15 jours, nouvelle écrite en septembre 2011, Thèmes Eros & Thanatos

JOUR 1

Vendredi seize juillet 1999. Le temps est mitigé, mais il fait extrêmement chaud sur Paris. Les habitants et les vacanciers ont ralenti leur cadence et l’ambiance est très agréable. En revanche, mon rythme n’a pas changé, j’ai un sacré boulot : je m’affaire à monter une association afin d’obtenir un statut juridique en règle pour ma jeune Compagnie et pouvoir signer un éventuel contrat avec un théâtre parisien. L’Anniversaire d’Harold Pinter – monté par mon metteur en scène Jam, ami très cher – a été joué quelques jours auparavant dans une salle municipale de la capitale. Succès immédiat et surtout inattendu ! Le troisième acte si fragile encore et la scène de l’anniversaire si bordélique ne laissaient pas présager une telle tenue de scène. Nous étions ravis. Fallait-il continuer ? La question ne se posait même pas. Le plaisir apporté au public ce soir-là ne pouvait pas ne pas perdurer.

C’est comme ça que je me suis lancée dans ces putains de démarches administratives : la préfecture, les conseillers juridiques, le courrier, l’investissement, le trésorier, le président, le chef de projet artistique, les réunions chaotiques avec les comédiens, les tournées dans les théâtres parisiens. Chiant, mais assez rapide puisqu’on a voulu très vite nous programmer pour septembre. C’est con, on ne l’avait pas envisagé comme ça, beaucoup trop tôt pour nous ! Obligés de dire non : quelle merde ! Le troisième acte est à revoir bien sûr, mais surtout le père de Jam est malade : cellules cancéreuses détectées au niveau des reins. Jam veut partir avec lui en vacances au mois de septembre.

« Bien sûr Jam, lui dis-je, priorité au cœur et à la vie. »

Nous devons donc continuer nos recherches ayant en tête que l’idéal serait une programmation pour le début de l’année prochaine ou au plus tôt au mois de Novembre. J’appelle donc cette semaine-là, un petit théâtre dont je n’avais jamais entendu parler situé en plein cœur du quartier latin. Je discute avec un type de mon projet. Sa voix est délicieuse. Je tente de le convaincre de lire le dossier dramaturgique de la pièce écrit pas Jam et lui propose la lecture d’un DVD, puisque la pièce avait été intelligemment filmée le trente juin dernier. On plaisante sur sa situation archaïque : il n’est pas équipé de lecteur DVD ! Tant pis, je ferai en sorte de lui filer une K7vidéo. Mon nom, mon prénom ? Ana Morgane. Comme la fée ? Joli nom ! D’où ça vient ? De Bretagne. Ah, c’est charmant ! Alors profitant de la tournure amicale que prend la conversation, je demande si je peux passer. Non, il est très occupé, il faut envoyer le dossier. C’est très embêtant, parce que je compte tout de même me déplacer.

« Je ne fais pas confiance aux services du courrier !

-Bon alors, on peut éventuellement se rencontrer pour que vous puissiez visiter la salle. Appelez-moi un matin, on se verra dans l’après-midi.

-Génial ! Au fait, qui dois-je demander ?

-Sacha.

-Bon, alors à bientôt Sacha !

-A bientôt Ana ! »

Je raccroche. Sa voix résonne encore à mes oreilles. Comme la fée ? Oui, je porte ses longs cheveux noirs. J’ai hâte de rencontrer cet homme pour autre chose que cette programmation qui commence à me prendre sérieusement la tête. Et en même temps, j’appréhende. Je tremble à l’idée qu’il puisse avoir soixante ans. J’appelle Jam pour lui en parler. Je lui dis texto :

« Je pense avoir un bon plan pour l’année en cours et en plus j’ai rendez-vous avec une voix charmante, alors please, active-toi pour la numérisation du film parce qu’il faudra le faire passer en VHS ! »

Un vrai bordel ! On est toujours en retard dans les trafics de l’informatique. Tant pis, j’en ai trop marre, je me casse en week-end en Normandie, Je verrai ça lundi prochain. Sacha ne va tout de même pas s’envoler.

JOUR 2

C’est mon frère Adrien qui me sauve et qui m’allèche avec cette fameuse idée de Normandie. Il m’embarque avec lui, plus une Belge fort sympathique et une copine, Tania, de qui je n’envisage pas de me séparer dès que j’ai un moment de repos. Avant de partir le samedi matin, on se donne tous rendez-vous à la maison (comme ça on vient me chercher) et on se prend un méga petit déj sur la terrasse au milieu de la weed que je fais ardemment pousser pour le plus grand plaisir de mes amis. Le ciel est magnifiquement dégagé. La terrasse située plein sud obtient toute la lumière nécessaire pour nous mettre de bonne humeur. Il commence même déjà à faire chaud. Nous nous entendons tous les quatre à merveille et j’avoue que depuis quelques jours je me sens renaître à une nouvelle vie, laissant derrière moi des amours fragiles et lamentables dont je préfère taire la chose. Pour ce qui est du week-end, je ne sais pas chez qui nous allons et ce que nous allons y faire mais je m’en fous parce que je suis bien. La route se passe au travers des nuages d’herbe euphorisants qui nous emplissent le cerveau de belles promesses de repos et de fous rires. Il est onze heures du matin et je ne sais pas quel peut être l’état de mes camarades, mais pour ma part je suis franchement cassée. Au milieu d’une conversation, j’apprends tout de même que nous allons chez les frères de Belsange et ce doux nom aristocratique résonne à mes oreilles telle une belle maison fleurie au bord de la mer, sans prendre encore en compte le substantif frères – mis au pluriel – qui le précède et qui pourtant n’est pas resté indifférent aux oreilles de ma copine ! Nous arrivons enfin et je dois dire que ces noms-là avaient bel et bien résonné, puisque la maison est encore plus grande et plus belle que dans mon imagination : deux hectares de terrain surplombent la mer ; la façade de la maison, plein ouest, semble incrustée dans la roche et tenir en suspension au-dessus des vagues. Quand aux quatre frères en question dont les âges se situent entre 22 et 30 ans – ce qui en moyenne correspond au mien –, ils sont tous plus sexy et charmeurs les uns que les autres. Alors, quand Tania s’approche de moi et me glisse à l’oreille « dis donc, sympa tes plans week-end ! », je prends conscience que je suis effectivement connue pour ça ! Et j’oublie tout d’un coup : l’homme que j’aime encore et qui m’a délaissée ; le métis antillais incapable de fidélité ; mes histoires de cul passées sans aucun sens à mes yeux ; et je décide de passer un week-end tranquille à faire la fête avec mon frère et ses potes, sans drague, sans coucherie regrettable, juste comme en famille. La journée débute par un barbecue dans le vaste jardin et une virée à la mer. Nous tentons tous ensemble une entrée la tête haute dans cette eau à dix-huit degrés, mais nous échouons lamentablement. Après quelques instants de repos au soleil, nous retournons vers la demeure normande. Il est clair que très tôt nous nous mettons à boire et bien évidemment mes promesses s’envolent assez vite confrontant mon désir de femme célibataire au frère le plus âgé, Philippe. Son style est absolument charmant, il porte un bob et des lunettes de soleil : avec sa barbe, on dirait Robinson Crusoé ! Il m’apprend qu’il habite Sydney, ce qui est pour moi fortement rassurant, car il ne sera ainsi jamais question d’engagement. Mais ce Philippe n’en a que pour Nada comme toutes les autres espèces masculines de la soirée. Nada est une jolie Algérienne d’une vingtaine d’années, souriante et intéressante. Ca y est mon ego est meurtri et je me mets à boire de plus belle. De toute façon ne m’étais-je pas promis de profiter de cette soirée de façon à prendre tout le monde en considération et non pas simplement, de façon très réductrice, les attributs masculins ? C’est ainsi que je me persuade de passer une bonne soirée et j’y parviens assez bien, finissant bientôt sur la piste de danse avec mon frère qui a laissé tomber Nada (trop de monde sur l’affaire). Et pourtant voilà le cadet Jérôme, plus grand que Philipe et d’une beauté plus brute, qui s’approche de moi (aurait-il lui aussi laissé tomber Nada ?). Finalement non, il a l’air d’être sincèrement attiré –par mon sourire ? On s’amuse, on boit, on fume, on se cherche, on joue, on joue bien d’ailleurs à se chercher. Il est un peu jeune tout de même et sa prétention m’excède vite, mais je m’amuse bien et surtout j’ai besoin de ses regards, de ses yeux d’un vert assez tendre. Je roule un joint et m’installe à l’écart des autres pour discuter plus tranquillement. Mon frère m’observe m’éloigner et me lance un regard en coin qui signifie « tu n’es pas sortable, tu dragues tout le temps !». Je hausse les épaules, je pense que c’est faux et en plus je ne fais rien de mal. En outre, ma copine me rejoint assez vite pour m’avertir qu’elle va se coucher. Il est déjà cinq heures du mat. Alors je me lève en disant Ok, mais le « Non » exclamé par Jérôme qui semble lui venir du fond du cœur me retient encore un peu. Il comprend tout de même qu’il n’obtiendra rien de moi. Le week-end se déroule ainsi à se draguer, se chatouiller, rire, manger. Je ne cède en rien à mon appétit sexuel et je m’en trouve beaucoup plus épanouie. Je prends alors conscience du respect que j’inspire. Il est si simple et si bon de ne pas céder à sa libido : il n’y a rien à regretter et les hommes nous courent d’autant plus vite après !

