assembleront. Mana a remarqué qu’Aponi évite de la regarder. Son regard se trouble quand il croise le sien. Elle se sent heureuse. Elle se sent vivre. Mais les paroles de Yadim résonnent encore dans sa tête. Elle doit être unie à Vincent, l’homme qu’elle a aimé jusqu’à maintenant. Elle songe que l’abstinence est une bonne chose dans son cas. Elle ne veut plus se donner à cet homme.

 

Le soleil est à son zénith. La chaleur est tenace. La gourde de chacun est presque vide. Mais le village ne manque pas d’eau. La nature a entendu leur appel et la sécheresse ne dure plus depuis plusieurs années. D’autant plus que ce n’est pas la période. Ils doivent songer à présent à abattre une branche du bel arbre. Ils feront les finitions plus tard si cela est nécessaire. Près du vieil arbre, Aponi s’agenouille. Mana et Nanema en font autant. Ils ferment les yeux, les mains posées sur le tronc. Aponi chante d’une voix douce et aiguë. En Bambara. Tous les trois demandent pardon en expliquant leur geste.

 

Les deux enfants d’Amono auront passé leur journée entière à tresser, tailler et sculpter.

 

Objet brut. Regard réfléchi et mains habiles. Imagination transportée par l’amour de l’art.

 

Des heures se sont écoulées sans qu’aucun n’ait fléchi. La passion, l’intérêt, la foi, l’amusement. Tout a joué en faveur des deux jeunes gens qui réalisent à leur plus grand surprise deux masques d’une originalité et d’une beauté inégalable. Le contour, les traits du masque confirment une habilité incontestable. Mana et Nanema sont passés maîtres en l’art de la précision et du détail. Le masque masculin est en long, fin. Des entailles sont faites en son centre, en relief. Egales. Elles forment des petites dents. De chaque côté du masque, un serpent ondule. La tête est dirigée vers le bas. Deux cercles sombres et réguliers figurent les yeux. Il est recouvert, à son sommet, d’un mélange, de fibres et de cheveux, mêlé de coquillages. Le masque de Mana se distingue complètement de celui de son cousin. Sur le bois de forme ronde qui ne paraît presque plus en son centre, des centaines de tresses de fibres le long desquelles s’agrippent quelques perles. Elles semblent se multiplier à mesure que le masque bouge. Des coquillages, beaucoup plus important que ceux de Nanema délimitent les contours des yeux et de la bouche, mais aussi du front. Au sommet du bois réapparaît le bois sculpté en demi-cercle tel une couronne ou un chapeau. Lorsque les masques seront teints et enduits de leur protection huileuse, ils luiront de toute leur beauté. Il ne manque qu’à fixer leur attache. Les costumes restent assez simples, quoique Mana ait trouvé le moyen de styliser quelque peu sa jupe. Elle n’est pas longue et droite comme celle de Nanema, formant deux pans à l’avant et à l’arrière. Elle moule le haut de ses hanches et de ses cuisses pour se terminer en un nombre infini de pans qui laissent à ses fines jambes le pouvoir de se dévoiler. Les deux vêtements tiennent au moyen d’une cordelette passée dans un ourlet. L’homme restera torse nu. Aponi a apporté pour Mana un fruit de Baobab qu’elle a dû couper en deux et relier à des fibres. Elle a tenu ensuite à décorer ce soutien-gorge de différentes perles qu’il restait au fond du panier. Ils se sont confectionnés également de nombreux bracelets et chevillères.

 

Les vêtements et les masques sont teints et prêts. Aponi conduit Mana et Nanema à la caverne des masques, non loin des grottes et assez éloignée du village. Elle contient déjà beaucoup de parures. Quelques piquets plantés dans la roche sont libres. Ils suspendent leur costume. Ils se retirent.

 

Deux nuits, ils ont dansé et chanté au rythme des tambours.

Le soir, et toute la nuit, ils ont dansé.

La bière de mil a coulé.

Jusqu’au lever du jour, ils ont dansé.

Sur la place du village, dans les ruelles vallonnées, ils ont dansé.

Et la bière de mil a coulé.

Dans la maison d’Amono, ils ont dansé.

Et les femmes ont pleuré.

Pour célébrer le mort.

 

Mana et Nanema ont peint la grotte, le cœur serré. Ils n’ont pas parlé. Ils se sont regardés et se sont compris. Amono était là, plus que jamais, avec eux. Il les observait. Il les guidait lui aussi comme ils allaient le guider à leur tour, plus tard. Ils réussiront comme ils avaient réussi jusqu’à maintenant. Car ils n’ont jamais été seuls. Sa présence était très forte dans la grotte. A tel point que parfois, ils en ont été effrayés. Ils ont pris soin de l’entourer des quatre éléments. La terre, l’air, le feu et l’eau. Pour qu’il puisse respirer, s’hydrater, se chauffer et se protéger. Puis, ils ont peint des arbres et des champs, des rivières et des torrents. Pour qu’il puisse nager et se nourrir. Ils ont peint le tigre et le serpent. Pour la puissance et le savoir. Enfin, ils n’ont pas oublié de représenter les oiseaux, pour les chants et la douceur. Les cloches et les tambours. Pour qu’il puisse se distraire et prier. Prier… Avec eux. Durant ce jour fatal où la colère de la terre se fera entendre.

 

A l’aube du troisième jour, le 17 août, ils n’étaient pas fatigués. Ils étaient inquiets. Mana n’avait jamais ressenti une telle nostalgie. Son ancêtre était là, près d’elle. Elle savait aujourd’hui qu’il ne l’avait jamais quittée. Qu’il l’avait vu grandir et s’épanouir. Elle se sentait envahie de sentiments de tendresse envers les siens. Envers Nanema. Nanema. Elle se savait proche de lui aujourd’hui. Elle n’avait jamais réalisé à quel point elle appréciait sa présence et ses conseils. Elle lui était éperdument reconnaissante. Il l’avait élevé. Seul. Au mieux. Elle pensait à sa mère. Elle aurait aimé qu’elle soit présente aujourd’hui. Sa mère qu’elle n’avait jamais revue. Elle s’est sentie seule tout à coup et a voulu se laisser tomber sur le sol pauvre de son ancêtre. Tout abandonner. Mais son corps lui ordonnait de continuer la danse. La prière. Et la foule autour d’elle a porté son âme au-dessus de la solitude et de la peur.

 

Le troisième jour, ils étaient masqués.

Amono à leurs côtés.

Ils l’ont charmé. Envoûté.

Amono craignait, mais était subjugué.

Ils ont pris le chemin de la brousse.

Amono a suivi. Amono a compris.

Son âme a quitté le pays.

Et a rejoint les Anciens.

Eux ont baissé leur masque et ont pleuré.

Mais il fallait continuer à danser.

 

Mana ne sentait pas le poids du masque. Elle se sentait majestueuse. Elle se sentait reine. Elle était quelqu’un d’autre derrière le masque. Elle détenait une sorte de pouvoir où tout lui était permis. Et elle a dansé comme jamais. Comme protégé par ce visage qui n’était pas le sien. Elle a guidé l’âme d’Amono en continuant sur la route du vieux fromager. Elle sautait par-dessus les quelques herbes hautes de la savane. Elle dansait. Dansait. Telle une déesse mythologique. Elle charmait. Son corps ne ressentait plus de douleur ni de fatigue. Il était comme anesthésié. Les tambours suivaient et donnaient le rythme. Et d’un seul coup, Mana s’est sentie transportée. Elle s’envolait. Légère et gracieuse. L’âme d’Amono ne voulait pas la laisser. Elle la prenait avec elle. Sur les ailes de son cœur. Alors Nanema a crié dans son chant. Il a commencé une danse plus violente. Frénétique. La tête en avant. Le masque était effrayant. Et Yadim et d’autres villageois ont crié avec lui. Ils frappaient le sol avec leur bâton. Leur somptueux bâton arrachait la poussière de la terre. En un rythme musical que les tambours accompagnaient toujours. La scène était à la fois éprouvante et pétrifiante. Alors, l’âme s’est envolée seule. Mana est retombée au sol, étourdie. Elle ne savait plus. Elle se sentait vide, délaissée. Mais son corps était lourd, chaud et humide. Puis elle a compris. La foule l’a soutenue. Et d’une seule force, d’une seule volonté, ils sont retournés au village. C’était le soir du troisième jour. Ils n’étaient pas fatigués. Ils ont rangé les costumes et les masques dans la caverne. Ils ont montré leur visage qui n’était plus protégé. Ainsi leur cœur aussi était mis à nu. Et la bière de mil a coulé sur les larmes des enfants.

 

 

A l’aube du quatrième jour. Le 18 août. Les initiés regardent à l’est les premières lueurs du soleil. Plus que jamais ils ont la foi. Et devant un tel spectacle, ils refusent de croire que la fin des temps est venue les chercher pour détruire tout ce qui est vie et mort sur la terre et dans l’univers. Le soleil est éclatant. A quelques mètres, semble-t-il, la lune transparaît. Elle ne s’est pas encore couchée. Le ciel est pâle, à peine éclairé. Tout le paysage semble apaisé et tranquille comme s’il était résigné à mourir. Aucun bruit ne se fait entendre. Aucun cri. Aucun souffle. L’air ambiant est des plus terrifiants. Mana est entourée de Nim et de Vincent. Sa petite famille. En cet instant elle pense à Aponi. Il n’a pas voulu la rencontrer sur son chemin de prière. Il a baissé les yeux devant elle. Humble et suppliant. Par respect pour le défunt. Pour la fête. Pour les Anciens. Pour notre mère à tous, la Terre.

 

Lentement, ils ont repris les chants, les tambours, les danses.

 

Aujourd’hui est la Grande Célébration Universelle, mais aussi la fête du pardon envers les Anciens. Une fête de paix qui permet de réunir toutes les âmes de ce monde en une bulle. Une bulle délicate. Fragile Une bulle qui contient l’amour, la connaissance et le respect. Demander pardon aux Anciens… Pardon pour le non respect des coutumes, de la nature, du premier homme. Pardon pour avoir tenter de déchiffrer la première parole, d’avoir tenter de briser le secret. Pardon pour ces hommes d’aujourd’hui qui ont pensé mettre à nu les secrets de l’univers et qui nous ont perdus en tuant notre Mère à petit feu. Pardon pour ceux qui n’ont pas connu le bonheur du respect de leur Dieu. Pardon pour ceux qui n’ont pas eu la joie de connaître la foi.

 

Toujours, ils chantent, font entendre les cris sourds des tambours, dansent.

 

En leur cœur, ils continuent de demander pardon pour avoir la vie sauve. Pardon aux Anciens qui sont aujourd’hui les esprits saints. Les esprits sains. Les enfants sains de la terre. Ceux qui n’ont pas souillé leur Mère. Ceux qui ont accepté la dette de sang qu’ils avaient envers leur Mère. Car elle leur a donné le sang de la vie. Ceux qui ont connu le ravissement de la bienveillance, de la générosité et de la reconnaissance. Ceux qui ont eu la force de dire non à leurs envies de conquête. D’appartenance et de propriété.

 

Ils dansent et chantent. La matinée est passée. Ils ont dansé et chanté.

 

Ils implorent la grâce. Ils expriment à travers leurs corps la reconnaissance divine. Le corps, en jouant de sa souplesse et du rythme de la musique, appelle à la vie et lui dit merci. Le corps tremblant. Avec frénésie. Le corps suant. Et transi. Des spasmes, des secousses. Des corps unis par ce même désir de se faire entendre, de se faire comprendre et d’être sauvé. Le peuple en transe poursuit sa danse. L’âme des danseurs se fond avec celle de la terre Et tous se confondent dans une même folie

 

Dans son délire Mana voit Aponi qui lui sourit. Elle est sûre qu’il est devant elle, mais elle ne sait pas s’il lui sourit. Elle sent pourtant une onde bénéfique l’envahir et gagner ceux qui sont près d’elle. Elle cherche à lui prendre la main. Un instant elle pense qu’ils dansent face à face. Pourtant, elle n’arrive plus à percevoir le son des tambours. Ils semblent s’être tus. Elle continue à danser sur le rythme que son propre corps lui à imposer. Ou bien celui d’Aponi ? Elle ne sait pas. Elle ne sait plus. Rien n’est plus certain. Tout paraît vague autour d’elle. Tourne très vite autour d’elle. Les murs du village semblent se gonfler d’eau. Gondoler. La terre est un tapis mouvant qui lui ordonne de se coucher. Elle vacille. Mais elle s’accroche. Elle sent l’écorce d’un arbre sous ses doigts. Elle croit voir les herbes voler et tourbillonner. Elle entend des cris. Un cri retient son attention. Son prénom. Elle entend crier son prénom. Nim l’appelle. Elle s’affole. Elle ne délire pas. Elle tente de le discerner, mais la terre a jeté sa poussière violemment sur ses yeux. Il fait sombre. Presque nuit. Il fait chaud. Une chaleur insupportable lui brûle le visage. Elle crie, elle aussi. Elle ne le sent pas, mais elle entend sa voix qui crie. Elle appelle Nim. La petite voix aiguë est proche. Là. Elle le sait. NIM. Une main, douce, fragile, agrippe ses doigts. C’est lui. Elle le prend dans ses bras. Elle veut courir pour s’abriter. Mais où ? Elle ne sait où aller. Elle tremble de toute son âme. Le petit garçon est accroché à son cou. Il lui tire les cheveux et l’étrangle. Elle n’arrive plus à respirer. Elle veut lui dire d’arrêter de la serrer comme ça, mais elle n’y arrive pas. Et le petit garçon est trop affoler. Il n’entend que sa propre voix qui hurle. Il dit qu’il ne veut pas mourir. Mana continue sa course insensée. Elle n’y arrive pas. Ses pieds ne décollent pas. Il semble qu’elle est collée à la terre qui la soulève et l’aspire à la fois. Elle voudrait s’échapper, mais son corps lourd et immobile ne lui répond plus. De l’air ! Elle veut de l’air. Elle n’en peut plus. Elle s’écroule au sol, buttant sur un autre corps. L’étreinte du garçon se relâche. Elle a le temps d’avaler de la poussière avant de s’évanouir.

 

5 . Le Réveil

 

Une voix résonne. Sombre et mystérieuse. Elle dicte lentement.

 

…alors il se fit un violent tremblement de terre, et le soleil devint aussi noir qu’une étoffe de crin, et la lune devint tout entière comme du sang, et les astres du ciel s’abattirent sur la terre comme les figues avortées que projette un figuier tordu par la bourrasque, et le ciel disparut comme un livre qu’on roule, et les monts et les îles s’arrachèrent de leur place ; et les rois de la terre, et les hauts personnages, et les grands capitaines, et les gens enrichis, et les gens influents, et tous enfin, esclaves ou libres, ils allèrent se terrer dans les cavernes et parmi les rochers des montagnes, disant aux montagnes et aux rochers : « Croulez sur nous et cachez-nous loin de Celui qui siège sur le trône et de la colère de l’Agneau. » Car il est arrivé le grand jour de sa colère…

 

Une voix. Mais elle ne résonne plus, elle est douce et calme. C’est un murmure rassurant. Mana tente de se concentrer sur cette voix. C’est celle de Vincent. Elle veut ouvrir les yeux. Mais seules ses paupières clignent légèrement. Elle n’arrive pas à bouger son corps.

 

« Tu es réveillée. Je sais que tu es réveillée, mon ange. Ne t’inquiète pas, je suis là. Tout va bien. Tu es à l’abri. »

 

A l’abri. Des rochers des montagnes. Les mots retentissent encore dans son esprit tels une prophétie. Elle tente de se remémorer ces phrases pénibles qui sonnent comme une vérité. Et puis, elle se rappelle. La danse, les prières. La Bible. Tout devient clair. Elle dit avec difficulté et lenteur, en détachant nettement les syllabes, comme pour mieux définir la terrible parole qu’elle prononce :

 

« L’A-po-ca-lypse… »

 

Alors, comme dans un rêve, elle entend les mots de Vincent, souriants et légers.

 

« Oui ! Peut-être ! Mais alors n’oublie pas : les serviteurs de Dieu ont été préservés ! »

 

Il dit cela avec un large sourire, mais ses yeux trahissent une émotion bien plus grande. Il pleure. Elle réussit avec peine à ouvrir les yeux. Elle craint la lumière. Mais il fait sombre. Seule une mince lueur artificielle pénètre dans la caverne. Autour d’elle, des ombres. Des ombres mouvantes et des ombres statiques. Celles des initiés et celle des masques. Ils sont dans la caverne des masques. Ils ont trouvé leur abri dans la caverne des masques ! Le lieu des objets cultes.

 

Vincent la rassure. Nim va bien. C’est Aponi qui les a trouvés, elle et son garçon, à quelques mètres du village, dans la brousse. Il les a ramenés sains et saufs. Il faut qu’elle se repose maintenant. Son corps a besoin de repos. Mais elle veut savoir. Gili, Issa… Tout le monde est là. On dégage l’entrée de la caverne pour pouvoir sortir et découvrir l’ampleur du désastre. La caverne cache une grotte. Assez vaste. Tous les enfants du village sont sauvés. Pour les autres villages, ils ne savent pas. Ils espèrent. Evidemment, il y a quelques pertes. Des personnes âgées… Yadim ? Yadim a tenu à faire face à la colère de la nature jusqu’au bout. Pour continuer à prier et nous protéger. Il n’est pas avec nous…

 

Mana lâche un soupir de tristesse et d’admiration pour ce vieil homme qui était devenu son père durant quelques heures de sa vie. Les heures les plus intenses de sa vie.

 

Dehors, rien n’est pareil. Tout est dévasté, brûlé. La terre est noircie comme le ciel. Il pleut. Le tonnerre gronde. Les animaux semblent avoir disparus. Il ne reste rien. Le village est détruit. Seule la falaise a résisté. Elle se tient là. Plus imposante que jamais. Elle semble se moquer des hommes qui travaillent à rechercher les corps pour les enterrer, à rassembler le bois et les pierres qu’il reste pour reconstruire, rebâtir. Mana regarde ce désastre. Elle a cessé de pleurer. Elle se dit qu’elle vit. Elle regarde le ciel. Les gouttes lui piquent les yeux. Elle remercie la vie de les avoir épargnés. Elle a froid. Bizarrement la température a chuté d’au moins dix degrés. Une température anormale. Et personne n’a de quoi se vêtir. Elle porte encore des lambeaux de son costume. Mais sa poitrine est nue. La pluie coule le long de ses formes harmonieuses. Aponi se tient derrière elle. Il lui demande si elle va bien. Mais elle ne peut pas aller mieux. Elle le remercie. Il lui a sauvé la vie. A elle et à Nim. Elle n’oubliera jamais. Il dit que c’est normal, qu’elle en aurait fait autant. Il demande si elle veut aller voir au cœur de la brousse. Voir comment la nature a résisté à sa propre violence, à son autodestruction. Le cœur de Mana s’accélère, son estomac se noue au moment où elle acquiesce. De toute façon, les hommes ne peuvent pas faire grand chose sous la pluie. Ce soir, ils dormiront à la caverne. La plupart se sont déjà réfugiés dans l’abri, ayant rapporté les graines de céréales et les quelques poulets épargnés.

 

Dans la Savane, il n’y a plus de buissons, plus d’herbes, plus de sable, rien que de la terre calcinée. En marchant au milieu de ce désert inquiétant, Mana et Aponi échangent leurs impressions. Ce qu’ils ont vécu ces derniers jours. Comment il l’a trouvée évanouie, au milieu de la tempête, le corps gelé, la peau brûlée. Elle montre ses cicatrices encore fraîches. Il lui caresse les bras. Elle tremble. Il l’a prend dans ses bras pour la réchauffer. Elle sent sur sa poitrine, le corps fin et musclé de l’homme qui la serre. Sa peau est douce. Lisse. Elle se laisse faire. Pose sa tête sur son torse et tente d’oublier les interdits. Elle ne veut plus bouger. Elle remarque sa peau noire et brillante, beaucoup plus noire que la sienne. Cela lui plaît. Il demande s’il ne vaut pas mieux rentrer. Elle va prendre froid. Elle redresse la tête. Scrute son regard. Elle sait qu’il ressent la même chose. Elle lui sourit et secoue sa tête en signe de désapprobation. Il lui caresse les cheveux. Il regarde au loin. Aucune silhouette n’est visible. Il la regarde, lui sourit. Son cœur cogne dans sa poitrine. Mana peut le sentir sous sa peau. Des frissons lui parcourent tout le corps. Elle sait qu’elle aime cet homme. Il se penche vers elle. Ses lèvres entrouvertes restent quelques instants au bord de la bouche de Mana. Elle sent son souffle qui pénètre dans son corps. Une douleur bestiale et plaisante déchire son bas-ventre. Elle n’a plus froid. Elle ferme les yeux. Ils s’embrassent alors avec passion, se serrant dans les bras l’un de l’autre. Il la soulève par la taille. Elle lui paraît étrangement légère. Il la couche sur cette terre qui n’est plus que poussière de volcan. Le corps de Mana s’abandonne à son désir. Il est sur elle. Ses lèvres dans ses lèvres. Ses dents saisissent ses lèvres. Doucement sans lui faire mal. Puis, malgré elle, elle ouvre la bouche étouffant un cri, dans son épaule. Il est en elle. Ses jambes s’agrippent autour des hanches de l’homme si puissant. Son dos frotte la terre, mais elle ne sent pas la douleur. Ses cheveux balayent la terre en un va et vient continu. Jamais son corps ne s’est autant abandonné. Elle en prend pleinement conscience, mais elle ne le contrôle plus. Chaque partie de son corps est en alerte. Il se soulève. Seul. Malgré elle. Elle sent son cœur battre. Ses muscles se raidir. L’intérieur de son corps jouir d’une sensation qu’elle ne connaissait pas. D’une fureur qu’elle ne se connaissait pas. Les lèvres d’Aponi saisissent ses seins. Elle le sert entre ses bras. Entre ses jambes. Elle ne sent plus la terre sous ses fesses. Elle est suspendue à ce corps qu’elle voudrait garder en elle à l’envie. A l’infini… Puis, elle s’abandonne entièrement à son plaisir. Intense. Fulgurant. Elle n’avait jamais fait l’amour…

 

Au loin derrière et au-dessus de leurs corps, ils entendent gronder le tonnerre : l’orage se fait plus menaçant.

EVA, série courte humoristique écrite par Pauline Moingeon et Claire Lopez, janvier 2014

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Série EVA épisode 0

Dépôt SACD N° 000061833

Générique : Panneau sur le nom de la rue Sainte Cécile puis traveling sur un gars qui court le trottoir, le long du mur, s’arrête et rapidement tague Eva sur le mur avant de s’enfuir. Poursuite sur l’étage de l’appartement d’Eva.

 

Titre : Le David jogs’ week-end !

 

Séquence 1

Extérieur Nuit. Vue sur les fenêtres de l’appartement d’Eva. Gros brouhaha et musique à fond. Des gens dansent et rient à travers les fenêtres.

 

Voix Off Masculine :

Nous sommes chez Eva au numéro 9 de la rue Sainte Cécile dans le 9ème arrondissement de Paris. Une rue sympathique que se partagent de nombreux immeubles Haussmanniens. La fourchette basse du prix du mètre carré de la rue Sainte Cécile est de 8772 euros.

 

Insert flèches dessinées sur une fenêtre avec détails comme surface salon 50m2, autre flèche : surface chambre 25m2. Un cercle entoure l’image Total surface 116m2. De même, parquet en chêne, + moulures au plafond, + cheminées (bruitage caisse enregistreuse) = 9350 €/m2

Voix Off :

L’appartement d’Eva coûte la bagatelle de 9350 € le m2, mais Eva s’en fout. Eva n’est pas propriétaire. Cet appartement appartient à sa famille. C’est pourquoi Eva en profite pour organiser une énième petite fête au grand dam de ses voisins.

Insert Couple Voisins 70 ans : le papi tranquille coupe son appareil auditif, la mamie prend un balai pour taper au plafond)

Effet glissière

Séquence 2

Intérieur Nuit. Appartement d’Eva. Dans le salon, les mêmes. Gros brouhaha et musique à fond. Des gens dansent et rient.

 

Voix Off :

Il est 22h16. Sur une échelle de 1 à 10 évaluant le taux d’alcoolémie dans le sang, 10 étant le taux maximal, Eva se situe au niveau 4. Ce qu’elle considère comme franchement raisonnable.

 

Plan sur Eva qui danse au sol.

Gros plan sur Eva et ses 2 copines. Eva fait un geste très compréhensible destiné à ses voisins. Ses copines l’imitent.

Arrêt sur image de la 1ère copine, formes généreuses avec inscription à l’écran de sa « carte d’identité » telle que va la décrire la voix off :

 

Voix Off :

Voici Valentine, Anne-Charlotte, Marie, Madeleine. Val pour les intimes, Val dit la gourmande, Reine des Gaffeuses. Val est connue pour mettre les pieds dans le plat.

 

A l’écran :

Prénom : Valentine, Anne-Charlotte, Marie, Madeleine

Ainsi de suite. / signifie que la Voix off en dit plus que l’inscription à l’écran.

 

Voix Off :

Nom : Bourgeois

Sexe : Féminin / cela va sans dire (gros plan poitrine généreuse)

Age : 40 ans

Signe : Poisson ascendant taureau

Née à Sainte Isabelle / la clinique privée de Neuilly-sur-Seine

Vit à Neuilly–sur-Seine

Profession : fashion bloggeuse

Pour la suite pas d’inscription, mais trois photos représentatives des situations se collent à l’écran.

Voix Off :

Hobbies : se lécher les doigts après avoir sucer une glace, se faire les pieds, plaquer les hommes qui lui plaisent contre les murs pour mieux les embrasser.

Val :

Qui vient ce soir ?

Nadège :

Bob

Arrêt sur image de la 2ème copine, une noire ou métisse avec inscription à l’écran de sa « carte d’identité » telle que va la décrire la voix off :

 

Voix Off :

Voici Nadège connue, elle, pour ne pas avoir la langue dans sa poche et être dure en affaires.

 

A l’écran :

Prénom : Nadège, Mauricette

 

Voix Off :

Nom : Pompousman / qui signifie pompeux, condescendant

Sexe : Féminin / même si parfois elle pourrait nous laisser penser le contraire

Age : 33 ans

Signe : Scorpion ascendant bélier

Nationalité : Indéterminée / Née en plein vol entre le Texas et Mexico

Vit dans le 18ème arrondissement de Paris au dessus d’un commissariat

Profession : Journaliste

Pour la suite pas d’inscription, mais trois photos représentatives des situations se collent à l’écran.

Voix Off :

Hobbies : insulter les flics (photo entre 2 flics, conduite au poste), Manifester pour Ni Putes Ni Soumises (photo d’une banderole avec photos des potes en colère), faire des concours de TEK-PAF, entendre par là, de Tequila frappées.

 

Val :

C’est qui Bob ?

Nadège :

Ton futur-ex !

Eva :

Bob ? C’est un gros connard, mais il est super !

Arrêt sur Image d’EVA.

Voix Off :

Ça c’est Eva dans toute sa complexité.

 

Effet glissière

Séquence 3

Intérieur Nuit. Appartement d’Eva. Le portable d’Eva en train de sonner avec la photo de Bob.

 

Voix Off :

Le portable d’Eva. Bob veut le code de la porte.

 

Eva attrape le portable, en off:

Ah ben tiens ! Quand on parle du loulou, on en voit sortir la queue !

 

Voix Off :

Ça c’est Eva dans toute sa finesse.

 

Plan sur les doigts d’Eva qui cliquent sur le clavier.

L’échange de texto s’affiche sur l’écran.

Les lettres et chiffres arrivent en vrac annonçant un code de porte assez improbable.

 

NYQ 2806 DSK 69

 

Voix Off :

Oui Le code de porte de l’immeuble d’Eva ressemble à une plaque d’immatriculation. C’est pour cela que jamais personne ne le retient. Pas même Eva.

Gros plan sur l’avant bras d’Eva qui s’est tatouée son code de porte.

 

Voix Off :

Notons au passage que tout rapport entre ce code, une quelconque personne de notoriété publique et un mystérieux numéro de chambre d’un Sofitel d’Amérique du Nord est le fait d’un pur hasard !

 

Effet glissière

Séquence 4

Intérieur Nuit. Appartement d’Eva. Porte d’entrée. Eva ouvre assez dignement la porte.

On voit à l’image Eva qui affiche une expression particulière envers Bob. Elle minaude.

Arrêt sur image de Bob, avec inscription à l’écran de sa « carte d’identité » telle que va la décrire la voix off :

 

Voix Off :

Voici Robert ou bob pour les intimes, réputé pour son charme et son goût pour la fête.

 

A l’écran :

Prénom : Robert

 

Voix Off :

Nom : Marly

Sexe : Mâle célibataire

Age : 37 ans

Signe : gémeau ascendant gémeau

Née dans le 78 à Saint Germain en Laye

Vit /dans sa garçonnière du/ 17ème arrondissement à Paris

Profession : DJ

Pour la suite pas d’inscription, mais trois photos représentatives des situations se collent à l’écran. Troisième photo floutée.

Hobbies : se nettoyer les dents avec du fil dentaire, jouer à Call of Duty en ligne, faire des cunnilingus.

 

Bob :

Salut Beauté !

Eva :

Hello Bob Marly ! Tu réponds toujours present (prononciation anglaise avec accent français) à ce que je vois !

Bob :

Tant que c’est pour te voir, ma belle…

Eva :

No, plus à moi, Darling !

Hou, t’as une sale gueule, mon chou ?

David :

Il vient de larguer sa meuf.

Arrêt sur image de David, avec inscription à l’écran de sa « carte d’identité » telle que va la décrire la voix off :

 

Voix Off :

Ah ? Et David ! C’était pas prévu… Le présupposé sexe-friend sage et sportif.

 

A l’écran :

Prénom : David, Etienne, Bruno / petite dédicace à claire Lopez, co-auteur sur la Série.

 

Voix Off :

 

Nom : Bonjour

Sexe : opposé

Age : 38 ans

Signe : Cancer ascendant Capricorne

Né à Saint- Valéry en Caux / en Normandie

Vit aux Lilas

Profession : Autodidacte

Pour la suite pas d’inscription, mais trois photos représentatives des situations se collent à l’écran.

Hobbies : fumer des gros bédos, trafiquer les serrures et notamment ouvrir des coffres forts, dormir avec ses chaussettes.

Eva :

J’m’en serais doutée, c’est pas new, tout ça ! Bad girl ! Qu’est-ce qu’elle t’a fait, la vilaine ?

 

Bob :

On est à table en famille, j’éructe noblement devant mes parents qu’elle rencontre pour la première fois et elle nous sort :

Insert voix « Nan mais sérieusement, t’as été élevé où ? Chez les Porcs ? »

Sur l’image des parents qui se décomposent, la mère lâche la cuiller dans le plat.

Eva explose de rire : Excellent ! I love her sense of humor ! so british ! Quel dommage, Darling, tu aurais dû l’inviter, j’adoooore !

Eva claque la porte et s’en va.

David et Bob se regardent d’un air contrit.

 

Voix OFF :

ça, c’est Eva dans toute son amabilité.

 

Effet glissière

Séquence 5

Intérieur Nuit. Appartement d’Eva.

 

Voix Off :

La fête bat son plein. Il est minuit. On bavarde dans une pièce.

Convive1 : Tu veux un trait ?

Convive2 : Vas-y fais péter !

Voix Off :

On flirt dans une autre

Convive3 à moitié nu :

T’es trop sexy, j’ai envie de toi.

Convive4 à moitié nu :

Grave, moi aussi. Fais-moi l’amour où je réponds plus de mon corps !

Convive3 :

C’est quoi cette réplique ?

Convive4 :

Laisse tomber, c’est Top Gun, t’es trop jeune.

Voix Off :

Eva tente de ranger un peu et débarrasse quelques cadavres de bouteille.

On entend les copines d’Eva qui l’appellent pour qu’elle revienne danser sur une musique originale type Good Girl.

Nadège :

Eva, qu’est-ce tu fous, merde ?! C’est notre chanson !

Val :

Allez ma poule, viens ! On a chauffé la piste pour toi !

Eva :

Oh Putain ! J’arrive les girls !

Eva pressée et excitée, ne sachant que faire du bordel, prend la nappe et fout tout en l’air, par la fenêtre.

 

Voix Off :

Tiens, Eva dans toute son efficacité !

Dernier plan sur Eva en train de danser et de rire avec ses copines.

Effet glissière

Séquence 6

Intérieur Nuit. Appartement d’Eva. Dans la cuisine. Arrêt sur une horloge : 1h15.

Voix Off :

Tandis que la caméra caresse doucement un à un les visages défaits et les objets qui meublent l’appartement d’Eva, on se rend compte subrepticement qu’il est 1h15 du matin.

Arrêt sur Eva très sérieuse et animée. La voix off poursuit.

Voix Off :

Eva, elle, est en pleine forme, c’est son heure. Elle n’est plus en mesure de compter le nombre de verres d’alcool qu’elle a pris, ni le nombre de traits de cumin qu’elle a sniffés.

A l’écran, une flèche dessinée indique une des narines d’Eva avec une trace de cumin qui déborde sur sa joue. Elle indique « culs-mains ».

Mais sa manière de converser n’en laisse rien paraître, n’importe qui se laisserait piéger. Elle affiche une confiance en elle des plus royales ! Elle est si passionnée. Ses copains de terrain ont arrêté de la suivre depuis quelques années déjà. 

Eva :

Tu sais comme j’ai toujours été hyper sportive. Le sport it’s my came. J’ai souffert l’année dernière avec tout ce travail qui m’est tombé dessus. Tu sais, tous ces tournages, toutes ces commandes de cosmétiques…

 

Insert image Eva en train de se faire les ongles devant l’écran de son ordi.

Mais si enfin, Darling, je t’en ai parlé so many times ! Je n’avais plus le temps de rien. C’était épouvantable ! So atrocious ! Mais là, ça y est ! Oh oui, now, ça fait au moins six sem, heu… six mois que je jogg every day.

 

Insert image d’Eva habillée en jogging assise sur un banc en train de regarder les mecs courir.

Ça me fait un bien fou, c’est la liberté ! Liberty, you know ! Tu sais je courre tellement que je me rends même plus compte du temps qui passe. No ! Quelquefois j’arrive à l’appart au bout d’1h30. One hour and half de jogg quand même ! Tu vois, je trouve que c’est une bonne moyenne quotidienne ! Last time, j’ai couru avec un boxeur : so poor guy, il était à la traine derrière moi !

Insert image d’Eva qui conduit un gyropod aux côtés du boxeur qui court.

Un boxeur ! Ma parole, i must have l’ADN recyclée !

Bob :

Ah ouais ? Pas les lendemains de sirote en tout cas !

Eva :

Bien sûr ! Attends, tu es so funy ! Surtout les lendemains de sirote ! C’est là que tu le sens le mieux. You feel it ! I love difficulties, tu me connais !

Better than a lavement, ça désencrasse, ça astique, ça époussète, ça purifie, tu rentres chez toi, you are someone else !

Insert image Eva en train de vomir dans les toilettes.

Terminée, la gueule de bois ! Fini les aigreurs d’estomac ! Bye bye, le colon irrité ! With Eva, tu retrouves un sang neuf ! New blood Darling !

David (sobre) :

Dit comme ça, ça donne envie.

Eva :

Tu devrais essayer, David ! m’essayer c’est m’adopter ! Viens demain et tu ne pourras plus t’en passer !

Elle réfléchit et comme pour elle même à voix basse.

Oui, demain, j’y vais…

Insert Eva en jogging qui s’imagine plaquer David contre un arbre la main sur son sexe.

Voix Off :

Eva se sent bien et se ressert un verre.

David :

Ok ça marche pour demain !

Eva :

Attention, quand on s’y remet, on peut vivre ça comme une expiation, Darling ! Depuis combien de temps tu t’entraines plus ? Since when ?

David :

J’ai arrêté les entrainements l’an dernier, mais ça va, je tiens le rythme, t’inquiète !

Eva :

Oh ! you know me ! C’est pour toi que je dis ça ! C’est pas relax de manquer d’air ou d’avoir des points de côté en plein jogg, surtout quand tu veux prouver à ton part’naire ta motivation profonde.

Eva dit ses répliques avec comme sous texte la même image de David et elle contre l’arbre.

David :

Mais justement ! Tu vas me motiver, ma chérie !

Eva :

Oh my precious ! You’re so good boy !

A part, entre ses dents : I will gone make you only one bouchée !

 

Voix Off :

Eva dans toute sa sensualité.

 

Effet glissière

Séquence 7

Intérieur Nuit. Appartement d’Eva. Arrêt sur une horloge : 2h30.

Voix Off :

2h30 peut être un cap fatidique pour Eva :

Soit elle oublie son verre et danse tout le reste de la nuit. Généralement, elle finit dans ces cas-là, accompagnée d’une ou d’un ami, car elle garde sa verve habituelle et aime draguer.

 

Insert photo dégoût du matin avec l’inconnu : « Pascal ? » « Non, moi c’est Philippe ! »

Voix Off :

Soit elle reste à papoter en sirotant et le verdict peut être bien plus lourd qu’une simple personne auprès de qui nous n’avons aucune envie de nous réveiller !

Sur une échelle de 1 à 10 évaluant le taux d’alcoolémie dans le sang, 10 étant le taux maximal, Eva se situe au niveau 8, ce qu’elle considère comme correct.

Eva est assez ivre. Elle continue des discussions dans lesquelles elle se met toujours en avant, mais l’articulation devient pénible. Elle se prend la tête avec son dealer au téléphone.

 

Eva :

Carlos, always Carlos ! … Yes, tu m’as toujours livrée en 20 minutes max ! So what are you telling me ? … No, no, c’est pas possible de sortir des inepties pareilles ! Ah non, Carlos-boy, on va pas en rester là. Je compte jusqu’à trois pour te faire changer d’avis… Careful… One, two… Carlos ! Carlos ! … Non, je ne deviens pas hystérique, Carlos. J’ai juste besoin que tu rappliques à la maison illico-presto ! Tu as bien compris ? … Do you understand, Carlos ? … Sinon, je ne fais plus affaire avec toi ! No deal with you, Carlos ! … This is the end !

Elle raccroche visiblement très contrariée. Et comme à elle même.

 

Nan, mais smoke my eyes, quoi ! 10 ans de fidélité, fuck à la fin !

 

David gêné, fait une apparition. Il vient la remercier pour la soirée et l’embrasse.

David :

De toute façon, tu ne dois pas te coucher tard, Eva. Demain on va courir.

Eva :

Don’t worry my beautiful friend ! I will be completely OPE ! A quelle heure tu sonnes ?

 

David :

9h ? 10h ?

Eva :

What ? And so pourquoi pas midi aussi ! Nan nan ! On court à 8h30 dernier carat sinon ça n’a pas de sens. La pollution, tout ça…

David :

8h30 Ok, je ferai une sieste l’après-midi.

Eva :

Une sieste ! Pfffff, my rabbit préféré, t’es trop lovely ! Je la ferai avec toi alors !

Effet glissière

Séquence 8

Intérieur Nuit. Appartement d’Eva. Arrêt sur lune horloge : 5h18.

Eva dit au revoir aux derniers invités. Elle est complètement ivre.

Voix Off :

En fermant la porte, Eva bute dans une basket à talons qui ne va pas sans lui rappeler qu’un rendez-vous l’attend dans quelques heures.

Eva titube Impro. Elle manque de tomber et se rattrape au dernier moment.

Eva en off

Oh shit, le footing ! Oh chierie, chierie, chierie ! Oh lala ! No way, J’tiens pas la route, moi. J’vais vomir…

Voix Off :

Eva ressent une certaine pression tout à coup. Par chance, une idée lui traverse l’esprit. Grace à une tracette de cumin, elle pourrait ne pas sombrer et aurait le temps de se préparer, de s’échauffer et par conséquent de dégriser. Ce qui entre nous n’est pas d’une logique extrême. Mais, pour Eva… si !

 

Tout sera monté en accéléré à la Benny Hill. Eva essaye plusieurs tenue, se regarde, se change, se rechange pour adopter au final un survêtement enfilé à même des bas résilles, un débardeur sexy, des baskets à talons , un bandeau dans les cheveux, des genouillères, des protèges mains.

On revient à une image normale sur les derniers accessoires.

En s’équipant, Eva se rend compte que son vernis est écaillé.

Voix Off :

Mais Eva ne peut pas rencontrer David ne serait-ce pour un footing dans cet état.

 

Gros plan sur l’écaille de l’index gauche du vernis d’Eva.

Elle découvre partie par partie toutes les retouches à faire.

De nouveau, tout sera monté en accéléré. Eva se refait intégralement. Douche, épilation, crème, vernis…

Pour finir, image normale sur la dernière touche de vernis. Eva boit une gorgée de dissolvant sans sourciller prenant le flacon pour son verre.

Voix Off :

Voici Eva dans toute sa concentration.

Eva :

ça y est, iI am ready.

 

Plan sur le réveil de la salle de bains qui indique 8h.

 

Eva :

Oh putain, la claque ! Fuck ! j’suis crevée !

 

Elle s’écroule sur son lit tout habillée comme prévu.

Effet glissière

Séquence 9

Intérieur Jour Appartement dEva. Arrêt sur une horloge : 8h30

On retrouve Eva en train de cuver dans son lit. On entend sonner à plusieurs reprises.

 

Voix Off :

David sonne à la porte à l’heure convenue. Mais Eva n’entend pas.

On découvre Patrice en caleçon avec un mégaphone.

 

Arrêt sur image de Patrice un jeune éphèbe. Inscription à l’écran de sa « carte d’identité » telle que va la décrire la voix off :

 

Voix Off :

C’est marrant, je l’avais presque oublié, celui-là ! Voici Patrice !

 

A l’écran :

Prénom : Patrice

Voix Off :

Nom : Dupont

Sexe : Masculin mais tente à prouver le contraire

Age : 21 ans / Il dit qu’il en a 30 ans. Patrice ne fait jamais son âge.

Signe : vierge ascendant Sagittaire.

Né à Nice

Vit dans le Ma Raie !

Profession : coiffeur / Spécialité coupe de chattes.

Pour la suite pas d’inscription, mais trois photos représentatives des situations se collent à l’écran. La troisième photo étant floutée.

Hobbies : Chanter en cuisinant, tchater sur Cybermen et Tinder, faire des « biffles » au petit matin. Biffle est un mot valise que je vous laisse le soin de décomposer.

 

Patrice hurlant dans son mégaphone : Eva, il y a la porte qui sonne, putain !

 

Plan séquence depuis la couette jusqu’à la tête d’Eva enfoncée dans l’oreiller puis d’Eva qui se hisse avec difficulté jusqu’à la porte d’entrée. Elle ouvre avec une énorme trace d’oreiller sur le visage.

On découvre David frais et dispo en train de commencer quelques étirements sur le pallier.

Voix Off :

Eva a une certaine capacité a faire semblant. Notez comme elle se ressaisit.

Eva d’un air très gêné et très poli comme un malentendu :

Hellooo !

So tu étais passé où ? ! Je me suis inquiétée, Darling, tu sais ?! Je suis allée chez toi ce matin. Oui, c’était une surprise ! Tu comprends, j’avais tellement envie de te voir. Alors, J’ai sonné à plusieurs reprises, mais tu n’entendais pas. J’ai pensé que tu étais peut-être déjà parti ou même jamais rentré, mais bref… cette envie qui n’en finissait pas et qui me tiraillait… j’ai dû aller courir ! Je ne pouvais plus attendre, tu comprends. En tout cas, Super, Darling  ! Il fait so nice dehors! c’est très agréable, tu verras ! Tu ne vas pas regretter ! Mais dépêche-toi, la pollution, tout ça… c’est the good moment encore ! Si tu permets, J’vais prendre une petite douche !  See you for the sieste !

 

Elle claque la porte. Plan sur la porte fermée avec de dos David à l’arrêt. On entend un énorme bruit de chute d’objets.

 

Effet glissière

Séquence 10

Intérieur Jour Appartement d’Eva. Le portable d’Eva parterre sonne (musique wonder woman). Juste à côté Eva ne peut pas l’atteindre. Elle cuve à même le sol. Seconde Sonnerie. Plan sur le téléphone fixe. Le répondeur se met en marche : c’est la voix off qui s’annonce comme étant son psy.

Annonce Eva : Biiiiiipppeuh !

Voix Off : Bonjour Eva, Marc Antoine à l’appareil, votre psychothérapeute, je vous rappelle que nous avions rendez-vous ce matin. Je vous attends.

A suivre…

 

 Générique de fin : Fausse interview journaliste.

Journaliste : Comment avez-vous fait pour arriver à ce succès ?

Pauline et Claire : Ben, on s’est démerdées pour rencontrer du monde, on a bossé dur, on a démarché, quoi.

Insert flash back dans un bureau avec bouteilles d’alcool. Face à un type genre producteur véreux, grosse moustache et cigare, l’une attend. L’autre sort à quatre pattes de sous le bureau.

Vas-y, là  ! C’est ton tour.  Moi, j’ai une crampe.

Phototitre

Une Mauvaise rencontre, pièce écrite en Mars 2013, Thèmes Eros & Thanatos

Couverture Mauvaise rencontre

 

Personnages :

Louise : sœur de Nil et amie de Nada

Nil : frère de Louise, amant de Vacia

Vacia : amante de Nil

Nada : amie de Louise

Valentin : amant de Louise

Nietzsche : amant de Louise

Un médecin et 2 infirmières pouvant être joué par Nil, Vacia et Nada, ce dernier trio fonctionnant comme un chœur.

Un gardien

Une voix off féminine au téléphone

Dans la plupart des scènes, Louise sera assise sur une grosse pierre en avant scène au milieu d’une allée de petits graviers. L’éclairage de la pierre est assez sombre. Le reste du décor, amovible, en arrière plan, représentera par contraste des scènes plus vivantes.

Premier Tableau

Scène 1

Louise, Nada.

Dans un jardin. Louise, assise sur la pierre, est seule. Au loin on entend Nada qui l’appelle, mais elle ne semble pas y prêter attention.

 Louise, comme à elle même –

J’ai le tournis. Je suis restée trop longtemps les yeux dans le soleil, la bouche ouverte fixant le colombage. Regardez ça ! J’ai un frisson. La demeure semble penchée nettement vers moi comme si elle grandissait. C’est dément! Une maison fantôme. Vous savez, c’est un endroit très prisé. Les gens y viennent des quatre coins de l’hexagone pour y passer un séjour culturel. Chaque pavillon détient un patrimoine qui vaut le détour, dit-on. D’un point de vue architectural, je veux bien le croire ! Je n’arrive pas à détacher mes yeux de cette haute demeure normande. Trois étages en encorbellement où s’entremêlent des pans de bois protégés par cinq toitures différentes. Un vrai Manoir. C’est idiot, mais j’ai un peu peur de pénétrer dans cette antre gigantesque. Elle est retenue par une falaise de craie ! Presque suspendue ! Pourtant, cette maison m’est familière, sans raison apparente, car je ne crois pas être déjà venue ici. A moins que ce ne soit dans une autre vie !?

Elle rit.

Ça me fait penser… C’est comme si elle était un peu moi. Je dis ça… Vous savez, quelquefois, on se représente soi-même intérieurement par une grande maison où chaque pièce pourrait être une part de notre personnalité, un trait de caractère. Je connaissais un peintre qui dessinait et peignait sans arrêt des cases, comme pour exorciser ses angoisses bien confortablement rangées et ordonnées dans son cerveau. Pour chaque case une peur relative à une action ou à une pensée. C’est ça ! Cette maison… Elle renferme des peurs que je ne maîtrise pas.

Un temps.

Elle est si belle, si grande, on pourrait s’y perdre pour y demeurer à jamais sans réussir à éclaircir le mystère qu’elle renferme. Ecoutez ? Les autres sont entrés et je les envie. Ils rient comme des gosses. Il doivent se courir après… Non, mais, vous entendez ce boucan !

Elle rit.

Ces fous… tels une part de moi-même !

Un temps.

A l’intérieur, il fait extrêmement sombre et frais. Le contraste avec la lumière extérieure est frappant. La première pièce est énorme. Aux murs, on peut voir de nombreuses tapisseries représentant des chimères, d’autres espèces hybrides et des diables aussi. Pas très rassurantes ! Une grande cheminée, des tapis, des objets totalement insolites, comme une main en laiton posée sur une table basse (elle rit), des petites figurines représentant des sortes d’animaux au long cou avec une gueule de dragon comme des gargouilles. Oui, bizarre… Et en vitrine des espèces de…, oui, on dirait des bistouris, des pinces, toute sorte d’instruments médicaux, du médiéval au moderne. Le propriétaire devait être médecin… Cette maison me fascine par son côté lugubre et sordide. Elle fait frissonner d’angoisse.

Elle sursaute à l’arrivée de Nada.

Nada – Ben qu’est-ce que tu fais ? Tu ne m’entends pas ?

Louise – Non.

Nada – Je t’appelle depuis cinq bonnes minutes ! Viens voir notre chambre, tu vas être éberluée!

Louise – Je suis déjà éberluée!

Nada,  sortant et de plus en plus loin – un labyrinthe de couloirs, des chandeliers muraux, des escaliers en colimaçons. C’est fabuleux !

Louise, continuant comme pour elle-même J’ai déjà vu notre chambre. Il y fait nettement plus chaud que le reste de la maison. Une pièce réconfortante. En fait, la seule où je voudrais dormir. Une grande baignoire à pieds trône au milieu de la pièce. Et le lit est immense, pour trois ou quatre personnes ! Mais je ne sais pas si la salle de bain est installée dans la chambre ou si c’est la chambre qui est dans la salle de bains.

Un temps. Elle écoute.

Tiens ! ça se calme ! Ils ont fini par cesser de se courir après ?! Ils reviennent par ici.

Les voix se rapprochent.

 

Scène 2

Nada, Nil et Vacia entrent et traversent la scène. Sur les propos de Louise (1) qui vont suivre, les conversations des 3 autres s’entremêlent, Puis leurs voix s’éloignent comme elles sont venues.

Nil – Vous connaissez Joumana Haddad ?

Vacia – Non.

Nada – Non.

Nil – Elle a écrit « Superman est arabe » C’est un bon auteur. Louise s’en est largement inspirée pour écrire sa pièce. En fait, le thème est plutôt universel et chacun peut s’identifier.

Nada – Ses héroïnes sont musulmanes, mais, elle dénonce tout autant le même système patriarcal qui persiste dans les trois religions monothéistes.

Vacia – Oui ?

Nil – Oui. Mais elle ne tombe jamais dans des théories féministes, elle constate.

Nada – Le propos de Louise reste aussi surtout centré sur le désir de la femme qui est toujours autant tabou.

Vacia – Le désir féminin fait peur.

Nada – Absolument. Les hommes ont tellement la trouille qu’ils veulent toujours montrer plus qu’ils ne sont et ne possèdent déjà.

Nil – Leur côté superman !

Vacia – Alors que la femme adore les défauts. Les faiblesses. Les tremblements.

Nada – Et les hommes qui pleurent !

Nil – Elles adorent surtout materner.

Nada – C’est ça ! C’est ce que je dis. Materner, consoler, prouver qu’elles sont là pour les autres, les câliner.

Vacia – Et plus si affinité…

Nil – Mais le désir féminin ne fait pas peur qu’aux hommes ?

Nada – Le fait est que la culture monothéiste est tellement ancrée dans l’esprit de chacun qu’il est difficile pour quelques femmes de se lâcher véritablement, d’assumer certains fantasmes.

Vacia – Elles n’en ont pas du tout la possibilité pour certaines.

___________________________________________________

 

(1)Louise – Mon frère parle fort quand même ! On n’entend que lui. Heureusement qu’il ne dit pas que des inepties ! Normal, il est entouré de Nada et Vacia ! Tellement jeunes et belles. Tout sourire, dents dehors, il fait son mâle ! Lui aussi, sans faire exception, semble vouloir prouver quelque chose à ses conquêtes. Pourtant, il est d’accord avec ce que j’écris. Il est difficile de prendre un certain recul sur soi-même et de laisser tomber son armure ou son costume de super héros pour avouer ses faiblesses. C’est curieux car la personne, homme ou femme, qui sait montrer son vrai visage et faire taire son ego, qui sait dire sa vulnérabilité devient une personne tellement vivante qu’elle en dégage une véritable force.

Elle écoute.

Oui, C’est vrai ! Quelques femmes aiment materner un homme. Mais c’est souvent de l’ordre de l’inconscient, comme une des fonctions de la femme qui déborderait et sortirait du cadre, des cases, quoi !…

Nous ne sommes pas des disques durs avec des dossiers rangés bien à leur place dans « Mes Documents » que l’on pourrait ouvrir et fermer à sa guise !

Elle rit.

C’est dément !

Tiens ! Où sont-ils passés ? Ils disparaissent comme ça, sans prévenir dans la maison fantôme!

S’apprêtant à se lever, remarquant le tas de cailloux.

C’est drôle ce petit tas que mes pieds ont rassemblé. On dirait qu’il illustre un ennui ou une impatience. Ou peut-être une incompréhension ?

Elle se lève.

Ah ! C’est satanés graviers ! C’est insupportable ! J’ai trop mal aux pieds. J’ai fait le retour pieds nus depuis la plage. J’ai rangé mes chaussures dans le sac de Nada qui a filé devant. Les petits cailloux brûlants et pointus m’ont ravagé la voûte plantaire.

Elle jauge la distance qui la sépare de la maison.

C’est idiot de devoir traverser la terrasse pieds nus ! Impossible de remettre mes pieds endoloris sur ces couteaux multi facettes !

Elle crie en avançant.

Nada ! Nil ! Vacia !!!

Oh ! Une véritable étendue criminelle menant aux entrailles de la maison qui veut m’avaler tout crue. Elle rit.

Nil !!! Nada !!

 

Scène 3

Les mêmes.

Louise avance doucement en appelant jusqu’à la chambre. Nada surgit le visage recouvert d’une crème pâteuse verte, la faisant sursauter à nouveau. Louise pousse un cri.

 Nada – T’es devenue folle, ou quoi ?  ça ne va pas de hurler comme ça ?

Louise – Oh merde ! j’ai eu drôlement peur !

Nada – Faut que tu redescendes, là !

Louise – j’ai le cœur qui cogne dans ma poitrine, c’est dément !

Entrent Nil et Vacia.

Nil – Un problème ?

Louise – Oh mais vous n’allez pas tous débarquer dans ma chambre quand même !

Nil – Si tu ne hurlais pas, non plus !

Un temps.

Les conversations suivantes vont s’entrecroiser. Tous parlent en même temps en se répondant.

Louise à Nil – J’ai poussé un tout petit cri.

Nil à Louise – C’est dommage, il s’est fait entendre depuis le salon !

Vacia à Louise – Costaud quand même

Nada à Louise- Tu vois ?

Vacia à Nada – Sur le coup, j’ai eu peur, j’ai pensé à un enfant. Je ne sais pas pourquoi.

Louise à Nada – Tu vois quoi ?

Nada à Vacia – Oui, moi aussi une fois j’ai entendu ma voisine hurler, j’ai cru qu’il s’agissait d’un accident avec un enfant.

Nil à Louise – Ben, tu vois que tu as hurlé !

Vacia à Nada – Et en fait c’était quoi ?

Louise à Nil – Oh s’il te plaît, je suis fatiguée là et je sens que tu vas m’abrutir.

Nada à Vacia – Une sale histoire, son chat s’était fait dévorer par le chien du voisin.

Vacia à Nada – Horrible !

Louise à Nada – Tu vois quoi ?

Nil à Louise – ça va soeurette ! Tu vas pas t’énerver. T’es pas belle quand t’es susceptible !

Vacia à Nada – Oh ! Elle l’a vu ?

Louise à Nil – Pff, c’est vraiment la chose à ne pas me dire à cette heure-là !

Nil à Vacia – C’est reparti ! Vacia, on s’en va. Ma sœur a besoin d’air.

Louise à Nada – Tu vois quoi ?

Nada à Vacia – Oui, oui, ça s’est passé sous ses yeux. Elle a frappé la gueule du chien avec sa clé et il a lâché le chat tout mâché, en sang.

Vacia à Nil – Oui ! Attends, s’il te plaît !

Louise à Nada – Oh non, ne nous remet pas l’histoire de ta voisine sur le plateau, c’est ignoble !

Nil à Nada – Quoi ? De quoi ?

Nada à Nil – Je ne t’ai jamais raconté la tragique histoire du chat de ma voisine ?

Vacia à Louise – Tu m’étonnes, c’est vraiment affreux, la pauvre ! Enfin, pauvre bête !

 

Louise à Vacia et Nil – Allez du vent les amoureux ! Cette pièce nous est réservée, à Nada et moi.

Nada à Nil – Demande à ta femme. Elle va te raconter.

Louise à Nada – Nada, Tu vois quoi ?

Vacia à Louise – T’as pas vu la nôtre !

Nada à Louise – A minuit, tu perds ton sens de l’humour, Louise !

Nil à Vacia – c’est quoi l’histoire du chat ?

Vacia à Louise – Elle est sublime !

Nada à Vacia – C’est vrai ? Je veux la voir !

Nil à Vacia – C’est quoi l’histoire du chat ?

Vacia à Nil – Oh ! mais c’est le même que sa sœur, celui-là !

Vacia à Nada – Tu as passé une bonne soirée ?

Nil à Vacia – C’est sûr pour ce qui est d’avoir envie de se faire respecter !

Louise à Nil – C’est seulement quand ça t’arrange !

Vacia à Nada – J’ai dansé sans relâche avec Nil durant 3 heures.

Nil à Louise – Mais d’où as-tu pris ce sale caractère ?

Louise à Vacia– Normal, il est doué le bougre.

Vacia à Louise– Dis, tu feras le parcours avec nous demain ? On s’est fixé sur le musée au sous-sol. Il paraît qu’il est conçu dans un labyrinthe.

Nil – Profite Louise, tu sais bien que quand je n’ai pas de partenaire, je me tourne vers toi.

Louise – Oh mais j’adore !

Louise à Vacia – Va pour l’exposition dans le ventre de la maison, on peut en sortir vivant au moins ?…

Nada – C’est une chance ! J’adorerais aussi !

Nil à Nada – Comme si je ne t’avais jamais fait danser !

Nada à Nil – Je te propose une danse contre l’histoire du chat !

Nada à Vacia- Montrez-moi votre chambre !

Nil – Mais là ça fait beaucoup de demandes pour une seule histoire de chat.

Ils sortent.

 


Deuxième Tableau

Scène 1

L’exposition. Louise et Nietzsche. Puis un gardien.

Louise – Dans un musée, je déteste courir après ceux que j’accompagne. Je suis un peu lente. J’ai peur de rater quelque chose, encore plus de ne plus m’en souvenir. Mais au fond, je sais que je ne m’en souviendrai de toute façon plus, c’est écoeurant ! Ce qui me ralentit davantage, comme pour conjurer le sort.

Un temps.

En revanche, ce que je trouve épatant, c’est qu’il y ait un homme qui aille exactement au même rythme que moi !

Elle regarde autour d’elle.

Nil et Vacia ne sont même plus dans mon champ de vision. Tant pis, il semblerait que je m’apprête à terminer ma visite aux côté d’un inconnu. J’ai toujours eu très envie d’aborder quelqu’un dans un musée.

Elle se retourne pour mieux le regarder, mais il est juste là prêt à lui parler, ce qui crée un certain malaise. Après un temps.

Nietzsche Bonjour.

Louise – Bonjour.

Nietzsche – Vous allez bien ?

Louise – C’est-à-dire… Oui,  je crois que oui ! Et vous ?

Nietzsche – Je cherche l’exposition sur  « L’Hygiène au Moyen-Âge ? »

Louise – Il faut descendre encore un peu plus bas. Il y avait une indication à l’entrée. Juste là.

Nietzsche – Là-bas ?

Louise – Oui. C’est ça.

Nietzsche – Vous êtes déjà venue ici ?

Louise – Non. C’est la première fois. Enfin, je crois.

Nietzsche – Pardon ?

Louise – Non laissez tomber !

Nietzsche – Vous résidez sur place ?

Louise – Oui, j’ai pu obtenir une place.

Nietzsche – C’est une chance. Ce séjour est très demandé.

Louise – Ah bon ? Vous ne logez pas ici ?

Nietzsche – Non. Je n’ai jamais pu. Vous avez vu la Tour Sans Peur ? Elle est à visiter aussi.

Louise – Elle est d’époque ? C’est passionnant.

Nietzsche –Vous vous intéressez au Moyen-Âge ?

Louise – J’ai écrit un essai sur la condition féminine dans les Œuvres de Chrétien de Troyes  dans lequel je démontre que l’auteur développe l’idée moderne du mariage d’amour avec la notion de désir réciproque. Combat perpétuel et sans relâche au quotidien!

Nietzsche – N’est-ce pas ? Mais le mariage d’amour n’existait pas ?

Louise – Non, l’amour se concevait uniquement comme adultère. L’amour courtois c’est l’amour possible et unique en dehors du mariage. Un chevalier aimait une femme d’un rang plus élevé que lui, en général la femme de son seigneur, mais ils ne consommaient pas pour que l’amour reste éternel. C’est ce qu’on appelait la fin’amor, l’amour de loin. La femme aimée doit restée inaccessible. Et le désir reste intact. L’homme, lui, doit prouver qu’il est digne de cet amour par des actes de bravoures. Si vous voulez, le chevalier est l’ancêtre du super héros.

Nietzsche – Les mœurs ont drôlement changé quand même, d’un point de vue mariage.

Louise – Vous trouvez ? Oui… Enfin, aujourd’hui, soit on ne se marie plus, soit on divorce. C’est-à-dire que le mariage se concevait plus facilement car on mourrait plus jeune ! Aujourd’hui, on doit être fidèle jusqu’à la mort pendant soixante ans ! C’est dément !

Nietzsche – Oui, avant on signait pour quinze ans !

Ils rient.

Louise – L’Histoire, la tradition, l’étude des mœurs à travers les âges, c’est fascinant, n’est ce pas ?

Nietzsche – Fascination, vous croyez que c’est le terme qui permet justement l’éternité de l’amour et du désir ?

Un temps. Louise le regarde bouche bée en acquiesçant comme s’il avait à l’instant mis le doigt sur un point extrêmement important.

Et cet essai sur l’amour courtois, il m’intéresse pour mes projets personnels, où peut-on le trouver ?

Louise – Il a été publié aux éditions du Seuil. Je pense que vous pouvez même le trouver ici.

Un temps. Ils se dévisagent.

Louise – Et vous ? Que faites–vous seul dans cette exposition et quels sont ces fameux projets ?

Nietzsche – Je travaille en ce moment sur les mœurs orientales. Je m’intéresse tout particulièrement au pouvoir accordé aux cinq sens, au plaisir charnel, au ressenti plutôt qu’à la pensée.

Louise – Pourquoi le Moyen-Age occidental, alors ?

Nietzsche – Parce qu’il en est le représentant parfait dans son contraire. Cette rigueur religieuse empêche toute sensation du corps pour n’écouter que la détermination de la foi. Descendons, je vous prie.

Louise – C’est que je ne suis pas seule.

Nietzsche – Ah ? Je suis désolé, j’avais cru. Je ne vous dérange pas plus longtemps, alors. Au revoir.

Louise – Cependant, je ne les vois plus, ils ont dû avancer. Je serais heureuse de faire la visite à vos côtés.

Nietzsche – Vous verrez, c’est amusant. Je parle du parcours, bien sûr. Saviez-vous qu’à cette époque, ils respectaient de sacrés règles d’hygiène ? Par exemples, les hommes s’épilaient entièrement, tout comme les femmes, à cause des poux.

Ils sortent. Entrent de nouveau avec un gardien.

 Le gardien – Nous fermons, veuillez remonter, s’il vous plaît.

Louise – Il est 15h30. Dans le programme, il est indiqué 16h.

Le gardien – C’est une erreur, Madame.

Louise – Je suis désolée, je n’ai pas terminé. Je suis arrivée à 14h, car je pensais que vous fermiez à 16h, sinon, je ne serais pas venue à cette heure là.

Le gardien – Je n’y peux rien. C’est le règlement. Revenez demain.

Louise – Non, je ne trouve pas ça correct, j’ai d’autres projets pour demain. Règlement ou pas je souhaite terminer mon exposition, je vous prie. Vous devriez vérifiez vos encarts publicitaires la prochaine fois !

Le gardien – Vous insistez.

Louise – Oui. Parfaitement, j’insiste !

Le gardien – Bon, je vous laisse vingt minutes supplémentaires, pas une de plus !

Louise – Vous êtes aimable ! J’apprécie. Merci.

Le gardien en sortant  Vingt minutes !

Nietzsche – Vingt minutes ! Vous êtes douée !

Louise – Non, c’est normal tout de même !

Nietzsche – Non, je vous assure, vous êtes douée ! Pardonnez-moi, mais j’ai une furieuse envie de vous embrasser !

Louise – Parfois le désir assouvi peut être aussi une bonne solution.

Nietzsche – C’est ce que dit ma théorie sur le plaisir des sens…

 

Scène 2

Il l’embrasse. Le chœur observe.

Nil – Mêmes envies. Mêmes passions.

Nada – Je sais ce que tu penses.

Nil – Que c’était une belle rencontre ?

Nada – Ça l’était, non ?

Vacia – C’est sûr !

Nada – Pourquoi l’être humain désire sans cesse ce qui lui semble le plus inaccessible.

Vacia – Parce qu’il est inaccessible !

Nil – C’est un caprice.

Nada – L’homme qui se contente de ce qu’il possède est un sage.

Vacia – L’homme ou la femme, je te prie !

Nil – La femme aime posséder.

Vacia lance un regard noir à Nil.

Nada – Oh, non, s’il vous plaît , ne remettez pas ce débat sur la table !

Vacia – Je ne peux pas accepter pareille accusation. Les femmes restent les plus généreuses, les plus altruistes et les plus compatissantes.

Nil – Les grands sages sont des hommes !

Vacia – Parce qu’on ne laisse pas la place aux femmes. Derrière chaque grand homme, il y a une femme !

Nada – Bon, ça y est ? Vous avez terminé ? Le fait est que Louise se condamne elle-même.

Nil – Le choix lui appartenait.

Nada – Elle a choisit le désir et non la sagesse.

Nil – Parce que c’est une femme !

 

Vacia s’énerve. Nada la retient.

Scène 3

Salle de spectacle. Louise et Valentin.

Louise – Valentin, s’il vous plaît ?

Valentin – Qui le demande ?

Louise – Louise Morgane. Nous nous sommes parlé par téléphone à mon arrivée. Il m’a proposé de venir en personne lui déposer un dossier pour une éventuelle programmation dans cette salle.

Valentin – Vous voulez dire que vous avez insisté pour passer, sous prétexte de petits chapardeurs dans nos services. Votre document doit être précieux.

Louise – Très bien ! Valentin ! Il s’agit en effet de mon dernier écrit. Mais permettez-moi juste de vous préciser trois petites choses : 1 je n’ai jamais porté de telles accusations ; 2 dans mon cas, il ne s’agissait pas de petits chapardeurs, mais de véritables malfaiteurs ; 3 vous m’avez finalement vous-même invitée à venir visiter la salle.

Valentin – Vous êtes sûre ?

Louise – Ai-je l’air d’une menteuse, monsieur ?

Valentin – Je ne vous connais pas, et je ne me fie pas facilement aux jolies femmes.

Louise – Merci pour le compliment, mais avec moi vous êtes tranquille, je ne sais pas mentir.

Valentin – Soit. Alors, vous vous décidez à me suivre ?

Louise – C’est que je ne sais plus à présent reconnaître si vous m’y avez invitée ou non.

Valentin – Je vous y invite. Désirez-vous quelque chose à boire. Ouvrant un frigo. Du Champagne, c’est tout ce que je peux vous proposer.

Louise – Ce sera parfait.

Il sort un paquet de cigarette.

Valentin – Vous fumez ? ça ne vous dérange pas ?

Louise – Volontiers.

Ils fument. Un temps. Ils s’observent sans malaise, dans un silence agréable.

Louise – Vous êtes le programmateur ?

Valentin – Evidemment. Sinon, je ne vous aurais pas conviée pour le dossier.

Louise – Il faut que je puisse vous convaincre vous et vous seul ou y a–t-il d’autres décisionnaires ?

Valentin – Je suis seul décisionnaire en ce qui concerne la salle de spectacle.

Louise – Parfait ! Elle me plaît. Elle possède une jauge de combien ?

Valentin – 180.

Louise – C’est bien. Et ce partage des recettes ?

Valentin – Si le dossier me plaît, nous nous occupons de toute la diffusion et laissons 60% à la Compagnie.

Louise – C’est pour ça qu’il est très difficile de venir jouer chez vous.

Valentin – En effet, mais vous avez de la chance, semble-t-il, car une Compagnie s’est désistée et nous avons un créneau qui se libère pour le mois de Novembre. 30 dates au total.

Louise – Le mois de Novembre ? Est-ce suffisamment fréquenté ?

Valentin – Sachez que notre demeure ne désemplit pas de l’année et que nos spectacles sont toujours à l’honneur.

Louise – C’est une chance. Je suis partante. On m’a tellement dit de bien de cet endroit. Je serais ravie d’être ici. Il me faudra cependant une petite semaine supplémentaire pour remplir le contrat. J’attends l’approbation du metteur en scène et de sa compagnie. Ils sont de la région.

Valentin – Une petite semaine me semble suffisant pour lire le dossier. Vous restez à Résidence tout l’été ?

Louise – Oui, et plus si nécessaire.

Valentin – Nous confirmerons donc en début de semaine prochaine.

Louise – C’est là que j’entrerai en jeu pour vous convaincre si nécessaire. Inch’Hallah !

Valentin – Tiens, vous êtes croyante ?

Louise – Non. Je préfère « Inch’Hallah » à « Si dieu le veut »  comme simple expression de mon espoir.

Valentin – Et pour quelle raison ?

Louise – Peut-être parce que j’ai travaillé sur la religion Islamique pour vous présenter mon projet.

Valentin – Votre projet est en rapport avec l’Islam ?

Louise – Oui et non. Il défend l’idée universelle et humaniste de la perte d’identité face aux préjugés et au racisme avec en filigrane l’éloge et la levée des tabous sur le désir féminin.

Valentin – Ah ? Et en quoi votre projet concerne-t-il l’Islam ?

Louise – Le personnage principal est d’éducation musulmane.

Valentin – J’ai beaucoup étudié les religions monothéistes et j’ai un intérêt tout particulier pour les œuvres de grands théologiens. Je me suis replongé dans les Confessions de Saint Augustin pour la partie Chrétienne

Louise – L’augustinisme est un humanisme ?

Il rit.

Valentin – En tout cas certains humanistes s’en inspirent. Les hommes qui conçoivent un intérêt pour l’homme au point d’y consacrer leur vie me passionnent. Même ceux qui démissionnent ! Je les trouvent admirables et tellement altruistes. C’est tout mon contraire.

Louise – Vous écrivez ?

Valentin – Oui.

Louise – Vous êtes publié ?

Valentin – Oui

Louise – Quel genre ?

Valentin – Du genre musical et poétique.

Louise – Dois-je comprendre que vous êtes musicien et interprète ?

Valentin – Vous comprenez bien. Je publie aussi des recueils de Poésie.

Louise – Et la religion intervient dans vos écrits ?

Valentin – Pas nécessairement, mais parfois j’en ai besoin personnellement tout en étant profondément athée. Elle me rattache étrangement à l’Homme et à la vie quand j’aurais justement envie de finir loin d’elle et loin d’eux.

Louise – De quelle façon ?

Valentin – En recherchant à atteindre l’âme, l’esprit, l’invisible.

Louise – Comme le ferait un Chaman ?

Valentin – C’est ça.

Louise – Le Chamanisme serait donc votre religion.

Valentin – Non, pour moi, il ne s’apparente pas comme tel. Je parlerais plus volontiers de tradition ou de culture.

Louise – Je ne m’y connais pas très bien, mais je crois que le Chaman utilise des hallucinogènes pour communiquer avec le monde Invisible.

Valentin – Tout à fait. C’est comme ça que je m’imprègne du langage musical.

Louise – En un sourire gêné. Donc vous prenez de la drogue ?

Valentin – Absolument !

Silence

Louise, d’un air grave – Quoi comme drogue ?

Valentin – Tout et principalement des plantes hallucinogènes, de l’alcool et du LSD.

Silence.

Je vous effraie ?

Louise – Non. Vous éveillez ma curiosité. Vous semblez droit et intelligent, j’ai dû mal à saisir pourquoi vous vous faites aussi mal ?

Valentin – La vie me fait mal. La drogue me l’adoucit et me la rend attrayante.

Louise – Sinon vous vous ennuyez ?

Valentin – Sinon, je meurs de solitude et d’ennui, oui.

Louise – De solitude ? Les gens ne vous entourent pas ?

Valentin – Les gens m’ennuient aussi. Ils ne m’apportent rien. J’ai besoin de renouveau sans cesse. Et pourtant un rien m’intéresse. Mais je retiens tout ce que j’apprends. J’ai une capacité à emmagasiner tout ce que l’on m’apporte et comme je suis curieux, je cours rechercher le complément d’information manquant dès que j’en ai l’occasion. Je fais ça depuis ma plus tendre enfance. J’ai eu mon bac à 14 ans, ce qui m’a permis de pouvoir passer différentes licences.

Louise – Fascinant ! Vous êtes une sorte d’encyclopédie vivante ?

Valentin – C’est ça !

Louise – Vous êtes authentique !

Valentin – Parce que je me livre à vous sans retenue ? C’est vous qui produisez ça.

Louise – Je prends ce qu’on me donne.

Valentin – Non. Vous offrez par votre écoute et ne prétendez pas apporter un savoir. Vous ne « tartuffez » pas comme la plupart des gens.

Louise – Les moments d’authenticités sont rares dans la vie. Ils sont précieux. Votre mère devait être fière de vous.

Valentin – Ma pauvre mère a surtout vu la folie plus que le génie et s’est toujours sentie désarmée face à ma connaissance.

Louise – Démunie.

Valentin – Démunie.

Un temps.

Vous non. Vous semblez fascinée.

Louise – Chut ! Ne dite pas ce mot.

Valentin – Quel mot ? La fascination vous fait peur ? Préférez-vous subjuguée, captivée, éblouie ?

Louise – Chut !

Un temps.

Valentin – Moi oui. Je me sens à ma place avec vous. Comment faites-vous cela ?

Louise – Troublée.

Valentin – Vous dites ?

Louise – La Bruyère.

Valentin – Qu’est-ce que La Bruyère vient faire la dedans ?

Louise – Il a écrit « L’esprit de la conversation consiste bien moins à en montrer beaucoup qu’à en faire trouver aux autres. Celui qui sort de votre entretien content de soi et de son esprit l’est de vous parfaitement. » J’aime beaucoup.

Valentin – Oui, ça vous va bien. Votre discrétion. Mais il y a plus. Avec vous, l’ordre des choses reprend sa place.

Louise – Nous sommes tous liés d’une façon ou d’une autre. Mais tout le monde ne le sent pas ou ne s’en préoccupe pas.

Valentin – La drogue le permet.

Louise – Non. La drogue peut le sublimer et permettre d’y accéder plus aisément sans aucun doute, mais si l’aveuglé décide d’être seul dans son jardin, il le restera même sous l’emprise de la drogue.

Valentin – Vous vous trompez. Je vous le prouverai.

Louise – Seul le philosophe qui ouvre grand ses yeux d’enfants peut sentir ses sensations se démultipliées vers l’infini et l’invisible.

Valentin – Tous connectés ?

Louise – Tous connectés.

Un temps.

Louise – Quelle heure est-il je vous prie ?

Valentin – 19 heures

Louise – Pardon ? C’est impossible. Près de 3 heures que nous discutons ?

Valentin – On dirait.

Louise – Alors ça, c’est une connexion ! Un tel moment de présence que j’en ai oublié qui j’étais, ce que j’étais venue faire et ce que je dois faire maintenant.

Valentin – Restez avec moi.

Louise – Pour me convertir au chamanisme ?

Valentin – Vous y viendrez seulement si vous le souhaitez.

Louise – Je suis accompagnée ici, je ne peux pas abandonner mes amies, ni mon frère.

Valentin – Emmenez vos amis, votre famille. Nous aurons la place qu’il faut. J’organise une soirée dans une des salles secrètes du Pavillon.

Louise – Décidément vous êtes partout !

Valentin – Venez, s’il vous plait, venez ! Promettez-le moi ! Dites oui ! Rien ne me ravirait plus que de vous avoir à mes côté ce soir.

Louise – Vous êtes fou !

Valentin – Je vous l’ai déjà avoué.

Louise – Désarmée.

Valentin – N’avions-nous pas dit démunie ?

 

Scène 4

Nil et Louise dansent (un tango ou une danse de société). En parallèle, Vacia et Nada dansent également. Valentin les observe depuis la pierre.

Nil – Folle ! Tu es folle !

Louise rit. Vraisemblablement heureuse. Elle change de partenaire et enlace Nada.

Nada – Méfiance ma chérie !

Louise, riant – N’importe quoi !

Nada – Quelle Naïve tu fais !

Depuis la pierre Valentin l’interpelle. Les conversations s’entremêlent.

Valentin à Louise – Ce sourire ! Vous me faites rêver. Vous semblez si heureuse et entourée de tant d’amour. Vous dégagez une telle puissance. Une telle confiance en vous.

Nada – Elle est terrifiante ta sœur. Regarde, elle est déjà amoureuse.

Louise – C’est mal me connaître.

Vacia – Non là, elle est fascinée.

Valentin – Au contraire. Vous affichez tous vos présents autour de vous. On peut y lire cette facilité que vous avez à tout maîtriser.

Nil – Mais je crois qu’elle a toujours été comme ça.

Louise – Qu’avez-vous pris ce soir ?

Nada – Elle m’inquiète.

Valentin- Rien. Je suis parfaitement à jeun. Je vous dis simplement la vérité. Demandez à vos amies, à votre frère.

Nil – Non, elle maîtrise j’en suis sûr.

Louise – C’est que la drogue vous a déjà sérieusement endommagé.

Louise arrête de danser et traverse les graviers pour atteindre Valentin. Le chœur poursuit sa danse.

Valentin – Sans doute, mais j’ai quand même une belle capacité d’analyse.

Un silence.

Louise ?

Louise – Valentin ?

Valentin – J’ai justement une pilule avec moi. Voudriez-vous la partager ?

Louise – Vous m’offensez.

Valentin – Vous êtes forte. Je vous demande ça à titre d’expérience vous concernant et par pur égoïsme me concernant.

Louise – Pourquoi faites vous cela ?

Valentin – Pour combler mon manque d’affection.

Louise – J’ai bien vu dehors, à votre arrivée, le nombre de gens qui vous hélaient et qui semblaient avoir très envie de vous apporter toute leur sympathie.

Valentin – Oui. Un temps. Un leurre. J’ai besoin de combler ce vide, cet immense vide qui pousse tous les organes de la vie et nous jette au bord de la nausée. J’ai le vertige…

Louise – Je vous comprends. J’ai déjà vécu cela. Un très grand chagrin causé par un homme que j’aimais.

Valentin – Non, ce vide, c’est moi-même qui l’engendre.

Louise – Chaque mot dans votre bouche sort accompagné d’une vive émotion. Vous êtes un écorché vif.

Valentin – Je vis de nostalgie et de l’intensité du moment. La drogue le démultiplie.

Louise – Tout cela ne s’équilibre pas très bien

Valentin – J’ai bien saisi que la nostalgie était en trop, mais elle m’est nécessaire aussi. Pour créer.

Louise – Non, elle nourrit votre ego.

Valentin – Vous êtes redoutable.