JOUR 3

Compte tenu de mes dernières aventures non maîtrisées, il est de rigueur, me dis-je, d’aller faire un test VIH dans le courant de la semaine. Fini les conneries ! Il existe une technique de recherche d’antigènes P24 sous les vingt et un jours suivant le risque. C’est le moment ou jamais. Le plus drôle, c’est que j’avais écrit ça dans mon journal intime quelques jours auparavant :

Paris, magnifique sous le soleil d’été, et plaisante. Je vis. Sans amour, mais je vis. Et puisque les hommes ont décidé de s’intéresser uniquement au physique féminin, ce qui sous-entend appétit sexuel, je me résous à les satisfaire. Heureux sera celui qui me plaira. Je tirerai dorénavant mon plaisir d’aimer de ces péripéties sexuelles, certes bien basses comparées à la noblesse du sentiment que je peux éprouver à l’égard de mes conquêtes, mais il est clair qu’elles n’attendent rien d’autre de moi. Ainsi je grandirai dans l’apprentissage du plaisir de la chair. J’en tirerai parti comme d’un enseignement culturel digne jusqu’à ce que mon cœur rencontre enfin l’élu à qui j’offrirai sans retenue tout ce que j’aurai appris jusqu’alors. Il aura ainsi le bonheur de connaître le double plaisir du sexe maîtrisé et de l’amour accompli. Nous partagerons nos heures de détente dans un délice de voluptés charnelles qui ne s’éteindra qu’à l’heure de notre mort. Voilà aujourd’hui comment j’entends mener ma vie.

Le refus de ce week-end s’est fait entendre après l’inscription de chacun de ces mots. Le recul peut-être ! Bref, c’est fière de moi, mais pas trop reposée que je retourne à Paris. Le temps est toujours aussi fantastique. Je laisse mes amies et mon frère. La jolie Belge me donne ses coordonnées et me fait entendre qu’elle est absolument ravie d’avoir fait ma connaissance. Je suis flattée et heureuse car je l’aime déjà beaucoup. Elle part demain après-midi. Je lui propose de se retrouver avec mon frère vers treize heures pour avoir l’occasion de se revoir une dernière fois avant son départ. On se fixe rendez-vous devant le centre Georges Pompidou.

Je rentre chez moi. J’ai hâte de me reposer. Il doit être aux alentours de minuit lorsque j’arrive à la maison. Elle est sombre et silencieuse. Je me prépare une tisane à la valériane et m’installe sur la terrasse. Je me fais un dernier joint de weed. L’herbe est décidément très bonne. Ce sont des graines qu’un ami m’avait ramenées d’Afrique équatoriale. La terre dans laquelle je les ai plantées a été suffisamment généreuse pour me permettre de goûter à un produit de qualité. Je me sens sereine. Je pense à l’homme que j’aime. Je sais qu’il n’est pas sur Paris. Il est parti à l’étranger pour les vacances. Je décide de l’appeler. Il sera forcément sur messagerie. Je voudrais écouter sa voix et sentir en moi quelques changements. Je prends mon téléphone qui est posé devant moi sur la table en bois. Je le touche, le tripote, le retourne dans tous les sens. J’ai peur d’entendre sa voix, j’ai peur des conséquences. Je ne veux pas souffrir encore comme ces derniers mois. Mais c’est plus fort que moi, il faut que je sache. Je tape les dix chiffres sur le clavier. J’attends quelques secondes et comme je l’avais prévu, son répondeur se déclenche. Je trouve son message incroyablement ridicule et le son de sa voix froid et prétentieux. Je raccroche très vite avant que ne se déclenche le bip final du message. Je suis rassurée, je crois.

JOUR 4

Treize heures, lorsque j’arrive au centre Pompidou, mon frère et la Belge sont déjà là. On décide d’aller voir l’exposition de Jacques–Henri Lartigue. Dernier étage : la vue est magnifique, c’est le point central de Paris qui permet le mieux d’observer ses splendeurs. L’expo relate l’ensemble de la vie de l’artiste. Une salle en particulier m’interpelle, elle permet de voir les photos en relief. Dans cette salle, je note que le jeune homme à côté de qui j’étais devant les premières photos est toujours derrière moi. Mon frère et la Belge se sont éloignés : chacun va à son rythme. Ce que je trouve marrant, c’est que lui, ce jeune homme, va exactement au même rythme que moi. Nous finissons l’expo. Nous nous éloignons et je lance un dernier regard derrière moi pour bien voir le visage de celui qui me précédait. Il est là, près de la librairie, il me regarde. Nous sortons du centre et je raccompagne mon frère et son amie aux Halles. Je les y laisse, car je dois aller rue de Rivoli chercher des photos. Je retourne donc sur mes pas en songeant à ce jeune homme. J’avais toujours rêvé de rencontrer quelqu’un dans une exposition. C’est idiot, je le conçois bien, ça ne veut strictement rien dire, mais l’idée me plaît. Je pense aussi que nous sommes lundi vingt et un juillet et que je devais contacter certains théâtres. Je me souviens alors de Sacha et de sa voix formidablement chaleureuse. Il était convenu que je le joigne plutôt en début de semaine : je sais que la plupart des responsables de la programmation dans les Théâtres ne répondent plus dès fin juillet.

Boulevard Sébastopol, le feu est vert, je patiente. Mais, là, juste devant moi, sur le trottoir d’en face se tient l’homme de l’expo. C’est trop fort ! Je me déplace légèrement sur la droite de façon à être bien en face de lui sur le passage clouté. Je fais semblant de ne pas le voir. J’ai mes lunettes de soleil. Il ne remarquera rien. Je suis douée pour faire semblant. Le feu passe au rouge, nous traversons. Évidemment, je lui souris allègrement comme je sais le faire. J’ai pris confiance en moi ces derniers temps et je sais à quel point il est facile d’attirer un homme. Il arrive à ma hauteur, me regarde et passe son chemin. Merde ! Le con, il ne s’arrête pas. J’ai juste eu le temps de remarquer qu’il était vraiment très beau. Dans un sens tant mieux, je n’aime pas quand c’est trop facile ! Je poursuis ma route en direction de la rue de Rivoli. Je ralentis le pas, songeant qu’il n’était vraiment pas mal. J’ai très envie de savoir s’il me regarde encore. J’hésite un instant, je m’arrête. Allez, je me retourne. Aïe ! Malgré les cent mètres que je viens de parcourir, il est juste là, derrière moi, prêt à me parler :

« Vous voulez boire un verre ?

Mon dieu, je me sens tellement idiote ! Je réponds :

– Eh bien, heu… oui ! Là, je crois que oui ! ».