Louise – Vous me faites peur.

Valentin – Je ne vous veux que du bien.

Louise – Je sais. Disons que j’ai peur de ne pas résister.

Valentin – Laissez-vous faire.

Louise – Qu’est-ce que c’est ?

Valentin – De l’extrait de Datura.

Louise – Une métamorphose ?

Valentin – Pour quelques heures.

Louise – Pourquoi ?

Valentin – Pour se laisser guider. Pour voir de l’autre côté.

Louise – J’ai un peu peur.

Valentin – Vous êtes pleine d’espoir. C’est étrange pour moi qui suis un homme sans espoir, car je tombe rarement amoureux.

Louise – Ne dites rien. Je bois vos paroles sans méfiance.

Valentin – Je me sens profondément attaché à vous.

Louise – J’ai peur qu’elles soient du poison.

Valentin – Vous êtes si belle.

Louise – Comment faites-vous cela ?

Valentin – Je vous ai rêvée. Avec vous, je suis à ma place.

Louise – Ces mots ne peuvent être que réels tant ils sont beaux.

Valentin – Depuis gamin, j’espérais rencontrer une femme telle que vous.

Louise – Nous sommes si mal assortis.

Valentin – J’ai envie de vous faire l’amour.

Louise – Je ne vous écoute plus. J’ai peur de vous écouter.

Valentin – Je n’ai besoin que de vous. Je ne veux plus rien d’autre.

Louise – Je voudrais vous croire.

Valentin – Je ne veux que vous regarder.

Louise – J’oscille entre une envie d’abandon et une féroce lucidité.

Valentin – Je n’en reviens pas d’être là, à vos côtés. Je n’espérais plus une telle intensité d’émotions.

Louise – Il ne faut pas succomber. Vous pleurez ?

Valentin – Je n’étais pas heureux et me voilà à vos côtés. Trop de bonheur d’un seul coup.

Louise – Je me perds. Vous me confondez.

Valentin – Confondez-vous, Louise, ça me plaît.

Louise – Vos mots sont une jouissance cérébrale. Je flotte autour d’eux et je me pose dessus.

Il lui baise les mains.

Valentin – C’est tellement bon.

Elle lui baise les mains à son tour. Il lui embrasse le cou et la nuque. Elle lui prend la pilule des mains, la verse dans un verre et bois. Il boira le reste.

Valentin – Je voudrais être seul avec vous. Suivez-moi. Restez avec moi ce soir. Promettez-moi de rester. Ne me quittez pas. Je vous en prie, ne m’abandonnez pas.

Louise – Je vous le promets. Ce soir, je suis amoureuse de l’amour.

Elle l’embrasse.

Louise – Ce soir, je suis intouchable.

 

Scène 5

Le Chœur observe le baiser.

 Nil – C’est ici.

Nada – Elle l’a fait.

Nil – Elle est passée de l’autre côté.

Nada – De l’autre côté.

Vacia – Crois-tu qu’elle le sait ?

Nil – Non. Bien sûr que non.

Nada – Elle ne se doute pas.

Nil – Elle n’aurait pas accepté.

Nada – Louise est une femme pleine de vie.

Nil – Elle avait tout pour elle.

Nada – Oui, tout.

Vacia – Mais c’est le genre de personne qui croque la vie à pleine dents.

Nada – Hasardeux.

Nil – Risqué.

Nada – Audacieux.

Nil – Risqué.

Vacia – Elle ne sait pas se préserver.

Nada – C’est ça.

Nil – Elle croque.

Vacia – Tout pour elle, mais toujours plus aussi.

Nil – Bien sûr !

Nada – Davantage.

Vacia – Pourquoi refuser ?

Nil – Pas refuser.

Vacia – Raisonner ?

Nada – Juger.

Vacia – Examiner.

Nil – Considérer.

Nada et Vacia – Ah oui ! Considérer !

Vacia – Et croquer ?

Nil – Ou ne pas croquer.

Nada – Croquer ou ne pas croquer, là est la ques…

Nil et Vacia – Non, s’il te plait, non…

Nada – Ben si pourtant !

Ils regardent. Ils soupirent.

 

Troisième Tableau

Scène 1

Dans le jardin. Louise et Nada

 Nada – Un mois seulement que vous êtes ensemble ? J’ai l’impression que ça fait une éternité. Une éternité que je ne te vois plus, que je t’ai perdue… Tu passes tes journées à nous ignorer.

Silence.

Je te le répète, méfie-toi. Tout ça ne m’inspire pas.

Louise – Il n’existe pas plus grande sincérité, plus grande vulnérabilité, Nada !

Prenant une voix grave. « Des heures d’attente interminable, mon amour ! » Personne ne peut résister. Il m’embrasse si tendrement que je me sens défaillir dans ses bras. Quelquefois, je ne dis pas un mot. Il m’allonge sur son lit, me défait un à un mes vêtements et me laisse m’assoupir en me caressant les cheveux et me murmurant à l’oreille des « je t’aime, je t’ai attendue toute ma vie, mon ange ! »

Nada – Tu connais Dom Juan ? Sincère, mais pas intègre ! Vous vous protégez au moins ?

Louise – De quoi, des sentiments ?

Nada – De quoi ? Comment peux-tu… Tu as tellement changé ces derniers temps, Louise.

Louise – La maladie et la mort ne l’effraient pas, il les recherche. Il n’a pas l’intention de mettre un bout de plastique entre nous. Nous ferons l’amour sans aucun obstacle.

Nada – Lui, sans doute, mais toi, Louise ?

Un temps.

Tu le vois toujours cet autre ?

Louise – Qui ?

Nada – Celui que tu as rencontré à dans le labyrinthe du musée.

Louise – Nietzsche ?

Nada – Oui, Nietzsche. Parfaitement. Comment ai-je pu oublier ?

Louise – Non, enfin, si. Il vient quelquefois. Je le vois toujours, mais je ne l’aime pas, Nada. Je n’arrive pas à l’aimer. En fait, je le vois de moins en moins. Valentin représente tout pour moi.

Nada – C’est un pessimiste Louise, il n’est pas pour toi.

Louise – Tu penses qu’il se fout de moi ? Qu’il ne m’aime pas, c’est ça ?

Nada – Comment ne pas t’aimer ? Tu respires la joie de vivre et la douceur. Quand on te voit, on n’a qu’un seul désir, se blottir dans tes bras. Il t’a eu avec ses mots et sa musique ! Tu vas faire quoi maintenant ?… Ne laisse pas la maladie ruiner ta vie. Réfléchis à ça !

Un temps.

Louise, écoute-moi. Je ne veux pas te faire la morale et être désagréable avec toi. Je veux juste que tu entendes que les conséquences de cette rencontre peuvent être bien plus grave que ce que tu n’imagines. N’est-ce pas toi qui m’a parlé de la pauvre Maria ?

Louise – Tu délires, là !

Nada – Je n’en suis pas si certaine.

Louise – Maria est morte dans un accident qui n’a rien a voir avec leur histoire d’amour.

Nada – En es-tu profondément convaincue ?

Louise – Elle s’est noyée.

Nada – Elle a été retrouvée en état d’overdose.

Louise – La mer était déchaînée.

Nada – Son cœur a tout simplement lâché !

Un temps. Rien ne se passe.

Nada – Louise, tu entends ? Ton frère m’a appelée hier. Il est inquiet. Il m’a dit que tu sortais tout le temps, que tu ne travaillais plus, que tu dormais peu ou pas ?

Louise – Je n’ai plus besoin de chercher un lieu pour mon projet, on me l’offre.

Nada –. Tu avais une vie équilibrée.

Un temps.

Nada – Fais un test.

Louise – Un test ? Un test VIH ?

Louise rit de façon moqueuse.

Nada – Tu ris ? ça fait bien longtemps que nous n’avons pas ri toutes les deux. Si ton rire pouvait être sincère !

Louise – Tu es désagréable. C’est dément !

Nada – Je te dis les choses franchement, c’est ça qui te dérange ?

Louise – Ce qui me dérange c’est que mon amie ne me soutienne pas dans mon bonheur.

Nada – Ton bonheur ? Un artifice, Louise ! Tu avais tout, tu nageais dans le bonheur. Aujourd’hui, tu te meurs !

Louise rit à nouveau de façon moqueuse. Elle s’arrête d’un coup voyant Nietzsche arriver.

Louise – C’est toi qui lui as dit où me trouver ?

Nada – Pas du tout ! Mais il tombe bien, tu commençais à m’agacer.

Elle sort.

 

Scène 2

Nietzsche enchaîne sans laisser le temps à Louise de respirer.

Nietzsche – Je suis tellement content de te voir ! J’ai tant de chose à te raconter. Tu m’as beaucoup manqué et j’ai bien réfléchi. J’ai quitté ma femme. Depuis que je te connais, tout ce qui était sens dessus dessous dans mon univers reprend son ordre comme de droit quand je suis à tes côtés. Ma femme m’a usé, je n’avais plus d’énergie plus de souffle. Son caractère dépressif, suicidaire, cette façon qu’elle avait de m’accuser de prendre toute la place, alors que j’étais usé et rongé, que je faisais tout chaque jour pour l’aider. Je me rends compte aujourd’hui de l’effet dévastateur qu’elle avait sur moi, j’étais devenu comme elle, sans envie, sans passion, morne. Elle avait déteint sur moi, Louise, te rends-tu compte ? Tu ne peux pas savoir, comme je me suis senti libéré quand je lui ai dit que je ne pouvais plus supporter sa présence et qu’elle m’oppressait. Je lui ai dit comment j’entendais mener ma vie à présent, sans elle, et pourquoi je ne pourrai plus jamais revivre ce qu’elle m’a fait endurer Elle ne voulait pas me laisser partir. Elle m’a promis de changer, de se soigner, de travailler, de ne plus dépendre de moi. Toi, tu sais combien il est important de pouvoir s’admirer mutuellement pour que l’amour perdure. Fascination, tu te rappelles ce mot ? J’ai dû lui avouer que j’étais amoureux d’une autre femme. Et le plus terrible, Louise, c’est qu’en lui avouant mon amour pour toi, car il s’agit bien de toi, je me suis mis à sourire malgré moi. Je me suis emballé tout seul dans ma déclaration à la troisième personne et je ne pouvais plus m’arrêter. Je sentais mes yeux briller de bonheur, Louise. Oui, j’avais des étoiles dans les yeux. Je venais de décrocher la lune. Toi, ma Louise, ta beauté, ton parfum, ton sourire, ton rire, ta gaîté, ta douceur aussi. Ta façon de croquer la vie à pleines dents. Je ne peux plus m’en passer. Je ne veux plus m’en passer. Comme une drogue…

Nietzsche prend la main de Louise qui tente de la retirer, mais il la tient fermement. L’approche de ses lèvres et l’embrasse tendrement. Louise le regarde faire, légèrement outrée.

Un temps.

Nietzsche – Tu ne dis rien ?

Louise, retirant sa main – Il est un peu tard, on dirait. Tu as choisi de faire tout ce chemin tout seul sans prendre la peine de me concerter.

Nietzsche – Eh bien, pardonne-moi, je te le demande maintenant.

Louise – Tout ceci est bien beau, mais pas réciproque, Nietzsche. Je suis désolée. Je ne t’aime pas. Ces moments de joie, je ne veux pas les partager avec toi. J’imagine que c’est dur à entendre, mais…

Nietzsche – C’est normal Louise, tu ne peux pas te sentir prête et c’est certainement ma faute. Oui, je n’ai pas été très malin sur ce coup là, cette déclaration est tellement soudaine ! Tu verras d’ici demain ce bonheur s’ouvrir à toi, à nous. Nous faisons partie d’un grand tout, nous sommes tous connectés, c’est toi qui me l’a dit ! Et tu avais raison, Louise. J’ai vécu trop longtemps tout seul dans mon coin sans recevoir, sans écouter, sans observer la magie qui nous entoure, ce fluide qui nous unit. Bien sûr qu’il est palpable. J’ai vécu aveugle et ignorant trop longtemps. Ne te ferme pas, Louise ! Ecoute ton cœur ! C’est pour notre plus grand bien. Un amour comme le nôtre ne peut pas être remis en cause, il faut le vivre à cent pour cent, il ne faut pas le laisser passer parce que peut-être qu’aucun sentiment aussi noble ne se représentera à nouveau.

Louise – C’est dément comme certaines personnes jouissent de la faculté de prendre leur rêve pour une réalité. Réalité certes, mais qui n’est sans doute pas celle de tout le monde ! Un peu d’objectivité, enfin ! Bien sûr que nous sommes tous connectés, mais je ne parlais pas forcément de désir et d’amour. Amour peut-être, mais dans un sens plus philosophique et altruiste. J’ai une autre théorie pour toi, Nietzsche : une théorie selon laquelle l’être humain à légèrement tendance à penser que les sentiments puissants qu’il ressent ne peuvent être que réciproques alors que rien ne prouve une telle aberration.

Nietzsche – Mais enfin, Louise, que me racontes-tu, là ?

Louise – Je t’explique que ton amour pour moi est à sens unique. Je ne te veux pas. Je ne t’aime pas.

Nietzsche – Louise, écoute-moi ! Tu ne comprends pas ! Tu ne vois donc pas ?

Louise – C’est toi qui refuse de comprendre, Nietzsche.

Nietzsche – Oh non ! Je comprends parfaitement ! Et pour le coup, tu n’écoutes pas ton instinct, tu ne saisis pas le bonheur qui se trouve à porter de ta main. J’ai tout à t’offrir, Louise.

Louise – Mais je ne veux pas de ton offre.

Nietzsche – Tu as tort ! Observe ce qui t’entoure, observe ta vie ! Tu verras, Louise, qu’il est important de se satisfaire de ce que la vie nous offre. Celui qui ne saisit pas les choses au bon moment, celui qui souhaite toujours plus et s’écarte de son chemin de vérité, finit par perdre pied…

Louise –Mais, je rêve ! Parce que maintenant, tu sais mieux que moi ce qui me convient, peut-être ? Quel prétentieux tu fais ! Parce qu’en m’ayant vue moins de dix fois, tu estimes connaître ma vie et savoir ce qui est bon pour moi !

Nietzsche – Je ne suis en rien étonné de ta colère, Louise. Je comprends, tu n’es pas prête.

Louise –Encore heureux que tu comprennes !… Tu plaisantes, c’est ça ? C’est une boutade ? Une bonne vieille boutade pour faire peur aux gens ? Si tu voulais me piéger, c’est réussi : j’ai les nerfs en pelote ! Maintenant, laisse-moi partir tu veux, j’ai d’autres problèmes à régler. Et fais-moi plaisir, retourne auprès de ta femme ! Ta place est à ses côtés !

Nietzsche – Alors, toi aussi tu prétends connaître ce qui est bon pour moi…

Louise –Non, non, je ne prétends rien, Nietzsche ! J’ai juste envie de m’en aller. Tu me fais peur, voilà tout !

Nietzsche – Je ne te retiens pas, Louise. Vas-y, poursuis ton chemin… Mais n’attends pas trop longtemps pour revenir et fêter nos cinq sens, il pourrait être trop tard.

Louise –Tu te prends pour qui ? un Surhomme, Superman ? Je ne t’offrirai que mon amitié. C’est à prendre ou à laisser.

Nietzsche – Quelle naïve, tu fais ! Je ne veux pas de ton amitié que tu ne pourrais offrir qu’aux femmes.

Louise – Ah ! Toi aussi, tu ne crois pas en l’amitié entre une femme et un homme ?

Nietzsche – Tu es mignonne. Sois prudente !

Louise –Tu as un don, Nietzsche, un seul don, celui de faire monter la haine, j’ai le sang qui bouillonne ! Pour Superman, c’est raté ! Adieu !

Nietzsche sort.

 

Scène 3

Louise sur la pierre, un papier et un crayon à la main. Une voix aiguë, nasillarde au téléphone, un peu automatique, comme si les réponses étaient enregistrées et faites à l’avance.

La voix – Bonjour Madame, alors je me présente, je suis Josy de l’accueil téléphonique du Service Réponses SIDA à votre écoute. Que puis-je pour vous.

Louise – Oui, bonjour Josy. Je voudrais faire un test VIH.

La voix – Pour savoir si vous avez ou non été contaminée par le VIH, la solution consiste à faire un test de dépistage.

Louise – Très bien. Merci Josy. Justement, je dois le faire quand, comment et où ?

La voix – Attention, un test n’est vraiment fiable qu’après une période de 3 mois sans risque. Mais, avant cela, vous pouvez en parler avec votre médecin traitant ou avec les spécialistes des centres de dépistage anonymes et gratuits.

Louise – Merci Josy, mais où ?

La voix – Mais surplace, bien entendu !

Louise – Surplace ?

La voix – Dans nos services, vous pourrez évaluer avec les risques pris pour le VIH, les hépatites ou les IST, et déterminer le meilleur moment pour faire les examens nécessaires.

Louise – Donc j’en parle ici avant de faire un test pour voir si c’est la peine ?

La voix – Si vous pensez avoir pris un risque de contamination par le VIH, cela veut dire que c’est peut-être le moment de faire le point sur votre attitude face aux risques et à la prévention, sur vos connaissances de l’infection par le VIH, les IST et les virus des hépatites. A Service Réponses SIDA à votre écoute, il existe des personnes pour être à votre écoute et vous apporter les informations nécessaires pour vous aider à y voir plus clair, anonymement.

Louise – Heu… Oui. Merci, Josy. Et il faut prendre rendez-vous ?

La voix – Aucun rendez-vous n’est possible. Il faut se rendre directement dans le service au troisième étage du Pavillon B. Pour le VIH et les Hépatites, le lundi de 10h à 19h, le mardi de 13h à 19h, le mercredi de 16h à 19h, le jeudi de 13h à 19h, et le vendredi de 10h à 13h30. Présentez-vous au moins trente minutes avant la fermeture et nous pourrons vous recevoir.

Louise tente de prendre note des horaires qui sont dictés très rapidement.

Vous avez d’autres questions ?

Louise – Heu… Non. Merci. Je suis encore en train de noter les horaires.

La voix, la coupant sur le « Merci » Très bien, Madame. J’espère que vous avez été satisfaite. Je vous remercie de votre appel et au nom de l’équipe du Service Réponses SIDA à votre écoute , je vous souhaite une agréable journée ! »

Louise n’a pas le temps de terminer sa phrase, la voix a déjà raccroché.

 

Scène 4

Le Service Médical. Louise, un médecin (Roger), une infirmière (Eglantine) . Le corps médical reste assez désagréable dans l’ensemble.

Un médecin, tout en prenant des notes Alors, je vous écoute !

Louise – Eh bien, je voudrais faire un test de dépistage du Sida.

Un médecin – Oui. Et pour quelle raison ?

Louise – Comment ça ?

Un médecin – Est-ce en prévention ou parce que vous pensez avoir pris un risque ?

Louise – Un risque.

Un médecin – Savez-vous qu’il existe des Maladies et des infections ? Elles se transmettent de la même façon lors de relations sexuelles, c’est-à-dire lors de rapport anal, vaginal ou oro-génital. Etes-vous dans l’un de ces cas ?

Louise – Oui.

Un médecin – J’ai besoin que vous m’en disiez un peu plus afin d’évaluer votre prise de risque. Avez-vous eu différents partenaires ? Le rapport non protégé a-t-il eu lieu ces dernières quarante-huit heures ? Connaissiez-vous vos partenaires ? Vous pouvez m’éclaircir par de simples détails également.

Louise – J’ai un partenaire fixe depuis 1 mois.

Un médecin – Prenez-vous des drogues ?

Louise ment délibérément Non

Un médecin – Pas de drogues dures ? Vous ne procédez pas à des injections par intraveineuse ?

Louise, outrée Non.

Un médecin – Vous êtes vous protégée avec votre dernier partenaire ?

Louise – Non.

Un médecin – Nous allons procéder à un premier test VIH afin de repérer la présence d’éventuels anticorps ou d’antigènes révélateurs d’une infection ou du VIH. Mais le test peut être négatif. La contamination peut mettre jusqu’à six semaine avant d’être détectable dans le sang. Il faudra donc revenir.

Louise – Pardon, je suis pratiquement à jeun.

Un médecin – Ce n’était pas la peine. La prise de sang peut se faire à tout moment de la journée. Vous nourrissez-vous correctement ?

Louise – Oui.

Un médecin – Quel âge avez-vous ?

Louise – 35 ans.

Un médecin – Connaissez-vous votre taille et votre poids ?

Louise – Oui. Heu… Je mesure un mètre soixante-dix-huit et je pèse 58 kilos.

Un médecin – C’est peu. Avez-vous maigri ces derniers mois ?

Louise – Effectivement, j’ai perdu un peu de poids, mais rien d’extraordinaire, quatre ou cinq kilos.

Un médecin – Vos règles sont régulières ? Tout se passe bien de ce côté-ci ? Prenez-vous la pilule ?

Louise – Oui.

Un médecin – Vous savez laquelle ?

Louise – Oui. Diane 35.

Un temps. Ils s’observent.

Un médecin – Pas de problèmes respiratoires particuliers ? De douleurs dans la poitrine ?

Louise – Non.

Un médecin – Avez-vous des antécédents médicaux, des allergies connues ?

Louise – Non.

Un médecin – Installez-vous sur la table d’examens.

Silence. Il l’ausculte et prend sa tension. Puis fait des prélèvements sanguins. Tout ça est machinal.

Un médecin – C’est terminé. Les résultats sont immédiats. Je vais vous demander de patienter quelques minutes encore et je vous appellerai par votre numéro. Vous avez tout de même le temps d’aller vous chercher à manger !

Louise attend sur la pierre.

Une infirmière – Le 98 ?

Louise – Oui, c’est moi.

Une infirmière – Le médecin va vous recevoir. Voulez-vous me suivre ?

Un médecin – Vous avez eu le temps de manger quelque chose ?

Louise – Non.

Il soupire et secoue la tête.

Un médecin – Eglantine, pouvez-vous nous porter un sandwich, s’il vous plaît ?

Eglantine acquiesce avec un grand sourire coquin et disparaît.

L’infirmière – Bien sûr, Roger.

Un temps. Il regarde sortir Eglantine, les yeux rivés sur son postérieur.

Le médecin – D’après les résultats, vous n’avez pas de primo-infection par le VIH, mais vous avez contracté une IST. La blennorragie gonococcique.

Louise – Je vous demande pardon ?

Le médecin – La chaude pisse, mon enfant ! II faudra donc suivre un traitement. Et prévenir votre partenaire. Qu’il se soigne aussi. Il faudra vous protéger…

Eglantine réapparaît avec un sandwich

Le médecin – Merci Eglantine !

L’infirmière – De rien, Roger.

Ils se sourient. Tout en souriant à l’infirmière, le médecin saisit une petite quantité de préservatifs de différentes couleurs dans un bocal et les dépose devant Louise qui les regarde. L’infirmière s’en va. Même jeu de regard.

Le médecin – Le problème, c’est que ce genre d’infection favorise le risque de contamination par le virus du SIDA, car elle fragilise les muqueuses. Et inversement, si on est atteint par le virus, les IST peuvent compliquer le traitement.

Louise – Mais, je ne comprends pas, je n’ai aucun symptôme, aucune perte, une infection se remarque quand même !

Un médecin – Non, ce sont des infections à caractère peu symptomatique. C’est pour ça qu’elles ne cessent d’augmenter. Et, vous n’avez aucune douleur, dans le bas-ventre par exemple ?

Louise – Oui, mais c’est une douleur d’appréhension.

Un médecin, sévère et très rapidement – Il faut prendre tout ça très au sérieux à partir de maintenant. Si vous ne vous soignez pas correctement, l’infection peut entraîner de graves complications. Dorénavant, il faudra systématiquement vous protéger. Votre santé et celle des autres dépend de vous et de votre bienveillance ! Vous devrez impérativement faire une prise de sang d’ici deux semaines dans un centre d’analyses. En attendant, nous procéderons à des injections d’anticorps artificiels clonés, mais non spécifiques qui stimuleront la prolifération des cellules immunitaires. Seriez-vous capable de vous faire vos propres injections sous-cutanées ?

Louise – Des quoi, vous allez trop vite. Vous pouvez répéter, je vous prie ? ?

Un médecin, sur articulant comme si Louise était sourde Des injections d’anticorps pour vous aider à combattre la maladie si elle ne s’était pas encore développée. Peut-être s’agit-il là d’une période d’incubation. C’est un traitement post-exposition. Il combine deux ou trois anti-rétroviraux et dure quatre semaines. Les effets secondaires peuvent être assez importants. Seriez-vous capable de vous faire vos propres injections sous-cutanées ?

Il pose l’ordonnance sur les préservatifs, toujours placés devant Louise qui n’arrive toujours pas à manger.

 

Quatrième Tableau

Scène 1 

Louise sur la Pierre grelottant et pleurant. En souffrance. Le chœur.

Vacia – Elle a chaud et froid à la fois.

Nada – C’est très désagréable.

Vacia – Ce ne sont pas des sueurs froides, c’est simplement que couverte elle a chaud et découverte, elle a froid.

Nada – Elle n’arrive pas à être bien.

Nil – Elle ne peut pas être bien.

Nada – Elle veut s’endormir, mais elle n’arrive pas à garder les yeux fermés.

Nil – Quand elle les ferme, elle entend battre son cœur et ça lui donne la nausée.

Vacia – C’est cette grosse pierre qui la retient. Elle devrait essayer de se lever.

Nada – C’est trop tard. Elle n’en a pas conscience.

Nil – Regardez comme ses mains tremblent.

Vacia – De froid ?

Nada – Certainement, mais le froid n’est qu’une conséquence.

Nil – Trop de questions se bousculent, trop d’hypothèses.

Nada – Elle pense à un avenir qui s’avère incertain.

Vacia – Il n’existe plus.`

Nada – C’est trop tard. Elle n’en a pas conscience.

Nil – Si elle était séropositive ?

Vacia – Oui. C’est comment la vie avec un corps porteur d’un virus mortel ?

Nil – Absolument et on dit quoi à sa famille ? On l’annonce comment ?

Vacia – Elle ne veut même plus penser à une vie amoureuse.

Nada – Bien sûr que si, elle ne pense qu’à ça.

Nil – Oui sinon, elle ne se serait pas fait si mal.

Nada – Oui, avec la drogue.

Vacia – Regardez, elle veut dormir !

Nada – Elle est lasse.

Nil – Comme un animal souillé.

Nada – La douleur fait parfois perdre la notion d’humanité.

Nil – Elle est en redescente, c’est pour ça.

Nada – La drogue ne lui va pas du tout.

Vacia – La drogue ne va à personne.

Nil – Oui, mais elle ne sait pas gérer.

Nada – Elle a tout brûlé.

Nil – D’un coup.

Vacia – Tout avoué.

Nada – Elle est éperdument amoureuse.

Nil – Elle pense n’avoir rien à perdre. Que tout est à prendre, là, maintenant.

Vacia – Elle avait peur de regretter.

Nil – Elle m’a dit ne plus concevoir la vie sans lui. Si une maladie infectieuse les empêche de s’aimer, elle est prête à vivre une histoire platonique.

Vacia – Tu veux dire si elle est porteuse et lui non ?

Nada – Pourraient-ils vivre une histoire d’amour platonique ? Aimeraient-ils assez fort pour se voir, se regarder, échanger sans jamais se toucher ?

Vacia – Tu veux dire de l’autre côté ?

Nil – C’est impossible.

Vacia – C’est trop tard. Elle n’en a pas conscience.

Nil – La douleur se rira d’elle sans demander son reste.

Vacia – Pour ça ! Elle ne pourra plus regretter !

Nada – Libérée de cet amour à jamais !

Un temps.

Nada – Mauvaise rencontre.

Vacia – Mauvaise rencontre.

Nil – Mauvaise rencontre.

 

Scène 2

Salle de Spectacle. Les lumières se tamisent. Poursuite sur Valentin qui entre vêtu d’une sorte de combinaison moulante à paillettes, très rock’n roll, un micro en main et chante sur l’air de Love me tender

 Valentin – Je ne veux pas dormir,

Je veux t’aimer

Voilà mes tendres baisers

Que tu puisses te dulcifier

Avidement respirer

T’aimer et te baiser

Je t’aime tant

Que l’exprimer

En ce langage connu des gens

Semble inadapté, aucun mot inventé

Pour narrer ce sentiment

Pense à moi

Dérobe-moi

Que je ne sois qu’à toi

Survivre et rire

T’aimer et te baiser

Surtout ne pas dormir

Je t’aime tant

Que l’exprimer

En ce langage connu des gens

Semble inadapté, aucun mot inventé

Pour narrer ce sentiment

Louise s’approche en se raclant la gorge puis s’invite dans le cercle de lumière.

Louise – Valentin, il faut qu’on parle.

Valentin – Je sais. J’attendais que tu le fasses.

Il dit ça comme une pensée en l’air sans la regarder, saluant son public imaginaire.

Louise – C’est assez difficile à dire.

Valentin – Prends ton temps.

Même jeu avec le public.

Louise – Je peux d’abord te poser une question ?

Valentin – Tu l’as fait à l’instant !

Louise – Bon Valentin, regarde-moi ! Je croyais ton ego retranché dans les bas-fonds. Personne ne se sent concerné par ta chanson, si ce n’est moi !

Valentin la regarde.

Louise – Avec toutes tes autres conquêtes, tu ne te protégeais pas non plus ou bien c’était la première fois avec moi ?

Valentin – Non, je ne me protège pas.

Louise est abasourdie. Elle a du mal à parler. Valentin retourne à son public. Un temps.

Louise – Et tu ne crains pas d’être porteur d’une maladie ?

Valentin – Je m’en fous de la vie. Je te l’ai déjà dit.

Louise – Et des autres aussi ?

Il se retourne avec un large sourire charmeur.

Valentin – Non, pas de toi.

Louise – Enfin, ce n’est pas très logique. Tu peux très bien être infecté et m’avoir contaminée.

Il soupire. Retire un accessoire de scène.

Valentin – Je ne suis pas pour toi, Louise. Tu vaux mieux que tout ça, que cette vie de pseudo artiste maudit. La drogue, l’alcool, ça ne te va pas. J’ai toujours été sincère avec toi.

Louise – Et nous ? Qu’est-ce que tu en fait ?

Valentin – Mon quotidien.

Reprenant le micro et la main de Louise.

Valentin – A moins que tu ne préfères que cette relation ne soit qu’un souvenir précieux que nul ne pourra nous voler. Je respecterai ton choix.

Louise – Maria, tu as menti ?

Sur un tout autre ton.

Valentin – Ne parle pas d’elle, s’il te plaît.

Louise traverse les graviers et retourne s’asseoir sur sa pierre Je connais cette sensation. Je l’ai déjà vécue. L’horrible sensation d’avoir la certitude qu’on ne pourra pas se rendormir et que toutes ces prochaines nuits seront identiques. L’exécrable conception des dents de l’aube. L’aube carnassière qui vous laisse sans repos, celle qui ne permet même pas à votre cerveau d’avoir l’espoir d’un autre jour, celle qui vous glace en vous permettant de dire bonjour à votre triste réalité. L’ultime remède à l’obésité. Le chagrin d’amour. J’ai bu tes paroles comme on boit un poison et je suis atrocement malade.

Un temps.

Valentin – Louise, c’est quoi ce charabia ?

Louise – J’ai une infection. Je l’ai su hier. Je voulais faire un test depuis longtemps, mais j’ai retardé le moment. Je suis désolée. Tu devrais aller voir le médecin et prendre le même traitement que moi. Et, quoi qu’il en soit, il faudra qu’on se protège maintenant. Dans deux semaines, je retournerai faire un test VIH. Pour l’instant on ne peut pas être certains que je ne sois pas infectée.

Valentin – Je n’irai voir aucun médecin. Et je m’en fous.

Louise –  Qu’est-ce qu’on fait alors ?

Valentin – Rien de plus qu’avant. Je poursuis ma vie avec les femmes comme avant.

Louise –  Avec les femmes ?

Valentin – Oui, mais ça ne veut pas dire que je ne t’aime pas.

Comme pour lui-même. C’est bien ça. Il me plaît à moi de jouer avec la mort.

Louise –  Avec la mort ?

Valentin – Avec la mort des autres.

Louise –  Je ne comprends pas.

Valentin – Bientôt, tu comprendras.

 

Cinquième Tableau

Scène 1

Louise, la deuxième infirmière (Sidonie).

L’infirmière – Bonjour Mademoiselle ! Qu’est-ce qui vous arrive ?

Pour seule réponse, un léger haussement d’épaule et une mine à faire pâlir les astres.

L’infirmière – Parfait ! Je vais vous poser quelques questions en attendant la venue du médecin. Vous êtes d’accord ?

Louise –Oui.

L’infirmière – Vous avez mangé aujourd’hui ?

Louise – Oui.

L’infirmière – Vous avez perdu connaissance dans le grand salon et vous avez vomi, c’est bien ça ?

Louise – Oui.

L’infirmière – Quel âge avez-vous ?

Louise – 35 ans.

L’infirmière – Connaissez-vous votre taille et votre poids ?

L’infirmière – Oui. un mètre soixante-dix-huit pour 58 kilos.

L’infirmière – C’est peu. Avez-vous maigri ces derniers mois ?

Louise – J’ai perdu quatre ou cinq kilos.

L’infirmière – Vos règles sont régulières ? Tout se passe bien de ce côté-ci ? Prenez-vous la pilule ?

Louise – Oui.

L’infirmière – Laquelle ?

Louise – Diane 35.

Un temps. Elles s’observent.

L’infirmière – Pas de problèmes respiratoires particuliers ?

Louise – Pas jusqu’à aujourd’hui.

L’infirmière – C’est-à-dire ?

Louise – C’est-à-dire pas jusqu’à ce que je perde connaissance.

L’infirmière – Avez-vous des antécédents médicaux, des allergies connues ?

Louise – Non.

L’infirmière – Etes-vous actuellement sous traitement ?

Louise – Oui.

L’infirmière – Lequel ?

Louise – Je ne sais plus. J’ai la chaude-pisse !

L’infirmière – Vous n’êtes pas enceinte ?

Louise – Non. Enfin, je ne crois pas.

L’infirmière – A quand remonte vos dernières règles ?

Louise – Je vais les avoir bientôt normalement.

L’infirmière – Depuis quand êtes-vous traitée ?

Louise – Depuis lundi. Mais ça fait un moment que je n’ai pas fait mes piqûres.

L’infirmière – Avez-vous fait un test VIH également ?

Louise –Il a été fait, mais on m’a recommandé d’en refaire un dans deux semaines.

L’infirmière – Etes-vous diabétique ?

Louise – Pas à ma connaissance.

L’infirmière – Prenez-vous des drogues ?

Louise – ça m’arrive.

L’infirmière – C’est à dire ?

Louise – Mélange de cocaïne, ecstasy, Marijuana, Datura et alcool aussi.

L’infirmière – Régulièrement ?

Louise – assez.

L’infirmière – Depuis combien de temps ?

Louise – Un mois environ.

L’infirmière – Un mois ? Que s’est-il passé dans votre vie pour prendre une telle quantité de drogues du jour au lendemain.

Louise – Mauvaise rencontre.

L’infirmière – Mauvaise rencontre ? Ici ? A Résidence ?

Louise – C’est ça. A Résidence.

 

Scène 2

Le médecin entre. Il prend le dossier et lit. Fait un signe à l’infirmière qui sort. Il se lave consciencieusement les mains, remonte ses manches et s’approche de Louise. Il prend sa température et sa tension, lui palpe le ventre et plaque la membrane froide du stéthoscope sur sa poitrine. Il retire les pavillons de ses oreilles qui claquent derrière sa nuque.

Le médecin – Vous êtes venue cette semaine déjà, non ? Etes-vous le numéro 98 ?

Louise – Cette fois, je n’ai pas de numéro. Je m’appelle Louise Morgane.

Le médecin – Vous resterez dans notre Pavillon jusqu’à nouvel ordre afin de pratiquer certains examens. Vous êtes très faible et vous avez une forte fièvre.

Louise – Ah bon ?

Le médecin – Oui, votre température est anormalement élevée Elle est à trente-neuf huit. Par prévention, nous vous avons administré un médicament anti-rétroviral en injection en début de semaine afin d’éviter la propagation du VIH. Une mauvaise observance du traitement peut conduire aux symptômes dont vous êtes sujette. Les médicaments eux-mêmes peuvent provoquer de fortes nausées. La fièvre indique que vous avez une infection. Il s’agit peut-être d’une autre infection que la gonorrhée ou alors celle-ci était fortement avancée, ce qui complique le traitement. Quoi qu’il en soit, la fatigue, les vomissements et la fièvre ne présagent rien de bon. Nous devons faire différentes analyses de sang.

Louise – Quelles analyses ?

Le médecin – Une numération globulaire afin de vérifier que vous n’êtes pas anémiée. Et le taux d’acide lactique dans le sang.

Louise – C’est grave ?

Le médecin – La combinaison du traitement médical et des drogues n’a jamais été conseillée, Madame Morgane.

Il sort. Louise reste seule un moment.

Louise – Alors quoi ? Il se passe quoi ? C’est tout ? Ça s’arrête-là ?

Silence.

Eh ! ho ! Il y a quelqu’un ?

 

Scène 3

Le médecins suivi des 2 infirmières entrent, s’affairant autour de Louise. Tandis que la première tente d’éclaircir le charabia médical, d’une façon doucement agaçante, l’autre veut à tout prix exposer sa science. Elles veulent plairent au médecin.

Le Médecin – Diagnostic ?

La deuxième infirmière (Sidonie) –Température toujours trop élevée ;

La première infirmière (Eglantine) – Tachycardie ;

La deuxième infirmière, comme surenchérissant Hypertension artérielle;

La première infirmière – Muscles abdominaux contractés ;

La deuxième infirmière – Reflux gastriques abondants ;

La première infirmière – Manque d’oxygène dans l’organisme ;

La deuxième infirmière – Diabète sucré.

Louise – Comment ça, diabète sucré ? Je n’ai jamais été diabétique.

La deuxième infirmière – Cette maladie n’est pas seulement héréditaire, elle peut être l’effet d’une mauvaise hygiène de vie.

La première infirmière – Et dans la grande majorité des cas, ce n’est pas une maladie qui s’explique encore de façon logique.

Louise – Vu comme ça, c’est sûr que tout est possible !

La deuxième infirmière – Résultat : piqûre d’insuline à heure fixe pour le restant de vos jours.

Le Médecin Sidonie !

La deuxième infirmière – Roger ?

Le Médecin Molo !

Louise – Soit, si je peux arrêter de souffrir dans l’instant… Et le VIH ? Je suis séropositive ?

Le Médecin Je vais tenter de répondre le plus clairement possible à votre question même si votre état de santé soulève plusieurs questions d’ordre médical au-delà du VIH.

Prenant son temps, comme pour mieux réfléchir à son discours (habituel).

Le Médecin Votre organisme présente une élévation du taux global d’anticorps, et une élimination des lymphocytes T. Ce phénomène peut s’expliquer par le simple fait que l’on vous ait proposé l’immunothérapie passive.

La deuxième infirmière – C’est extrêmement rare, mais des anticorps clonés peuvent éliminer les lymphocytes.

Le Médecin – Nous devons rester vigilants et refaire un test prochainement puisque les dates que vous nous avez fournies, concernant vos derniers rapports non protégés, ne nous permettent pas une totale certitude des faits pour le moment.

La première infirmière – On ne peut pas savoir que l’on est séropositif tant que le test de dépistage du VIH ne s’est pas avéré positif.

Le Médecin – Nous recherchons des anticorps que l’organisme a produit pour essayer de se protéger du VIH et non pas des molécules artificielles.

La première infirmière – Mais, être séropositif ne signifie pas pour autant qu’on est arrivé au stade du sida.

Le Médecin – Nous devons cesser tout traitement pour le moment.

La première infirmière – Nous avons besoin de voir comment votre corps réagit.

Louise – Je ne comprends pas…

Le Médecin – La Patience est mère de toutes les vertus, Mme Morgane. Je suis en train de vous expliquer !

Il passe sa langue sur ses lèvres et regarde un instant en l’air comme s’il allait jouir de sa démonstration à laquelle Louise ne comprend rien. Il repose ses yeux sur elle puis sur les infirmières devenues trop envahissantes à son goût, comme en compétition.

Le Médecin Le système immunitaire est capable de repérer des éléments étrangers à notre organisme, comme les microbes.

La deuxième infirmière, le coupant presque – On les appelle antigènes.

Un temps. Roger l’observe légèrement agacé. Le même jeu se prolonge jusqu’à ce que Roger craque.

Le Médecin Il les reconnaît aussi quand il les a déjà rencontrés, parce que notre corps a une mémoire immunitaire.

La première infirmière – De cette façon, il y a certaines maladies qu’on ne fait qu’une fois dans sa vie.

Le Médecin Quand un germe envahit l’organisme, il est reconnu par les Lymphocytes T4. Les cellules T sont une catégorie de lymphocytes qui joue un grand rôle dans la réponse immunitaire.

La deuxième infirmière T  est l’abréviation de thymus, l’organe dans lequel leur développement s’achève.

La première infirmière – Les cellules bactéries  identifiées comme étrangères sont détruites par ce mécanisme complexe.

La deuxième infirmière – Ce sont ces lymphocytes qui donnent l’alerte et recrutent d’autres lymphocytes pour la lutte.

La première infirmière – En fait, notre corps fabrique des anticorps, des protéines qui vont se coller sur l’antigène et le détruire.

La deuxième infirmière – Là, ce sont les lymphocytes B qui entrent en scène.

La première infirmière – Vous comprenez ?

Un temps, Louise reste bouche bée.
Le médecin, s’énervant – C’est normal ! ça devient agaçant, mesdames ! Reprenons.

Surarticulant. Tout le mécanisme de défense peut se mettre en place et être actif si et seulement si les Lymphocytes T ont déclenché la réponse immunitaire la mieux adaptée à l’antigène. S’ils ne font pas leur travail, la réponse immunitaire ne pourra pas avoir lieu.

La première infirmière – Ou si vous préférez, s’ils viennent à manquer, le système immunitaire n’est plus capable de protéger correctement l’organisme contre les microbes.

Le Médecin Eglantine !

La deuxième infirmière – Roger ?

Le Médecin Ta gueule !

La première infirmière – Non, mais je traduis, là.

Le Médecin , ironique – Ah ?

La première infirmière – Ces mêmes microbes pouvaient déjà être présents, mais ils ne nous rendaient pas malade. Prenons une image. Par exemple, tout fonctionne comme en informatique. Il rentre à l’intérieur d’un lymphocyte, y inclut son propre programme et détruit le programme préexistant, le code génétique. Du coup, le lymphocyte ne travaille plus pour le système immunitaire, mais pour le virus. Il va fabriquer des quantités importantes de VIH avant de disparaître totalement, complètement abattu. Et ainsi de suite jusqu’à ce que notre corps ne contienne plus aucun lymphocyte T. Vous voyez ?

Toujours pas de réponse. La deuxième infirmière répète le même discours en se moquant de sa collègue. La première infirmière et le médecin tenteront de couvrir sa voix.

La première infirmière – C’est pathétique !

Le médecin – A qui le dites-vous ?

La première infirmière – Ne vous en occupez pas, docteur ! Poursuivez ! Votre patiente semble toute ouïe ! Elle va bien s’arrêter.

Le médecin, très fort comme pour couvrir la deuxième infirmière La destruction du système immunitaire de défense expose du coup l’organisme aux infections graves et à certains cancers.

La première infirmière, tout aussi fortVous comprenez mieux la signification de VIH, Virus de l‘Immunodéficience Humaine ? Il paralyse les défenses qui participent à l’immunité innée.

La deuxième infirmière s’arrête. Tous la regardent. Un temps. Louise pousse un long cri rauque.

Louise – C’est ce que j’ai développé, hein, un tas de saloperie que mon corps n’est plus en état de combattre ? Et ça vous amuse ? C’est bandant toutes ces théories et ce pathos médical, hein, c’est ça ? Votre truc à vous, c’est d’embrouiller les patients pour bien les achever ! La mort cérébrale avant le grand saut ? L’abrutissement total comme euthanasie ?

La deuxième infirmière, sèchement Nous ne pouvons pas en dire plus pour le moment.

Ils sortent.

 

Scène 4

Louise seule. On entendra progressivement les voix chuchotées du chœur qui l’appelle, puis juste celle de Nada distinctement comme dans la première scène. Comme pour la réveiller.

 Louise – Non, Attendez ! Je suis trop fatiguée pour concevoir le rôle d’une molécule.

Un temps.

Vous pouvez me dessiner une molécule ?

Un temps. Prise d’angoisse.

S’il vous plaît, j’ai peur.

Louise se lève, fait quelques pas. Elle écoute.

J’entends des voix qui m’appellent. C’est dément !

Elle regarde.

Plus personne.

Un temps. Elle appelle à son tour puis écoute.

Je n’ai pas la certitude qu’ils puissent m’entendre, mais je leur dis quand même.

Elle articule clairement d’une voix forte.

Je m’en vais. Je ne reste pas. C’est inutile de revenir me soigner, je n’ai presque plus mal.

Comme pour elle-même.

Et puis, je n’ai plus la force de me battre. Plus tard peut-être.

Un temps elle écoute.

Leurs voix s’éloignent. Est-ce parce qu’ils ont compris ? Ca m’importe peu. Je suis tellement épuisée. J’ai besoin de m’arrêter quelques instants. J’ai besoin de m’asseoir.

Noir en fond de scène puis une douche vient éclairer le chœur qui réapparaît tandis que Louise marche vers la pierre. Les voix du chœur sont toujours chuchotées. Elle remarque les cailloux. Ses pieds jouent avec sans les regarder. Elle fait un tas.

Nil – C’est ici.

Nada – Elle l’a fait.

Nil – Elle est passée de l’autre côté.

Nada – De l’autre côté.

Vacia – Crois-tu qu’elle le sait ? Qu’elle a compris ?

Nil – Non. Bien sûr que non.

Nada – Elle ne se doute pas.

Nil – Elle n’aurait pas accepté.

Nada – Louise est une femme pleine de vie. Elle se serait battue. Encore et encore.

Nil – C’est triste, elle avait tout pour elle.

Nada – Oui, tout.

Vacia – Mais c’est le genre de personne qui croque la vie à pleine dents impulsivement !

Nada – Hasardeux.

Nil – Risqué.

Nada – Audacieux.

Nil – Risqué.

Vacia – Elle n’a pas su se préserver.

Nada – C’est ça.

Nil – Elle a croqué.

Louise – C’est drôle ce petit tas de cailloux que mes pieds ont rassemblés. On dirait qu’il illustre un ennui ou une impatience. Peut-être une incompréhension ?

Beaucoup de cailloux. Un désert de cailloux qui s’étale à perte de vue avec la nuit par dessus. Qu’est-ce qu’il fait sombre. Je n’arrive plus à distinguer les parois de la maison fantôme ! On dirait que la maison disparaît.

Nil – C’est ici.

Nada – Elle a compris.

Vacia – Trop tard.

Louise respire profondément.

Louise – Tout ça devrait m’affoler, mais je me sens mieux. Je respire plus librement.

Elle s’étire. Soupire. Elle appelle encore une fois.

Merci pour les cailloux ! C’est divertissant ! Mais c’est triste à mourir…

Un temps.

Elle regarde autour d’elle.

Elle appelle encore.

Je suis morte d’amour ?

15 jours, nouvelle écrite en septembre 2011, Thèmes Eros & Thanatos

JOUR 1

Vendredi seize juillet 1999. Le temps est mitigé, mais il fait extrêmement chaud sur Paris. Les habitants et les vacanciers ont ralenti leur cadence et l’ambiance est très agréable. En revanche, mon rythme n’a pas changé, j’ai un sacré boulot : je m’affaire à monter une association afin d’obtenir un statut juridique en règle pour ma jeune Compagnie et pouvoir signer un éventuel contrat avec un théâtre parisien. L’Anniversaire d’Harold Pinter – monté par mon metteur en scène Jam, ami très cher – a été joué quelques jours auparavant dans une salle municipale de la capitale. Succès immédiat et surtout inattendu ! Le troisième acte si fragile encore et la scène de l’anniversaire si bordélique ne laissaient pas présager une telle tenue de scène. Nous étions ravis. Fallait-il continuer ? La question ne se posait même pas. Le plaisir apporté au public ce soir-là ne pouvait pas ne pas perdurer.

C’est comme ça que je me suis lancée dans ces putains de démarches administratives : la préfecture, les conseillers juridiques, le courrier, l’investissement, le trésorier, le président, le chef de projet artistique, les réunions chaotiques avec les comédiens, les tournées dans les théâtres parisiens. Chiant, mais assez rapide puisqu’on a voulu très vite nous programmer pour septembre. C’est con, on ne l’avait pas envisagé comme ça, beaucoup trop tôt pour nous ! Obligés de dire non : quelle merde ! Le troisième acte est à revoir bien sûr, mais surtout le père de Jam est malade : cellules cancéreuses détectées au niveau des reins. Jam veut partir avec lui en vacances au mois de septembre.

« Bien sûr Jam, lui dis-je, priorité au cœur et à la vie. »

Nous devons donc continuer nos recherches ayant en tête que l’idéal serait une programmation pour le début de l’année prochaine ou au plus tôt au mois de Novembre. J’appelle donc cette semaine-là, un petit théâtre dont je n’avais jamais entendu parler situé en plein cœur du quartier latin. Je discute avec un type de mon projet. Sa voix est délicieuse. Je tente de le convaincre de lire le dossier dramaturgique de la pièce écrit pas Jam et lui propose la lecture d’un DVD, puisque la pièce avait été intelligemment filmée le trente juin dernier. On plaisante sur sa situation archaïque : il n’est pas équipé de lecteur DVD ! Tant pis, je ferai en sorte de lui filer une K7vidéo. Mon nom, mon prénom ? Ana Morgane. Comme la fée ? Joli nom ! D’où ça vient ? De Bretagne. Ah, c’est charmant ! Alors profitant de la tournure amicale que prend la conversation, je demande si je peux passer. Non, il est très occupé, il faut envoyer le dossier. C’est très embêtant, parce que je compte tout de même me déplacer.

« Je ne fais pas confiance aux services du courrier !

-Bon alors, on peut éventuellement se rencontrer pour que vous puissiez visiter la salle. Appelez-moi un matin, on se verra dans l’après-midi.

-Génial ! Au fait, qui dois-je demander ?

-Sacha.

-Bon, alors à bientôt Sacha !

-A bientôt Ana ! »

Je raccroche. Sa voix résonne encore à mes oreilles. Comme la fée ? Oui, je porte ses longs cheveux noirs. J’ai hâte de rencontrer cet homme pour autre chose que cette programmation qui commence à me prendre sérieusement la tête. Et en même temps, j’appréhende. Je tremble à l’idée qu’il puisse avoir soixante ans. J’appelle Jam pour lui en parler. Je lui dis texto :

« Je pense avoir un bon plan pour l’année en cours et en plus j’ai rendez-vous avec une voix charmante, alors please, active-toi pour la numérisation du film parce qu’il faudra le faire passer en VHS ! »

Un vrai bordel ! On est toujours en retard dans les trafics de l’informatique. Tant pis, j’en ai trop marre, je me casse en week-end en Normandie, Je verrai ça lundi prochain. Sacha ne va tout de même pas s’envoler.

JOUR 2

C’est mon frère Adrien qui me sauve et qui m’allèche avec cette fameuse idée de Normandie. Il m’embarque avec lui, plus une Belge fort sympathique et une copine, Tania, de qui je n’envisage pas de me séparer dès que j’ai un moment de repos. Avant de partir le samedi matin, on se donne tous rendez-vous à la maison (comme ça on vient me chercher) et on se prend un méga petit déj sur la terrasse au milieu de la weed que je fais ardemment pousser pour le plus grand plaisir de mes amis. Le ciel est magnifiquement dégagé. La terrasse située plein sud obtient toute la lumière nécessaire pour nous mettre de bonne humeur. Il commence même déjà à faire chaud. Nous nous entendons tous les quatre à merveille et j’avoue que depuis quelques jours je me sens renaître à une nouvelle vie, laissant derrière moi des amours fragiles et lamentables dont je préfère taire la chose. Pour ce qui est du week-end, je ne sais pas chez qui nous allons et ce que nous allons y faire mais je m’en fous parce que je suis bien. La route se passe au travers des nuages d’herbe euphorisants qui nous emplissent le cerveau de belles promesses de repos et de fous rires. Il est onze heures du matin et je ne sais pas quel peut être l’état de mes camarades, mais pour ma part je suis franchement cassée. Au milieu d’une conversation, j’apprends tout de même que nous allons chez les frères de Belsange et ce doux nom aristocratique résonne à mes oreilles telle une belle maison fleurie au bord de la mer, sans prendre encore en compte le substantif frères – mis au pluriel – qui le précède et qui pourtant n’est pas resté indifférent aux oreilles de ma copine ! Nous arrivons enfin et je dois dire que ces noms-là avaient bel et bien résonné, puisque la maison est encore plus grande et plus belle que dans mon imagination : deux hectares de terrain surplombent la mer ; la façade de la maison, plein ouest, semble incrustée dans la roche et tenir en suspension au-dessus des vagues. Quand aux quatre frères en question dont les âges se situent entre 22 et 30 ans – ce qui en moyenne correspond au mien –, ils sont tous plus sexy et charmeurs les uns que les autres. Alors, quand Tania s’approche de moi et me glisse à l’oreille « dis donc, sympa tes plans week-end ! », je prends conscience que je suis effectivement connue pour ça ! Et j’oublie tout d’un coup : l’homme que j’aime encore et qui m’a délaissée ; le métis antillais incapable de fidélité ; mes histoires de cul passées sans aucun sens à mes yeux ; et je décide de passer un week-end tranquille à faire la fête avec mon frère et ses potes, sans drague, sans coucherie regrettable, juste comme en famille. La journée débute par un barbecue dans le vaste jardin et une virée à la mer. Nous tentons tous ensemble une entrée la tête haute dans cette eau à dix-huit degrés, mais nous échouons lamentablement. Après quelques instants de repos au soleil, nous retournons vers la demeure normande. Il est clair que très tôt nous nous mettons à boire et bien évidemment mes promesses s’envolent assez vite confrontant mon désir de femme célibataire au frère le plus âgé, Philippe. Son style est absolument charmant, il porte un bob et des lunettes de soleil : avec sa barbe, on dirait Robinson Crusoé ! Il m’apprend qu’il habite Sydney, ce qui est pour moi fortement rassurant, car il ne sera ainsi jamais question d’engagement. Mais ce Philippe n’en a que pour Nada comme toutes les autres espèces masculines de la soirée. Nada est une jolie Algérienne d’une vingtaine d’années, souriante et intéressante. Ca y est mon ego est meurtri et je me mets à boire de plus belle. De toute façon ne m’étais-je pas promis de profiter de cette soirée de façon à prendre tout le monde en considération et non pas simplement, de façon très réductrice, les attributs masculins ? C’est ainsi que je me persuade de passer une bonne soirée et j’y parviens assez bien, finissant bientôt sur la piste de danse avec mon frère qui a laissé tomber Nada (trop de monde sur l’affaire). Et pourtant voilà le cadet Jérôme, plus grand que Philipe et d’une beauté plus brute, qui s’approche de moi (aurait-il lui aussi laissé tomber Nada ?). Finalement non, il a l’air d’être sincèrement attiré –par mon sourire ? On s’amuse, on boit, on fume, on se cherche, on joue, on joue bien d’ailleurs à se chercher. Il est un peu jeune tout de même et sa prétention m’excède vite, mais je m’amuse bien et surtout j’ai besoin de ses regards, de ses yeux d’un vert assez tendre. Je roule un joint et m’installe à l’écart des autres pour discuter plus tranquillement. Mon frère m’observe m’éloigner et me lance un regard en coin qui signifie « tu n’es pas sortable, tu dragues tout le temps !». Je hausse les épaules, je pense que c’est faux et en plus je ne fais rien de mal. En outre, ma copine me rejoint assez vite pour m’avertir qu’elle va se coucher. Il est déjà cinq heures du mat. Alors je me lève en disant Ok, mais le « Non » exclamé par Jérôme qui semble lui venir du fond du cœur me retient encore un peu. Il comprend tout de même qu’il n’obtiendra rien de moi. Le week-end se déroule ainsi à se draguer, se chatouiller, rire, manger. Je ne cède en rien à mon appétit sexuel et je m’en trouve beaucoup plus épanouie. Je prends alors conscience du respect que j’inspire. Il est si simple et si bon de ne pas céder à sa libido : il n’y a rien à regretter et les hommes nous courent d’autant plus vite après !

JOUR 3

Compte tenu de mes dernières aventures non maîtrisées, il est de rigueur, me dis-je, d’aller faire un test VIH dans le courant de la semaine. Fini les conneries ! Il existe une technique de recherche d’antigènes P24 sous les vingt et un jours suivant le risque. C’est le moment ou jamais. Le plus drôle, c’est que j’avais écrit ça dans mon journal intime quelques jours auparavant :

Paris, magnifique sous le soleil d’été, et plaisante. Je vis. Sans amour, mais je vis. Et puisque les hommes ont décidé de s’intéresser uniquement au physique féminin, ce qui sous-entend appétit sexuel, je me résous à les satisfaire. Heureux sera celui qui me plaira. Je tirerai dorénavant mon plaisir d’aimer de ces péripéties sexuelles, certes bien basses comparées à la noblesse du sentiment que je peux éprouver à l’égard de mes conquêtes, mais il est clair qu’elles n’attendent rien d’autre de moi. Ainsi je grandirai dans l’apprentissage du plaisir de la chair. J’en tirerai parti comme d’un enseignement culturel digne jusqu’à ce que mon cœur rencontre enfin l’élu à qui j’offrirai sans retenue tout ce que j’aurai appris jusqu’alors. Il aura ainsi le bonheur de connaître le double plaisir du sexe maîtrisé et de l’amour accompli. Nous partagerons nos heures de détente dans un délice de voluptés charnelles qui ne s’éteindra qu’à l’heure de notre mort. Voilà aujourd’hui comment j’entends mener ma vie.

Le refus de ce week-end s’est fait entendre après l’inscription de chacun de ces mots. Le recul peut-être ! Bref, c’est fière de moi, mais pas trop reposée que je retourne à Paris. Le temps est toujours aussi fantastique. Je laisse mes amies et mon frère. La jolie Belge me donne ses coordonnées et me fait entendre qu’elle est absolument ravie d’avoir fait ma connaissance. Je suis flattée et heureuse car je l’aime déjà beaucoup. Elle part demain après-midi. Je lui propose de se retrouver avec mon frère vers treize heures pour avoir l’occasion de se revoir une dernière fois avant son départ. On se fixe rendez-vous devant le centre Georges Pompidou.

Je rentre chez moi. J’ai hâte de me reposer. Il doit être aux alentours de minuit lorsque j’arrive à la maison. Elle est sombre et silencieuse. Je me prépare une tisane à la valériane et m’installe sur la terrasse. Je me fais un dernier joint de weed. L’herbe est décidément très bonne. Ce sont des graines qu’un ami m’avait ramenées d’Afrique équatoriale. La terre dans laquelle je les ai plantées a été suffisamment généreuse pour me permettre de goûter à un produit de qualité. Je me sens sereine. Je pense à l’homme que j’aime. Je sais qu’il n’est pas sur Paris. Il est parti à l’étranger pour les vacances. Je décide de l’appeler. Il sera forcément sur messagerie. Je voudrais écouter sa voix et sentir en moi quelques changements. Je prends mon téléphone qui est posé devant moi sur la table en bois. Je le touche, le tripote, le retourne dans tous les sens. J’ai peur d’entendre sa voix, j’ai peur des conséquences. Je ne veux pas souffrir encore comme ces derniers mois. Mais c’est plus fort que moi, il faut que je sache. Je tape les dix chiffres sur le clavier. J’attends quelques secondes et comme je l’avais prévu, son répondeur se déclenche. Je trouve son message incroyablement ridicule et le son de sa voix froid et prétentieux. Je raccroche très vite avant que ne se déclenche le bip final du message. Je suis rassurée, je crois.

JOUR 4

Treize heures, lorsque j’arrive au centre Pompidou, mon frère et la Belge sont déjà là. On décide d’aller voir l’exposition de Jacques–Henri Lartigue. Dernier étage : la vue est magnifique, c’est le point central de Paris qui permet le mieux d’observer ses splendeurs. L’expo relate l’ensemble de la vie de l’artiste. Une salle en particulier m’interpelle, elle permet de voir les photos en relief. Dans cette salle, je note que le jeune homme à côté de qui j’étais devant les premières photos est toujours derrière moi. Mon frère et la Belge se sont éloignés : chacun va à son rythme. Ce que je trouve marrant, c’est que lui, ce jeune homme, va exactement au même rythme que moi. Nous finissons l’expo. Nous nous éloignons et je lance un dernier regard derrière moi pour bien voir le visage de celui qui me précédait. Il est là, près de la librairie, il me regarde. Nous sortons du centre et je raccompagne mon frère et son amie aux Halles. Je les y laisse, car je dois aller rue de Rivoli chercher des photos. Je retourne donc sur mes pas en songeant à ce jeune homme. J’avais toujours rêvé de rencontrer quelqu’un dans une exposition. C’est idiot, je le conçois bien, ça ne veut strictement rien dire, mais l’idée me plaît. Je pense aussi que nous sommes lundi vingt et un juillet et que je devais contacter certains théâtres. Je me souviens alors de Sacha et de sa voix formidablement chaleureuse. Il était convenu que je le joigne plutôt en début de semaine : je sais que la plupart des responsables de la programmation dans les Théâtres ne répondent plus dès fin juillet.

Boulevard Sébastopol, le feu est vert, je patiente. Mais, là, juste devant moi, sur le trottoir d’en face se tient l’homme de l’expo. C’est trop fort ! Je me déplace légèrement sur la droite de façon à être bien en face de lui sur le passage clouté. Je fais semblant de ne pas le voir. J’ai mes lunettes de soleil. Il ne remarquera rien. Je suis douée pour faire semblant. Le feu passe au rouge, nous traversons. Évidemment, je lui souris allègrement comme je sais le faire. J’ai pris confiance en moi ces derniers temps et je sais à quel point il est facile d’attirer un homme. Il arrive à ma hauteur, me regarde et passe son chemin. Merde ! Le con, il ne s’arrête pas. J’ai juste eu le temps de remarquer qu’il était vraiment très beau. Dans un sens tant mieux, je n’aime pas quand c’est trop facile ! Je poursuis ma route en direction de la rue de Rivoli. Je ralentis le pas, songeant qu’il n’était vraiment pas mal. J’ai très envie de savoir s’il me regarde encore. J’hésite un instant, je m’arrête. Allez, je me retourne. Aïe ! Malgré les cent mètres que je viens de parcourir, il est juste là, derrière moi, prêt à me parler :

« Vous voulez boire un verre ?

Mon dieu, je me sens tellement idiote ! Je réponds :

– Eh bien, heu… oui ! Là, je crois que oui ! ».

On se dirige donc à deux cette fois vers un endroit sympa pour prendre un thé. Il me dit qu’il est comédien – chouette, comme moi ! -, qu’il s’appelle Bastien et qu’il a vingt-six ans. Eh bien, Bastien, very enchantée de faire ta connaissance ! Ma parole, cette fin d’après midi tourne au régal ! C’est-à-dire qu’entre l’expo de Lartigue, le théâtre, le cinéma et tous les aléas de notre métier, nous avons pas mal de choses à nous raconter et je ne retiens pas un seul silence embarrassant. Il me sourit souvent. Quand il sourit, on voit des étoiles dans ses yeux. C’est magnifique ! Ce sourire, je le connais déjà… Je tremble à ce souvenir, c’est celui d’un comédien avec qui j’avais joué quelques années auparavant et que je n’oublierai pas : le genre d’homme généreux et agréable qu’on rêve d’avoir au moins une fois dans sa vie et non pas pour coucher, mais pour nous aimer. Je reste donc troublée face à ce charmant jeune homme qui me parle à présent de ses expériences d’acrobate. Ca devient un terrain dangereux, car qui dit acrobatie, dit musculature abondante et souplesse appréciable ! Mais, il est tard, les boutiques vont fermer et je ne suis pas allée chercher mes photos. Nous allons nous lever et sortir. Je pense et espère surtout qu’il demande à me revoir, mais non. Il ne le fait pas. Une fois de plus, je prends les devants. Après tout, lui a eu le courage de m’aborder tout à l’heure.

« Si ça te dit, demain, je voulais me rendre à la fondation Henri-Cartier Bresson, il y a une exposition intéressante. Tu veux prendre mon numéro ?

-Heu, oui, si tu veux, mais cette semaine je ne pense pas avoir beaucoup de temps : je dois partir jeudi matin pour un festival de films courts.

-Ce n’est pas grave, une prochaine fois peut-être. En tous cas, j’étais ravie. »

Nous échangeons quand-même nos numéros et je m’en vais de mon côté, lui du sien. Rue de Rivoli. J’arrive juste à temps pour mes photos. Elles ne sont pas prêtes ! Ce que ça peut m’énerver. J’ai l’envie soudaine de rappeler Bastien et de lui dire que finalement j’ai ma soirée, mais je sais que c’est complètement stupide et je décide de rentrer dans mon petit pavillon de banlieue. Ne voulais-je pas me coucher à une heure raisonnable ? Alors tant mieux, c’est qu’il devait en être ainsi. À vingt-trois heures pétantes, mon portable sonne. Je ne connais pas le numéro, je suis couchée, il fait nuit : je ne réponds pas. Le téléphone m’indique qu’on m’a laissé un message. Curieuse comme je suis, je trouve le courage de m’extraire de mon lit une seconde fois pour aller écouter la voix inconnue : c’est celle de Bastien ! Il me dit que son rendez-vous de demain après-midi est annulé et qu’il serait partant pour me retrouver. Je passe une nuit délicieuse.

JOUR 5

Il est quatorze heures quinze et j’ai donc un bon quart d’heure de retard à mon rendez-vous avec Bastien devant l’Hôtel de Bourgogne. Nous avons décidé, avant Bresson, de nous rendre à une expo sur l’hygiène au Moyen Age ! Il voulait la voir depuis longtemps. Aucun problème pour moi, ça sera même avec le plus grand plaisir.

Je suis au coin de la rue et ça y est je l’aperçois.

« Je suis absolument désolée, je…

– Non ce n’est rien. »

Il était en retard aussi ! Nous rentrons, nous payons et commençons notre visite. L’expo sur l’hygiène est au rez-de-chaussée. Nous visiterons la Tour Jean Sans Peur après. Je regarde tour à tour les panneaux explicatifs, les schémas et Bastien si beau.

« Pourquoi voulais-tu voir cette exposition ?

-Je travaille en ce moment sur Lorenzaccio. Je monte un projet. Je m’intéresse tout particulièrement au personnage historique.

-Lorenzaccio, intéressant, mais son époque à lui c’est la Renaissance.

-Exact, mais le passé immédiat est toujours bon à consulter. Il nous éclaire sur les mentalités. »

Bon, là, je n’ai rien à dire ! Continuons. C’est marrant, ils étaient assez propres finalement. Les hommes s’épilaient entièrement, tout comme les femmes, à cause des poux. On se marre à plusieurs reprises sur des trucs scatologiques. Il est vraiment sympa et ouvert ce type avec ses beaux yeux étoilés. Je suis assez contente qu’il m’ait rappelée. Après avoir visité la Tour Jean Sans Peur, nous prenons en direction de Montparnasse où se trouve la fondation Bresson. Nous décidons d’y aller à pieds, parce que nous aimons marcher tous les deux. Nous parlons beaucoup. Notamment du moyen-âge puisque j’ai lu pas mal de choses sur l’amour courtois et que j’ai peut-être des trucs à lui apprendre. Je lui parle des Troubadours et des Trouvères, de l’amour de loin des poètes et des chevaliers, de l’amour adultère des chevaliers amoureux nécessairement de la femme de leur seigneur : le désir ne peut pas exister dans le mariage, le désir est d’autant plus fort quand la personne aimée est inaccessible. J’en viens à parler de Chrétien de Troyes et des Chevaliers de la Table Ronde. Je lui explique en quoi cet auteur médiéval est hyper moderne : il a su inclure la notion d’amour dans le mariage. L’amour est un combat perpétuel et rien n’est jamais acquis ! Il s’intéresse. J’aime qu’on s’intéresse à moi pour autre chose que mes cheveux !

Il est dix-neuf heures trente. Nous avons marché jusqu’à la Gaîté en faisant pas mal de détours. Je crois qu’il devait se rendre à la Gym acrobatique. Je lui demande s’il ne va pas être trop en retard, mais il me dit que ce n’est pas grave : il préfère rester avec moi et voir l’expo sur « les choix d’Henri Cartier Bresson ». Mince alors, j’en suis ravie. Et bien, c’est parti pour une autre exposition. Les photos sont assez choquantes. Il faut parfois avoir le cœur bien accroché. Elles n’en restent pas moins belles. A vingt heures trente, on nous demande de nous diriger vers la sortie. Je proteste parce que dans l’officiel des spectacles la fermeture était indiquée pour vingt et une heures. C’est une erreur.

« Je m’en fous, il me reste une salle à voir ! »

Le directeur est sympa, il nous laisse exceptionnellement finir et je me retrouve seule avec Bastien dans une grande salle avec une trentaine de photos en noir et blanc accrochées au mur. C’est un moment intime et culturel pour le moins passionnant.

Vingt et une heures : nous sortons remerciant chaleureusement le type de la fondation. Nous poursuivons notre marche dans la capitale. Il fait chaud et il fait faim aussi. Nous nous installons – assez difficilement d’ailleurs compte tenu du nombre de parisiens vivant dehors en période de grosse chaleur – à la terrasse d’un petit restaurant et nous continuons gaiement notre discussion de la veille sur la culture en général, et notamment sur le théâtre. Après s’être bien restaurés, je lui propose de fumer un joint. Un joint d’herbe fait maison, ça ne se refuse pas ! Il accepte avec un grand enthousiasme. Nous sommes près de Place d’Italie, il est près de vingt- trois heures. Nous trouvons un petit square et tranquilles, sur un banc, nous fumons notre joint. J’ai un peu mal au dos. Forcément, on a marché toute la journée. C’est là qu’il m’apprend qu’il a fait des études de kiné. Il se place derrière moi et commence à me masser délicatement et fermement à la fois. J’en suis toute retournée. Je continue cependant d’éviter de me mettre dans une situation délicate et lui propose de poursuivre notre marche. A Bercy, nous décidons de nous arrêter de nouveau pour fumer un joint. Nous montons les marches du palais omnisports. Je crois en fait que nous n’avons pas trop envie de nous quitter ! Je sais que je vais louper le métro. Ca y est, je l’ai loupé ! Tant pis, maintenant que nous avons marché tout ça, autant continuer, mais à notre rythme. Deux heures du mat : nous passons devant le musée d’Art Africain, près du bois de Vincennes. Il me raconte des choses à propos de l’aquarium et aussi du développement durable. Une expo va s’y tenir. Il me parle de l’eau, de la rareté de l’eau. Il me dit un tas de choses que je ne parviens plus à enregistrer parce que mon corps est fatigué et que mon esprit est embrouillé. Et tout ce que j’arrive à répondre à cet homme plein d’entrain dans ses théories sur le développement durable c’est :

« Tu te rends compte, ça fait douze heures qu’on est ensemble ! »

Et au fond, je pense aussi que ça fait douze heures que nous marchons à travers les belles rues de Paris. Porte Dorée.

« Qu’est-ce que nous faisons maintenant ?

-Je sais pas. Tu habites où ?

-Derrière le bois. Maintenant que je suis là, je vais rentrer à pieds, mais ça craint un peu pour une jeune fille de traverser cette allée sombre à deux heures du mat, non ?

-Ce n’est pas grave, moi j’te ramène.

-Ah ouais ? ! Oh c’est vraiment sympa ! Mais après ça va peut-être te faire super loin pour rentrer chez toi ?

-T’inquiète pas. Au pire, je prends un taxi. »

C’est comme ça qu’on en vient une fois de plus à stopper en plein milieu du bois pour fumer un dernier joint avant de nous quitter. C’est marrant, je ne soupçonnais pas une telle activité nocturne à cet endroit : mise à part l’activité luxurieuse des prostituées, il y a un tas de gens qui fréquentent le bois la nuit, des insomniaques peut-être. Je me rends compte que Bastien ne parle plus et que je suis toute seule à déblatérer sur des trucs anodins. Il me regarde, alors je continue. Je lui parle de la drogue douce, de ce qu’elle me procure comme apaisement, comme sensation bienfaisante. Et puis là, j’en ai marre de parler, je rentrerais bien chez moi, surtout que je n’ai plus rien à fumer.

« On marche ? »

Mais non, il me retient et tente de m’embrasser. Merde, je n’en ai pas envie. Je suis peut-être chiante, mais pour une fois, je voulais attendre et attendre encore pour connaître le désir. Je pense qu’il n’a pas de chance parce que moi-même je ne me reconnais pas. Mais tout de même avec notre discussion de l’après-midi sur l’amour courtois, il aurait peut-être pu saisir qu’il fallait attendre encore un peu. J’essaye dans l’embarras d’une telle situation de le mettre à l’aise en lui expliquant que c’est un peu tôt pour moi : je m’épate moi-même ! Il est gentil, il réagit bien et nous poursuivons cette marche jusqu’à mon petit pavillon. Il est quatre heures du matin. Je refuse de le faire entrer. Après tout, il est adorable mais je ne le connais pas. Il appelle un taxi de son portable. Je l’attends avec lui. Le taxi ne tarde pas et durant dix minutes nous nous prenons les mains en nous promettant de nous revoir à son retour à Paris : dimanche. Je lui souhaite bon courage pour le festival de films courts où il doit se rendre et l’embrasse tendrement sur la joue. Je regarde le taxi s’éloigner quelques instants, soulagée. Je songe que là, j’ai mérité une bonne nuit de sommeil. Surtout que le lendemain, j’ai rendez-vous à neuf heures à la préfecture. L’angoisse !

JOUR 6

Il est huit heures. Bizarrement, j’ai la pêche. Je constate qu’il suffit d’être bien dans sa peau pour ne pas se sentir fatiguée. Sinon, je ne sais pas comment je fais pour avoir autant d’énergie. Sous la douche, je repense à Bastien et notre fameux parcours dans Paris. Je suis étonnée, car je pense à lui avec un certain plaisir. D’habitude s’il m’arrive une telle aventure avec un garçon et que je refuse ses baisers, je refuse de le revoir. Je ne sais pas pourquoi j’en suis dégoûtée, comme si je devais moi seule maîtriser la situation et décider moi seule des actions à effectuer. Alors ce matin, c’est avec un bonheur non dissimulé que je remarque que je me fraie un chemin vers la normalité ! En fait, je pense à lui toute la journée. J’appelle Jam, mon metteur en scène, et lui raconte ma journée de la veille. Je lui dis que je me sens bien et que ce Bastien m’a l’air d’un garçon chouette. Peut-être qu’il nous arrivera quelque chose d’agréable à tous les deux. J’ai envie d’y croire. Jam me dit qu’il est content pour moi. En tout cas, j’ai repris confiance en moi, maintenant que j’ai découvert le pouvoir de tenir les hommes à distance. Je ne doute d’ailleurs absolument pas de son appel de dimanche prochain. Sûre qu’il appellera, il m’aime bien, je le sens. Jam semble en être certain. Pauvre Jam qui fait preuve d’une grande patience à mon égard. Il connaît toutes mes histoires de cul et moi, toutes les siennes. Je peux d’ailleurs conclure que c’est plutôt moi qui lui tiens la jambe à ce sujet. Je trouve tellement agréable d’avoir un ami homme qui peut nous conseiller. Jam est un prototype du genre masculin alors c’est très pratique. Et j’en abuse. Dans le cas présent, il me conseille effectivement d’attendre que l’autre me contacte en premier.

JOUR 7

Dans mon journal intime, j’écris :

Jeudi 22juillet 2004

Tout est paisiblement serein dans mon corps. Je ne cesse plus de dire NON et je m’en trouve beaucoup plus respectée. J’ai retrouvé mon putain de caractère et j’en suis ravie. Ma dernière passion, au sens étymologique du terme, m’a enseigné qu’il ne faut jamais se sacrifier pour X personne. Les gens nous apprécient parce que nous savons nous-mêmes nous apprécier, nous respecter, nous valoriser à leurs yeux et non pas parce que nous faisons passer notre propre personne après autrui sous prétexte de gentillesse et de délicatesse exacerbées. Ainsi je m’étais perdue dans l’amour de l’autre, dans le désir de l’autre et mon caractère si rebelle et si fier s’était effacé pour laisser toute la liberté à l’homme aimé de disposer de mon âme : 

« Tu m’as donné le pouvoir de pourrir ta vie et j’en abuse. Ce n’est pas ma faute, c’est ton amour qui est trop grand. »

Au fond, je ne peux pas lui en vouloir d’avoir tenté d’élever son amour au mien, si dévastateur soit-il, parce que c’était une belle histoire qui se dessinait là. Le mal-être de notre couple résidait peut-être en cela : cet homme ne supportait pas ce que je voulais lui offrir, parce qu’il savait qu’il ne pouvait pas me le rendre. Cela son cœur n’a jamais pu le concevoir… 

Et, quoi qu’il ait pu tenter pour ne pas me blesser m’aurait quand-même achevé brutalement tant je l’aimais.

L’essentiel aujourd’hui est d’avoir pu rêver à ce bonheur qui fut pour un temps palpable, de vivre riche de cet héritage, ce putain de conte de à travers lequel on a pu voir mon visage rayonner de bonheur. Je suis guérie. Je me sens propre dans mon corps et saine dans mon esprit. Je le sens du seul fait de ne plus projeter mon affection sur le premier homme rencontré qui a su me séduire, comme je le faisais systématiquement ces derniers mois : je n’en ai plus besoin. De même, l’avenir ne m’effraie plus à l’idée d’être seule.

Bastien.

Heureuse de constater – donc – que je ne suis pas tombée pathétiquement amoureuse de lui sans le connaître ! Je me suis rarement sentie aussi bien dans ma vie.

Ça peut vous sembler crétin, puéril, superficiel et parfaitement absurde ce que je vous dis là, mais c’est une véritable souffrance que de tomber amoureuse au premier regard. J’ai vécu ainsi des millions de minis chagrins d’amour sans que l’être concerné ne s’en doute une seconde !

JOUR 8

Le vendredi suivant, je me rencarde aux Halles avec Jam. Je lui expose mes différents itinéraires pour les jours prochains, c’est-à-dire, à quels théâtres j’ai donné la priorité pour déposer le dossier dramaturgique. Et c’est là que je me rends compte que nous sommes en fin de semaine et que je n’ai toujours pas contacté le programmateur, Sacha. Il m’avait dit de l’appeler en matinée pour passer dans l’après-midi : ça tombe bien : il n’est que onze heures. J’appelle. Le standardiste me dit qu’il faudra tenter de le joindre vers quatorze heures. Impeccable, comme ça nous avons le temps avec Jam de nous rendre vers place de Clichy à l’INPI pour déposer la marque de notre compagnie. Je vois loin, très loin, je sens que notre association prendra de l’ampleur. Je sens qu’il pourra s’y créer un milliard de choses bénéfiques. Je sens qu’en plus de la création de spectacles nous pourrons proposer des formations et qu’il sera facile de passer de centre d’animations culturelles à grande école nationale pour acteurs ! C’est sûr, notre marque doit être déposée, je ne veux aucun souci juridique sur mon chemin. Ainsi, voilà le programme de la matinée : choisir un nom qui tape ! Bon, eh bien, ce n’est pas de la tarte ! Tous les noms que j’avais en tête sont déjà utilisés. Jam me propose un nom de personnage du répertoire classique et là on commence à bien délirer. Le service sur le net que propose l’INPI est très pratique et nous découvrons que Zineb, la sorcière de « Mangeront-ils ? », n’existe que pour une marque de fringue. Ca va, ils n’iront jamais m’emmerder ! Quoiqu’en y réfléchissant bien, c’est assez dommage… et si je veux faire des T. shirt à l’effigie de notre compagnie ! Jam se fout de moi, mais je suis très sérieuse. Attends, il y a tout un business à se faire ! Je lui propose donc de vérifier Aïrolo, le partenaire de Zineb. Une chance, pour la première fois ce nom n’apparaît pas sur l’écran. On se regarde deux, trois secondes comme ça dans les yeux, le temps de savourer notre découverte et de lire dans les yeux de l’autre que oui, c’est accepté !