On se dirige donc à deux cette fois vers un endroit sympa pour prendre un thé. Il me dit qu’il est comédien – chouette, comme moi ! -, qu’il s’appelle Bastien et qu’il a vingt-six ans. Eh bien, Bastien, very enchantée de faire ta connaissance ! Ma parole, cette fin d’après midi tourne au régal ! C’est-à-dire qu’entre l’expo de Lartigue, le théâtre, le cinéma et tous les aléas de notre métier, nous avons pas mal de choses à nous raconter et je ne retiens pas un seul silence embarrassant. Il me sourit souvent. Quand il sourit, on voit des étoiles dans ses yeux. C’est magnifique ! Ce sourire, je le connais déjà… Je tremble à ce souvenir, c’est celui d’un comédien avec qui j’avais joué quelques années auparavant et que je n’oublierai pas : le genre d’homme généreux et agréable qu’on rêve d’avoir au moins une fois dans sa vie et non pas pour coucher, mais pour nous aimer. Je reste donc troublée face à ce charmant jeune homme qui me parle à présent de ses expériences d’acrobate. Ca devient un terrain dangereux, car qui dit acrobatie, dit musculature abondante et souplesse appréciable ! Mais, il est tard, les boutiques vont fermer et je ne suis pas allée chercher mes photos. Nous allons nous lever et sortir. Je pense et espère surtout qu’il demande à me revoir, mais non. Il ne le fait pas. Une fois de plus, je prends les devants. Après tout, lui a eu le courage de m’aborder tout à l’heure.

« Si ça te dit, demain, je voulais me rendre à la fondation Henri-Cartier Bresson, il y a une exposition intéressante. Tu veux prendre mon numéro ?

-Heu, oui, si tu veux, mais cette semaine je ne pense pas avoir beaucoup de temps : je dois partir jeudi matin pour un festival de films courts.

-Ce n’est pas grave, une prochaine fois peut-être. En tous cas, j’étais ravie. »

Nous échangeons quand-même nos numéros et je m’en vais de mon côté, lui du sien. Rue de Rivoli. J’arrive juste à temps pour mes photos. Elles ne sont pas prêtes ! Ce que ça peut m’énerver. J’ai l’envie soudaine de rappeler Bastien et de lui dire que finalement j’ai ma soirée, mais je sais que c’est complètement stupide et je décide de rentrer dans mon petit pavillon de banlieue. Ne voulais-je pas me coucher à une heure raisonnable ? Alors tant mieux, c’est qu’il devait en être ainsi. À vingt-trois heures pétantes, mon portable sonne. Je ne connais pas le numéro, je suis couchée, il fait nuit : je ne réponds pas. Le téléphone m’indique qu’on m’a laissé un message. Curieuse comme je suis, je trouve le courage de m’extraire de mon lit une seconde fois pour aller écouter la voix inconnue : c’est celle de Bastien ! Il me dit que son rendez-vous de demain après-midi est annulé et qu’il serait partant pour me retrouver. Je passe une nuit délicieuse.

JOUR 5

Il est quatorze heures quinze et j’ai donc un bon quart d’heure de retard à mon rendez-vous avec Bastien devant l’Hôtel de Bourgogne. Nous avons décidé, avant Bresson, de nous rendre à une expo sur l’hygiène au Moyen Age ! Il voulait la voir depuis longtemps. Aucun problème pour moi, ça sera même avec le plus grand plaisir.

Je suis au coin de la rue et ça y est je l’aperçois.

« Je suis absolument désolée, je…

– Non ce n’est rien. »

Il était en retard aussi ! Nous rentrons, nous payons et commençons notre visite. L’expo sur l’hygiène est au rez-de-chaussée. Nous visiterons la Tour Jean Sans Peur après. Je regarde tour à tour les panneaux explicatifs, les schémas et Bastien si beau.

« Pourquoi voulais-tu voir cette exposition ?

-Je travaille en ce moment sur Lorenzaccio. Je monte un projet. Je m’intéresse tout particulièrement au personnage historique.

-Lorenzaccio, intéressant, mais son époque à lui c’est la Renaissance.

-Exact, mais le passé immédiat est toujours bon à consulter. Il nous éclaire sur les mentalités. »

Bon, là, je n’ai rien à dire ! Continuons. C’est marrant, ils étaient assez propres finalement. Les hommes s’épilaient entièrement, tout comme les femmes, à cause des poux. On se marre à plusieurs reprises sur des trucs scatologiques. Il est vraiment sympa et ouvert ce type avec ses beaux yeux étoilés. Je suis assez contente qu’il m’ait rappelée. Après avoir visité la Tour Jean Sans Peur, nous prenons en direction de Montparnasse où se trouve la fondation Bresson. Nous décidons d’y aller à pieds, parce que nous aimons marcher tous les deux. Nous parlons beaucoup. Notamment du moyen-âge puisque j’ai lu pas mal de choses sur l’amour courtois et que j’ai peut-être des trucs à lui apprendre. Je lui parle des Troubadours et des Trouvères, de l’amour de loin des poètes et des chevaliers, de l’amour adultère des chevaliers amoureux nécessairement de la femme de leur seigneur : le désir ne peut pas exister dans le mariage, le désir est d’autant plus fort quand la personne aimée est inaccessible. J’en viens à parler de Chrétien de Troyes et des Chevaliers de la Table Ronde. Je lui explique en quoi cet auteur médiéval est hyper moderne : il a su inclure la notion d’amour dans le mariage. L’amour est un combat perpétuel et rien n’est jamais acquis ! Il s’intéresse. J’aime qu’on s’intéresse à moi pour autre chose que mes cheveux !

Il est dix-neuf heures trente. Nous avons marché jusqu’à la Gaîté en faisant pas mal de détours. Je crois qu’il devait se rendre à la Gym acrobatique. Je lui demande s’il ne va pas être trop en retard, mais il me dit que ce n’est pas grave : il préfère rester avec moi et voir l’expo sur « les choix d’Henri Cartier Bresson ». Mince alors, j’en suis ravie. Et bien, c’est parti pour une autre exposition. Les photos sont assez choquantes. Il faut parfois avoir le cœur bien accroché. Elles n’en restent pas moins belles. A vingt heures trente, on nous demande de nous diriger vers la sortie. Je proteste parce que dans l’officiel des spectacles la fermeture était indiquée pour vingt et une heures. C’est une erreur.

« Je m’en fous, il me reste une salle à voir ! »

Le directeur est sympa, il nous laisse exceptionnellement finir et je me retrouve seule avec Bastien dans une grande salle avec une trentaine de photos en noir et blanc accrochées au mur. C’est un moment intime et culturel pour le moins passionnant.

Vingt et une heures : nous sortons remerciant chaleureusement le type de la fondation. Nous poursuivons notre marche dans la capitale. Il fait chaud et il fait faim aussi. Nous nous installons – assez difficilement d’ailleurs compte tenu du nombre de parisiens vivant dehors en période de grosse chaleur – à la terrasse d’un petit restaurant et nous continuons gaiement notre discussion de la veille sur la culture en général, et notamment sur le théâtre. Après s’être bien restaurés, je lui propose de fumer un joint. Un joint d’herbe fait maison, ça ne se refuse pas ! Il accepte avec un grand enthousiasme. Nous sommes près de Place d’Italie, il est près de vingt- trois heures. Nous trouvons un petit square et tranquilles, sur un banc, nous fumons notre joint. J’ai un peu mal au dos. Forcément, on a marché toute la journée. C’est là qu’il m’apprend qu’il a fait des études de kiné. Il se place derrière moi et commence à me masser délicatement et fermement à la fois. J’en suis toute retournée. Je continue cependant d’éviter de me mettre dans une situation délicate et lui propose de poursuivre notre marche. A Bercy, nous décidons de nous arrêter de nouveau pour fumer un joint. Nous montons les marches du palais omnisports. Je crois en fait que nous n’avons pas trop envie de nous quitter ! Je sais que je vais louper le métro. Ca y est, je l’ai loupé ! Tant pis, maintenant que nous avons marché tout ça, autant continuer, mais à notre rythme. Deux heures du mat : nous passons devant le musée d’Art Africain, près du bois de Vincennes. Il me raconte des choses à propos de l’aquarium et aussi du développement durable. Une expo va s’y tenir. Il me parle de l’eau, de la rareté de l’eau. Il me dit un tas de choses que je ne parviens plus à enregistrer parce que mon corps est fatigué et que mon esprit est embrouillé. Et tout ce que j’arrive à répondre à cet homme plein d’entrain dans ses théories sur le développement durable c’est :

« Tu te rends compte, ça fait douze heures qu’on est ensemble ! »

Et au fond, je pense aussi que ça fait douze heures que nous marchons à travers les belles rues de Paris. Porte Dorée.

« Qu’est-ce que nous faisons maintenant ?