« Sérieusement ? »

Oui, je suis tout à fait sérieuse ! On remonte à l’étage, et là on nous dit qu’il faut payer deux fois deux cents francs pour vérifier que la marque n’existe dans aucune société. Alors ça sert à quoi le serveur en bas ? Et ce n’est pas tout, ensuite ça nous coûte mille quatre cents francs pour déposer la marque ! C’est une blague ? Absolument pas. A partir du moment où tu veux protéger tes droits, il faut payer. C’est une garantie. Oui, en y réfléchissant, c’est clair ! Mais les quatre cents francs pour une recherche plus poussée, c’est de l’arnaque ! Bref, au bout de deux heures, nous ressortons de l’INPI pauvres, affamés, mais heureux. J’ai l’impression de toucher un bout de mes rêves avec cette marque enregistrée. « Aïrolo », maintenant il nous faut trouver un logo ! Merde, le début d’un projet ne finit jamais ! Et encore, là, j’ai commencé par faire des trucs rigolos. J’appréhende la suite. Bon posons nos fesses quelque part et trinquons à la santé d’  « Aïrolo » ! Pour une fois dans ma vie, le Mac do fera très bien l’affaire : je ne repère pas d’endroit moins cher dans les environs. Nous nous promettons quand même de trinquer au champagne à la prochaine occasion. Nous nous séparons.

Quatorze heures. Je rappelle le dénommé Sacha qui me répond de sa voix si charmante et me propose de passer dans l’heure.

L’endroit est assez sympa. Vieille architecture parisienne, porte cochère : très chic !

« Sacha, s’il vous plaît ?

-Ah, il s’est absenté. Mais il va revenir, ses affaires sont là-haut dans son bureau et le théâtre ferme à 18h. »

Super ! Ça commence bien ! Et moi qui avais prévu de me rendre également dans le 14e et le 15e pour effectuer ma tournée de dossiers dramaturgiques. Soit… Je sors le dossier et me prépare à lui écrire une lettre. J’en avais préparé de toutes belles, bien propres, mais je les ai oubliées. Stupide ! Le type de l’accueil me passe une feuille et un stylo. Je me lance. Soyons polie, ferme, mais sympathique et ouverte. Il faut que je le rencontre. Il n’y a pas de location de salle, seulement un partage des recettes et je sais que je peux lui plaire. Je l’ai entendu à sa voix. Je peux déjà voir sa tête. Bon, si ça se trouve, il a soixante ans. Et alors ? Je lui plairai d’autant plus. Je suis en train de rédiger la lettre quand j’entends le type de l’accueil :

 » Sacha !

Je lève les yeux.

– Ah ! Enfin ! J’étais justement en train de vous écrire. »

Il m’invite dans son bureau. Il est plus petit que moi, brun, barbu, pas très attirant. Je ne remarque même pas ses yeux verts, parce que pour la première fois je ne suis pas attiré par le physique. Non, c’est quelque chose d’autre qui m’attire chez lui. Sa voix déjà, on l’aura compris. Mais aussi, son aplomb, sa sûreté. Il me propose du jus de pomme bio et m’offre une cigarette. Allons-y, fumons ! Je n’ai plus envie de partir. Il me parle du théâtre, de la salle, du partage des recettes, des dates libres. Une compagnie s’est désistée au mois de novembre prochain, il peut nous mettre sur le coup. Il s’agirait d’une trentaine de représentations. Autrement, il reste quelques dates éparses entre le mois de mars et le mois de juin. Tout à fait normal à cette période de l’année. C’est une chance inouïe qu’il nous propose trente dates en novembre. Je mets une option sur Novembre en lui expliquant qu’il me faudra une petite semaine pour tout régler et lui confirmer notre partenariat.

Je ne sais pas comment nous en sommes venus à parler religion et tout ce qui tourne autour. Après être allés regarder la salle de spectacles et ses coulisses peut-être ? Les loges et la régie ? Quand nous sommes revenus dans son bureau ? Il est extrêmement cultivé et la conversation devient très intéressante pour moi. Il a une connaissance très poussée des religions monothéistes tout en étant profondément athée. C’est son intérêt pour le comportement humain qui l’a poussé à lire les livres sacrés et les écrits de grands théoriciens religieux depuis Saint-Augustin.  De retour dans son bureau, l’entretien évolue vers un échange d’ordre privé. Il prend de la drogue. Régulièrement. Et je ne parle pas de fumette. J’ai rarement rencontré quelqu’un qui pouvait se livrer de cette façon. Je trouve ça très attirant. Pipeau ? Blabla ? Je ne me suis jamais posé la question. Cet homme est définitivement sincère. Il prend des cachets, des amphétamines, de la coke et tout ce qui va avec : alcool, joints… Tout ce que je trouve à lui dire c’est que ce n’est pas très bon pour la santé et qu’il devrait surveiller ses neurones !

La vie, la drogue, l’amour, la religion, l’art…

Il est musicien, il compose et chante. Il a aussi écrit et publié des recueils de poésies contemporaines. J’aime parler avec lui. Je ne pense plus à Bastien ni à mes beaux discours sur l’amour et le sexe. Je suis bien là dans l’instant. Et au moment où je me dis ça, il est dix-huit heures ! C’est une blague ? Près de trois heures que nous bavardons là dans ce théâtre et il faut nous en aller. C’est injuste, « laissez-le moi encore un peu… » Non, je n’irai pas jusqu’à dire que cet homme est mon amoureux, mais il m’en faudrait peu ! Oui je sais… C’est une maladie et je suis définitivement malade ! Un Dom Juan au féminin ? Je ne sais pas, mais moi aussi je suis sincère, comme Dom Juan ! Quelle chierie !

Il me propose de me raccompagner à Gare du Nord en voiture pour rentrer plus vite chez moi. C’est gentil, mais si je pouvais rester ça serait encore mieux ! Je suis de nouveau tiraillée par ma petite voix intérieure qui me dit de ne pas faire n’importe quoi si je ne veux pas être très malheureuse. Heureusement que j’ai une petite voix ! Encore faudrait-il savoir l’écouter. C’est si bon de se laisser aller au bonheur. Bon soit, Gare du Nord, ça m’avance pas mal. Il veut tout faire bien pour moi. Il veut me revoir, c’est certain ! Il m’invite demain soir dans un bar qu’il connaît bien, le « Pop’Art » où il retrouve ses copains musiciens. C’est la soirée de fermeture annuelle et c’est lui qui l’organise. Zut, j’avais promis à Tania un week-end toutes les deux : soirée liquette et sport intense le lendemain matin. J’en ai drôlement besoin. Je ne dors plus depuis un mois. Et d’autant plus besoin que les semaines précédentes, j’ai abusivement profité du mélange alcool-joints. Bon, je ne prends plus de prozac depuis cinq jours maintenant. J’ai cessé progressivement depuis le début du mois et je me sens bien. Je redoute simplement une petite rechute. Passer de la love dépression à l’euphorie en si peu de temps ne me dit rien qui vaille. Mais tout ça, je ne l’explique pas à Sacha, qui me répète que je peux passer quand je veux. C’est sûr, Tania va me tuer ! « Espèce de folle, va ! » Je l’entends d’ici ! « Méfie-toi ma cocotte, méfie-toi ! » Mais tant pis, je crois déjà savoir où je me rendrai demain soir ! J’ai quand-même la présence d’esprit de lui dire que ce n’est pas sûr, parce que j’ai beaucoup de chose à faire, mais que si je peux me libérer, ce sera avec grand plaisir.

Avant de prendre la voiture, on se penche sur le contrat et tous les papiers en règle concernant la Compagnie (assurance, licence d’entrepreneur, etc.). Je lui parle des statuts juridiques en cours. Le hic, c’est que je n’ai pas rédigé les statuts, je n’ai jamais fait ça et je n’ai pas d’ordinateur. Je dois normalement me rendre chez Tania pour le faire, mais son matériel ne marche pas toujours bien. Sacha me propose alors de me prêter le sien. Je peux venir quand je veux chez lui demain. Même s’il s’absente, je rencontrerai Diane, sa colocataire. Ben, c’est très gentil ça ! Eventuellement. Puis il m’annonce qu’il faut faire assez vite de toute façon, puisqu’il part dans quinze jours en vacances (je fais un rapide calcul des jours de love story que je pourrais vivre : c’est court !). Il m’enverra par mail les renseignements nécessaires concernant le centre à apposer sur l’affiche. Bien, je n’hésiterai pas si j’ai besoin d’aide. Nous rentrons ensemble vers Gare du Nord. Il me fait écouter de la musique fortement inspirée des années soixante-dix. Je me dis qu’elle fonctionne parfaitement avec les drogues qu’il prend. Sur le chemin, Jam et Tania m’appellent plusieurs fois. Je leur raconte brièvement ma traversée dans Paris avec l’inconnu. Bien évidemment, ils m’insultent, me disent que je suis folle. Je sais, mais je me sens bien à ses côtés. Je m’en fous royalement. Je rigole beaucoup avec eux. Sacha me regarde. Entre deux conversations, il me parle de mon sourire, de ma présence physique. Il me dit qu’il est clair que je suis entourée de plein d’amour et que cela me donne une grande confiance en moi-même. Je suis étonnée du fait même que je sors d’une dépression, mais c’est vrai que c’est ce que je ressens en cet instant : sûre de ce que je peux dégager. Lui me dit que son manque d’affection, il le comble par les cachets ! Mais je suis éperdument seule m’écrié-je ! Pourquoi ? Je ne sais pas. J’avais bien compris qu’il ne fallait pas se livrer au premier inconnu qui nous tend la main, mais chassez le naturel… Et zut, je suis comme ça et je ne changerai pas. Et voilà, je crois que ce sont par ces mots que mon irrémédiable chute a commencé. Je lui raconte tout. Nous nous ressemblons beaucoup. Chaque mot dans notre bouche sort accompagné d’une vive émotion. Nous sommes des écorchés vifs. Nous vivons de nostalgie et de l’intensité du moment. Tout cela ne s’équilibre pas très bien. Mais lui écrit et moi je joue.

Gare du Nord. On doit se quitter. Aucun de nous deux n’en a envie. Il se culpabilise semble-t-il de m’avoir retardée. Il est dix-huit heures trente. Pff, il y a bien longtemps que j’avais abandonné mes projets de la journée. Je lui fais la bise. Il m’embrasse d’une telle façon que je comprends tout de suite qu’il aurait préféré sentir mes lèvres plutôt que mes joues. Je sors du véhicule, épanouie. Il pleut, je cours. Non pas parce qu’il pleut, c’est un bonheur cette pluie à cet instant, mais parce que j’emmagasine un trop plein d’énergie que je dois évacuer. Autrement, je risquerais de me mettre à hurler et à rire comme une idiote dans la rue. Je sais qu’il me regarde. Je pense à Bastien, j’ai envie de l’appeler. N’importe quoi ! Oh ! Stop !

Je profite de l’heure et de mon énergie pour me rendre à un cours de danse pas loin des Halles. J’éprouve une étrange sensation de bonheur en dansant, je ne peux l’expliquer. Peut-être est-ce le simple fait de danser et de se libérer. Mais non. Je suis tout simplement heureuse d’avoir entendu le message de Tania qui me disait que son ordinateur ne fonctionnait plus. Je vais donc devoir me rendre chez Sacha demain. Je me dis tout en dansant que je lui expliquerai qu’il ne pourra rien obtenir de moi. C’est mieux comme ça. Je ne veux plus me retrouver dans une situation délicate. La chorégraphe nous fait suer comme il faut : je suis raide, mais tellement bien. Sur le chemin du retour, je décide de m’acheter des disques, ce que je fais rarement. Je ne peux pas expliquer cette envie soudaine… Dans le hall de la gare aux Halles, j’achète des produits de beauté chez Yves Rocher : de l’après-soleil et du monoï. J’ai besoin de me sentir belle et de sentir bon ! Puis je rentre à moitié en courant, le coeur si léger…

JOUR 9

Le lendemain matin après une nuit courte d’excitation (une vraie môme !), j’appelle Sacha et lui raconte que je veux bien emprunter son ordinateur pour l’après-midi. Il me répond qu’il restera chez lui toute la journée, que je peux venir quand je veux. Je trouve l’énergie de retourner prendre un cours de danse plus près de la maison, j’en ai besoin, je me sens tourner en rond. Sur le chemin du retour, je me hâte, je ne voudrais pas le bloquer, j’ai en tête qu’il doit organiser la soirée au Pop’Art. Je trouve ça tellement sympa de sa part de me laisser taper les statuts de l’association chez lui. En arrivant chez moi, je trouve un message sur mon mobile : c’est lui. Il me répète que ça ne le dérange pas du tout (comme s’il était à l’écoute de mes pensées), qu’il est heureux de me rendre ce service et surtout de me revoir. Ça me flatte, mais j’éprouve un petit malaise en songeant que j’abuse de la situation et que ce n’est pas bien de le faire espérer. Je le rappelle à la suite de ce message : il me faut quand-même son adresse ! Je lui explique que je dois prendre une douche, déjeuner et qu’ensuite j’arrive. Je raccroche. Je peux ainsi prendre un peu plus mon temps. Je meurs d’envie d’appeler Bastien. Je me retiens une fois de plus. Je suis sûre qu’il appellera très prochainement.

Je prends ma douche, mes muscles se détendent au contact de l’eau chaude et une agréable sensation de fatigue m’envahit. Je me laisse aller à me caresser doucement. Je fais ce que j’ai à faire…

À poil devant ma garde-robe. Je n’ai aucune envie de me saper, je m’en fous totalement et pourtant, je change trois fois de fringues ! Je ne me l’explique pas non plus !

Enfin, je me tiens prête à partir. Je réunis les papiers nécessaires pour taper les statuts et attrape au passage mon joli gilet noir que je viens de m’offrir. Je n’en aurai pas besoin la journée, mais je calcule rapidement qu’il se peut que je ne repasse pas chez moi avant d’aller au Pop’Art.

Je descends du bus à Porte des Lilas, lieu qui m’est bien connu, puisque je garais la voiture de la Compagnie Théâtre Permanent dans un garage rue de Belleville à deux cents mètres de là quand je travaillais pour eux. Il pleut. Je sors mon parapluie. Je trouve mon chemin assez rapidement. J’appelle Sacha sur son portable pour lui signaler mon arrivée : j’ai besoin du code pour pénétrer dans l’immeuble. Je ne peux pas lever la tête, il pleut trop, mais lui m’informe que je suis ravissante sous mon parapluie rouge. Je rage plaisamment d’être vue sans pouvoir voir.

Je monte. Il ouvre la porte et m’accueille gentiment, me met à l’aise, me présente Diane, sa colocataire et Nico l’ami de sa coloc. Ils glandent dans la chambre de Diane devant la télé. Il fait bon chez eux, l’appart est sympa. Ils viennent juste d’emménager et certains cartons trônent royalement au milieu des pièces. La chambre de Sacha me plaît. Les volets sont fermés. Il y a un grand bureau avec une chaîne HIFI, une table de mixage et un ordinateur. Il faut que je m’y mette rapidement. Ça m’angoisse un peu, je ne vois pas la fin de ce machin. Cette association m’apparaît comme une montagne à gravir. Il m’offre un thé, allume son ordi. Je lui tends un CD :

« C’est pour toi, tu peux le garder, c’est mon premier roman : Tambours Battants. Je veux que tu le lises et que tu me dises franchement ce que tu en penses.

-Merci Demoiselle ! »

Il a l’air satisfait que je lui donne ainsi ma confiance.

Il y a un problème : Word ne veut pas fonctionner. Il appelle un pote et en cinq minutes le problème est réglé. Je suis impressionnée : je suis nulle en informatique. Il m’apprend en fait qu’il est allé chercher le logiciel pour moi ce matin. Je suis sincèrement touchée. Je trouve ça charmant, mais je ne dis rien. Je sors tous mes papiers que je dispose un peu partout sur son bureau : en deux secondes, j’ai installé un joyeux bordel ! Je lui demande s’il veut bien m’aider un peu à remplir les papiers pour la Préfecture. Il s’assied à mes côtés. Nous travaillons ensemble quelques instants. Trop vite à mon goût, il m’annonce que lui aussi doit bosser un peu. Les papiers de la Préfecture ont dû vite lui prendre la tête. Normal ! Je suis gênée, je dois le déranger.

« Non ! Non ! Au contraire ! C’est plaisant de t’avoir ici, à côté de moi.»

Il met un peu de musique, nous discutons de différents petits groupes parisiens que je ne connais pas et notamment de son ami Wilfried. Il est en photo avec Sacha en fond d’écran. Il a l’air triste. Bizarrement, ça me donne envie de le connaître. Je ne le dis pas. Sacha prend sa guitare, s’installe sur son lit. Il joue et chante.

« Ça ne te dérange pas ?

– Absolument pas. C’est doux, c’est agréable à l’oreille. Tu joues bien… En plus, je suis concentrée sur mes statuts. »

Au bout d’un certain temps, je réalise qu’il ne joue plus. Je me retourne, Sacha s’est endormi sur son lit. Je suis déçue. Je ne dois pas l’intéresser tant que ça pour qu’il puisse s’endormir aussi facilement.

L’article 8 concernant les membres du bureau me prend la tête. Je n’arrive pas à tourner la phrase comme je le voudrais. Ce que j’écris n’est pas français. Sacha, qui entre temps s’est réveillé, vient à mon secours. Je ne me déplace pas. Il est derrière moi, il m’entoure de ses bras pour taper sur le clavier. Je suis bien, je ne ressens aucun malaise. J’aime cette situation ambiguë. Il sent bon. Je m’aperçois que son odeur me convient tout particulièrement. Sa phrase à lui est simple, logique, française. Je termine les statuts qui comportent 14 articles. Nous les relisons ensemble. Il ne me reste plus qu’à rédiger la lettre à Monsieur Le Préfet. Il me propose de la faire. Je la lui dicte. Il tape très vite. Il écrit bien, ne fait aucune faute d’orthographe et pourtant la tournure de certaines phrases aurait pu en engendrer. En tant qu’ex-prof de lettres, je reste assez admirative de ce musicien si cultivé. Il m’apprend qu’il a eu son bac à seize ans, avec deux ans d’avance. Je lui dis que sa mère doit être fière de lui.

« Non, j’étais un petit génie. Elle aurait espéré autre chose pour moi, qu’un pseudo artiste désespéré. »

Je commence à lui trouver un charme assez provocant et j’aime ça. Il me montre un site Web qui lui appartient avec ses propres textes poétiques autobiographiques qui seront publiés en septembre. Je reste décidément admirative. On reparle de musique. Il me chante quelques vieilles chansons françaises. Il me propose de l’accompagner. J’ai honte, tout le monde m’a toujours dit que je chantais particulièrement mal. Mais je me lance. J’ai envie de participer à cet instant. J’aime chanter, c’est clair. Qui n’aime pas ? Ce moment est tout bêtement merveilleux… J’en veux d’autres. Je pourrais passer la soirée ici avec lui et sa guitare. Mais Tania m’appelle, brisant l’instant magique ! Je ne lui en veux pas… On devait se retrouver au Pop’Art et dormir ensemble, mais elle m’annonce qu’elle se sent mal et qu’elle préfère ne pas bouger. Cela dit, la journée sportive prévue pour le lendemain peut toujours se faire.

« Appelle-moi à huit heures si tu veux pour me réveiller et me dire comment tu te sens. On jugera bien si l’on se fait abdo-fessier-step et aquagym ou juste aquagym ou juste une expo, ok ? »

Je raccroche et annonce à Sacha que je le suivrai seule ce soir au Pop’Art. Je suis tout de même soulagée d’apprendre que Diane vient avec nous.

Sur le lit durant nos discussions entrecoupées de chants, nous parlons drogue. Je pense d’ailleurs que j’aimerais bien rouler un joint. Sacha me dit qu’il lui reste une petite pilule pour ce soir, du MDMA. De l’ecstasy. Aïe, je suis réticente. C’est une phényléthylamine de synthèse. Un gros stupéfiant, rien à voir avec mon herbe. Ça stimule le système nerveux. On devient complètement psychédélique. Il me demande une bonne raison pour ne pas la prendre. Qu’il ne puisse pas bander, lui dis-je ! Je ne pense pas à moi, mais à une autre femme qu’il pourrait séduire dans la soirée. Je rougis. Je me rends compte de l’ambiguïté de mon propos que je regrette d’autant plus qu’il me rétorque qu’il n’a aucunement l’intention de faire l’amour ce soir. Ça, ça me plaît et me rassure grave !

«  Non, une bonne raison pour moi serait de savoir que, par exemple, si je ne la prenais pas, tu m’épouserais !

-Sérieusement ?!

-Oui.

-Ok ! Ne prends pas cette merde et je me marierai avec toi ! »

Mais personne ne me croira jamais ! Pourtant, je suis tout à fait sérieuse !

Sur ce, je me lève pour me rendre aux toilettes. En revenant, j’observe quelques instants Sacha dans les bras de Diane. Elle lui fait un câlin comme à un frère. Lui est blotti dans ses bras comme quelqu’un qui manque cruellement d’affection. Je sens que ce câlin, il aurait voulu me le faire à moi. Je sens aussi que j’aurais apprécié être à la place de Diane. J’aime ce prénom et déjà cette fille si jolie, si gentille. Elle me met vraiment à l’aise. Peut-être sont-ils sortis ensemble à une époque. Je n’éprouve aucune jalousie. Sur l’ordinateur de Sacha, j’avais déjà remarqué la photo de Maria qu’il a aimée quelques mois auparavant. Une femme absolument magnifique.

Je retourne dans la chambre prend ma tasse de thé pour la rapporter à la cuisine et la laver. Les deux me tombent dessus :

« Elle a fait la vaisselle ! Elle est folle !

-Non, je rectifie ! J’ai juste nettoyé ma tasse de thé !

-Diane ! s’étonne Sacha, Elle a fait la vaisselle ! C’est incroyable m’explique-t-il, la vaisselle a toujours été un sujet de guerre ! Franchement, Ana, tu marques des points !

-Non, c’est juste normal de partir d’ici sans laisser mon bordel derrière moi après avoir passé l’après-midi à monopoliser l’ordinateur ! »

Je suis assise sur la chaise du bureau, Sacha me rejoint. On imprime les statuts. Je les regarde sortir un à un. Je dis à Sacha à quel point je suis heureuse et soulagée. J’ai passé un excellent après-midi grâce à Diane et lui. Il me demande à mon tour de le prendre dans mes bras. Je repense à ce câlin. Sans me poser de questions, j’accepte. Durant deux ou trois minutes, nous sommes collés l’un à l’autre sans bouger. Il sent extrêmement bon. Nous sommes si bien. Je n’en reviens pas. Il me dit qu’il se sent mal, parce qu’il se trouve laid. Il a un bouton de fièvre sur la lèvre inférieure. Il me dit que c’est nerveux, que ce bouton s’est invité ce matin, sachant qu’il allait me recevoir chez lui. Évidemment, je suis flattée et je souris. Je ressens une profonde confiance et un respect mutuel. Je suis certaine qu’il ne tentera rien. En revanche, moi je ne suis plus sûre de rien.

On se prépare à partir. Diane me prête un débardeur noir assez classe. Je me trouve plus jolie et plus sexy. Je regrette de ne pas avoir eu envie de me saper. On ferme la porte. On prend l’ascenseur. Arrivée en bas, Diane dit qu’elle a oublié un truc là-haut. Elle remonte. Ça m’arrange : je crève d’envie d’être seule avec Sacha. À cet instant, je ne doute plus que je le désirerai. Dans l’entrée de l’immeuble, il se tient face à moi, contre la porte et me dit que ça peut paraître stupide, mais qu’il n’a jamais ressenti ça.

« Je tombe rarement amoureux. Je me sens profondément attaché à toi. C’est comme si je te connaissais depuis toujours. Tu es la fille que je m’imaginais rencontrer dans mes rêves de gamin. C’est étrange pour moi, car je suis un homme sans espoir, contrairement à toi qui est pleine d’espoir… »

Je le reconnais et c’est aussi ce qui me donne tant de plaisir dans la vie, mais aussi tant de déception. Au contraire, lui ne souffre pas. Il continue ainsi de me flatter tout en me parlant de son désespoir. Je n’ai jamais connu un homme capable de satisfaire à ce point mon ego. Je le crois. Je bois ses paroles. De tels mots ne peuvent être que réels. À aucun moment, je ne doute de lui et pense que c’est un beau parleur. Non, un être si démuni d’amour ne peut être que sincère. Un être si intelligent ne peut pas ne pas mesurer la portée des termes qu’il emploie. Pour moi, il est tout simplement vrai. Je ne pense pas alors que toutes les femmes qu’il a désirées et qu’il a séduites, si jolies, si fières, il les a eues de la même façon. Non, à cet instant, je me crois réellement exceptionnellement faite pour lui. Et je me dis que peut-être cet homme, c’est le mien. Je ne le trouve ni beau, ni séduisant. Nous sommes certainement mal assortis, mais ça ne compte pas. Si c’est lui qui a été choisi pour moi, alors c’est tout simplement merveilleux. Je repense à tous les autres hommes que j’ai aimés ou simplement désirés. Tous étaient divinement beaux, charmeurs au possible, doués, talentueux. Serait-ce possible que ce soit lui, si quelconque au premier abord ? Oui, apparemment oui. Il me parle toujours et encore. Je ne sais plus si je l’écoute. Je pense que c’est lui, car il a l’air d’avoir besoin de moi. Peut-être que je le sortirai de la drogue, peut-être que je lui redonnerai de l’espoir. Il m’a proposé de partager sa pilule, mais m’a assuré qu’on pouvait tout aussi bien ne rien en faire. Il n’a plus envie d’alcool ni de drogue quand il me regarde. Et moi, je ne demande qu’à le croire.

Diane nous rejoint. Nous montons dans la voiture Nous nous rendons au Pop’Art.

Il me présente au patron, m’explique qui sont les différentes personnes qui le côtoient. Apparemment beaucoup font partie du monde de la musique.

J’ai faim et je m’empresse de le lui chuchoter à l’oreille. Il me propose de boire une tomate (Ricard et grenadine) et de filer ensuite tous les deux. Ça me dit bien. On reste côte à côte. Il me raconte sa vie. Il a donc 26 ans. Il est né à la frontière de la Suisse. Son père est parti quand il était très jeune. Sa mère l’a élevé seule. Très travailleur à l’école, il a découvert la musique assez tardivement. Il a commencé par la batterie. Il était doué et s’est rendu compte que le langage musical lui était familier. Après ça, il est parti pour Lyon où il a commencé à travailler plus sérieusement la musique, à sortir, à rencontrer les femmes et la drogue. Il est tombé amoureux de Lucie avec qui il est resté 4 ans. Il l’aimait et lui a fait beaucoup de mal. Il la trompait constamment, la quittait, revenait. Je pense à mes propres amours, peut-être que certains me regrettent. Il me dit qu’il s’en veut terriblement d’avoir fait souffrir cette fille. Mais, il n’était pas prêt. Il me dit qu’aujourd’hui, il se sent prêt.

La drogue. À forte dose. Héroïne, cocaïne, ecstasy. Accro. Ça me fait mal pour lui. Je ne sais pas s’il est prêt, mais j’ai envie de le croire. Je ne veux pas imaginer le contraire. En fait, ça ne me vient même pas à l’esprit.

Depuis qu’il est à Paris, il a tourné pas mal : concerts, soirées et puis toujours les filles, la drogue. Il m’avoue lui-même que ça fait deux ans qu’il fait n’importe quoi dans sa vie. Deux ans qu’il a une fille différente chaque soir dans son lit à laquelle il ne tient pas. Qu’il en a marre de cette vie. Qu’il n’est pas heureux. Mais voilà, à présent, il est devant moi…

« Viens, on va dîner ! J’ai envie d’être seul avec toi… Je vais t’emmener manger des tapas. Moi, je n’ai pas faim, mais je t’accompagne. »

Nous sortons. Dans la rue, il me prend la main et ce geste me rassure. Nous paressons un couple et ça me plaît. Je me sens étrangement belle et sûre de moi. Un miracle !

Dans le petit resto espagnol, la patronne le salue comme une vieille connaissance. Il n’y a personne à part nous. Je commande des beignets de thon, genre enpanadillas, des légumes en salade « para picar » et une bouteille de vin rouge. Sacha, lui, ne mange pas. Il ne peut rien avaler. La patronne lui lance un :

« C’est le bonheur de l’amour qui nous empêche de manger ! »

Il fait donc une réflexion sur le fait que je dévore.

Il n’en croit pas ses yeux, d’être là, assis en face de moi. Il me dit que depuis ces deux dernières années durant lesquelles il a fait n’importe quoi, il n’avait plus jamais espéré un tel moment d’intensité d’émotions. Il pleure. Vraiment. Je vois deux larmes qui roulent sur ses joues. Sur le coup, je me dis qu’on est pareil, capable de pousser à son paroxysme un léger sentiment qui vient de naître, sensible. Je souris. Mais il me dit que ce n’est rien, juste trop de bonheur d’un seul coup. Je reviens sur ma position en me demandant s’il n’est tout simplement pas sincère. Je me perds. Je lui parle de ma sensiblerie. Il se marre. Il se moque. Il me demande s’il peut garder pour lui ce terme qui semble être un néologisme. J’approuve et lui affirme que ce n’est pas une exagération. De toute façon, il aura l’occasion de le constater. Je me sens bien. Je le rassure sans arrêt sur ses sentiments, sans parler des miens. Je ne suis sûre de rien. Il est trop tôt, mais je meure d’envie de me laisser aller dans cette direction. Il veut être seul avec moi. Il n’a plus envie de retourner au Pop’Art. Attends, pas question ! Je veux danser !

Dans le bar, il y a foule maintenant. Sacha me présente à la plupart des gens. Il dit :

« Voici Ana, la femme de ma vie ! »

Mais personne n’a l’air de relever. Normal avec toutes les femmes qu’il exhibe ! Il me fait visiter. Nous allons dans la salle du bas accompagnés d’un verre de rhum mélangé à je ne sais quoi : c’est infect ! On s’assoit sur l’estrade face à la piste au fond de la salle. À notre droite deux DJ, dont un très bon pote de Sacha surnommé le Lascar. On est assis, là, tous les deux. On se caresse les mains. On s’embrasse les mains, les joues. Je lui caresse les cheveux, la nuque. Je ne peux pas décrire exactement ce que je ressens à cet instant. J’ai juste envie de le prendre dans mes bras, de le protéger, de le câliner. On s’était dit qu’on ne s’embrasserait pas à cause de ce foutu bouton de fièvre qu’il porte honteusement sur la lèvre inférieure, mais trop tard, je ne résiste pas. Après quelques baisers sur sa nuque, mes lèvres glissent cherchant sa bouche et nous nous embrassons terriblement. C’est tellement bon.

Après ces langoureux baisers de plusieurs minutes quand-même, je me dégage. Je veux boire, fumer, danser. Alors je danse, comme j’ai l’habitude de le faire : je me déhanche sur ma propre chorégraphie, ce film qui tourne sans cesse dans ma tête. Je sais que je danse bien, parce que j’adore ça, tout simplement, sans aucun mérite. Diane danse face à moi. Nous nous déhanchons sauvagement toutes les deux en rythme. Sacha se rallie à nous. Puis, il m’entraîne. On quitte la salle du bas, celle des DJ pour se retrouver derrière le bar. On commande deux autres tomates. On sort du bar s’aérer un peu. Dehors, il y a autant de monde qu’à l’intérieur. Sacha se sert contre moi.

« Je veux être seul avec toi. J’ai envie de rentrer. Suis-moi ce soir, reste avec moi ! Promets-moi de rester, de ne pas m’abandonner ce soir. Je t’en prie, ne me quitte pas ! »

Ça sonne comme un air de chanson. Je comprends pourquoi il écrit ! Que puis-je répondre à ça, moi ? Avec toutes mes difficultés à dire non ? Et merde, je le lui promets. Et puis quitte à tout foutre en l’air de mes jolies promesses faites à moi-même (je règlerai ça plus tard avec ma bonne conscience), je vais jusqu’à lui demander de partager avec lui la substance euphorisante qu’il possède. Il me pique mon verre (lui a déjà tout bu) et vide le contenu de la pilule dedans. Près de six ans que je n’ai pas pris d’amphétamines. J’en ai terriblement envie. Je savais qu’un jour ou l’autre, j’y retoucherai. Mais ce soir, je me sens étrangement bien, j’ai l’impression que rien ne peut m’arriver. Nous retournons danser, c’est si bon : nous nous embrassons comme des fous. Et puis ça y est déjà : nous devons rentrer. Moi, je serais bien restée, mais il est deux heures et le bar ferme. Nous ramenons un copain, un musicien de Jazz. Je suis en pleine forme. Je mets la radio à fond et je danse dans la voiture comme une folle.

Nous arrivons enfin chez Sacha. Nous nous déshabillons en hâte. Nous nous étions dit à un moment dans la soirée, enfermés tous les deux dans les toilettes, qu’il serait bon d’attendre. Je voulais juste être caressée et caresser longtemps, toute la nuit, je voulais attendre le mois qui allait nous séparer, je voulais attendre de le retrouver, je voulais savourer l’attente et le manque, je voulais me respecter, respecter ma parole, ma promesse de distance, je voulais faire durer le plaisir, mais je voulais, juste voulais. Je n’en fais rien, je continue de me déshabiller toujours plus vite et je me jette sur lui. Evidemment, qu’attendais-je d’autre en bouffant un ecsta ? Il me dit qu’il ne sait pas s’il sera capable d’assurer face à une personne comme moi ! Mais je m’en fous ! Je m’en fous totalement. Je suis tellement avide de sexe que je me fous de savoir s’il est à la hauteur, je veux juste baiser, c’est tout ! Vite ! Je crois que même s’il ne bandait pas, je ne serais pas dérangée ! Je trouverais quand-même le moyen de me satisfaire. C’est ce qui compte en cet instant.

Il est doux, il me caresse, il me parle.

« Je t’aime comme un fou. C’est trop beau ! J’ai peur que tout cela ne soit qu’un rêve… Demain, tu vas réaliser ton erreur et tu me quitteras sans regret. »

Je ne réponds pas. Je ne peux pas répondre. Je jubile. J’adore l’écouter. Je bois ses mots. Je flotte autour d’eux,  je me pose dessus. C’est une jouissance cérébrale. Je n’ai jamais connu ça, une telle jubilation, c’est incroyable. Je ne me sens ni particulièrement belle, ni particulièrement forte, je me sens intouchable. Il me fait l’amour comme un prince en continuant de me parler d’amour. Je rêve. Je suis dans un rêve.

« Dis-moi que tu m’aimes, que tu ne me laisseras pas. Dis-le, je t’en prie, je t’en supplie, dis-le moi tout de suite ! »

C’est trop exquis ! Je lui dis ce qu’il veut entendre sans en penser le moindre mot. Je ressens une toute puissance masculine, c’est terrible ! Je n’ai jamais pris autant de plaisir que cette nuit-là. Nous dormons très peu. Nous faisons l’amour dès que nous le pouvons. Dans sa chambre, dans la salle de bains, dans la cuisine, jusqu’au dressing. Nous sommes seuls. Diane ne rentrera pas et nous profitons de son absence pour explorer l’appartement et y laisser notre trace. Nous finissons par nous endormir dans la chambre de Diane.

JOUR 10

Au petit matin, je me réveille en sursaut en pensant à Tania. Nous devons passer la journée ensemble à faire du sport. Je l’appelle. Je la réveille.

« Salut ! Je ne suis pas chez moi !

-Qu’est-ce que t’as encore foutu ?

-Finalement, je ne me suis pas résolue à quitter Sacha. Je suis encore chez lui !

-Tu fais quoi, alors ?

-Ben, j’te suis.

-Ok, rendez-vous à onze heures à La Motte Piquet, ça roule ?

-Ça roule, ma poule ! »

J’embrasse Sacha. Je saute du lit et dans mes frusques. Je prendrai une douche chez moi. J’ai le temps de repasser chez moi. Sacha paraît dépité. Il me fait promettre de revenir. Je lui promets de repasser en début de soirée. Je claque la porte et descends les escaliers trois par trois. En bas de l’immeuble, j’entends mon prénom. Je lève les yeux. Il est là, enroulé dans son drap à la fenêtre. Il m’envoie des baisers de sa main. Il est fou cet homme ! J’adore ça !

Je suis à l’heure au rendez-vous avec Tania. Elle n’est pas encore arrivée. J’attends. Un mec vient me brancher. Un vrai bavard qui ne décroche pas de son blabla. Je suis très ouverte et souriante. J’écoute poliment n’espérant qu’une seule chose, que Tania vienne me sauver ! En même temps, je me sens invincible. Tania approche, je la vois de loin avec ses bouclettes brunes qui tombent sur ses yeux. Elle est en tenue de sport comme moi avec un gros sac sur le dos comme moi. Nous laissons le blablateur terminer son discours tout seul et filons à l’aqua-gym. Je lui déballe tout. Je ne m’arrête pas de parler, dans le vestiaire, sous la douche et dans la piscine durant le cours. Tout en faisant le tour du bassin à la nage pour nous échauffer, je lui raconte tout : cette folie, le désir de Sacha, incroyable, cet amour romanesque au possible, ses larmes dans le restaurant basque, TOUT, ma nuit torride et mon bien-être. Je lui dis que je me sens sereine, confiante, bien plus aimée qu’amoureuse. Elle s’arrête brusquement :

« Ouais, ben méfie-toi, ma cocotte ! »

Je savais qu’elle allait dire ça !

« Attends, si ce mec est beau parleur, il est très très fort, voire, très bon comédien, voire, bête de scène en plus d’être bête de sexe ! Non, regarde-moi ! Ce mec était sincère.

-Tu connais Dom Juan ?

-Pfff ! Tu m’énerves ! »

Nous parlons tellement, que les mamies nous ont dépassées.

Le cours devient très sérieux et le beau, jeune et musclé maître nageur ne cesse de nous réprimander. Il nous vanne et fait rire l’assemblée. Ouais ! Il est juste très content d’avoir deux nanas de moins de trente ans dans son cours du dimanche matin ! On se marre. J’ai une pêche d’enfer. Je n’ai dormi que trois heures et je pourrais courir un marathon. Le cours se termine. Nous filons sous la douche chaude pour y rester une bonne demi-heure toujours à papoter tout en nous enduisant de produits de beauté. Le temps de laisser agir les substances visqueuses et vertes nous passons une autre demi-heure dans le hammam. Quelle journée !

Nous sommes seules dans ce hammam. Heureusement : il est riquiqui !

« Tu t’es protégée au moins ? »

Ça lui vient comme ça brut de pomme ! Il faut le savoir : Tania ne prend jamais de gant en ce qui concerne la santé.

Je crois que je rougis. Oui c’est sûr, je suis toute rouge, parce qu’à l’intérieur, je m’afflige des noms les plus insultants (Putain, mais quelle grosse conne ! Nan, mais c’est pas vrai, sa mère la p…). Et de l’extérieur ça donne (sourire jaune) :

« Enfin, bien sûr, mais tu plaisantes ! »

Et voilà en quelques secondes tout mon beau rêve qui devient triste réalité. Il fallait que j’aille faire un test VIH au plus vite et au lieu de ça je me rajoute du poids sur l’estomac en renouvelant mes exploits de femme libérée ! Merde ! quelle c… !

Nous sortons du club de gym. Tania, bien reposée et moi complètement angoissée, mais ne laissant rien paraître. Je rallume mon portable. J’ai un nouveau message. C’est Bastien du Centre de la France.

« Juste pour te dire que j’ai passé un très bon moment avec toi. Je te rappelle quand je rentre… »

Oh non ! Pitié ! Stop ! Laissez-moi faire un test et on verra si je suis dispo ou non. Putain, ça y est, j’ai les boules et quand j’ai les boules, je deviens grossière !!! Et l’autre taré sous cacheton, là, il pouvait pas mettre un préservatif ! Nan, mais je rêve, ça ne nous a même pas traversé l’esprit ! C’est pas vrai d’être aussi inconscients ! Et avec toutes les nanas qu’il s’est tapées… S’il agit de la même façon à chaque fois… Bon, tentons de rester positive. Je retourne le voir en fin d’après-midi et je lui pose sincèrement la question. Je suis sûre qu’il va me dire que c’est la première fois qu’il n’en met pas. Il y a certainement pensé et puis il a dû se dire que j’avais l’air d’une fille correcte et il m’a fait confiance. Oui mais, de toute façon, le problème, c’est pas lui, c’est moi ! C’est moi qui devais protéger l’autre parce que je ne suis sûre de rien… Mon Dieu, c’est l’angoisse totale !!! Saloperie de poufiasserie de m… !

Tania et moi marchons dans les rues parisiennes sous un agréable soleil à la recherche d’un troquet. Après le sport, le réconfort ! Sauf que je n’arrive pas à rester concentrée et que je n’écoute rien de ce qu’elle me dit. J’ai souvent ce problème, être envahie par mes pensées sans réussir à en décrocher et profiter du moment présent. Carpe diem, on nous l’avait pourtant bien appris en cours de philo, mais j’étais déjà trop occupée avec les garçons à l’époque !

« Tu m’écoutes ou tu rêves à Dom Juan ?!

– Très drôle, mais t’as raison, j’ai la tête ailleurs ! On s’arrête là, ça a l’air sympa ! »

Nous déjeunons salade Parisienne pour moi et steak tartare pour elle et tout est effectivement délicieux ! Je réussis tant bien que mal à m’accrocher à la conversation et passe un début d’après-midi très plaisant avec ma pote avant de lui annoncer que je dois y aller ! Il est temps de prendre mes responsabilités ! « Sois prudente » me glisse-t-elle à l’oreille en m’embrassant. Je sais que Tania sait. Elle me connaît par cœur tout comme je la connais et je sais pertinemment qu’elle n’aurait pas été aussi conne ! Ce qui m’énerve et m’angoisse encore plus. Je t’aime ma poulette !

Tania est repartie de son côté. Le métro que j’attends n’arrive pas. Je trépigne d’impatience incapable de lire une ligne de mon bouquin que j’ai ouvert. Je suis en sacrée redescente ! Alors j’observe les gens. Une petite fille joue trop près des rames. Elle fait quoi sa mère, là ? Justement rien, elle bavarde avec sa copine ou sa cousine. Trop d’angoisse, je me lève et attrape l’enfant qui se met à hurler. Sa mère vient et me la prend des mains. Attends ! C’est quoi ce malentendu ! J’explique à la mère ma peur, mais le métro arrive dans un brouhaha assourdissant et couvre mes paroles. La mère me tourne le dos et s’en va dans un wagon un peu plus loin. N’importe quoi ! Je suis sidérée. Ouf ! Il y a une manouche qui chante de l’Edith Piaf, ça me changera un peu les idées. Je lui glisse cinq francs dans son gobelet en plastique et cherche la meilleure place pour l’écouter. Elle est belle et jeune. Sa voix est douce. Elle chante « La vie en rose ». Pff! ça me fait chier en fait, j’ai hâte d’arriver ! Pelport, c’est là. Le parcours m’a semblé interminable. Quant aux marches à gravir pour atteindre l’air libre, n’en parlons pas ! Une fois de plus, j’ai pas eu la patience d’attendre l’ascenseur. Parfois, je me mettrais des claques ! Ben voilà, je suis en sueur, ça fait bien, j’te jure ! Je souffle un coup et continue mon ascension. Mais c’est pas vrai, pourquoi ont-ils été creuser autant en profondeur ? Et c’est là, maintenant que je suis arrivée en haut de ces putains de marches, que je ressens toute la fatigue de ma nuit presque blanche. Elle me tombe là, dessus, sans demander son reste. Et d’un seul coup, toute mon angoisse s’envole comme par enchantement et ma première préoccupation devient : dormir. Je me traîne dans les petites rues montantes du quartier. Plus rien ne m’importe que cette immense fatigue comme une méchante redescente de ma soirée d’hier. J’ai la nausée. Dans le hall de l’immeuble de Sacha, je patiente devant l’ascenseur. Non, j’y crois pas ! Une panne ! C’est une blague ! Bon, va pour les marches : quatre étages, c’est pas bien méchant. Sacha m’accueille en me tendant ses bras.

« Des heures d’attente interminable, mon amour ! Tu faisais quoi ? » Il m’embrasse si tendrement que je me sens défaillir dans ses bras. Je ne dis pas un mot. Il m’entraîne par la main jusqu’à sa chambre, m’allonge sur le lit, me défait un à un mes vêtements et me laisse m’assoupir en me caressant les cheveux et me murmurant à l’oreille des je t’aime, je t’ai attendu toute ma vie, mon ange…

A mon réveil, il fait nuit. Sacha est blotti contre moi et dort encore, tranquillement, sans bruit. Je repense à ce que j’étais venu lui demander. Je repense à ce foutu test que je n’ai toujours pas fait. Je me souviens que nous ne nous sommes pas protégés. J’essaie de me dégager pour me lever et regarder l’heure. Mais Sacha se réveille et me regarde de ses grands yeux tristes de poète.

« Tu veux encore t’en aller ?

-Non, je me demandais quelle heure il pouvait bien être.

-Quelle importance ? Viens mon ange !

-Attends… Je … »

Trop tard. Il m’enlace, m’embrasse, se redresse sur ses deux bras pour venir me recouvrir de son corps et de nouveau dans mon oreille, tout doucement, à peine murmurer des je t’aime à n’en plus finir. Puis il chuchote mon prénom. Comment fait-il ça ? Je ferme les yeux. Mais comment fait-il pour me faire tout oublier ? Qui je suis et ce que j’étais venue faire. C’est tellement bon. Plus rien ne compte que cet instant. J’ouvre les yeux. Il me regarde tout en me faisant l’amour. Je ne l’ai pas trouvé beau la première fois que je l’ai vu. Cette nuit, c’est un prince charmant. Il soutient mon regard de ses yeux verts remplis de désir et de jouissance. Je dois rêver. Je m’invente ma propre histoire. Je vis dans un roman. Peut-on aimer à ce point sans connaître ? Dis-le encore que tu m’aimes comme un fou, dis-le encore, s’il te plaît. Dis-le que je puisse encore tout oublier et faire taire mon esprit. Faites que ça ne cesse jamais…

JOUR 11

Lundi matin, retour à la réalité. Sacha se lève pour aller travailler. Je suis collée à l’oreiller. Je m’en défais à la dernière minute pour aller l’embrasser. Son odeur me restera toute la journée. On ne se dit rien : ni quand, ni où, ni comment nous allons nous retrouver. Je ne suis pas inquiète, nous nous retrouverons le plus tôt possible. Je suis sur un petit nuage, mais j’ai encore du mal à croire à cette histoire d’amour qui ressemble plutôt à un conte de fées. Il y a à peine une semaine, je ne le connaissais pas ! Je ne sais même pas ce que j’éprouve. Je crois surtout que j’aime l’amour. Alors pour le coup, je suis servie ! Ce mec sait juste parler aux petites filles comme moi ! Mais tout ça, je ne me le dis pas encore. Je prends une douche et je file chez moi pour me changer. Sur le chemin, je me laisse aller à une douce rêverie : je ressens dans chaque partie de mon corps ses caresses, ses baisers… Des frissons. Et puis le coup de massue : une fois de plus nous ne nous sommes pas protégés. L’angoisse se ravive aussi vite qu’elle était partie. Mais comment puis-je être autant absorbée par l’amour sans penser une seconde que je ne connais pas ce mec, que je ne sais rien de lui ? J’étais venue lui parler la veille et je n’en ai rien fait. Ce soir, je ne cède pas aux plaisirs, je lui propose d’aller faire ce putain de test avec moi, qu’il le veuille ou non. Je me renseigne dès aujourd’hui. J’appelle un centre hospitalier sur Paris, n’importe lequel.

Deux nuits que je ne suis pas rentrée chez moi. Ça fait du bien. Je décide de reprendre une douche et j’enfile des fringues propres. Je me mets sur la terrasse avec une bonne tasse de café et je me roule un pétard. Il fait bon et il n’est que dix heures trente. Alors que je regarde mon courrier, mon portable sonne. Please, du boulot ! Non, c’est Bastien. J’avais fini par complètement l’oublier celui-là. Décroche, c’est dégueulasse de filtrer !

« Allô ?

-Salut, c’est Bastien. Tu vas bien ?

-Super ! Et toi ? Comment se passe ton festival ?

-C’est génial ! Certains courts méritent vraiment la diffusion… Je rentre vendredi prochain, on pourra se voir ?

Moment critique. On répond quoi dans ces cas-là ?

-Bien sûr ! (tant pis, je verrai ça vendredi prochain) Appelle-moi quand tu rentres !

-Ok ! je t’embrasse. Bye.

-Bye ! »

Je raccroche, tire une latte et soupire. Un moment de solitude. Je reprends le téléphone et compose le service des renseignements : c’est magique, en une seconde la nana me répond et me donne le numéro dont j’avais besoin ! Fini l’interminable attente du 12, il est bien loin ce temps-là, maintenant c’est tout à domicile en moins de deux, tout pour plus bouger son cul ! Elle me passe directement mon correspondant à qui j’explique un peu en bafouillant mon problème.

« Ne vous affolez pas, vous savez, même s’il est trop tard pour envisager un traitement d’urgence, cela ne veut pas dire qu’il n’y a rien à faire. Pour savoir si vous avez ou non été contaminé par le VIH, la solution consiste à faire un test de dépistage.

-D’accord et je dois le faire quand, comment et où ?

-Attention, Mademoiselle, un test n’est vraiment fiable qu’après une période de 3 mois sans risque. Mais, avant cela, vous pouvez en parler avec votre médecin traitant ou avec les spécialistes des centres de dépistage anonymes et gratuits. Il y a un service sur place. Vous pourrez évaluer avec eux les risques pris pour le VIH, les hépatites ou les IST, et déterminer le meilleur moment pour faire les examens nécessaires.

-Donc j’en parle avant de faire un test pour voir si c’est la peine ?

-Si vous pensez avoir pris un risque de contamination par le VIH, cela veut dire que c’est peut-être le moment de faire le point sur votre attitude face aux risques et à la prévention, sur vos connaissances de l’infection par le VIH, les IST et les virus des hépatites. Il existe des personnes pour être à votre écoute et vous apporter les informations nécessaires et vous aider à y voir plus clair, anonymement.

-Heu… Oui. Merci. Il faut prendre rendez-vous ?

-Ce n’est pas la peine, vous venez directement au service concerné CDAG pour le VIH et les Hépatites, le lundi de 10h à 19h, le mardi de 13h à 19h, le mercredi de 16h à 19h, le jeudi de 13h à 19h, et le vendredi de 10h à 13h30. Vous devez juste vous présenter au moins trente minutes avant la fermeture et nous pourrons vous recevoir. Vous avez l’adresse ?

-Heu… Oui. Merci.

-Vous avez d’autres questions ?

-Heu… Non. Merci. (Je suis encore en train de noter vos horaires à la con !)

-Très bien. Bonne journée, Mademoiselle ! »

Ça tue ! Je me sens encore moins bien avec sa petite voix pressée qui t’expose le truc comme un répondeur ambulant. Heu, y a-t-il un être humain pour me répondre ? Ben, j’irai voir sur place. Alors, 182 rue Henri Huchard -connais pas-, Métro… quoi ? Porte de Saint-Ouen ! Putain, je pouvais pas aller plus loin encore ! Tant pis, je rappelle pas un autre hosto, ça me flinguerait ! Secteur CB, en direction de la Maternité… Pfff, c’est vraiment pas le moment ! En bas de la passerelle, à gauche. Ok, il est quelle heure ? 10h30, lundi : c’est parti !

Wahou ! Je me lève trop vite et le pétard du matin, ça m’a toujours démultiplié l’effet. J’ai un sacré vertige. Je me dirige vers la cuisine, histoire d’avaler un truc. Je fais tous les placards à la recherche d’une miette de chocolat : rien ! Je me rabats sur les galettes de riz séchées : impossible à mâcher, ça me colle au palais, j’ai l’impression que je vais étouffer ! Ce qui me fait marrer, et avec la défonce, je me tape un vrai fou rire toute seule dans ma cuisine, comme une idiote ! Pour le coup, je me fais vraiment peur : j’n’arrive plus à respirer ! Obligée d’attraper la bouteille d’eau –ouf ! Il reste quelques gouttes- pour faire passer les grains de riz soufflés, non-caramélisés, tout secs et desséchés ! Bon passons sur la bouffe, j’aurais essayé ! Je me brosse les dents pour enlever cette odeur de cendrier froid qui survit dans ma bouche et me maquille un coup. Je me maquille toujours légèrement avant de sortir, même pour aller chercher le pain ! Au cas où… au cas où je rencontrerais Le réalisateur, La personne qui voudra me prendre en charge dans ce putain de métier dont je n’arriverai jamais à me défaire tant je l’ai dans les tripes ! Mais pour l’instant, j’ai encore rencontré personne !

Bon ça y est, je suis sortable, alors j’y vais ou quoi ? Voilà, je vais encore tout faire pour retarder le truc chiant que j’n’ai pas envie de faire ! Et là, en plus, j’ai une trouille qui me fait froid dans le dos ! Un mauvais pressentiment… Je m’écroule dans mon fauteuil et reste l’air hagard quelques instants. Bon, je vais regarder mes mails à la Médiathèque à deux pas de chez moi et après, j’y vais !

Le courriel, quelle invention ce truc ! Quand j’étais petite, je me plaignais toujours de ne jamais recevoir de lettre. Aujourd’hui je flippe d’avoir du courrier dans ma boîte parce que ce sera une facture et je me plains constamment de la tonne de mails inutiles que je ne lis même pas ! Mais c’est de l’abus publicitaire ce truc, de la pollution visuelle ! Non, moi j’attends des nouvelles de mes copines parties se marier à l’étranger ou des castings, de vraies auditions intéressantes avec un rôle fait pour moi, avec de profonds sentiments, une vraie évolution, riche en émotions, dans lequel je pourrais montrer toute ma sensibilité. Tu parles ! Tout ce à quoi j’ai droit, ce sont des spams et de la figuration !

N’empêche ça me tient une bonne demi-heure en haleine, il est 11h15 et je n’ai plus aucune excuse pour ne pas aller voir un « spécialiste » ! Et Sacha ? Je le traîne ? Vu comme ça avec des brumes dans la tête, non ! C’est fou, parfois, j’ai l’impression que c’est le pétard qui te fait voir plus clair. Mais comme j’ai fumé à chaque fois que j’me dis ça, je ne sais jamais où est la vérité ! En tout cas, là, j’y vais pour moi ! J’emprunte un bouquin et le fourre dans mon sac, c’est le genre d’endroit où t’attends des heures…

Dans le métro, j’observe comme d’habitude les différents caractères et personnalités qui se côtoient chaque jour, quelques instants, sans se connaître. Ça m’aide à me sentir bien normalement. Je ne pourrais pas dire pourquoi. Peut-être par un processus d’identification propre à l’acteur qui ne s’habitue jamais à vivre dans le corps imposé (c’est pas de moi « le corps imposé », c’est de Valère Novarina et j’aime bien. Enfin, lui, il le dit mieux que moi !)

Mais, aujourd’hui, à cet instant, je n’arrive pas à me sentir bien. J’en ai mal au ventre, comme un vieux trac pas maîtrisé : je flippe à mort ! J’ai fait plein de conneries ces derniers temps. Je n’arrive même pas à me sentir coupable ou responsable, je ne sais pas dans quel sens il faut le prendre ! Je remets tout sur le dos de l’autre, celui que j’ai aimé en particulier. Parce que j’en serais pas là s’il ne m’avait pas quitté, j’aurais pas été me défoncer cinq soirs par semaine pour oublier et me jeter dans les bras du premier venu ! Enfin non ! Pas du premier venu, parce que je dirais dans un sens que je les ai tous aimés et respectés, bien plus qu’eux l’ont fait à mon égard ! oui, je les ai tous choisis ! Je les ai tous voulus. Eux m’ont subie !

En tout cas, trop passionnée, trop défoncée et trop inconsciente pour me protéger. Qu’est-ce que je vais lui dire, moi, à ce spécialiste : « Euh… écoutez, M’sieur, je vous assure, non. Je n’y pense pas au préservatif, ça ne m’effleure jamais l’esprit. Que voulez-vous que je vous dise ? Eh bien oui, j’suis une grosse conne ! » Super !

Le fait est que c’est une réalité, pour le coup, je suis vraiment la reine des connes ! J’ai couché avec une vingtaine de gars en trois mois sans jamais chercher à les connaître ! J’exagère à peine…

Mon téléphone vibre et me sort de ma rêverie. J’ai deux nouveaux messages : Bastien et Jam. Ce qui me vient immédiatement à l’esprit, c’est « tiens, peut-être les deux seuls sur Paris avec qui je n’aurais pas couché ! » ça me fait rire jaune. Mon voisin d’à côté se tourne vers moi et m’observe, curieux. Je lui renvoie un regard tout minaudant. Je me ressaisis la seconde d’après : c’est vrai qu’il est pas mal, mais on ne va pas recommencer ! Et puis j’ai encore l’odeur de Sacha dans les narines, comme incrustée dans ma peau.

J’écoute mes messages : Bastien pensait à moi et Jam aussi, mais différemment. Il veut savoir comment s’est terminé mon rendez-vous avec le programmateur du théâtre ! S’il savait ! Mais cette fois au moins, j’aurais couché utile ! Oh, ces pensées dégueulasses qui ne cessent de m’envahir ! Je n’aurais jamais dû fumer avant d’aller à ce rendez-vous. Et puis Sacha, c’est pas pareil, nous avons de réels sentiments l’un envers l’autre. Je crois au coup de foudre, moi ! Donc si j’ai pu joindre l’utile à l’agréable : tant mieux ! Je soupire, rassurée ! De quoi, allez savoir, mais ça c’est la fume, vous dialoguez éternellement avec vous-même. Mon soupir attire immédiatement mon voisin qui ne devait attendre qu’un signal pour ouvrir la bouche, genre inquiet :

« Vous allez bien ? (Et là je pense « mais quelle idiote, Bon Dieu ! »)

-Oui ! C’est un soupir de soulagement. (Et voilà ! Forcément je réponds un truc qui va dans son sens, incapable que je suis de jeter les gens et je lui souris)

-Ah oui ! C’est bien ! La vie est tellement triste quelquefois !

-C’est vrai… (et là, je fais style je replonge dans mes pensées pour qu’il m’oublie, mais il repart de plus belle)

-Vous habitez Paris ?

-Heu… Oui, oui !

-Ah bon ?! C’est rare de voir une Parisienne discuter facilement et sourire comme ça sans raison. La plupart des gens font la gueule à Paris et surtout dans le métro. »

Alors ça c’est le genre de discours que je ne supporte pas ! Je change du tout au tout :

– Ah oui ? … Pourquoi ? Chez toi n’importe quelle pétasse répond à toutes tes avances ? Où t’as vu qu’à Paris, on ne se parlait pas ? Tu crois que les Parisiens, cette sous-population, ils sont tellement cons que ce sont les seuls au monde à n’pas avoir d’amis ? »

Bon j’y ai été un peu fort là, parce que tout le wagon est tourné vers nous. Heureusement, une station n’est jamais très éloignée d’une autre et je saute hors du train laissant braqués sur moi tous les regards. Ça, j’en ai l’habitude en représentation, mais là, je me sens franchement débile. Je m’assois sur un siège jaune en plastique de la RATP attendant qu’un prochain train veuille bien me reprendre. Je patiente, revivant la scène en silence, et je m’écroule en larmes. Un train passe, puis un deuxième et mes larmes ne s’arrêtent plus de couler, grosses, chaudes, elles dégringolent sur mes joues et viennent s’éclater sur mes deux genoux. Je les regarde pendant un certain temps pensant que je dois être fatiguée de prendre toutes ces drogues et que je ne suis finalement peut-être pas guérie de ma dépression. Je l’avais bien dit : passer de la nostalgie à l’euphorie sans transition en un temps record ne pouvait pas s’avérer très glorieux !

Je décide tant bien que mal de grimper dans le cinquième train que je vois passer, les yeux tout bouffis et le nez tout rouge. Une fois de plus, j’attire le regard des passagers. J’en peux plus d’avoir honte ! Mon voyage se passe à tenter de me camoufler le mieux possible.

Ouf ! Porte de Saint-Ouen ! Je déboule du métro en toute hâte. Je me sens décomposée. J’ai envie de m’effondrer. Ça passera. Comme toutes les fois où je sens un besoin immense de pleurer sur l’épaule de ma mère. Ça passe. Je m’arrête afin de repérer sur le plan l’adresse indiquée pour le dépistage puis je gravis les escaliers du métro. L’air me fait du bien. Le soleil aussi. Il fait très chaud. Je suis épuisée, je ne sens pratiquement plus mes jambes.

J’arrive devant un grand bâtiment blanc dénué de cachet. Je repère le panneau Maternité et suis cette direction. Je longe les murs blancs découvrant un parking et contourne un second bâtiment. Je m’arrête et lève les yeux pour distinguer plus clairement « secteur CB ». Deux grandes portes vitrées me font face. Elles s’ouvrent à mon approche m’invitant à entrer. J’inspire profondément et pénètre à l’intérieur. Il fait sombre et je dois m’habituer à l’obscurité car la lumière extérieure est particulièrement forte. Je me dirige vers le comptoir de l’accueil. Une jeune fille lève la tête et me fait un large sourire. Je lui explique ma venue et elle m’invite à prendre un ticket à la machine située à ma droite et à patienter sur les sièges rouges face aux bureaux 215-216-217-218 et 219. Ce que je fais.

Je tire le numéro 98 et cherche des yeux le témoin lumineux d’appel. Le numéro affiché est le 92. Il n’y a presque personne. Je suis étonnée. Je pensais sincèrement qu’il y aurait un monde fou comme à la sécurité sociale. Je sais qu’il y a plus de trente millions d’adultes atteints dans le monde et quelques deux millions et demi d’enfants. Comment se fait-il que les gens ne viennent pas vérifier s’ils risquent de contracter une MST ou une IST ?

Tout en réfléchissant à cela je tombe sur un des fauteuils rouges. C’est lorsque mes fesses percutent le siège de façon assez brutale (il n’est pas du tout rembourré) que la réponse me vient : ils sont comme toi, feignants, avides de sexe et d’amour, espérant que ça ne leur arrivera pas ! Merde alors !

Mon téléphone se met à vibrer. C’est un texto de Sacha. Mon cœur s’emballe immédiatement. Quarante-huit heures que je le connais et un trouble panique s’empare de moi dès que je pense à lui. Mes maux de ventre redoublent et je m’oblige à inspirer et souffler calmement pour calmer mes pulsations cardiaques.

Je lis : « Ana ? »

Je souris. J’écris : « Sacha ? »

Moins d’une minute après, je reçois : « Je te veux. »

Mes doigts enserrent le téléphone trop fort, ça me fait mal. Je le range dans mon sac. Mes mains sont moites. Je ferme les yeux et me laisse aller en arrière. Je ferai bien un roupillon, mais j’ai l’odeur de Sacha qui me poursuit et je ne peux plus faire autre chose que penser à lui. Qu’est-ce qui s’est passé ? Je suis envoûté ou quoi ? J’arrive même à lui en vouloir. A lui en vouloir de m’avoir avalée tout cru et de ne plus me laisser lui échapper ! Je suis définitivement incapable de lui résister.

Je reprends mon téléphone et j’écris : « Je suis à toi. »

Trop tard, le message est parti ! Soit, comme ça il saura ce qu’il en est. Et si ça lui fait peur, je préfère que notre histoire dure quarante-huit heures plutôt que quelques semaines. Quoiqu’en quelques semaines, il aurait vraiment eu le temps d’être accro ! C’est malin ! Pourquoi faut-il que j’avoue irrémédiablement et trop rapidement mes sentiments. Je ne suis pas foutue comme les autres ! S’il ne répond pas, je saurai à quoi m’en tenir !… Il ne répond pas. Ça y est je ne vais penser qu’à ça. Oh ! Arrête! Je n’sais pas moi, bouquine !

Je sors mon livre et regarde la couverture. J’ai pris un de mes livres préférés que j’emprunte régulièrement à la Médiathèque : « Gueules d’atmosphère » Les acteurs du cinéma français de 1929 à 1959. J’aurais tant aimé vivre cette époque du cinéma… En couverture Gabin-Morgan… Je soupire. Impossible de lire. Tout me ramène à l’amour, surtout le cinéma !

Un bip trop bruyant me tire de ma rêverie et le témoin lumineux indique 93 au 215 et immédiatement 94 au 218. Cool, en fait ça peut aller très vite. Je décide de lire quelques prospectus et de m’informer un peu plus sur mon cas.

La première chose que je lis est :

En cas de prise de risque (rapport sexuel non protégé avec un partenaire au statut sérologique inconnu ou séropositif) ou de rupture de préservatif, le traitement post- exposition permet de réduire le risque de contamination par le VIH. Rendez-vous le plus vite possible (au mieux dans les quatre heures), et au plus tard dans les 48 heures, aux urgences de l’hôpital le plus proche, si possible avec votre partenaire. Un médecin évaluera l’intérêt de vous prescrire un traitement. Le traitement associe deux ou trois antirétroviraux et dure quatre semaines. Il peut provoquer des effets secondaires importants. Le TPE réduit le risque de contamination mais ne l’élimine pas complètement…

Ok ! Alors, premièrement, il y a bien trop longtemps que je risque de contracter ce putain de virus et deuxièmement, Sacha qui, lui, aurait pu se faire prescrire un traitement – si toutefois il se protège en temps normal – n’est pas avec moi.

Au bout de quelques minutes supplémentaires, mon numéro s’affiche m’invitant à rejoindre le bureau 217.

Je frappe et entre. Un jeune homme me reçoit et me demande de m’asseoir. J’attends. Il tape quelque chose à l’ordinateur. Je suis soulagée de voir un tout jeune médecin, car j’ai pour théorie que la vocation, le vif intérêt et la nouveauté peuvent primer sur la routine et l’expérience. Notre société évolue bien trop vite.

Il lève la tête et m’adresse un large sourire :

« Alors, je vous écoute !

-Eh bien, je voudrais faire un test de dépistage du Sida.

-Et pour quelle raison ?

-Comment ça ?

-Est-ce en prévention ou parce que vous pensez avoir pris un risque?

-Un risque.

-Savez-vous qu’il existe des MST et IST ? Elles se transmettent de la même façon lors de relations sexuelles, c’est-à-dire lors de rapport anal, vaginal ou oro-génital. Etes-vous dans l’un de ces cas ?

-J’ai besoin que vous m’en disiez un peu plus afin d’évaluer votre prise de risque. Avez-vous eu différents partenaires ? Le rapport non protégé a-t-il eu lieu ces dernières quarante-huit heures ? Connaissiez-vous vos partenaires ? Vous pouvez m’éclaircir par de simples détails également. »

J’ai comme l’impression qu’il ne croit pas qu’une fille comme moi puisse avoir une vie débridée ! Je ne sais pas comment les gens me perçoivent, mais il semblerait que bien souvent ils aient du mal à accorder mon esprit à mon physique. Je lui explique alors tout ce qui me vient et je commence par le début :

« J’ai vécu en couple pendant plus de deux ans. Cela s’est terminé il y a environ six mois. J’ai été très malheureuse et après m’être enfermée durant trois mois, je suis passée dans l’extrême inverse. Je suis sortie pratiquement tous les soirs et j’ai rencontré plein de types différents que je ne connaissais pas. Je n’ai pas eu de rapports avec tous ni tous en même temps, mais j’ai tout de même connu plusieurs hommes en peu de temps et je ne me suis pas toujours protégée.

-C’est-à-dire ? me dit-il en tapant sur son ordinateur ce que j’imagine être toute mon histoire. Je soupire.

-C’est-à-dire que j’ai eu près d’une quinzaine de relations sans protection. »

Il me regarde. Nous nous taisons. Je sens qu’il réévalue mon cas.  Je poursuis.

« Actuellement, je suis avec quelqu’un qui soi-disant se drogue et sort avec une fille différente chaque soir. »

En prononçant ces mots, je me rends compte de toute l’absurdité de ma situation. Oui, je suis devenue clairement dépendante d’un homme qui se fout de la vie et du monde ! Impossible ! Ça me passera ! Là-dessus, je jette un coup d’œil à mon portable qui m’indique que Sacha a tout de même répondu à mon dernier message. Je ne le lis pas pour ne pas être déconcentrée.

Le jeune médecin a changé d’attitude à mon égard. Mon cas semble être enfin pris au sérieux.

Il demande :

« Prenez-vous des drogues ?

– Je fume de la Marijuana.

– Pas de drogues dures ? Vous ne procédez pas à des injections par intraveineuse ?

Oups ! Je n’avais même pas fait le rapprochement. Un grand « Non » de jeune fille puritaine sort de ma bouche.

– Vous êtes vous protégée avec votre dernier partenaire ?

– Non.

– Nous allons procéder à un premier test VIH afin de repérer la présence d’éventuels anticorps ou d’antigènes révélateurs d’une infection ou du VIH. Mais le test peut être négatif. La contamination peut mettre jusqu’à six semaine avant d’être détectable dans le sang. Il faudra donc revenir.

– Heu… Je suis pratiquement à jeun.

– Ce n’était pas la peine. La prise de sang peut se faire à tout moment de la journée. Vous nourrissez-vous correctement ?

– Oui.

– Quel âge avez-vous ?

– 25 ans.

– Connaissez-vous votre taille et votre poids ?

– Oui. Heu… Je mesure un mètre soixante-seize et je pèse 56 kilos.

– C’est peu. Avez-vous maigri ces derniers mois ?

– Effectivement, j’ai perdu un peu de poids, mais rien d’extraordinaire, quatre ou cinq kilos.

– Vos règles sont régulières ? Tout se passe bien de ce côté-ci ? Prenez-vous la pilule ?

– Heu… Oui pour les deux.

– Avez-vous des antécédents médicaux, des allergies connues ?

– Non.

– Installez-vous et remontez votre manche. Vous êtes droitière ?

– Oui. »

Il relève ma manche gauche et enserre mon bras d’un gros élastique jaune. Je ferme les yeux. J’ai envie de pleurer. Il me sourit. Il est jeune, beau et à l’avenir devant lui. Comme moi, à la différence près que j’ai peut-être tout fait foirer.

« C’est terminé. Les résultats sont immédiats. Je vais vous demander de patienter quelques minutes encore sur les sièges rouges et je vous appellerai par votre numéro. Vous avez tout de même le temps d’aller vous chercher à manger à la cafétéria ! »

Tiens ! Un homme qui prend soin de vous… C’est étrange ! J’avais oublié quelle forme ça pouvait prendre !

Je m’installe de nouveau dans un des sièges face aux portes 215 à 219, sauf que je choisis un autre emplacement histoire d’avoir une vue différente de la pièce. Pfff… Aucun intérêt ! Il s’agit d’une grande salle toute blanche sans rien à se mettre sous les yeux, si ce n’est la standardiste qui bavarde avec une infirmière.

Je regarde le message de Sacha, oubliant d’aller manger :

« Je suis tien également, mon amour. »

Oh ! Je m’attendais à tout sauf à cette réponse. J’ai la tête qui tourne et le souffle court. Une histoire trop belle pour être vraie, ou alors c’est qu’elle va très mal commencer… Deux êtres paumés qui s’amourachent au premier symptôme de manque reconnu, le manque d’affection, le vide le plus total, amoureux de l’amour ! Mes boyaux se tordent de douleur. Je veux le sentir à nouveau. J’ai peur et en même temps j’ai l’impression de pouvoir lui faire confiance. Ce soir. Il faut que je lui parle, ce soir. Pourvu que tout aille bien. Jusque-là tout va bien. Alors, pourquoi cette angoisse sourde et ce malaise ? Trop fragile. Mon nez me pique, j’ai la gorge nouée, mes yeux me brûlent. Je pleure de nouveau. Tellement fatiguée. Ces mois passés à ne pas dormir, à rêver les yeux ouverts, à l’aube, détestant le chant des oiseaux. J’avais pourtant réussi à me sortir de ce chagrin. J’allais mieux, j’étais entourée, je m’occupais. Bientôt, je vais monter sur scène. Je pourrai revivre de nouveau. Il n’y a que mon métier qui puisse me faire oublier et avancer. Là, je me perds complètement. Un tel coup de foudre n’existe que dans la littérature. Dire qu’il est le programmateur du théâtre dans lequel je vais jouer. C’est malin ça ! Et si ça se passe mal ! STOP ! Arrête de penser, tu n’y es pas ! Je fais le vide quelques instants en inspirant profondément et en soufflant longtemps, longtemps…

« Le 98 ? Appelle une infirmière.

– Oui, c’est moi.

– Le médecin va vous recevoir. Vous pouvez me suivre ? »

Je rassemble mes affaires tout en pensant 217, 217, ce n’est pas un porte-bonheur, ça !

Je précède l’infirmière pour entrer dans le cabinet.

« Vous avez eu le temps de manger quelque chose ? me demande le jeune médecin.

– Non.

– Karine, pouvez-vous nous porter un sandwich, s’il vous plaît ? »

Karine, c’est vraisemblablement l’infirmière. Elle acquiesce et disparaît. Lui, il me fait signe de m’asseoir tout en triant ses papiers. J’ai si peur. J’ai envie d’appeler « Maman ? ». Mais elle n’a jamais répondu présente. Je l’observe. Heureusement qu’il ne me regarde pas, je dois avoir une sale gueule avec des yeux tout gonflés !

Ça y est, c’est à nous :

« D’après les résultats, vous n’avez pas de primo-infection par le VIH, mais vous avez contracté une IST. La blennorragie gonococcique ou la chlamydiose. Il faudra faire un prélèvement. Comme toute infection, prise à temps, elle se soigne très bien. Il faudra aussi suivre un traitement, jusqu’au bout, j’insiste là-dessus ! Et prévenir votre partenaire. Qu’il se soigne aussi. Il faudra vous protéger…

… Hum, Merci ! »

C’est Karine qui est revenue avec un sandwich qu’elle me tend avant de ressortir. Je mords dedans instinctivement, enfin surtout parce que ça sonne comme une injonction. Pendant que je mâche avec difficulté, le médecin saisit une petite quantité de préservatifs dans un bocal et me les dépose devant moi, sur le bureau. Je regarde les préservatifs de différentes couleurs et un putain de remord me saisit à la gorge, je ne peux plus avaler. Il réattaque de plus belle :

« Le problème, c’est que ce genre d’infection favorise le risque de contamination par le virus du sida, car elle fragilise les muqueusesEt inversement, si on est atteint par le virus, les IST peuvent compliquer le traitement.

-Mais, je ne comprends pas, protesté-je la bouche pleine et sans salive. Je n’ai aucun symptôme, aucune perte, une infection se remarque quand même !

J’ai l’impression de me défendre face un tribunal qui m’aurait condamné à la guillotine.

– Non, ce sont des infections à caractère peu symptomatique. C’est pour ça qu’elles ne cessent d’augmenter. Et, vous n’avez aucune douleur, dans le bas-ventre par exemple ?

– Oui, mais c’est une douleur d’appréhension.

Il me sonde.

– Mademoiselle, il faut prendre tout ça très au sérieux à partir de maintenant. Si vous ne vous soignez pas correctement, les IST peuvent entraîner de graves complications. Dorénavant, il faudra systématiquement vous protéger. Votre santé et celle des autres dépend de vous et de votre bienveillance ! Vous allez vous rendre au service Gynécologique, un autre médecin vous prendra en charge. Vous devrez impérativement faire une prise de sang d’ici six semaines dans un centre d’analyses. En attendant, nous procéderons à des injections d’anticorps artificiels clonés, mais non spécifiques qui stimuleront la prolifération des cellules immunitaires. Seriez-vous capable de vous faire vos propres injections sous-cutanées ?

– Pardon ? Heu… Oui, il se trouve que je sais. Ma mère est infirmière.»

Il pose l’ordonnance sur les préservatifs, toujours placés devant moi. Avaler est un véritable supplice et je ne sais plus quoi faire des morceaux de pain mâchés que j’ai dans la bouche. Le ton qu’il prend, son regard, sa fermeté. Je ne peux pas le soutenir, je baisse la tête et de gros sanglots m’ébranlent d’un seul coup. Il me tend un mouchoir puis un petit papier sur lequel est inscrit :

 La plupart des IST ne guérissent pas seules, faites-vous soigner ! Il existe des traitements efficaces contre les IST qui évitent de les transmettre et stoppent leur évolution. Négligées, les IST peuvent provoquer des complications difficiles à traiter et entraîner des séquelles. 

Ne vous soignez pas tout seul. N’utilisez pas de pommade, de désinfectant ou d’antibiotiques sans avis médical. Suivez le traitement jusqu’au bout. Il faut respecter la dose et la durée du traitement prescrit pour se soigner efficacement. Pendant le traitement, utilisez toujours un préservatif avec votre partenaire. 

Prévenez votre ou vos partenaires…
Pour la plupart des IST, il est essentiel que votre ou vos partenaires prennent aussi le traitement pour limiter les risques de réinfection(s) entre vous, suivez les conseils de votre médecin. 

Pour toute information complémentaire, Appelez Sida Info Service au 0 800 840 800 24h/24, appel confidentiel, anonyme et gratuit ou sur www.sida-info-service.org.

 J’ai dû mal à tout distinguer à travers les larmes. Je saisis le papier, l’ordonnance et les préservatifs que je range dans mon sac et sors de son cabinet tout simplement dévastée, tel un immense désert de solitude.

La suite de cette journée reste un vague souvenir flou. Je ne me souviens même plus du trajet retour en métro. Je ne devais pas être belle à voir. Je suis passée à la pharmacie avec mon ordonnance avilissante en arrivant à la station, pas celle à côté de chez moi. Je sais juste que j’ai chopé la chaude-pisse ! Je ne savais même pas que ça existait encore ! Le Gynécologue m’a fait une injection intramusculaire après m’avoir fait le prélèvement, je pense que c’était un antibiotique, je n’étais plus en état de comprendre quoi que ce soit. J’y ai passé le reste de la journée.

Sur mon répondeur, j’ai cinq nouveaux messages auxquels je n’ai pas la force de répondre. Sacha me demande sous une forme des plus poétiques si j’ai un moment à lui consacrer ce soir ; Tania veut se faire un ciné ; Jam a trouvé quelqu’un pour mettre la vidéo de L’Anniversaire sur VHS ; Bastien revient sur Paris plus tôt que prévu ; et ma mère souhaite prendre de mes nouvelles. C’est fou ça, une mère a quand même un sixième sens. Des mois que nous ne nous sommes pas parlé et c’est aujourd’hui qu’elle appelle.

Je retire mes affaires une à une d’un geste lent et le regard absent. Je réalise que je n’ai rien avalé de la journée, si ce n’est une bouchée du sandwich de Karine qui a terminé dans les mains d’une Rom rencontrée Gare du Nord. C’est pour ça que je n’ai goût à rien et que je me laisse sombrer. Je décide de prendre une bonne douche et de faire une nuit complète. En revanche, je n’ai vraiment pas faim. Mais mon cher père m’a toujours dit, quand ça ne va pas, tu vas te coucher, tu auras les idées plus claires le lendemain ! Oui. Merci papa.