-Je sais pas. Tu habites où ?

-Derrière le bois. Maintenant que je suis là, je vais rentrer à pieds, mais ça craint un peu pour une jeune fille de traverser cette allée sombre à deux heures du mat, non ?

-Ce n’est pas grave, moi j’te ramène.

-Ah ouais ? ! Oh c’est vraiment sympa ! Mais après ça va peut-être te faire super loin pour rentrer chez toi ?

-T’inquiète pas. Au pire, je prends un taxi. »

C’est comme ça qu’on en vient une fois de plus à stopper en plein milieu du bois pour fumer un dernier joint avant de nous quitter. C’est marrant, je ne soupçonnais pas une telle activité nocturne à cet endroit : mise à part l’activité luxurieuse des prostituées, il y a un tas de gens qui fréquentent le bois la nuit, des insomniaques peut-être. Je me rends compte que Bastien ne parle plus et que je suis toute seule à déblatérer sur des trucs anodins. Il me regarde, alors je continue. Je lui parle de la drogue douce, de ce qu’elle me procure comme apaisement, comme sensation bienfaisante. Et puis là, j’en ai marre de parler, je rentrerais bien chez moi, surtout que je n’ai plus rien à fumer.

« On marche ? »

Mais non, il me retient et tente de m’embrasser. Merde, je n’en ai pas envie. Je suis peut-être chiante, mais pour une fois, je voulais attendre et attendre encore pour connaître le désir. Je pense qu’il n’a pas de chance parce que moi-même je ne me reconnais pas. Mais tout de même avec notre discussion de l’après-midi sur l’amour courtois, il aurait peut-être pu saisir qu’il fallait attendre encore un peu. J’essaye dans l’embarras d’une telle situation de le mettre à l’aise en lui expliquant que c’est un peu tôt pour moi : je m’épate moi-même ! Il est gentil, il réagit bien et nous poursuivons cette marche jusqu’à mon petit pavillon. Il est quatre heures du matin. Je refuse de le faire entrer. Après tout, il est adorable mais je ne le connais pas. Il appelle un taxi de son portable. Je l’attends avec lui. Le taxi ne tarde pas et durant dix minutes nous nous prenons les mains en nous promettant de nous revoir à son retour à Paris : dimanche. Je lui souhaite bon courage pour le festival de films courts où il doit se rendre et l’embrasse tendrement sur la joue. Je regarde le taxi s’éloigner quelques instants, soulagée. Je songe que là, j’ai mérité une bonne nuit de sommeil. Surtout que le lendemain, j’ai rendez-vous à neuf heures à la préfecture. L’angoisse !

JOUR 6

Il est huit heures. Bizarrement, j’ai la pêche. Je constate qu’il suffit d’être bien dans sa peau pour ne pas se sentir fatiguée. Sinon, je ne sais pas comment je fais pour avoir autant d’énergie. Sous la douche, je repense à Bastien et notre fameux parcours dans Paris. Je suis étonnée, car je pense à lui avec un certain plaisir. D’habitude s’il m’arrive une telle aventure avec un garçon et que je refuse ses baisers, je refuse de le revoir. Je ne sais pas pourquoi j’en suis dégoûtée, comme si je devais moi seule maîtriser la situation et décider moi seule des actions à effectuer. Alors ce matin, c’est avec un bonheur non dissimulé que je remarque que je me fraie un chemin vers la normalité ! En fait, je pense à lui toute la journée. J’appelle Jam, mon metteur en scène, et lui raconte ma journée de la veille. Je lui dis que je me sens bien et que ce Bastien m’a l’air d’un garçon chouette. Peut-être qu’il nous arrivera quelque chose d’agréable à tous les deux. J’ai envie d’y croire. Jam me dit qu’il est content pour moi. En tout cas, j’ai repris confiance en moi, maintenant que j’ai découvert le pouvoir de tenir les hommes à distance. Je ne doute d’ailleurs absolument pas de son appel de dimanche prochain. Sûre qu’il appellera, il m’aime bien, je le sens. Jam semble en être certain. Pauvre Jam qui fait preuve d’une grande patience à mon égard. Il connaît toutes mes histoires de cul et moi, toutes les siennes. Je peux d’ailleurs conclure que c’est plutôt moi qui lui tiens la jambe à ce sujet. Je trouve tellement agréable d’avoir un ami homme qui peut nous conseiller. Jam est un prototype du genre masculin alors c’est très pratique. Et j’en abuse. Dans le cas présent, il me conseille effectivement d’attendre que l’autre me contacte en premier.

JOUR 7

Dans mon journal intime, j’écris :

Jeudi 22juillet 2004

Tout est paisiblement serein dans mon corps. Je ne cesse plus de dire NON et je m’en trouve beaucoup plus respectée. J’ai retrouvé mon putain de caractère et j’en suis ravie. Ma dernière passion, au sens étymologique du terme, m’a enseigné qu’il ne faut jamais se sacrifier pour X personne. Les gens nous apprécient parce que nous savons nous-mêmes nous apprécier, nous respecter, nous valoriser à leurs yeux et non pas parce que nous faisons passer notre propre personne après autrui sous prétexte de gentillesse et de délicatesse exacerbées. Ainsi je m’étais perdue dans l’amour de l’autre, dans le désir de l’autre et mon caractère si rebelle et si fier s’était effacé pour laisser toute la liberté à l’homme aimé de disposer de mon âme : 

« Tu m’as donné le pouvoir de pourrir ta vie et j’en abuse. Ce n’est pas ma faute, c’est ton amour qui est trop grand. »

Au fond, je ne peux pas lui en vouloir d’avoir tenté d’élever son amour au mien, si dévastateur soit-il, parce que c’était une belle histoire qui se dessinait là. Le mal-être de notre couple résidait peut-être en cela : cet homme ne supportait pas ce que je voulais lui offrir, parce qu’il savait qu’il ne pouvait pas me le rendre. Cela son cœur n’a jamais pu le concevoir… 

Et, quoi qu’il ait pu tenter pour ne pas me blesser m’aurait quand-même achevé brutalement tant je l’aimais.

L’essentiel aujourd’hui est d’avoir pu rêver à ce bonheur qui fut pour un temps palpable, de vivre riche de cet héritage, ce putain de conte de à travers lequel on a pu voir mon visage rayonner de bonheur. Je suis guérie. Je me sens propre dans mon corps et saine dans mon esprit. Je le sens du seul fait de ne plus projeter mon affection sur le premier homme rencontré qui a su me séduire, comme je le faisais systématiquement ces derniers mois : je n’en ai plus besoin. De même, l’avenir ne m’effraie plus à l’idée d’être seule.

Bastien.

Heureuse de constater – donc – que je ne suis pas tombée pathétiquement amoureuse de lui sans le connaître ! Je me suis rarement sentie aussi bien dans ma vie.

Ça peut vous sembler crétin, puéril, superficiel et parfaitement absurde ce que je vous dis là, mais c’est une véritable souffrance que de tomber amoureuse au premier regard. J’ai vécu ainsi des millions de minis chagrins d’amour sans que l’être concerné ne s’en doute une seconde !

JOUR 8

Le vendredi suivant, je me rencarde aux Halles avec Jam. Je lui expose mes différents itinéraires pour les jours prochains, c’est-à-dire, à quels théâtres j’ai donné la priorité pour déposer le dossier dramaturgique. Et c’est là que je me rends compte que nous sommes en fin de semaine et que je n’ai toujours pas contacté le programmateur, Sacha. Il m’avait dit de l’appeler en matinée pour passer dans l’après-midi : ça tombe bien : il n’est que onze heures. J’appelle. Le standardiste me dit qu’il faudra tenter de le joindre vers quatorze heures. Impeccable, comme ça nous avons le temps avec Jam de nous rendre vers place de Clichy à l’INPI pour déposer la marque de notre compagnie. Je vois loin, très loin, je sens que notre association prendra de l’ampleur. Je sens qu’il pourra s’y créer un milliard de choses bénéfiques. Je sens qu’en plus de la création de spectacles nous pourrons proposer des formations et qu’il sera facile de passer de centre d’animations culturelles à grande école nationale pour acteurs ! C’est sûr, notre marque doit être déposée, je ne veux aucun souci juridique sur mon chemin. Ainsi, voilà le programme de la matinée : choisir un nom qui tape ! Bon, eh bien, ce n’est pas de la tarte ! Tous les noms que j’avais en tête sont déjà utilisés. Jam me propose un nom de personnage du répertoire classique et là on commence à bien délirer. Le service sur le net que propose l’INPI est très pratique et nous découvrons que Zineb, la sorcière de « Mangeront-ils ? », n’existe que pour une marque de fringue. Ca va, ils n’iront jamais m’emmerder ! Quoiqu’en y réfléchissant bien, c’est assez dommage… et si je veux faire des T. shirt à l’effigie de notre compagnie ! Jam se fout de moi, mais je suis très sérieuse. Attends, il y a tout un business à se faire ! Je lui propose donc de vérifier Aïrolo, le partenaire de Zineb. Une chance, pour la première fois ce nom n’apparaît pas sur l’écran. On se regarde deux, trois secondes comme ça dans les yeux, le temps de savourer notre découverte et de lire dans les yeux de l’autre que oui, c’est accepté !

« Sérieusement ? »

Oui, je suis tout à fait sérieuse ! On remonte à l’étage, et là on nous dit qu’il faut payer deux fois deux cents francs pour vérifier que la marque n’existe dans aucune société. Alors ça sert à quoi le serveur en bas ? Et ce n’est pas tout, ensuite ça nous coûte mille quatre cents francs pour déposer la marque ! C’est une blague ? Absolument pas. A partir du moment où tu veux protéger tes droits, il faut payer. C’est une garantie. Oui, en y réfléchissant, c’est clair ! Mais les quatre cents francs pour une recherche plus poussée, c’est de l’arnaque ! Bref, au bout de deux heures, nous ressortons de l’INPI pauvres, affamés, mais heureux. J’ai l’impression de toucher un bout de mes rêves avec cette marque enregistrée. « Aïrolo », maintenant il nous faut trouver un logo ! Merde, le début d’un projet ne finit jamais ! Et encore, là, j’ai commencé par faire des trucs rigolos. J’appréhende la suite. Bon posons nos fesses quelque part et trinquons à la santé d’  « Aïrolo » ! Pour une fois dans ma vie, le Mac do fera très bien l’affaire : je ne repère pas d’endroit moins cher dans les environs. Nous nous promettons quand même de trinquer au champagne à la prochaine occasion. Nous nous séparons.

Quatorze heures. Je rappelle le dénommé Sacha qui me répond de sa voix si charmante et me propose de passer dans l’heure.

L’endroit est assez sympa. Vieille architecture parisienne, porte cochère : très chic !

« Sacha, s’il vous plaît ?

-Ah, il s’est absenté. Mais il va revenir, ses affaires sont là-haut dans son bureau et le théâtre ferme à 18h. »

Super ! Ça commence bien ! Et moi qui avais prévu de me rendre également dans le 14e et le 15e pour effectuer ma tournée de dossiers dramaturgiques. Soit… Je sors le dossier et me prépare à lui écrire une lettre. J’en avais préparé de toutes belles, bien propres, mais je les ai oubliées. Stupide ! Le type de l’accueil me passe une feuille et un stylo. Je me lance. Soyons polie, ferme, mais sympathique et ouverte. Il faut que je le rencontre. Il n’y a pas de location de salle, seulement un partage des recettes et je sais que je peux lui plaire. Je l’ai entendu à sa voix. Je peux déjà voir sa tête. Bon, si ça se trouve, il a soixante ans. Et alors ? Je lui plairai d’autant plus. Je suis en train de rédiger la lettre quand j’entends le type de l’accueil :

 » Sacha !

Je lève les yeux.

– Ah ! Enfin ! J’étais justement en train de vous écrire. »

Il m’invite dans son bureau. Il est plus petit que moi, brun, barbu, pas très attirant. Je ne remarque même pas ses yeux verts, parce que pour la première fois je ne suis pas attiré par le physique. Non, c’est quelque chose d’autre qui m’attire chez lui. Sa voix déjà, on l’aura compris. Mais aussi, son aplomb, sa sûreté. Il me propose du jus de pomme bio et m’offre une cigarette. Allons-y, fumons ! Je n’ai plus envie de partir. Il me parle du théâtre, de la salle, du partage des recettes, des dates libres. Une compagnie s’est désistée au mois de novembre prochain, il peut nous mettre sur le coup. Il s’agirait d’une trentaine de représentations. Autrement, il reste quelques dates éparses entre le mois de mars et le mois de juin. Tout à fait normal à cette période de l’année. C’est une chance inouïe qu’il nous propose trente dates en novembre. Je mets une option sur Novembre en lui expliquant qu’il me faudra une petite semaine pour tout régler et lui confirmer notre partenariat.

Je ne sais pas comment nous en sommes venus à parler religion et tout ce qui tourne autour. Après être allés regarder la salle de spectacles et ses coulisses peut-être ? Les loges et la régie ? Quand nous sommes revenus dans son bureau ? Il est extrêmement cultivé et la conversation devient très intéressante pour moi. Il a une connaissance très poussée des religions monothéistes tout en étant profondément athée. C’est son intérêt pour le comportement humain qui l’a poussé à lire les livres sacrés et les écrits de grands théoriciens religieux depuis Saint-Augustin.  De retour dans son bureau, l’entretien évolue vers un échange d’ordre privé. Il prend de la drogue. Régulièrement. Et je ne parle pas de fumette. J’ai rarement rencontré quelqu’un qui pouvait se livrer de cette façon. Je trouve ça très attirant. Pipeau ? Blabla ? Je ne me suis jamais posé la question. Cet homme est définitivement sincère. Il prend des cachets, des amphétamines, de la coke et tout ce qui va avec : alcool, joints… Tout ce que je trouve à lui dire c’est que ce n’est pas très bon pour la santé et qu’il devrait surveiller ses neurones !

La vie, la drogue, l’amour, la religion, l’art…

Il est musicien, il compose et chante. Il a aussi écrit et publié des recueils de poésies contemporaines. J’aime parler avec lui. Je ne pense plus à Bastien ni à mes beaux discours sur l’amour et le sexe. Je suis bien là dans l’instant. Et au moment où je me dis ça, il est dix-huit heures ! C’est une blague ? Près de trois heures que nous bavardons là dans ce théâtre et il faut nous en aller. C’est injuste, « laissez-le moi encore un peu… » Non, je n’irai pas jusqu’à dire que cet homme est mon amoureux, mais il m’en faudrait peu ! Oui je sais… C’est une maladie et je suis définitivement malade ! Un Dom Juan au féminin ? Je ne sais pas, mais moi aussi je suis sincère, comme Dom Juan ! Quelle chierie !

Il me propose de me raccompagner à Gare du Nord en voiture pour rentrer plus vite chez moi. C’est gentil, mais si je pouvais rester ça serait encore mieux ! Je suis de nouveau tiraillée par ma petite voix intérieure qui me dit de ne pas faire n’importe quoi si je ne veux pas être très malheureuse. Heureusement que j’ai une petite voix ! Encore faudrait-il savoir l’écouter. C’est si bon de se laisser aller au bonheur. Bon soit, Gare du Nord, ça m’avance pas mal. Il veut tout faire bien pour moi. Il veut me revoir, c’est certain ! Il m’invite demain soir dans un bar qu’il connaît bien, le « Pop’Art » où il retrouve ses copains musiciens. C’est la soirée de fermeture annuelle et c’est lui qui l’organise. Zut, j’avais promis à Tania un week-end toutes les deux : soirée liquette et sport intense le lendemain matin. J’en ai drôlement besoin. Je ne dors plus depuis un mois. Et d’autant plus besoin que les semaines précédentes, j’ai abusivement profité du mélange alcool-joints. Bon, je ne prends plus de prozac depuis cinq jours maintenant. J’ai cessé progressivement depuis le début du mois et je me sens bien. Je redoute simplement une petite rechute. Passer de la love dépression à l’euphorie en si peu de temps ne me dit rien qui vaille. Mais tout ça, je ne l’explique pas à Sacha, qui me répète que je peux passer quand je veux. C’est sûr, Tania va me tuer ! « Espèce de folle, va ! » Je l’entends d’ici ! « Méfie-toi ma cocotte, méfie-toi ! » Mais tant pis, je crois déjà savoir où je me rendrai demain soir ! J’ai quand-même la présence d’esprit de lui dire que ce n’est pas sûr, parce que j’ai beaucoup de chose à faire, mais que si je peux me libérer, ce sera avec grand plaisir.