JOUR 12

Cette nuit-là, j’ai dormi comme je ne l’avais pas fait depuis six mois. J’ai rêvé aussi. J’ai passé de nombreux instants avec Sacha, furtifs, timides. Je pouvais sentir ses mains dans les miennes, le regarder, mais sans jamais réussir à conclure. Je lui demandais de m’écouter, mais je crois qu’il ne pouvait pas m’entendre et ce matin j’ai ressassé dix mille fois comment je pouvais bien lui dire ce que j’avais à lui dire. Je ne suis pas encore levée, je ne sais pas quelle heure il peut bien être. Je reste un peu au lit à organiser virtuellement ma journée, voire ma vie future. Et je finis par conclure que tant qu’aucune analyse n’aura été faite, il ne servira à rien de flipper, la peur n’évitant pas le danger. Je me force à sourire, à l’intérieur aussi. Les zygomatiques agissent sur le cerveau en créant des endorphines. Je le sais d’expérience. Et si je vais mal, je me force à sourire ce qui peut me faire tout aussi bien rire. Ma mère, qui ne supporte pas –c’est physique- de me voir pleurer ou malheureuse et qui a pour politique de me mettre un bon coup de pied au cul, m’expliquait quand j’étais enfant, que le rire agit véritablement sur l’humeur et a une véritable action anti-dépressive. Pour les mêmes raisons scientifiques, le rire permet une action bénéfique sur la douleur, le sommeil, il renforce les défenses immunitaires, améliore le système digestif, cardiovasculaire et les voies respiratoires en éliminant les toxines et par un apport accru en oxygène au cerveau ! Trop dingue ! Mais pourquoi, je ne passe pas ma vie à rire, alors ?! Et surtout sachant cela depuis toujours, pourquoi me laissé-je aller à verser des torrents de larmes ? Bon, parce que ça fait du bien aussi ! Disons que si je n’avais pas pleuré hier, je serais encore trop pleine de questions, de sentiments, d’énergie. Pleurer m’a permis de dormir… Et, voilà, ça c’est réglé, je peux me lever maintenant ! Une bonne douche, mes crèmes antibio et ma piquouse de clones, un bon petit-déj (merde il n’y a rien à bouffer !) et je peux rappeler tout le monde. Enfin pourvu que je tombe sur le répondeur de chacun !

« Maman, c’est moi !

– Salut ma puce ! Ça fait longtemps !

– Beh ouais ! J’me d’mandais pourquoi tu m’ rappelais pas !

– Oh ! Je ne n’aime pas te déranger !

Tu parles, elle ne voulait surtout pas m’entendre gémir. D’ailleurs, elle change aussi sec de sujet : Comment avance cette compagnie ?

– Super, on a trouvé un théâtre dans le Marais pour nous programmer. Ça sera certainement pour Novembre. En attendant, je dois faire la déclaration à la Préfecture, mais tout est en règle. Les statuts, les différents courriers au Préfet, tout quoi ! Et comme la petite troupe est super motivée, je pense qu’on n’va pas tarder à reprendre les répètes. On attend que certains rentrent de vacances.

– Et Jam, comment va-t-il ?

– Bah, son père est malade. Il a un cancer, alors c’est pas la super forme, mais ça va !

– Bon. Et toi ? Tu viens me voir bientôt ?

– Oui, je termine toutes ces démarches et je passerai début août, je pense.

– Ah ! Ça me fait plaisir de t’entendre ! Tu as l’air bien joyeux ! Tu as des nouvelles de ton frère ?

– Ouais, on s’est fait un week-end en Normandie, c’était assez sympa ! Je pense qu’on déboulera ensemble au mois d’août. Et toi ? Ça va ?

– Oui. Ton père est au marché, il va revenir d’ici peu. Il m’a dit qu’il m’emmènerait me balader cet après-midi. Tu sais comment il est : je vais avoir droit à la visite d’un château !

– C’est super Maman ! J’rêverais, moi, de me faire une grande marche dans la montagne et terminer par un château.

– Oui, mais je les ai déjà tous faits une bonne dizaine de fois ! »

Rires. Du coup, j’en profite et je lâche les vannes ! Ah ! Ça fait du bien ! Sur ce nous raccrochons en nous souhaitant du bonheur. Bon, c’était pas si difficile finalement ! Deuxième coup de fil. Tania est sur répondeur. À elle, je lui dis qu’il faut qu’on se voie, que ça ne va pas fort et que j’ai pas mal de trucs à lui raconter. Jam me répond. Il pourra me donner la VHS demain matin. Il a l’air d’aller bien. Il a retravaillé la scène de l’Anniversaire et a hâte de se mettre au boulot. Putain ! Moi aussi ! S’il y a bien un truc pour me sortir de mon angoisse, ça serait une bonne répétition avec les fous rires à la clé. Nous piquons toujours des fous rires. C’est pour ça en fait que le métier d’acteur conserve ! Je lui annonce la bonne nouvelle au sujet du mois de novembre ainsi que les différents courriers envoyés à la Préfecture ce week-end concernant le statut juridique de notre compagnie. Mes nouvelles ne sont pas sans effet sur Jam. Je crois qu’il pleure à l’autre bout du fil tellement il est heureux ! C’est le contrecoup de la maladie de son père qui redouble le résultat de cette satisfaction. Alors, forcément, il est hors de question que je lui annonce quoi que ce soit de négatif à mon sujet. Je lui dis de ne pas s’inquiéter, qu’à partir d’aujourd’hui tout ira pour le mieux, que nous irons loin tous les deux. Quand on y pense ça fait quatre ans que l’on travaille ensemble sur différents projets et que chaque prestation faite ensemble est obligatoirement suivie d’une multitude de compliments et d’articles de presse saluant notre originalité et notre performance. C’est incroyable à quel point l’écoute et le courant passe entre nous. Il est Mon partenaire de jeu. Ça faisait longtemps que nous voulions travailler juste pour nous et non plus pour les autres. Je lui promets donc un avenir fabuleux et beaucoup de succès. Il me répond qu’il m’aime, que je suis la plus belle et la meilleure. Il dit toujours ça Jam. Ce qui me fait sourire puis rire. Nous raccrochons en rigolant encore à moitié.

J’envoie un texto à Bastien lui expliquant que je ne pourrai pas le voir pour le moment à cause du taf. J’ai bien conscience de faire quelque chose que je n’aimerais pas qu’on me fasse, mais le côté désagréable de la situation ne me donne pas envie de prendre immédiatement mes responsabilités en main. Je serai honnête avec lui, mais plus tard.

Je garde le meilleur pour la fin : Sacha. Il ne s’écoule pas une seconde sans que mon cerveau ait une pensée à son égard. Je lutte tant bien que mal, mais je reste impuissante. C’est comme malgré moi. J’ai des douleurs dans le bas-ventre. Des douleurs que je prends pour de l’amour, mais qui sont peut-être tout simplement dues à l’infection ! Pourtant, mon pouls s’accélère et j’ai de nouveau le souffle court. Comment l’amour peut-il mettre dans un tel état ? Le rire. Ris un bon coup, tu retrouveras une respiration normale ! Je m’exécute. C’est vrai ! C’est assez magique. Je me sens mieux. Je compose le numéro et note tout de même que mes doigts tremblent. Je raccroche. Je vais me rouler un joint, c’est tout de suite plus efficace que le rire. Je le charge bien pensant qu’une seule latte me suffira et après une large bouffée et un immense verre d’eau, je compose pour la seconde fois son numéro. Je tremble toujours autant, mais j’en ai un peu plus rien à foutre.

« Sacha ?

– Ana…

– Je suis désolée, je n’ai pas pu te rappeler hier. Il faut que je te parle.

– Je t’écoute.

– Non, pas maintenant. Je préfère te voir. Tu travailles aujourd’hui ?

– Oui. Mais je peux te voir ce soir. J’ai très envie de te voir. J’ai très envie de toi. »

Lui a l’air complètement décontracté à tel point que j’en viens à me demander si c’est du pipeau. Mais mon amour pour lui est trop grand et j’occulte largement cette pensée. Nous nous verrons donc ce soir chez lui. Dans mon journal, j’écris ce trop plein d’amour qui m’envahit et duquel je me sens prisonnière. Je n’arrive pas à le vivre sereinement car je peux palper une angoisse dégueulasse qui me prend à la gorge et au ventre. Et d’un, je suis malade et je ne sais pas ce que me réservent ces prochains jours, ni sa réaction ; et de deux, je suis folle amoureuse d’un homme que finalement je ne connais pas. Tout sera peut-être terminé ce soir…

Je passe ma journée tant bien que mal à la Médiathèque, à faire des recherches sur les différents théâtres susceptibles de proposer une coréalisation pour notre première création. Les listes sont longues et il nous faudra investir dans quelques photocopies et reliures de dossiers. Je note soigneusement le nom des théâtres avec les numéros, les adresses et les personnes à contacter. J’établis ma liste par quartier afin de pouvoir faire ma ronde et rencontrer les gens face à face. Je décide d’établir un premier contact en envoyant le dossier par courrier électronique. Je squatte donc un ordinateur de la bibliothèque. Dans ce genre de situation, il est préférable de nommer en début de courrier la personne à qui l’on s’adresse. Ne pas faire d’emails groupés, autrement, elle ne les lit pas. Hormis une pause déjeuner assez brève au resto de la salle de spectacles -mitoyenne au bâtiment de la médiathèque- et l’appel de Tania qui me remonte le moral, mon après-midi est dédié à l’envoi de fichiers, lourds en plus, ce qui prend d’autant plus de temps !

À dix-huit heures, une annonce nous signale la fermeture des portes invitant les gens à venir faire leurs emprunts. Finalement, j’aurai pas mal bûché !

Je rentre en vitesse chez moi pour me changer et me débarbouiller. Je n’y reste pas plus de dix minutes. Je repars en trombe et sautille jusqu’au RER. Je suis angoissée, mais amoureuse, alors quoi qu’il arrive j’ai une espèce de patate surréaliste. N’empêche, j’ai une sacrée trouille ! Mais j’en peux plus de ne pas le voir ni le toucher. Je souris, je souris et j’ai même envie de rire ! Je ne veux plus m’angoisser parce que je ne sais pas où tout cela va me mener. Je veux être confiante et profiter des six semaines de répit. Profiter de ce coup de foudre inattendu et m’abandonner totalement au bonheur de l’amour, psychique et physique. Après, on verra ! Cette pensée me fait automatiquement fouiller dans mon sac afin de vérifier que les préservatifs sont bien là. Oh putain ! Ça va être trash comme explication ! J’avoue que l’idée de ne rien dire me traverse l’esprit. Mais impossible ! Ce ne serait pas de l’amour alors. Mais quoi ? Une envie passionnelle de vivre quelque chose, un besoin d’affection ? Je suis tellement préoccupée et torturée que je n’arrive plus à lire. Mon livre est ouvert à la bonne page sur mes genoux, mais je ne le vois pas. Je fixe le vide en ressassant les mots de mon désir et surtout en reformulant sans cesse l’explication de mon infection. Pff… L’amour est une infection ! J’en souffre plus que ma propre maladie !

Arrivée devant la porte de mon amoureux, la boule qui s’est invitée dans mon ventre depuis près de quatre jours frappe comme une sourde sur la parois de mes intestins. Je souffle longtemps comme pour reprendre de la contenance, mais je suis prête à défaillir. Je frappe. C’est Diane qui ouvre. Elle me fait signe qu’il est dans la chambre. Le couloir me paraît interminable et je sens à chaque pas le sol se dérober sous moi et mes jambes qui luttent malgré mes tremblements. Il est là, assis sur son lit avec sa guitare. Il joue. Alors je le regarde depuis l’encadrement de la porte. Il chante. C’est doux et c’est bon. C’est une chanson d’amour. J’écoute…

Pense à moi

Dérobe-moi 

Que je ne sois qu’à toi

Survivre et rire

Surtout ne pas dormir

Ne pas laisser s’échapper le temps

Ce doux instant présent

Ne pas dormir

Juste t’aimer

Je t’envoie 

Les plus tendres de mes baisers

Que tu puisses 

Te dulcifier

Avidement respirer

Je t’aime tant 

Que l’exprimer 

En ce langage connu des gens

Semble inadapté 

Aucun mot inventé

Pour narrer ce sentiment

 

Pense à moi

Dérobe-moi 

Que je ne sois qu’à toi

Survivre et rire

Surtout ne pas dormir

Ne pas laisser s’échapper le te temps

Ce doux instant présent

Il me sourit et pose sa guitare. Il m’invite à m’asseoir à ses côtés. Il me regarde droit dans les yeux. Il est calme. J’ai du mal à respirer. Il me caresse le visage, les cheveux. Il ferme les yeux et me frôle de sa joue. Il me respire. Je ferme les yeux aussi. Il m’embrasse tout doucement. Mon visage est entre ses mains. Les miennes reposent sur mes genoux et je ne parviens pas à les bouger. Je le laisse faire. Il me couvre de baisers plus langoureux les uns que les autres et je me laisse fondre dans une douceur et un parfum que je ne connaissais pas. Nous restons ainsi un nombre incalculable de minutes et je sens que je pourrai mourir dans ses bras. Il m’allonge tout doucement. Nous avons ouvert les yeux et nous nous dévisageons. De sa main, il parcourt tout mon corps, me caressant du revers de sa main tout en me regardant. Il chuchote : « Mon amour, tu m’as manqué. Tu es si belle. » Il prend mes mains et les embrasse. Il se redresse et se lève pour mettre de la musique. J’en profite pour me ressaisir et m’asseoir au bord du lit.

« Il faut qu’on parle, lui dis-je presque en chuchotant. (Je dois m’éclaircir la voix, elle a disparu !)

– Je sais. J’attendais que tu le fasses. Il dit ça comme une pensée en l’air sans me regarder. Il est assis à son bureau et roule un joint.

– C’est assez difficile à dire.

– Prends ton temps.

– Je peux d’abord te poser une question ?

– Tu l’as fait à l’instant ! répond-il en souriant.

– Avec toutes tes autres conquêtes, tu ne te protégeais pas non plus ou bien c’était la première fois avec moi ? (ça y est ma voix est là, bien claire et même un peu dure.)

– Non, je ne me protège pas. »

Je suis abasourdie. Je ne sais pas si je dois continuer tant j’ai du mal à parler. (Mais là ce n’est pas dû à l’éclat de ma voix, ça vient de bien plus bas). Il termine de rouler et allume son joint sans me regarder. En bafouillant un peu, je parviens à articuler :

« Et… tu… tu ne crains pas d’être porteur d’une maladie ?

– Je m’en fous de la vie. Je te l’ai déjà dit.

– Et des autres aussi ?

– Non, pas de toi.

– Enfin, ce n’est pas très logique. Tu peux très bien être infecté et me l’avoir transmis. »

Silence. Il fume.

« La maladie et la mort ne m’effraient pas, je les recherche. Je n’ai pas l’intention de mettre un bout de plastique entre nous. Je te ferai l’amour sans aucun obstacle. Si tu n’es pas d’accord, soit ! Je le respecterai. Je suis un pessimiste Ana, je ne suis pas pour toi.

– Je croyais que tu m’aimais un tant soit peu.

– Bien sûr ! Et comment ne pas t’aimer ? Tu respires la joie de vivre et la douceur. Quand on te voit, on n’a qu’un seul désir, se blottir dans tes bras. Mais moi, franchement, qui voudrait d’un être tel que moi ?

– Eh bien, moi Sacha, j’ai répondu oui à tes avances. Ce n’est pas pour tout laisser tomber aujourd’hui. Tu m’as eu avec tes mots et ta musique ! Je fais quoi maintenant ? Mais je ne laisserai pas la maladie ruiner ma vie. Réfléchis à ça ! »

J’avais imaginé toutes les réponses possibles, sauf celle-là. Je me lève et rassemble mes affaires. Il me rattrape et m’enserre dans ces bras. Il me prend le visage entre ses mains et me regarde droit dans les yeux :

« Je t’aime Ana Morgan et je te veux.

– Laisse-moi partir ! »

Nous pleurons tous les deux. Pour ma part c’est sincère, pour lui, je ne sais vraiment plus quoi penser.

Je descends les escaliers à toute allure sans me retourner. Des sanglots m’étranglent, mais j’arrive à les contenir. J’ai besoin d’air. J’ai besoin de marcher, de courir même. Alors je m’enfuis en courant. Je pourrais rentrer chez moi en courant. Une haine immense s’empare de moi. Je suis dans une incompréhension totale. J’ai peur. J’ai tellement peur. J’ai peur que tout cet amour s’arrête là. Je n’ai même pas eu le temps de le vivre. Peut-être l’ai-je trop vécu avant même qu’il ne commence et c’est pourquoi la chute est si brutale. Mais qu’est-ce qui lui prend ? Comment peut-on avouer des choses aussi fortes et ne pas vouloir les assumer ? Ne pas désirer assumer le plaisir de vivre. J’éprouve une aversion totale à son égard à cet instant.

Ce soir là, je suis réellement rentrée en courant chez moi. En courant et en pleurant. Oui, encore !

Je suis arrivée chez moi, vidée – c’est le terme exact- vidée de tout sentiment, de toute sensation. J’ai une douleur inouïe dans le bas-ventre accompagnée de fortes nausées. Je cherche de quoi me soulager et j’avale un anti-vomitif ainsi qu’un antidouleur prescrit par le médecin de l’hôpital. Pour la seconde fois, je me déshabille, le regard vague, pour me glisser dans un bain chaud. Pour la seconde fois, je m’apprête à aller me coucher sans rien avaler et dormir pour ne plus songer. Sauf que la différence avec la veille, c’est que là, je n’ai vraiment plus goût à rien. Je n’ai même plus peur. Je me sens désarmée. La mort peut me prendre là, maintenant, je m’en contrefous totalement ! Mes sanglots ne s’arrêtent pas. J’ai de la morve dans la bouche, les yeux rouges, les mains tremblantes, le visage recouvert de taches rosées, les côtes saillantes. Oui, ça me frappe d’un seul coup : je suis nue devant mon miroir et je me trouve trop mince. Je monte sur la balance. J’ai encore perdu deux kilos. Du coup, il ne me reste plus grand-chose.

Après mon bain, je tente rapidement une fouille plus avancée dans les placards de la cuisine pensant qu’en grignotant quelque chose la nausée passera. Rien. Je ne vois vraiment pas quoi me cuisiner. Toujours nue, je me glisse dans mes draps et étendue sur le dos de tout mon long, le drap retenu par mes deux mains à hauteur de mon visage, comme cachée pour ne pas être vue dans cet état douloureux, je m’endors.

JOUR 13

Je m’éveille, il fait encore nuit. Je suis dans la même position. Je tourne la tête : le réveil indique quatre heures seize. J’ai à peine dormi cinq heures. Je rêvais. Mon rêve m’a réveillé. J’ai encore des images plein la tête. Des images d’amour et de bonheur. Mes larmes coulent toute seules, j’ai les yeux grands ouverts. Je me tourne et tente de me rendormir sur le ventre, en vain… Je connais cette sensation. Je l’ai déjà vécue. L’horrible sensation d’avoir la certitude qu’on ne pourra pas se rendormir et que toutes ces prochaines nuits seront identiques. Je connaîtrai de nouveau l’horrible sensation des dents de l’aube. L’aube carnassière qui vous laisse sans repos, celle qui ne permet même pas à votre cerveau d’avoir l’espoir d’un autre jour, celle qui vous laisse le goût amer du rêve si doux, celle qui vous glace en vous permettant de dire bonjour à votre triste réalité. L’ultime remède à l’obésité. Le chagrin d’amour. Parce qu’il me semble évident à présent que cet homme ne m’aime pas. Quelqu’un qui n’aime pas la vie, qui ne s’aime pas lui-même ne peut définitivement pas aimer les autres. Il m’a eu. Je ne suis bonne qu’à coucher avec lui et c’est tout. J’ai bu ses paroles comme on boit un poison et je suis atrocement malade. Je suis en deuil. J’ai un manque. Un vide. Je suis seule à aimer. Combien de temps ça peut durer ? Combien de temps peut-on penser à une personne et l’aimer sans retour ? Je prononce à voix haute dans un souffle son prénom. Mes larmes redoublent. Puis :

« Je t’aime. J’en fais quoi, moi, de cet amour ? Franchement, je vis comment maintenant ? J’ai un poids énorme à l’intérieur du ventre et de la poitrine et je ne peux pas l’enlever, je dois vivre avec, respirer avec, dormir avec et le pire, je crois, manger avec. Je t’aime. Je t’aime. Je ne sais pas quoi en faire, je veux le chasser et en même temps le chasser signifierait te perdre à jamais. »

Je me tourne sur le côté. J’ai de la morve partout. Je suis obligée de me lever pour me moucher, je ne peux plus respirer. En position debout, la salive emplie ma bouche et je cours au toilettes déverser un flot de bile affreusement déplaisante. Je me recouche exténuée. Durant près de trois heures, je continue de me torturer seule, de me masturber mentalement avant de sombrer dans une sorte de coma. A mon réveil, je sens à la position du soleil et l’ambiance extérieure qu’il est tard, voire bien plus tard que je ne pouvais l’imaginer. En effet, mon réveil indique quinze heures quarante-huit. Je ne comprends pas. Je saute du lit. Je me précipite sur mon téléphone et je vois que j’ai plusieurs appels en absence. Je ne l’aurais donc pas entendu sonner ! Incroyable ! Ça ne m’arrive pour ainsi dire jamais.

Tania a laissé plusieurs messages. On devait déjeuner ensemble. Elle doit être folle d’inquiétude sachant que la veille je lui ai dit que j’avais une mauvaise nouvelle à lui annoncer.

Sacha a envoyé un texto :

« Ma chère et tendre amie, j’ai le pénible sentiment de t’avoir blessée et ça me tue. »

Cet écrit me transperce le coeur. C’est fulgurant. Je crois un instant que je vais encore vomir. Je désire tant tout foutre en l’air et vivre uniquement de ses baisers et de ses caresses. Mais tout ça semble irréel, impossible et j’ai comme un goût de foutage de gueule au fond de la gorge. Et puis, ça veut dire quoi, que je ne suis qu’un morceau de fantasme à qui l’on peut écrire ce qu’on veut quand on en a envie ?! A qui l’on peut dire ce qu’on veut sans la moindre conséquence ? Ah mais non ! Franchement ! Il sait que je l’adore, comment ose-t-il ? Après m’avoir arrachée à ma petite vie tranquille ? Mais je ne t’ai rien demandé, moi ! Rien, absolument rien ! Je m’étais tranquillement remise de mon précédent chagrin, j’avais réussi bordel, j’avais réussi à oublier. Pourquoi es-tu venu me chercher ? Pourquoi m’écrire ces choses si délicieuses… Encore, s’il te plaît encore…

Et me voilà repartie dans des soliloques antinomiques !

Je me suis arrêtée d’agir, la tête penchée, le regard vers la gauche, assise sur mon lit, toute recroquevillée, le portable prêt à glisser des mains, comme ça, trente-cinq minutes. C’est juste impossible ! Je me secoue et appelle Tania. Je lui demande s’il n’est pas trop tard pour la retrouver et si nous pouvons dîner toutes les deux ce soir. Une véritable amie n’est pas calculatrice et c’est un échange gratuit qui ne nous met jamais en situation de danger mental, rien ne nous fait peur. La franchise et l’honnêteté sont les premières vertus de l’amitié. Tania, en véritable amie, approuve à la seconde et je me dépêche de prendre une douche, de me nettoyer proprement et me crémer à l’endroit souillé, de me piquer avec des cyto-machin-choses, d’enfiler un jeans et de sauter sur mon vélo avec lequel j’arrive toujours plus rapidement quel que soit le point de chute dans Paris.

Tania, belle, rayonnante, souriante m’attend à la terrasse d’une brasserie un verre de Monaco à la main. Elle se lève et m’embrasse.

« Alors, ça va toi ? Qu’est-ce qui t’arrive ?

– Je suis désolée ma Tania, vraiment mille pardons.

– J’m’en fous Ana! Tu vas bien?

– Non, pas du tout ma chérie.

– Assieds-toi ! Tu veux boire quelque chose ?

– Comme toi ! »

Elle commande et m’écoute attentivement lui raconter toute la vérité sur mon histoire et mon incorrigible insouciance, je dirais même plus inconscience ! Elle m’écoute lui dire que je suis tombée une fois de plus raide dingue amoureuse d’un homme que je connais à peine. Nous passons ainsi le reste de notre journée à nous faire du bien, à rire du dramatique et à s’encourager dans l’espoir d’un avenir tout rose. Nous sommes attablées à la terrasse d’un petit restaurant Italien quand Adrien m’interrompt au beau milieu de l’avortement d’un indicible secret, ce qui me fait atrocement rougir : « Coucou soeurette ! »

C’est vrai, on est aux Halles, c’est son QG ! Il nous embrasse à sa façon avec tout plein d’amour et d’affection.

« Vous dînez ?

– Ouais !

– Et vous faites quoi après ? J’ai une grosse soirée à deux pas d’ici dans un pur appart chez un pote.

– Ah ? Et t’y vas vers quelle heure ? demande Tania.

– Oh ! Vingt-deux, vingt-trois heures.

– Pourquoi pas. Ana ? Ça te dit ? Ça te changera les idées. »

Je lui fais les gros yeux, je ne voudrais pas avoir à raconter ma vie à mon frère maintenant, même si je sais que je n’y couperai pas, le jour où je serai vraiment au fond du trou. Mais il ne semble pas faire trop gaffe et Tania lance un « C’est entendu, envoie-nous l’adresse, on sera là avec du champagne ! » avant même que j’aie le temps d’émettre le moindre son.

Nous arrivons vers vingt-trois heures à la soirée rue Montorgueil après avoir bu une bouteille de rouge à toutes les deux. J’aime mieux vous dire que je suis relativement en forme. Ce que Tania malgré son état d’ivresse avancé ne manque pas de remarquer aussi en me répétant, je te surveille, ne fais pas ta gamine !

A ma grande surprise Philippe de Belsange, que je croyais à l’étranger, est là discutant avec mon frère. Il se souvient de moi. Et moi ? Pff, comment ne pas se souvenir ! Toujours aussi craquant. Je continue les bises – et les présentations faites chaleureusement par mon frère – à droite, à gauche… Beaucoup de gens que je connais malgré tout. Une fois nos deux bouteilles de champagne mises au frais, deux coupes arrivent directement dans nos mains. On boit, on fume et on danse. Il y a un DJ très funcky qui me passe tous mes morceaux préférés. Alors, c’est facile de se déhancher, surtout qu’Adrien qui maîtrise cet art à la perfection m’entraîne dans des duos endiablés. Tania aussi en a pour son compte. Après de franches rigolades, nous nous écartons un peu de la piste pour boire de nouveau. J’ai le cerveau assez embrumé. Je roule un joint que quelqu’un m’a refilé sans que je m’en rende compte. Puis vers une heure du matin, Adrien se jette sur moi.

« Faut que je te présente, viens vite ! »

Une superbe nana, blonde, peau claire, élancée, sapée avec un simple jeans, une chemisette beige cintrée assez décolletée, de petites boucles d’oreilles en plumes et des chaussures à talons en daim, se tient là, dans les bras de mon frère. C’est pour le moins étonnant ! Je suis interloquée, j’affiche mon plus large sourire. Elle s’appelle Vanessa. Enchantée Vanessa. Mon frère a l’air complètement assoiffé et affamé quand il la regarde ! Ça me fait rire. Au moins un qui a l’air heureux ! Après avoir embrassé tous ses copains, Vanessa revient vers moi et m’entraîne dans la salle de bains. Tout en me racontant comment elle a rencontré mon frère et à quel point elle est heureuse de faire ma connaissance, elle ouvre un petit sachet de coke et se met à faire deux énormes poutrasses sur le lavabo. Elle continue son speech en me tendant un billet de cinquante euros roulé en guise de paille. Moi, je suis faite comme un rat ! A moitié ivre et en plein délire, je sniff le rail d’un seul coup d’un seul ! Et hop ! C’est reparti ! Je l’embrasse sur la bouche pour la remercier et je lui demande si elle peut faire la même chose pour ma copine. Elle est toute heureuse de me rendre ce service et je cours à la recherche de Tania. Nous passons ainsi une bonne partie de notre soirée dans la salle de bains à trois jusqu’à ce qu’Adrien nous extirpe de l’endroit. Tant mieux parce qu’à force de blabla, nous étions bonnes pour y passer le reste de la nuit !

Nous sortons de là bien allumées et nous nous mettons à nous déhancher sur la piste comme de jolies princesses démoniaques qui n’ont rien à perdre.

Entre deux danses, deux verres et deux traits de coke, j’envoie, lamentablement sûre de moi, un message à Sacha, un message d’amour qui pue le sexe. Et je poursuis ma soirée sans me poser de question, oubliant mes soucis les plus graves et mon traitement.

La soirée passe en un clin d’œil et il est déjà super temps d’aller se coucher. Il fait jour dehors. Nous discutons encore quelques quarts d’heure devant l’immeuble où se déroulaient nos folies et j’attrape un taxi. Je demande à mon frère de mettre mon vélo chez lui. Je le récupèrerai un autre jour. Mon corps est épuisé, mais mon cerveau marche à cent à l’heure. Je suis affaissée à l’arrière d’une grosse Mercedes et je regarde défiler le paysage. J’assiste au lever du soleil sur la Seine en songeant à Sacha. Je suis définitivement malheureuse. J’ai envie de le lui écrire encore, mais je me retiens. Je n’ai pas eu de réponse à mon dernier message même si j’ai dû l’envoyer vers quatre heures du matin…

Et une fois de plus, je me vois en train de me déshabiller sans âme, de façon lente et déprimée. Il semblerait que je ne m’en lasse pas. Je me laisse tomber sur le lit et me roule dans les draps. J’ai chaud et froid à la fois, c’est très désagréable. Ce ne sont pas des sueurs froides, c’est simplement que recouverte d’un drap, j’ai chaud et découverte, j’ai froid. Je n’arrive pas à comprendre. Surtout, je n’arrive pas à être bien. Je tourne et me retourne dans ce lit qui semble de la même façon soit trop grand, soit trop petit. Je tente de m’endormir, mais il m’est très difficile de garder les yeux fermés. Quand je les ferme, j’entends battre mon cœur et ça me donne la nausée. Je tente une respiration contrôlée, en vain. Je n’arrive pas à me concentrée ! Et cette putain de table de nuit qui est trop proche, même de l’autre côté du lit. Son angle pointu me nargue et ça me fait mal aux yeux. Bordel ! Je finis par me lever emmitouflée dans ce drap couvert de sueur et qui pue la clope à présent. Ah non ! Ce sont mes cheveux. Berk ! Je saute tant bien que mal dans la baignoire et me saisis du pommeau. C’est fou ce que mes mains tremblent. De froid ? Je fais couler un jet d’eau bouillant sur mon corps, ce qui me fait le plus grand bien. Vingt minutes plus tard, je suis toujours dans ma baignoire accroupie et le corps rouge vif, complètement ébouillanté. Mais je n’arrive pas à me décider à fermer ce robinet et à sortir de cette baignoire. Trop de questions se bousculent, trop d’hypothèses, je pense à un avenir qui s’avère être incertain. Et si j’étais séropositive ? C’est comment la vie avec un corps porteur d’un virus mortel ? On dit quoi à sa famille ? On l’annonce comment ? Je ne veux même pas penser à une vie amoureuse.

JOUR 14

A neuf heures, je découvre un message de Bastien qui désire me voir. Sachant que je ne pourrai définitivement pas y échapper, je lui fixe un rendez-vous pour le lendemain. Ça me permettra peut-être d’oublier Sacha le temps d’un verre.

Puis j’éteins mon téléphone pour éviter d’aller regarder toutes les trente secondes si j’ai un nouveau message de l’homme que j’aime.

Je traverse nue l’appartement, chope un drap propre dans le placard et m’enveloppe de nouveau. Je m’effondre dans mon lit. Je suis désespérée. Je voudrais dormir, juste dormir. Je ne veux pas réfléchir à mes actes, regretter cette nuit excessive, ou pleurer sur Sacha. Putain, je veux dormir ! Mais à la place, je chiale. Tout pour être encore plus crevée ! Je suis lasse… Sur le coup, je ne pense pas que je suis en redescente et que la drogue ne me va pas du tout. Non, je pense simplement que je suis éperdument amoureuse, qu’il semblerait que ce soit réciproque mais qu’à cause d’une infection de merde, on ne puisse pas vivre notre histoire.

Pourrions-nous vivre une histoire d’amour platonique ? Aimerions-nous assez fort pour nous voir, nous regarder, échanger sans jamais nous toucher ? Ce qui semble compliqué maintenant, c’est que nous ayons déjà partagé de vrais moments érotiques… Mais peut-être qu’en laissant quinze jours de distance, nous pourrions y parvenir. Quinze jours. C’est rien quinze jours et ça peut valoir le coup. Ça peut nous permettre de voir si nous nous oublions l’un l’autre ou si nous persistons dans cet amour. Mais je réalise que quinze jours c’était le délai qui nous séparait de son départ en vacances. Obligée de repousser de quelques semaines mon procédé. Et alors qu’importe ? Je ne suis plus à quelques jours près. C’est même d’autant mieux. Cette distance ne peut que nous éclairer sur ce que l’on ressent. Je ne mourrai pas d’ici là, tout de même !

Ce sentiment m’apaise et je parviens enfin à m’endormir. Je dors profondément jusqu’au lendemain matin. Je mets un certain temps avant de réaliser que j’ai sauté une journée. Ça, ça me met en rogne, je me suis bousillé une journée ! Nan, mais ça arrive à qui de dormir vingt-quatre heures ? Oh ! C’est infernal ! Mes membres sont en coton ! Je me traîne à la salle de bains où je prends, à l’inverse de la veille, une douche froide. N’ayant toujours rien à manger chez moi, je décide de me faire un kif à la boulangerie. Je note quand même que je me sens véritablement exténuée et je me promets de ne plus prendre de merde comme la nuit d’avant-hier. Je suis franchement en rage contre moi-même. Ça ne vaut vraiment pas le coup de payer aussi cher pour… pour quoi ? Je me souviens à peine de ma soirée, j’ai dû raconter ma vie à des inconnus et faire chier le monde. J’ai dansé au moins ? Moment de réflexion… Oui, j’ai dansé, c’est vrai, j’ai même beaucoup dansé ! Bon c’est déjà ça !

Je rallume mon téléphone portable. Pas de réponse de Sacha à mon dernier message érotique. Angoisse sourde. Pourquoi ? Ah ! C’est pas vrai ! Tu ne vas pas te mettre à spéculer ? Parce qu’un milliard de possibilités s’offrent à toi et tu n’auras jamais la réponse exacte à moins de la lui demander et ça, tu n’en as pas le courage ! Laisse tomber, on a dit quinze jours, heu un mois et demi ! Merde, je me parle à moi-même et je ne réfléchis même pas à ce que je fais : je suis en train d’allumer un joint roulé machinalement. C’est hors de question. Je le repose dans le cendrier. Bon, une latte, mais juste une. Ouh ! Le truc me fait tourner la tête et m’oblige à m’allonger. J’ai une sacrée baisse d’énergie aujourd’hui, mais je ne traînasserai pas, j’ai horreur de ça.

Il est très vite, trop vite d’ailleurs, temps de me pointer à mon rendez-vous avec Bastien. J’y vais franchement à reculons, mais j’y vais, car s’il y a bien une chose que j’exècre dans ce bas monde, c’est la lâcheté !

Nous devons nous retrouver dans un café dans le 20ème arrondissement de Paris. Il est déjà là. Quand il m’aperçoit, il se lève bien avant que je sois à sa hauteur et il affiche un large sourire, assez niais, ce qui me met d’autant plus mal à l’aise. Je note au passage que la coke nous rend nerveux les jours suivants et que la limite du supportable en temps normal devient pour le coup intolérable.

« Comment vas-tu ? Dis-je pour répondre à son enthousiasme. Je sens que mon sourire est forcé.

– Maintenant, beaucoup mieux, a-t-il le culot de répondre.

– Ce festival ?

– Vraiment génial ! Beaucoup de films passionnants qui seront sans doute sélectionnés à Cannes. Et toi ? Je suis tellement content de te voir !

Ben oui, c’est ce que je vois, mais moi, pas du tout, alors on fait vite ok ? Bien sûr, je dis ça en aparté, parce que je suis une jeune fille polie.

-Bien, je te remercie. »

Et là, il enchaîne sans me laisser le temps d’en placer une. La fille avec laquelle il vit qu’il ne supporte plus, son raz le bol du quotidien, le caractère suicidaire de cette dernière qui finit par déteindre sur lui. Comment il est heureux depuis qu’il me connaît. Ce que je lui apporte d’énergie et de souffle, d’envies… De quelle façon il entend mener sa vie maintenant et pourquoi il ne pourra plus jamais revivre ce qu’il a vécu ces derniers temps en amour. Et tout cela avec une farandole d’étoiles dans les yeux toutes plus illuminées les unes que les autres qui dansent en me narguant. Mais elles ne me font plus le même effet les petites étoiles de Bastien et sa beauté ténébreuse s’efface progressivement au fur et à mesure de la conversation. Il me prend la main pour renchérir de plus belle. Il se laisse aller à une digression sur ma beauté, ma douceur et mon appétit de la vie (s’il savait que c’est aussi dangereux que l’excès inverse !). Je tente de retirer ma main, mais il la serre, l’approche de sa bouche et la baise comme le cul de la baronne. Puis il m’observe avec un sourire toujours aussi niais. Ça y est, on dirait que j’ai le droit à la parole ! Wow ! Doucement, j’ai envie de dire ! Et moi j’ai mon avis à donner dans tout ça ? Il fait flipper ce mec, on ne se connaît même pas et contrairement à ce que moi je suis en train de vivre, il n’a jamais été question de réciprocité que je sache ! Je retire donc d’un coup sec et franc ma main et je lui explique avec le plus grand tact, la manière la plus douce qui soit (justement – pour lui faire une dédicace au passage) et la plus sincère aussi que je ne suis pas prête à m’engager avec qui que ce soit, que je ne désire en rien partager ces moments de joie et que… Mais, non, il me coupe sans arrêt la parole et tente de me démontrer par A + B que c’est pour notre plus grand bien. Qu’un amour comme le nôtre ne peut pas être remis en cause, qu’il faut le vivre à cent pour cent, qu’il ne faut pas le laisser passer parce que peut-être qu’aucun sentiment aussi noble ne se représentera à nouveau. Nan, mais limite il m’explique qu’on est fait l’un pour l’autre ! Je rêve  ou quoi ?! C’est fou comme certaines personnes jouissent de la faculté de prendre leur rêve pour une réalité. Réalité certes, mais qui n’est sans doute pas celle de tout le monde. Un peu d’objectivité bordel de merde ! Je tente donc une autre approche pour me faire comprendre, un peu moins modérée dirais-je, développant une théorie selon laquelle l’être humain à légèrement tendance à penser que les sentiments puissants qu’il ressent ne peuvent être que réciproques alors que rien ne prouve une telle aberration. J’échoue lamentablement car il se cabre et commence à faire l’enfant. J’entends sa voix devenir de plus en plus aiguë et note que son regard se noircit. Ouh ! Je connais ça… De l’euphorie au désespoir ! Ah non merci, j’ai déjà donné à titre personnel ! Ce jeune homme semble être un chouia dépressif. Je commence à perdre patience. En temps normal, j’aurais été une mère pour lui, mais là, j’ai juste envie de lui balancer qu’il me gonfle au maximum, que j’ai aussi mes problèmes à résoudre, que je n’ai pas de temps à perdre et que je suis à deux doigts de me casser. Je respire un grand coup pour éviter de l’insulter, parce que là, je trouve même qu’il me manque de respect avec son semblant de colère qui monte. Je lui annonce donc que mon offre est strictement amicale et que cela reste à prendre ou à laisser. Il se calme, je le constate à sa veine jugulaire qui n’est plus autant visible. Il change de couleur. Merde, j’ai l’impression qu’il va se mettre à chialer. Bon, je fais quoi là ? Je baisse les yeux pour apaiser mon irritation. C’est un truc à moi, ça. Si je soutiens par le regard la personne envers laquelle j’éprouve des sentiments très négatifs voire violents, je suis capable de me jeter sur elle physiquement ; si je baisse le regard, la tension redescend.