Avant de prendre la voiture, on se penche sur le contrat et tous les papiers en règle concernant la Compagnie (assurance, licence d’entrepreneur, etc.). Je lui parle des statuts juridiques en cours. Le hic, c’est que je n’ai pas rédigé les statuts, je n’ai jamais fait ça et je n’ai pas d’ordinateur. Je dois normalement me rendre chez Tania pour le faire, mais son matériel ne marche pas toujours bien. Sacha me propose alors de me prêter le sien. Je peux venir quand je veux chez lui demain. Même s’il s’absente, je rencontrerai Diane, sa colocataire. Ben, c’est très gentil ça ! Eventuellement. Puis il m’annonce qu’il faut faire assez vite de toute façon, puisqu’il part dans quinze jours en vacances (je fais un rapide calcul des jours de love story que je pourrais vivre : c’est court !). Il m’enverra par mail les renseignements nécessaires concernant le centre à apposer sur l’affiche. Bien, je n’hésiterai pas si j’ai besoin d’aide. Nous rentrons ensemble vers Gare du Nord. Il me fait écouter de la musique fortement inspirée des années soixante-dix. Je me dis qu’elle fonctionne parfaitement avec les drogues qu’il prend. Sur le chemin, Jam et Tania m’appellent plusieurs fois. Je leur raconte brièvement ma traversée dans Paris avec l’inconnu. Bien évidemment, ils m’insultent, me disent que je suis folle. Je sais, mais je me sens bien à ses côtés. Je m’en fous royalement. Je rigole beaucoup avec eux. Sacha me regarde. Entre deux conversations, il me parle de mon sourire, de ma présence physique. Il me dit qu’il est clair que je suis entourée de plein d’amour et que cela me donne une grande confiance en moi-même. Je suis étonnée du fait même que je sors d’une dépression, mais c’est vrai que c’est ce que je ressens en cet instant : sûre de ce que je peux dégager. Lui me dit que son manque d’affection, il le comble par les cachets ! Mais je suis éperdument seule m’écrié-je ! Pourquoi ? Je ne sais pas. J’avais bien compris qu’il ne fallait pas se livrer au premier inconnu qui nous tend la main, mais chassez le naturel… Et zut, je suis comme ça et je ne changerai pas. Et voilà, je crois que ce sont par ces mots que mon irrémédiable chute a commencé. Je lui raconte tout. Nous nous ressemblons beaucoup. Chaque mot dans notre bouche sort accompagné d’une vive émotion. Nous sommes des écorchés vifs. Nous vivons de nostalgie et de l’intensité du moment. Tout cela ne s’équilibre pas très bien. Mais lui écrit et moi je joue.

Gare du Nord. On doit se quitter. Aucun de nous deux n’en a envie. Il se culpabilise semble-t-il de m’avoir retardée. Il est dix-huit heures trente. Pff, il y a bien longtemps que j’avais abandonné mes projets de la journée. Je lui fais la bise. Il m’embrasse d’une telle façon que je comprends tout de suite qu’il aurait préféré sentir mes lèvres plutôt que mes joues. Je sors du véhicule, épanouie. Il pleut, je cours. Non pas parce qu’il pleut, c’est un bonheur cette pluie à cet instant, mais parce que j’emmagasine un trop plein d’énergie que je dois évacuer. Autrement, je risquerais de me mettre à hurler et à rire comme une idiote dans la rue. Je sais qu’il me regarde. Je pense à Bastien, j’ai envie de l’appeler. N’importe quoi ! Oh ! Stop !

Je profite de l’heure et de mon énergie pour me rendre à un cours de danse pas loin des Halles. J’éprouve une étrange sensation de bonheur en dansant, je ne peux l’expliquer. Peut-être est-ce le simple fait de danser et de se libérer. Mais non. Je suis tout simplement heureuse d’avoir entendu le message de Tania qui me disait que son ordinateur ne fonctionnait plus. Je vais donc devoir me rendre chez Sacha demain. Je me dis tout en dansant que je lui expliquerai qu’il ne pourra rien obtenir de moi. C’est mieux comme ça. Je ne veux plus me retrouver dans une situation délicate. La chorégraphe nous fait suer comme il faut : je suis raide, mais tellement bien. Sur le chemin du retour, je décide de m’acheter des disques, ce que je fais rarement. Je ne peux pas expliquer cette envie soudaine… Dans le hall de la gare aux Halles, j’achète des produits de beauté chez Yves Rocher : de l’après-soleil et du monoï. J’ai besoin de me sentir belle et de sentir bon ! Puis je rentre à moitié en courant, le coeur si léger…

JOUR 9

Le lendemain matin après une nuit courte d’excitation (une vraie môme !), j’appelle Sacha et lui raconte que je veux bien emprunter son ordinateur pour l’après-midi. Il me répond qu’il restera chez lui toute la journée, que je peux venir quand je veux. Je trouve l’énergie de retourner prendre un cours de danse plus près de la maison, j’en ai besoin, je me sens tourner en rond. Sur le chemin du retour, je me hâte, je ne voudrais pas le bloquer, j’ai en tête qu’il doit organiser la soirée au Pop’Art. Je trouve ça tellement sympa de sa part de me laisser taper les statuts de l’association chez lui. En arrivant chez moi, je trouve un message sur mon mobile : c’est lui. Il me répète que ça ne le dérange pas du tout (comme s’il était à l’écoute de mes pensées), qu’il est heureux de me rendre ce service et surtout de me revoir. Ça me flatte, mais j’éprouve un petit malaise en songeant que j’abuse de la situation et que ce n’est pas bien de le faire espérer. Je le rappelle à la suite de ce message : il me faut quand-même son adresse ! Je lui explique que je dois prendre une douche, déjeuner et qu’ensuite j’arrive. Je raccroche. Je peux ainsi prendre un peu plus mon temps. Je meurs d’envie d’appeler Bastien. Je me retiens une fois de plus. Je suis sûre qu’il appellera très prochainement.

Je prends ma douche, mes muscles se détendent au contact de l’eau chaude et une agréable sensation de fatigue m’envahit. Je me laisse aller à me caresser doucement. Je fais ce que j’ai à faire…

À poil devant ma garde-robe. Je n’ai aucune envie de me saper, je m’en fous totalement et pourtant, je change trois fois de fringues ! Je ne me l’explique pas non plus !

Enfin, je me tiens prête à partir. Je réunis les papiers nécessaires pour taper les statuts et attrape au passage mon joli gilet noir que je viens de m’offrir. Je n’en aurai pas besoin la journée, mais je calcule rapidement qu’il se peut que je ne repasse pas chez moi avant d’aller au Pop’Art.

Je descends du bus à Porte des Lilas, lieu qui m’est bien connu, puisque je garais la voiture de la Compagnie Théâtre Permanent dans un garage rue de Belleville à deux cents mètres de là quand je travaillais pour eux. Il pleut. Je sors mon parapluie. Je trouve mon chemin assez rapidement. J’appelle Sacha sur son portable pour lui signaler mon arrivée : j’ai besoin du code pour pénétrer dans l’immeuble. Je ne peux pas lever la tête, il pleut trop, mais lui m’informe que je suis ravissante sous mon parapluie rouge. Je rage plaisamment d’être vue sans pouvoir voir.

Je monte. Il ouvre la porte et m’accueille gentiment, me met à l’aise, me présente Diane, sa colocataire et Nico l’ami de sa coloc. Ils glandent dans la chambre de Diane devant la télé. Il fait bon chez eux, l’appart est sympa. Ils viennent juste d’emménager et certains cartons trônent royalement au milieu des pièces. La chambre de Sacha me plaît. Les volets sont fermés. Il y a un grand bureau avec une chaîne HIFI, une table de mixage et un ordinateur. Il faut que je m’y mette rapidement. Ça m’angoisse un peu, je ne vois pas la fin de ce machin. Cette association m’apparaît comme une montagne à gravir. Il m’offre un thé, allume son ordi. Je lui tends un CD :

« C’est pour toi, tu peux le garder, c’est mon premier roman : Tambours Battants. Je veux que tu le lises et que tu me dises franchement ce que tu en penses.

-Merci Demoiselle ! »

Il a l’air satisfait que je lui donne ainsi ma confiance.

Il y a un problème : Word ne veut pas fonctionner. Il appelle un pote et en cinq minutes le problème est réglé. Je suis impressionnée : je suis nulle en informatique. Il m’apprend en fait qu’il est allé chercher le logiciel pour moi ce matin. Je suis sincèrement touchée. Je trouve ça charmant, mais je ne dis rien. Je sors tous mes papiers que je dispose un peu partout sur son bureau : en deux secondes, j’ai installé un joyeux bordel ! Je lui demande s’il veut bien m’aider un peu à remplir les papiers pour la Préfecture. Il s’assied à mes côtés. Nous travaillons ensemble quelques instants. Trop vite à mon goût, il m’annonce que lui aussi doit bosser un peu. Les papiers de la Préfecture ont dû vite lui prendre la tête. Normal ! Je suis gênée, je dois le déranger.

« Non ! Non ! Au contraire ! C’est plaisant de t’avoir ici, à côté de moi.»

Il met un peu de musique, nous discutons de différents petits groupes parisiens que je ne connais pas et notamment de son ami Wilfried. Il est en photo avec Sacha en fond d’écran. Il a l’air triste. Bizarrement, ça me donne envie de le connaître. Je ne le dis pas. Sacha prend sa guitare, s’installe sur son lit. Il joue et chante.

« Ça ne te dérange pas ?

– Absolument pas. C’est doux, c’est agréable à l’oreille. Tu joues bien… En plus, je suis concentrée sur mes statuts. »

Au bout d’un certain temps, je réalise qu’il ne joue plus. Je me retourne, Sacha s’est endormi sur son lit. Je suis déçue. Je ne dois pas l’intéresser tant que ça pour qu’il puisse s’endormir aussi facilement.

L’article 8 concernant les membres du bureau me prend la tête. Je n’arrive pas à tourner la phrase comme je le voudrais. Ce que j’écris n’est pas français. Sacha, qui entre temps s’est réveillé, vient à mon secours. Je ne me déplace pas. Il est derrière moi, il m’entoure de ses bras pour taper sur le clavier. Je suis bien, je ne ressens aucun malaise. J’aime cette situation ambiguë. Il sent bon. Je m’aperçois que son odeur me convient tout particulièrement. Sa phrase à lui est simple, logique, française. Je termine les statuts qui comportent 14 articles. Nous les relisons ensemble. Il ne me reste plus qu’à rédiger la lettre à Monsieur Le Préfet. Il me propose de la faire. Je la lui dicte. Il tape très vite. Il écrit bien, ne fait aucune faute d’orthographe et pourtant la tournure de certaines phrases aurait pu en engendrer. En tant qu’ex-prof de lettres, je reste assez admirative de ce musicien si cultivé. Il m’apprend qu’il a eu son bac à seize ans, avec deux ans d’avance. Je lui dis que sa mère doit être fière de lui.

« Non, j’étais un petit génie. Elle aurait espéré autre chose pour moi, qu’un pseudo artiste désespéré. »

Je commence à lui trouver un charme assez provocant et j’aime ça. Il me montre un site Web qui lui appartient avec ses propres textes poétiques autobiographiques qui seront publiés en septembre. Je reste décidément admirative. On reparle de musique. Il me chante quelques vieilles chansons françaises. Il me propose de l’accompagner. J’ai honte, tout le monde m’a toujours dit que je chantais particulièrement mal. Mais je me lance. J’ai envie de participer à cet instant. J’aime chanter, c’est clair. Qui n’aime pas ? Ce moment est tout bêtement merveilleux… J’en veux d’autres. Je pourrais passer la soirée ici avec lui et sa guitare. Mais Tania m’appelle, brisant l’instant magique ! Je ne lui en veux pas… On devait se retrouver au Pop’Art et dormir ensemble, mais elle m’annonce qu’elle se sent mal et qu’elle préfère ne pas bouger. Cela dit, la journée sportive prévue pour le lendemain peut toujours se faire.

« Appelle-moi à huit heures si tu veux pour me réveiller et me dire comment tu te sens. On jugera bien si l’on se fait abdo-fessier-step et aquagym ou juste aquagym ou juste une expo, ok ? »

Je raccroche et annonce à Sacha que je le suivrai seule ce soir au Pop’Art. Je suis tout de même soulagée d’apprendre que Diane vient avec nous.

Sur le lit durant nos discussions entrecoupées de chants, nous parlons drogue. Je pense d’ailleurs que j’aimerais bien rouler un joint. Sacha me dit qu’il lui reste une petite pilule pour ce soir, du MDMA. De l’ecstasy. Aïe, je suis réticente. C’est une phényléthylamine de synthèse. Un gros stupéfiant, rien à voir avec mon herbe. Ça stimule le système nerveux. On devient complètement psychédélique. Il me demande une bonne raison pour ne pas la prendre. Qu’il ne puisse pas bander, lui dis-je ! Je ne pense pas à moi, mais à une autre femme qu’il pourrait séduire dans la soirée. Je rougis. Je me rends compte de l’ambiguïté de mon propos que je regrette d’autant plus qu’il me rétorque qu’il n’a aucunement l’intention de faire l’amour ce soir. Ça, ça me plaît et me rassure grave !

«  Non, une bonne raison pour moi serait de savoir que, par exemple, si je ne la prenais pas, tu m’épouserais !

-Sérieusement ?!

-Oui.

-Ok ! Ne prends pas cette merde et je me marierai avec toi ! »

Mais personne ne me croira jamais ! Pourtant, je suis tout à fait sérieuse !

Sur ce, je me lève pour me rendre aux toilettes. En revenant, j’observe quelques instants Sacha dans les bras de Diane. Elle lui fait un câlin comme à un frère. Lui est blotti dans ses bras comme quelqu’un qui manque cruellement d’affection. Je sens que ce câlin, il aurait voulu me le faire à moi. Je sens aussi que j’aurais apprécié être à la place de Diane. J’aime ce prénom et déjà cette fille si jolie, si gentille. Elle me met vraiment à l’aise. Peut-être sont-ils sortis ensemble à une époque. Je n’éprouve aucune jalousie. Sur l’ordinateur de Sacha, j’avais déjà remarqué la photo de Maria qu’il a aimée quelques mois auparavant. Une femme absolument magnifique.

Je retourne dans la chambre prend ma tasse de thé pour la rapporter à la cuisine et la laver. Les deux me tombent dessus :

« Elle a fait la vaisselle ! Elle est folle !

-Non, je rectifie ! J’ai juste nettoyé ma tasse de thé !

-Diane ! s’étonne Sacha, Elle a fait la vaisselle ! C’est incroyable m’explique-t-il, la vaisselle a toujours été un sujet de guerre ! Franchement, Ana, tu marques des points !

-Non, c’est juste normal de partir d’ici sans laisser mon bordel derrière moi après avoir passé l’après-midi à monopoliser l’ordinateur ! »

Je suis assise sur la chaise du bureau, Sacha me rejoint. On imprime les statuts. Je les regarde sortir un à un. Je dis à Sacha à quel point je suis heureuse et soulagée. J’ai passé un excellent après-midi grâce à Diane et lui. Il me demande à mon tour de le prendre dans mes bras. Je repense à ce câlin. Sans me poser de questions, j’accepte. Durant deux ou trois minutes, nous sommes collés l’un à l’autre sans bouger. Il sent extrêmement bon. Nous sommes si bien. Je n’en reviens pas. Il me dit qu’il se sent mal, parce qu’il se trouve laid. Il a un bouton de fièvre sur la lèvre inférieure. Il me dit que c’est nerveux, que ce bouton s’est invité ce matin, sachant qu’il allait me recevoir chez lui. Évidemment, je suis flattée et je souris. Je ressens une profonde confiance et un respect mutuel. Je suis certaine qu’il ne tentera rien. En revanche, moi je ne suis plus sûre de rien.

On se prépare à partir. Diane me prête un débardeur noir assez classe. Je me trouve plus jolie et plus sexy. Je regrette de ne pas avoir eu envie de me saper. On ferme la porte. On prend l’ascenseur. Arrivée en bas, Diane dit qu’elle a oublié un truc là-haut. Elle remonte. Ça m’arrange : je crève d’envie d’être seule avec Sacha. À cet instant, je ne doute plus que je le désirerai. Dans l’entrée de l’immeuble, il se tient face à moi, contre la porte et me dit que ça peut paraître stupide, mais qu’il n’a jamais ressenti ça.