Dans le cas présent, le soliloque de Bastien glisse finalement, à mon grand étonnement, sur le thème de la dépression. Il m’avouera être très fragile et nécessiter une prise en charge médicale. Ben voilà, tu vois quand tu veux ! Ouf ! Là, plus rien ne m’engage. Et dire que j’aurais pu sombrer dans la culpabilité.

N’empêche, en partant –sans payer, ça m’est complètement sorti de la tête !-, je me sens à la fois soulagée et responsable : pourvu qu’il ne fasse aucune connerie ! En tout cas, cette escapade parisienne m’aura réveillée quelque peu ! Je suis près de Gambetta. J’ai besoin de marcher. Il m’a super contrariée. C’est dingue quand même, je tombe toujours sur des types pas nets. Je les choisis ? Je les attire ? Non, sérieux ! L’heure est grave là ! Moi aussi, il faut que je consulte ! Bastien, sans blague ! Il avait l’air tellement équilibré qu’il ne m’attirait presque pas ! Bon, n’y pensons plus, ce chapitre est clos et on me reprendra plus à draguer des mecs dans les musées ! Finalement, ce n’est pas un lieu sain pour faire de jolies rencontres !

Tout en songeant à cette histoire ridicule – oui, c’était ridicule et j’ai mal pour lui !- je marche. Chemin faisant, je sors progressivement de ma rêverie pour me rendre compte – enfer et damnation !- que je suis dans la rue de Sacha. Mais qu’est ce que je fous là ? Non, c’est pas vrai ! Et s’il déboulait. La rue est minuscule et il pourrait bien me voir. Je regarde de tous côtés et je fais immédiatement demi-tour quand, évidemment, j’entends mon prénom… C’est sa voix. Je tremble. Je reçois à cet instant un coup de poignard dans le bas-ventre. Je suis proche de l’apoplexie. Mon sang fait un tour à la vitesse du son, mes oreilles bourdonnent, je vois trouble. Merde ! Je fais un malaise ! Mes jambes ne répondent plus, je me sens défaillir. Noir.

J’ouvre les yeux. La première chose que je vois est le sourire de Sacha. La première chose que je sens est sa main sur mon visage. La première chose que j’entends est le son de sa voix, rassurant :

« C’est rien, ma fée. Je suis là. Les pompiers arrivent. La caserne est à cent mètres.»

Et à cet instant, plus rien ne compte. Juste lui et moi. Je n’entends même pas les autres passants qui s’arrêtent pour demander s’il faut appeler les secours, ni la sirène des pompiers qui se rapproche comme pour répondre aux questions des badauds et laisser Sacha concentré sur ma petite personne. C’est la première fois que ça m’arrive même en ayant pris de la drogue récemment. J’ai dû perdre connaissance une minute à peine, mais je n’ai aucune idée de ce qu’il s’est passé.

Je murmure avec difficulté :

« Du sucre. Quelque chose de sucré. »

Je tente de me relever, mais il fait non de la tête. C’était une mauvaise idée de toute façon, parce qu’à peine ai-je remué qu’une furieuse envie de vomir me monte à la bouche.

Et là, je réalise. Oh putain ! Dans quel pétrin, je me suis fourrée ! Mais pourquoi bon sang ! Pourquoi je me retrouve là, allongée dans la rue, la tête sur les genoux de Sacha ? Je ne veux même pas penser à un signe du destin, parce que je serais foutue d’y croire ! Très rapidement les pompiers sont sur place. Ils me transportent sur une civière et m’enferment dans le camion. Sacha monte avec moi. Il se tient à l’écart en expliquant mon évanouissement pendant qu’un charmant pompier me prend la tension, regarde mes yeux et m’ausculte rapidement tout le corps sans doute pour vérifier que je ne me suis pas fait mal en tombant. Il annonce calmement « chute de tension. Besoin de repos. » J’adore ! Comme si c’était nouveau ! Il me débarque à l’hôpital le plus proche, soit Tenon. Je n’ai aucune envie de terminer ma journée à l’hosto et je commence à protester avec difficulté : tout ce que je trouve à dire c’est un tout petit « non » à peine audible. J’essaie de me lever pour signaler que tout va bien. Mais je tourne de l’œil à nouveau. Waouh ! Je m’impressionne moi-même. C’est quoi ce délire, là ? Elle est où ma bonne vieille patate ? J’en viendrais presque à m’inquiéter. Sacha me dit de ne pas m’en faire, qu’il reste avec moi. Mais non, non et non ! C’est pas dans mes plans tout ça. J’avais dit quinze jours, non pire un mois et demi ! On va où comme ça, à part droit dans le mur ? Mais, lui, tranquille, il appelle son taf pour dire qu’il ne sera pas là aujourd’hui. Je suis épuisée rien qu’à l’idée de me battre pour faire entendre ma voix. Alors je sombre une nouvelle fois…

À mon réveil, je suis sur un brancard dans un couloir tout sombre et personne autour de moi. Je n’ai toujours pas la force d’appeler ou de faire quoi que ce soit. J’ai même un peu la trouille. Et Sacha, il est où ? Mes affaires ? Et ma mère ? Je veux ma mère ! Je lève légèrement la tête pour effectuer une nouvelle tentative de redressement. Tout doucement, tout délicatement, en vain. Je gerbe tout ce que j’ai dans le bide, à savoir rien si ce n’est un reste de mon croissant du matin digéré depuis un siècle. Mais ça ne s’arrête pas et je vomis encore et encore du rien, soit de la bile verte et immonde qui me déchire les entrailles au passage et j’ai juste l’impression que je vais crever là, toute seule sur mon brancard à deux cents lieues de chez ma mère. Et ça, c’est juste impossible ! Un infirmier passe au moment où je n’ai absolument plus d’espoir et il m’emmène en se servant du brancard pour ouvrir les portes battantes qui sont juste devant moi et que je n’avais même pas remarquées. Les roues ont un grincement étrange comme une sorte de pompe à vélo par à-coups. La force que met l’infirmier à ouvrir les portes battantes ainsi que ce couinement me plongent instantanément dans un univers atterrant et ma salive emplit de nouveau ma bouche. Mais cela ne dure que quelques secondes, car là, juste de l’autre côté des portes, c’est la vie et la lumière avec tout plein de gens qui s’affairent ! C’est con, mais ça va tout de suite beaucoup mieux ! Une aide-soignante s’approche et me nettoie mon abjecte vomissure en m’annonçant qu’on va s’occuper de moi. Ma promenade sur mon brancard se poursuit dans les couloirs de l’hôpital. Je pénètre ainsi dans une autre salle de la même façon avec cet à-coup brutal du brancard qui piaille et défonce les portes : comme la première fois, il me renvoie à mes haut-le-cœur. J’ai envie de hurler. Mais ici se trouvent d’autres brancards et d’autres gens malades. Des vieux, des jeunes et des encore plus jeunes. On m’arrête juste à côté d’un enfant, un garçon qui porte un masque à oxygène. Il doit avoir cinq ou six ans. Il me regarde de ses grands yeux chatoyants de couleur noisette. Je parviens à lui sourire. Il me répond parce que je devine des fossettes de chaque côté de ses joues. Je voudrais lui prendre la main, mais on m’enlève de nouveau et je ne reverrai jamais cet enfant. Tout ça m’emplit d’une immense tristesse… piaille –à-coup ; braille–à-coup ; criaille–à-coup…

J’arrive enfin dans une espèce de cabinet médical pour qu’un médecin me prenne en charge. Mais pour l’instant, il n’y a personne. J’enrage, j’aurais pu rester aux côtés du petit garçon qui doit être mort de trouille tout comme moi. Dans ce petit bureau, il y une table pour les examens médicaux, un bureau et une armoire de rangement. C’est tout. Pas de fenêtre. Rien au mur. Rien sur le bureau à part un ordinateur. Rien à observer. Rien à compter. Rien qui puisse laisser penser que ce bureau soit habité par un quelconque médecin. C’est triste à mourir. Une vraie salle de torture comme celle du Joueur d’échecs de Stefan Zweig. Il a intérêt à rappliquer vite le médecin parce que là, il m’en faut peu pour sombrer dans la folie : il n’y a pas un seul bouquin à se mettre sous la dent si par mégarde je venais à rester enfermer dans cette salle. En revanche, l’ordinateur me permettrait peut-être de survivre. S’il est connecté à Internet, je pourrais sans doute passer le reste de ma vie à étudier et à mettre en ligne mes mémoires. Bon, tout n’est pas perdu ! Au moment même où je me raccroche à ce signe d’espoir, le médecin entre, laissant retomber au sol tous mes plans d’écrivain, ma paranoïa et mon film d’horreur. C’est encore un homme assez jeune.

« Bonjour Mademoiselle ! Qu’est-ce qui vous arrive ?  »

Pour seule réponse, un léger haussement d’épaule et une mine à faire pâlir les astres.

« Ne vous inquiétez pas, on va voir ça tout de suite. »

Il se lave consciencieusement les mains, remonte ses manches et s’approche de moi. Il sent bon. Il prend ma tension, me palpe le ventre et plaque la membrane froide du stéthoscope sur ma poitrine. Il retire les pavillons de ses oreilles qui claquent derrière sa nuque.

« Vous avez mangé aujourd’hui ?

– Non, marmonné-je en m’éclaircissant la voix.

– Vous vous êtes évanouie dans la rue et vous avez vomi, c’est bien ça?

– Oui. Ma voix n’est toujours pas claire.

– Etes-vous actuellement sous traitement ?

– Oui. Je tente un nouvel éclaircissement.

– Lequel ?

– Je ne sais plus. J’ai la chaude-pisse !

– Vous n’êtes pas enceinte ?

– Non.

– Depuis quand êtes-vous traitée ?

– Depuis lundi. Mais je crois que ça fait un moment que je n’ai pas fait mes piqûres.

– Avez-vous fait un test VIH également ?

– J’en sais rien. Je crois qu’il a été fait, mais on m’a recommandé d’en refaire un dans un mois.

– Vous êtes très faible et vous avez une forte fièvre.

– Ah bon ?

– Oui, votre température est anormalement élevée Elle est à trente-neuf huit.

– Etes-vous diabétique ?

– Pas à ma connaissance.

La suite ressemble à peu près au questionnaire auquel j’ai eu droit lundi dernier. La perte de poids accentuée, le sommeil de près de vingt-quatre heures en plus et la drogue dure, avec un peu plus de franchise. La conclusion est tombée, lourde et grasse comme un éléphant m’écrasant de tout son poids sur mon brancard bringuebalant :

«  Nous allons devoir vous hospitaliser afin de pratiquer certains examens.

– Combien de temps ?

– Tout dépendra du diagnostique. Je vais prévenir la personne qui vous accompagne de vous retrouver dans votre chambre.

Sacha ! Il est encore là ! Je demande :

– Quelle heure est-il ?

– 17h45.

Impossible. Mais ? Il s’est passé quoi, là ? Nan ! C’est la deuxième journée de ma vie que je loupe cette semaine. Ça devient franchement inquiétant. Je hasarde :

– C’est grave, docteur ?  C’est couillon, mais ça me fait marrer de poser cette question. Pourtant, lui ne rigole pas du tout.

– Il se peut que l’on vous ait administré un médicament antirétroviral en injection afin d’éviter la propagation du VIH. Une mauvaise observance du traitement peut conduire aux symptômes dont vous êtes sujette. Les médicaments eux-mêmes peuvent provoquer de fortes nausées. La fièvre indique que vous avez une infection. Il s’agit peut-être d’une autre infection que la gonorrhée ou alors celle-ci était fortement avancée, ce qui complique le traitement. Quoi qu’il en soit la fatigue, les vomissements et la fièvre ne présagent rien de bon. Nous devons faire différentes analyses de sang. Notamment une numération globulaire afin de vérifier que vous n’êtes pas anémiée. Mais il peut s’agir aussi d’une acidose lactique, c’est-à-dire d’une accumulation d’acide lactique dans le sang. Ce qui est beaucoup plus grave. Quoi qu’il en soit cette fatigue doit être diagnostiquée.

– Mais, la cocaïne, avant hier…

– En overdose oui, peut-être, mais ce n’est pas ce qui s’est passé. Vous n’êtes pas une consommatrice régulière, m’avez-vous dit. Le sommeil prolongé auquel vous avez eu droit aurait dû vous rétablir un temps soit peu. Malgré tout, vous avez un peu raison : le mélange que vous avez consommé vous a fait prendre beaucoup trop de risques.

– Alors quoi ? Il se passe quoi ?

– Comme je vous l’ai dit, vous allez être hospitalisée le temps de faire les analyses. Pour le moment, il s’agit de se reposer et de ne surtout pas s’alarmer. »

Facile à dire ! J’aime bien les jeunes médecins, mais certains manquent tout de même d’expérience questions diplomatie et chaleur humaine.

Retour en plein cauchemar : couinement des roues et nausées ! Le parcours n’en finit plus dans l’hôpital. Je prends même un monte-charge. Le brancardier m’explique que ça va plus vite de ce côté. Les ascenseurs sont toujours blindés. Ce qu’il sait pas, c’est que le bruit de cette énorme porte coulissante ainsi que la résonance de la poulie motrice du monte-charge – oui on dirait le bruit d’une poulie – complètent irrémédiablement ma vision dantesque. Il m’en faut peu pour que je puisse voir des filets de sang couler le long des murs. Le moins qu’on puisse dire, c’est que je ne suis pas rassurée. Pourtant, très vite Sacha m’a rejointe. Il me tient la main pendant que le brancard continue de sillonner les couloirs. Et bientôt, nous pénétrons dans la chambre. Apparemment, j’ai une sacrée veine, car c’est une chambre simple. C’est déjà ça. J’aurai pas à supporter quelqu’un qui ronfle à mes côtés.

Je quitte enfin ce maudit brancard pour me retrouver dans un lit plus large et moins grinçant. Une infirmière aide Sacha à défaire mes vêtements qui puent le vomi et me met en attendant une blouse bleue complètement transparente qui ne ferme qu’avec des petits lacets dans le dos. C’est-à-dire que je suis à poil ! J’ai tout de même gardé mes sous-vêtements. Sacha m’installe le mieux possible et me propose d’aller chez moi chercher de quoi me changer à moins que je ne préfère prévenir quelqu’un d’autre qui pourrait y aller à sa place. Il ne sait pas où j’habite exactement, il n’est jamais venu à la maison qui doit être en bordel. C’est juste pas possible mon amour, c’est pas comme ça que j’imaginais ta première fois dans mon intimité ! Non, je vais appeler Jam ou Tania et ils feront le déplacement pour moi.

« Je ne préfère pas. Ce n’est pas que je n’ai pas confiance, mais ça me paraît un peu compliqué.

– Il n’y a rien de compliqué, Ana. Si ça t’arrange, je pars immédiatement te chercher des affaires.

– Non, ça peut attendre.

– C’est comme tu voudras.

– Je te remercie d’être resté. Je me sens tellement idiote. C’est une situation absurde.

– Repose-toi. Ne t’en fais pas. Ne pense pas. J’ai juste besoin d’être à tes côtés. Je suis troublé au souvenir de nos quelques jours passés ensemble et je pars la semaine prochaine. Je suis juste heureux de profiter de toi. Et je veux être là quand tu iras mieux.

Je ne relève pas le terme « troublé » quand pour moi il s’agit d’une dévastation, d’un ravage, d’une destruction pure et simple. Je poursuis :

– Les médecins ne t’ont rien dit ?

– Je ne suis pas de la famille, ils n’ont rien à me raconter.

– Je crois que je suis très malade.

– C’est-à-dire ?

– Pour le moment, je ne préfère rien t’annoncer. Je ne suis pas certaine de ce que je pourrais avancer. Ils doivent faire quelques analyses. Je te dirai tout quand j’aurai les résultats.

– Tu me fais peur Ana. C’est en rapport avec notre rupture.

– Je suis fatiguée, Sacha. Je crois que le mieux c’est que je me repose. J’en saurai plus demain. Je t’appellerai. C’est promis.

Contre toute attente, il demande :

– Je peux t’embrasser ? J’en ai très envie. »

Ça, c’est bien les hommes. Un truc grave est peut-être en train de se passer et lui ne pense qu’à m’embrasser. Ce qu’il fait d’ailleurs sans attendre ma réponse. Un simple baiser sur mes lèvres sèches qui me restera toute la nuit. Un doux baiser qui aurait dû me permettre de passer une nuit tranquille avec de beaux rêves à la clé. Il n’en est rien. Cette nuit-là, je revis notre rupture. D’une manière sensiblement différente, mais tellement réelle.

Je suis chez lui. Face à lui. Sacha est assis sur son lit. Moi, je me tiens debout. J’ai un numéro dans les mains, le 59. C’est un ticket numéroté type que l’on retire dans les salles d’attente. Je le froisse. Je tremble et je suis très pâle. J’ai certainement de la fièvre. J’ai très froid aussi. La fenêtre de sa chambre est grande ouverte et un vent glacial souffle dehors. Je ne comprends pas pourquoi il ne ferme pas cette fenêtre. Il dit qu’il n’en a pas envie. Alors je le regarde sévèrement et déballe tout  d’un seul coup :

« J’ai une infection. Je l’ai su hier. Je voulais faire un test depuis longtemps, mais j’ai retardé le moment. Je suis désolée. Tu devrais aller voir le médecin et prendre le même traitement que moi. Et, quoi qu’il en soit, il faudra qu’on se protège maintenant. Dans un mois, je retournerai faire un test VIH. Pour l’instant on ne peut pas être certains que je ne sois pas infectée.

– Je n’irai voir aucun médecin. Et je m’en fous.

– Qu’est-ce qu’on fait alors ?

– Rien de plus qu’avant. Je poursuis ma vie avec les femmes comme avant.

– Avec les femmes ?

– Oui, mais ça ne veut pas dire que je ne t’aime pas.

– T’es un grand malade, toi ! Tu veux que je te partage avec tes autres conquêtes alors que tu es certainement contagieux ?

– C’est bien ça. Il me plaît à moi de jouer avec la mort. »

Là-dessus je me réveille en sueur.

JOUR 15

J’ai toujours extrêmement froid et j’ai de nouveau envie de vomir. Je ressens de violents spasmes dans toute la partie intestinale et l’estomac. Ce sont des douleurs foudroyantes. Je dois crier parce qu’une infirmière de nuit se précipite à mon chevet. Elle m’apporte le haricot au cas où je vomirais encore et me fait une autre perfusion intraveineuse. C’est la deuxième. Elle m’explique que l’une contient un anti-vomitif et l’autre un anti-douleur. Apparemment, je n’avais que l’anti-vomitif. Alors pourquoi j’ai encore envie de vomir et quand est-ce que l’anti-douleur fera son effet ? C’est curieux, j’ai l’impression d’avoir une simple gastro et que demain tout sera fini, mais non. J’ai toujours présent dans un petit coin de l’esprit que je suis peut-être séropositive. J’apprends qu’il est quatre heures du matin. Tout ça pour me convaincre de dormir. Je ne demande que ça, mais les douleurs redoublent et je vomis encore de la bile. Je me sens toute décharnée. C’est une sensation terrible que de toucher ses os. Je n’ose même plus poser la main sur mon corps. La nuit toute perception est déformée. Je me sens horriblement seule. D’autant plus que je n’ai prévenu personne de mon entourage de ma triste situation. J’ai envie de mourir maintenant. Comme ça, ce serait fait. Mais les douleurs ne me laissent pas en paix et je lutte ainsi jusqu’au petit matin. Puis, un vide, le néant. C’est alors que je dors profondément – sans rêve, sans tristesse, sans joie, juste d’un profond sommeil bien réparateur -, qu’on me réveille pour le petit-déjeuner ! J’hallucine ! Vous voulez que je bouffe quoi avec tout ce que je dégueule ? C’est pas vrai d’être aussi con ! J’envoie chier la pauvre aide-soignante avec son chariot comme jamais je n’ai osé le faire dans ma vie. Elle part à toute vitesse en me laissant un plateau rempli de victuailles, alors je la poursuis avec mes mots. Je continue à gueuler depuis mon lit, bien fort, pour que tout le couloir de l’hôpital en profite. J’exige que ce plateau soit retiré de ma chambre. Je ne veux rien sentir et surtout pas une odeur de bouffe qui pue. Je gueule comme ça au moins trois bonnes minutes jusqu’à ce que quelqu’un vienne l’enlever, ce putain de plateau. Et je me rendors du sommeil des plus justes des saints. La petite gueulante matinale m’aura achevée jusqu’à onze heures trente, heure à laquelle un infirmier et une aide-soignante pénètrent dans ma chambre afin de prélever le sang et l’urine infirmes. Après un nettoyage superficiel du corps, j’ai droit à quatre prises de sang différentes. Il en faut peu que je ne tourne de l’œil. Et c’est pas fini, on m’explique que pour me laisser dormir aucun soin n’a été pratiqué, mais qu’il est temps de m’embêter un peu. Et c’est parti pour le ballet des infirmiers, le défilé des dernières technologies médicales, des ustensiles, et des machines ! J’ai même le droit à une échographie. Merde ! le son de mon propre cœur me soulève l’estomac une énième fois. Putain, j’ai failli bousiller leur électrocardiogramme ! Dites, c’est pas très rassurant tout ça ! J’ai de la bave, de la morve et des larmes qui me sortent par tous les trous. Maman ! Au secours ! J’ai vraiment l’impression que je vais crever ici. Et mon histoire d’amour ? Laissez-moi vivre mon histoire d’amour, même platonique, j’m’en fous ! C’est d’ailleurs un bon moyen de la faire durer cette romance… C’est dingue, je ne parviens pas à oublier son visage y compris dans les moments les plus critiques de ma vie. Si je m’en sors, je lui avoue tout et le demande en mariage !

Pour finir, ils me changent mes sondes et me rajoutent je ne sais quel nutriment. Ben, ouais ! Vaudrait mieux me nourrir un peu si vous voulez oxygéner mon cerveau parce bientôt c’est la mort cérébrale, les cocos ! Ils repartent… Attendez, il se passe quoi ? Y a un médecin qui pourrait m’expliquer ? Mais non. Ils sont repartis. Et moi, je reste seule à pleurer sur mes incertitudes ? Pitié quelqu’un, je veux pas rester seule. J’ai peur. De ma vie, j’ai jamais eu aussi peur. Je cherche mon téléphone. Il est dans mon sac posé sur le fauteuil. Je me hisse avec difficulté hors du lit et attrape le sac. Je mets une éternité à trouver le téléphone qui n’a plus que très peu de batterie. C’est pas vrai, il manquait plus que ça ! Ça veut dire qu’il faut que je sache qui appeler en premier. Non, je peux aussi noter les numéros dont j’ai besoin et appeler de la chambre. Oui c’est plus judicieux. Heureusement que j’arrive encore à penser ! J’appelle l’infirmière pour avoir un papier, un crayon et un téléphone. C’est pas aussi facile que ce que je pensais. Elle m’explique qu’elle peut m’aider à noter les numéros, mais que pour obtenir la ligne, il faut remplir une paperasse. Malheureusement, depuis mon arrivée aux urgences, je n’ai pas encore donné ma carte vitale ! Mais ?! J’ai pas ma carte… Putain, c’est une conspiration ! Je ne me balade jamais avec ma carte Vitale ! Oui, soit, là je comprends bien que c’est une erreur ; et puis, de toute façon, j’ai absolument plus la force de m’énerver. Je fonds en larmes dans les bras de l’inconnue que je retiens prisonnière une dizaine de minutes en fantasmant sur ma mère.

Finalement, le problème n’était pas insurmontable, je connais mon numéro de sécurité sociale par cœur. Très vite, j’obtiens ma ligne et ma mère qui dans la foulée prend son billet d’avion. Elle me promet être là au plus vite avec mon père et Adrien. Tania, passera chez moi dans la soirée pour me rapporter mes affaires. Elle ne pourra pas avant. En revanche, elle arrive pour le déjeuner. Elle récupèrera la clé à ce moment-là.

Le convoi de médecins rapplique dans ma chambre au moment où je commençais à me détendre. Diagnostique de tout ce bordel : Température toujours trop élevée ; rythme cardiaque faible ; tension basse ; muscles abdominaux contractés ; reflux gastriques abondants ; manque d’oxygène dans l’organisme ; diabète sucré.

Comment ça diabète sucré ? Je n’ai jamais été diabétique.

« Cette maladie n’est pas seulement héréditaire, elle peut être l’effet d’une mauvaise hygiène de vie. En outre, dans la grande majorité des cas, ce n’est pas une maladie qui s’explique encore de façon logique. »

Ah, ben vu comme ça, c’est sûr que tout est possible ! Résultat : piqûre d’insuline à heure fixe pour le restant de mes jours. Soit, si je peux arrêter de souffrir dans l’instant…

« Et le VIH ? Je suis séropositive ? »

Le fait de prononcer ces mots a pour conséquence une brutale accélération de mon rythme cardiaque. La machine enregistre un pic au même moment et un affolement s’en suit dans ma chambre avant qu’un médecin ne s’asseye près de moi pour tout m’expliquer. Sa voix est chaude et il parle lentement en articulant chaque mot :

« Votre organisme présente une élévation du taux global d’anticorps, et une élimination des lymphocytes T ou CD4. Ce phénomène peut s’expliquer aussi par le simple fait que l’on vous ait proposé l’immunothérapie passive. C’est extrêmement rare, mais des anticorps clonés peuvent éliminer les lymphocytes. Nous devons rester vigilants et refaire un test prochainement puisque les dates que vous nous avez fournies ne nous permettent pas une totale certitude des faits pour le moment. On ne peut pas savoir que l’on est séropositif tant que le test de dépistage du VIH ne s’est pas avéré positif. Nous recherchons des anticorps que l’organisme produit pour essayer de se protéger du VIH et non pas des molécules artificielles. Mais, être séropositif ne signifie pas pour autant qu’on est arrivé au stade du sida. Nous devons cesser tout traitement pour le moment. Nous avons besoin de voir comment votre corps réagit dès à présent.

– Je ne comprends pas…

– Je vais prendre le temps de vous expliquer.  »

Il passe sa langue sur ses lèvres et regarde un instant en l’air. Il repose ses yeux sur moi. J’ai le sentiment terrible qu’il a peur pour moi.

«  Le système immunitaire est capable de repérer des éléments étrangers à notre organisme, comme les microbes. On les appelle antigènes. Il les reconnaît aussi quand il les a déjà rencontrés, parce que notre corps a une mémoire immunitaire. De cette façon, il y a certaines maladies qu’on ne fait qu’une fois dans sa vie. Quand un germe envahit l’organisme, il est reconnu par les Lymphocytes T4. Les cellules T sont une catégorie de lymphocytes qui joue un grand rôle dans la réponse immunitaire. T  est l’abréviation de thymus, l’organe dans lequel leur développement s’achève. Les cellules bactéries  identifiées comme étrangères sont détruites par ce mécanisme complexe. Ce sont ces lymphocytes qui donnent l’alerte et recrutent d’autres lymphocytes pour la lutte. En fait, notre corps fabrique des anticorps, des protéines qui vont se coller sur l’antigène et le détruire. Là, ce sont les lymphocytes B qui entrent en scène. Vous me suivez ?

– Je ne suis pas certaine, mais allez-y.
– C’est-à-dire que tout ce mécanisme peut se mettre en place et être actif si et seulement si les Lymphocytes T ont déclenché la réponse immunitaire la mieux adaptée à l’antigène. S’ils ne font pas leur travail, la réponse immunitaire ne pourra pas avoir lieu. Ou si vous préférez, s’ils viennent à manquer, le système immunitaire n’est plus capable de protéger correctement l’organisme contre les microbes. Ces mêmes microbes pouvaient déjà être présents, mais ils ne nous rendaient pas malade. Le VIH est un puissant virus. Tout fonctionne comme en informatique. Il rentre à l’intérieur d’un lymphocyte, y inclut son propre programme et détruit le programme préexistant, le code génétique. Du coup, le lymphocyte ne travaille plus pour le système immunitaire, mais pour le virus. Il va fabriquer des quantités importantes de VIH avant de disparaître totalement, complètement abattu. Et ainsi de suite jusqu’à ce que notre corps ne contienne plus aucun lymphocyte T. La destruction du système immunitaire de défense expose du coup l’organisme aux infections graves et à certains cancers. Vous comprenez mieux la signification de VIH, Virus de l‘Immunodéficience Humaine ? Il paralyse les défenses qui participent à l’immunité innée. Pour le moment, même sous traitement, l’organisme n’est pas capable d’éliminer complètement le VIH. Quand quelqu’un est porteur du virus, il ne va pas être malade tout de suite car le virus va mettre plusieurs années avant de détruire les défenses immunitaires. Le corps continue de fabriquer des anticorps, ceux qu’on cherche lors du test de dépistage et bien sûr de nouveaux lymphocytes. Mais le nombre reste insuffisant. L’organisme s’épuise. Le champ est ouvert aux microbes. Là, on parle de sida. En fait, la personne atteinte développe une maladie opportuniste… »

Il s’arrête un temps. Il prend une inspiration sans me quitter des yeux. Il semble vraiment très ingénieux dans sa théorie, mais complètement paumé face à mon cas.

« Nous devons déjà nous occuper de votre diabète en attendant les résultats des autres prélèvements que nous avons effectués ; j’ai besoin de savoir si votre sang présente un excès d’acide qui pourrait aussi expliquer tous les maux dont vous souffrez. Nous ne pouvons pas vous en dire plus pour le moment. Votre organisme montre une défense immunitaire trop faible, sans pour autant nous prouver la présence d’anticorps. Quoi qu’il en soit, Mademoiselle, il faut diminuer tout risque et ne plus consommer ni drogue, ni alcool, ni tabac, ni être sujette au stress.  »

Sujette au stress ? ça commence mal. Et puis, faites-moi un dessin, merde ! Ma puissance cérébrale est trop faible pour concevoir le rôle d’une molécule. En plus, ils n’ont pas l’air de saisir ce qu’il m’arrive non plus…

Tout le monde se retire, comme une vague qui s’éloignerait beaucoup trop loin, me laissant dans une immense solitude.

« Excusez-moi, mais je ne saisis pas pourquoi vous ne pouvez pas me répondre. »

Le médecin se retourne et revient s’asseoir sur le bord de mon lit me permettant de reprendre une ample inspiration. Il plonge de nouveau ses yeux dans les miens comme pour me convaincre de l’évidence des faits… je ne suis pas dupe, je ne vois que son incrédulité.

« Il faut compter trois à six semaines pour la période d’incubation. Pendant cette période, le corps peut déjà connaître certains symptômes comme ceux que vous présentez. Ils disparaissent entre une et quatre semaines. Les anticorps dont je vous parlais viennent en renfort seulement après six à huit semaines. Durant la phase d’incubation, il y a moyen de rechercher l’antigène P24. Il correspond aux protéines qui constituent l’enveloppe du virus. Mais il apparaît seulement deux à trois semaines après la contamination. Il y a un flottement.

– Antigène P24, oui. Je ne savais pas de quoi il s’agissait, mais j’en avais entendu parler. »

Sacha et Tania observent la scène depuis la porte de la chambre. Je viens de les apercevoir. Leurs visages m’apparaissent salvateurs. Je ne veux plus voir personne d’autre. Les médecins les préviennent de mon état extrêmement fragile et leur annoncent dix minutes maxima de visite. Je présente donc Sacha à Tania. Elle ne dit rien, mais je sens que son côté louve est prêt à surgir d’un instant à l’autre. Et ça ne tarde pas, effectivement.

 » Ça ne te dérange pas de voir ma meilleure amie dans cet état ?

– Tania, non. S’il te plaît. Je ne veux pas d’embrouilles, ni de stress. Il n’est même pas au courant.

– Au courant de quoi ? Demande Sacha.

– Au courant qu’Ana est à l’hôpital à cause de ses excès et de son inconscience et qu’il semblerait que tu ne sois pas de bons conseils non plus.

– Eh ! Stop ! Dis-je. Je suis seule responsable de mon corps et de ce que je fais de ma vie. Tout est de ma faute.

La suite de la conversation tourne entre eux deux. J’y assiste démunie et bouche bée :

– Pour en être convaincue, il suffirait que Sacha fasse un test ! Lance Tania.

– Un test de quoi ? Un dépistage du VIH ?

– Absolument, monsieur ! Et le plus tôt serait le mieux.

– Ecoute Tania, je ne veux pas me battre avec toi.

– Il manquerait plus que ça !

– Ce que je veux dire, c’est qu’il m’est très facile d’imaginer ta peine, ta déception et ta haine envers moi. Parce qu’il est humain de reporter sa colère sur le dos des autres. Je ne sais pas ce qu’ont dit les médecins à Ana. Mais on n’est pas porteur du virus et malade du jour au lendemain comme ça. Enfin, pas à ma connaissance. J’ai peur que nous n’ayons pas toutes les infos. Ce que je peux te dire, c’est qu’Ana et moi vivons quelque chose d’unique et que je ne veux pas le gâcher malgré ma maladresse et ma folie. Je ne souhaite pour rien au monde être responsable de sa santé. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour la soulager et la rendre heureuse. Si tu veux que je fasse un test, je le ferai maintenant. »

Il sort de la chambre. C’est là que Sacha m’apparaît dans toute sa vulnérabilité et, paradoxalement, sa force. Ses larmes, celles qu’il a su versées devant moi, étaient vraies. Je prends conscience à ce moment précis que je n’avais jamais voulu voir qui il était. Je comprends alors pourquoi j’ai autant de sentiments à son égard.

Je regarde Tania. Elle est également bouche bée. Elle décroche, après quelques secondes suspendues :

« Pardonne-moi, ma chérie. Je me sens stupide. Je suis tellement inquiète. J’aurais dû lui dire tout ça en privé et non pas devant toi.

– Je ne t’en veux pas. Je n’aurais loupé cette scène pour rien au monde !

Elle me sourit. Après un nouvel instant de silence, je parviens à avouer : J’ai peur, tu sais.

– Oh ma puce, je sais pas quoi dire… J’ai peu de temps, donne-moi tes clés que je te ramène ce dont tu as besoin. Et aussi, je t’ai acheté quelques journaux sur la route et des bandes dessinées, celle-là elle est top. J’ai beaucoup ri et… »

Mais je n’entends plus, j’ai beaucoup de mal à me concentrer. Et je sens mes larmes qui coulent. J’ai l’impression que tous les fous rires que nous avons pu avoir toutes les deux ne seront plus ; que la semaine dernière, j’ai vécu mes derniers instants de joie. Je me sens éperdument triste et seule. Elle le voit. Elle s’arrête de parler et me serre fort dans ses bras. Je sens qu’elle pleure aussi, avec moi. Nous respirons ensemble et nous pleurons ensemble comme pour nous dire adieu. Elle a peur. Elle ne desserre pas son étreinte et je pose ma tête dans le creux de son cou, je ferme les yeux et en respirant son parfum, je revois tous nos partages, toutes nos joies, toutes nos engueulades, tous nos délires, tous nos fous rires, tout notre amour depuis notre plus tendre enfance. Je souris à travers ces larmes qui n’en finissent plus de couler. Je me dis que c’est trop bête de ne jamais lui avoir exprimé par la parole mon amour et ma reconnaissance pour cette belle amitié.

« Je t’aime Tania. Je t’aime et je te remercie pour tout ce que nous avons pu vivre. »

Elle ne peut pas répondre. Elle continue de pleurer dans mes cheveux. Je crois qu’elle n’a vraiment pas la force de se redresser. Elle lâche de gros sanglots. En les laissant passer, elle parvient à articuler :

« Moi aussi, Ana. Je t’aime. Alors tu vas t’accrocher et te sortir de là, d’accord ?

– Oui. »

Elle prend les clés dans mon sac et s’en va en se mouchant et en s’essuyant le rimmel noir qui s’est étalé sur ses joues.

Quand Sacha revient dans la chambre, beaucoup de temps s’est écoulé. J’ai dormi. Je n’ai plus d’idée précise sur les heures qui passent, mais la lumière dans la chambre a changé. Je pense que ma famille devrait être là et j’espère les voir arriver d’un moment à l’autre. Sacha s’assoit près de moi, tout comme le médecin l’avait fait et il me regarde. Il me dévisage complètement. Je dois sérieusement avoir une sale gueule, mais tout ça n’a plus vraiment d’importance. Je veux juste vivre maintenant. Et je prie en moi-même que dieu m’accorde un peu de répit qui puisse me permettre de remettre de l’ordre dans mes pensées et dans ma vie en général. Car à partir d’aujourd’hui, plus rien ne sera jamais pareil, plus aucune journée, plus aucun repas, plus aucun sommeil, plus aucun projet –d’ailleurs, il n’y en aura plus-, plus aucun amour, plus aucune relation. Si je m’en sors, je fais l’engagement de vivre chaque seconde pleinement. Je regarde Sacha et je pense à tous mes amours passés, gâchés par mes peurs, par mes mensonges, par mon inauthenticité avec l’autre et avec moi-même, à toutes mes fausses prétentions qui m’ont empêchée d’être ; à tous les projets que j’ai pu faire qui ne m’ont pas permis d’être là, à l’instant présent, perdue dans un futur que je ne pouvais pas connaître et que j’ai voulu construire en partant sur de fausses bases ; à toutes ces fois où j’ai fait semblant sans jamais oser hurler à l’aide et où je me suis retrouvée seule. Et Sacha, pour la seconde fois, m’apparaît dans toute sa vérité : il m’a toujours confié sa véritable nature, il ne s’est jamais vanté d’être le meilleur ou le plus fort, il n’a jamais été faux avec moi, m’avouant dès le début sa folie et ses angoisses, son amour aussi… et cette force qu’il a de vivre avec toutes ses peurs avouées. Sacha s’est offert à moi tel qu’il est, vulnérable, et c’est pour ça qu’il est si beau. Jamais personne ne m’avait fait un cadeau si précieux, ce mec est Amour tout entier. « Mon dieu, je t’aime ! » Lui dis-je en sanglotant et en riant en même temps. Il me sourit. Ses yeux sont tout embués. Il serre mes mains dans les siennes et m’annonce presque en chuchotant qu’il n’a aucune trace du VIH dans le sang. Alors je pleure de plus belle, je pleure de soulagement, car je viens de comprendre l’humanité et l’amour ; et quoi qu’il puisse m’arriver, mon désir le plus grand à cet instant est que Sacha soit en bonne santé.

Mais ce bonheur ne dure pas. Ça me tombe d’un coup comme ça sur le crâne, un bon coup de marteau, très violent : si Sacha n’est pas malade et que moi je le suis, c’est une supposition bien entendu, mais si je le suis, compte tenu de ce que j’ai compris du processus d’incubation et de défense naturelle du corps, je peux l’avoir contaminé. Je ferme les yeux, terrifiée. J’ai du mal à respirer. Sacha ne comprend pas ce qui m’arrive. De toute façon, il ne connaît rien de mon passé. Il doit penser que moi non plus, je n’ai aucune raison d’être atteinte par le virus. Je ne peux pas parler, j’étouffe. Quelques secondes et l’électrocardiogramme se met à émettre une sorte d’alarme. Je pense : les infirmiers vont rappliquer et Sacha va devoir sortir. Cette idée me fait paniquer encore plus et je m’accroche à lui comme à mon dernier espoir. Je m’accroche à lui et à ce moment qui nous lie, cet instant arraché au temps, qui flotte de façon magique. Trop court. Trop tard. Une infirmière est là qui appelle un médecin. Sacha doit partir. La vie avec, emportant un amour céleste.