« Je tombe rarement amoureux. Je me sens profondément attaché à toi. C’est comme si je te connaissais depuis toujours. Tu es la fille que je m’imaginais rencontrer dans mes rêves de gamin. C’est étrange pour moi, car je suis un homme sans espoir, contrairement à toi qui est pleine d’espoir… »

Je le reconnais et c’est aussi ce qui me donne tant de plaisir dans la vie, mais aussi tant de déception. Au contraire, lui ne souffre pas. Il continue ainsi de me flatter tout en me parlant de son désespoir. Je n’ai jamais connu un homme capable de satisfaire à ce point mon ego. Je le crois. Je bois ses paroles. De tels mots ne peuvent être que réels. À aucun moment, je ne doute de lui et pense que c’est un beau parleur. Non, un être si démuni d’amour ne peut être que sincère. Un être si intelligent ne peut pas ne pas mesurer la portée des termes qu’il emploie. Pour moi, il est tout simplement vrai. Je ne pense pas alors que toutes les femmes qu’il a désirées et qu’il a séduites, si jolies, si fières, il les a eues de la même façon. Non, à cet instant, je me crois réellement exceptionnellement faite pour lui. Et je me dis que peut-être cet homme, c’est le mien. Je ne le trouve ni beau, ni séduisant. Nous sommes certainement mal assortis, mais ça ne compte pas. Si c’est lui qui a été choisi pour moi, alors c’est tout simplement merveilleux. Je repense à tous les autres hommes que j’ai aimés ou simplement désirés. Tous étaient divinement beaux, charmeurs au possible, doués, talentueux. Serait-ce possible que ce soit lui, si quelconque au premier abord ? Oui, apparemment oui. Il me parle toujours et encore. Je ne sais plus si je l’écoute. Je pense que c’est lui, car il a l’air d’avoir besoin de moi. Peut-être que je le sortirai de la drogue, peut-être que je lui redonnerai de l’espoir. Il m’a proposé de partager sa pilule, mais m’a assuré qu’on pouvait tout aussi bien ne rien en faire. Il n’a plus envie d’alcool ni de drogue quand il me regarde. Et moi, je ne demande qu’à le croire.

Diane nous rejoint. Nous montons dans la voiture Nous nous rendons au Pop’Art.

Il me présente au patron, m’explique qui sont les différentes personnes qui le côtoient. Apparemment beaucoup font partie du monde de la musique.

J’ai faim et je m’empresse de le lui chuchoter à l’oreille. Il me propose de boire une tomate (Ricard et grenadine) et de filer ensuite tous les deux. Ça me dit bien. On reste côte à côte. Il me raconte sa vie. Il a donc 26 ans. Il est né à la frontière de la Suisse. Son père est parti quand il était très jeune. Sa mère l’a élevé seule. Très travailleur à l’école, il a découvert la musique assez tardivement. Il a commencé par la batterie. Il était doué et s’est rendu compte que le langage musical lui était familier. Après ça, il est parti pour Lyon où il a commencé à travailler plus sérieusement la musique, à sortir, à rencontrer les femmes et la drogue. Il est tombé amoureux de Lucie avec qui il est resté 4 ans. Il l’aimait et lui a fait beaucoup de mal. Il la trompait constamment, la quittait, revenait. Je pense à mes propres amours, peut-être que certains me regrettent. Il me dit qu’il s’en veut terriblement d’avoir fait souffrir cette fille. Mais, il n’était pas prêt. Il me dit qu’aujourd’hui, il se sent prêt.

La drogue. À forte dose. Héroïne, cocaïne, ecstasy. Accro. Ça me fait mal pour lui. Je ne sais pas s’il est prêt, mais j’ai envie de le croire. Je ne veux pas imaginer le contraire. En fait, ça ne me vient même pas à l’esprit.

Depuis qu’il est à Paris, il a tourné pas mal : concerts, soirées et puis toujours les filles, la drogue. Il m’avoue lui-même que ça fait deux ans qu’il fait n’importe quoi dans sa vie. Deux ans qu’il a une fille différente chaque soir dans son lit à laquelle il ne tient pas. Qu’il en a marre de cette vie. Qu’il n’est pas heureux. Mais voilà, à présent, il est devant moi…

« Viens, on va dîner ! J’ai envie d’être seul avec toi… Je vais t’emmener manger des tapas. Moi, je n’ai pas faim, mais je t’accompagne. »

Nous sortons. Dans la rue, il me prend la main et ce geste me rassure. Nous paressons un couple et ça me plaît. Je me sens étrangement belle et sûre de moi. Un miracle !

Dans le petit resto espagnol, la patronne le salue comme une vieille connaissance. Il n’y a personne à part nous. Je commande des beignets de thon, genre enpanadillas, des légumes en salade « para picar » et une bouteille de vin rouge. Sacha, lui, ne mange pas. Il ne peut rien avaler. La patronne lui lance un :

« C’est le bonheur de l’amour qui nous empêche de manger ! »

Il fait donc une réflexion sur le fait que je dévore.

Il n’en croit pas ses yeux, d’être là, assis en face de moi. Il me dit que depuis ces deux dernières années durant lesquelles il a fait n’importe quoi, il n’avait plus jamais espéré un tel moment d’intensité d’émotions. Il pleure. Vraiment. Je vois deux larmes qui roulent sur ses joues. Sur le coup, je me dis qu’on est pareil, capable de pousser à son paroxysme un léger sentiment qui vient de naître, sensible. Je souris. Mais il me dit que ce n’est rien, juste trop de bonheur d’un seul coup. Je reviens sur ma position en me demandant s’il n’est tout simplement pas sincère. Je me perds. Je lui parle de ma sensiblerie. Il se marre. Il se moque. Il me demande s’il peut garder pour lui ce terme qui semble être un néologisme. J’approuve et lui affirme que ce n’est pas une exagération. De toute façon, il aura l’occasion de le constater. Je me sens bien. Je le rassure sans arrêt sur ses sentiments, sans parler des miens. Je ne suis sûre de rien. Il est trop tôt, mais je meure d’envie de me laisser aller dans cette direction. Il veut être seul avec moi. Il n’a plus envie de retourner au Pop’Art. Attends, pas question ! Je veux danser !

Dans le bar, il y a foule maintenant. Sacha me présente à la plupart des gens. Il dit :

« Voici Ana, la femme de ma vie ! »

Mais personne n’a l’air de relever. Normal avec toutes les femmes qu’il exhibe ! Il me fait visiter. Nous allons dans la salle du bas accompagnés d’un verre de rhum mélangé à je ne sais quoi : c’est infect ! On s’assoit sur l’estrade face à la piste au fond de la salle. À notre droite deux DJ, dont un très bon pote de Sacha surnommé le Lascar. On est assis, là, tous les deux. On se caresse les mains. On s’embrasse les mains, les joues. Je lui caresse les cheveux, la nuque. Je ne peux pas décrire exactement ce que je ressens à cet instant. J’ai juste envie de le prendre dans mes bras, de le protéger, de le câliner. On s’était dit qu’on ne s’embrasserait pas à cause de ce foutu bouton de fièvre qu’il porte honteusement sur la lèvre inférieure, mais trop tard, je ne résiste pas. Après quelques baisers sur sa nuque, mes lèvres glissent cherchant sa bouche et nous nous embrassons terriblement. C’est tellement bon.

Après ces langoureux baisers de plusieurs minutes quand-même, je me dégage. Je veux boire, fumer, danser. Alors je danse, comme j’ai l’habitude de le faire : je me déhanche sur ma propre chorégraphie, ce film qui tourne sans cesse dans ma tête. Je sais que je danse bien, parce que j’adore ça, tout simplement, sans aucun mérite. Diane danse face à moi. Nous nous déhanchons sauvagement toutes les deux en rythme. Sacha se rallie à nous. Puis, il m’entraîne. On quitte la salle du bas, celle des DJ pour se retrouver derrière le bar. On commande deux autres tomates. On sort du bar s’aérer un peu. Dehors, il y a autant de monde qu’à l’intérieur. Sacha se sert contre moi.

« Je veux être seul avec toi. J’ai envie de rentrer. Suis-moi ce soir, reste avec moi ! Promets-moi de rester, de ne pas m’abandonner ce soir. Je t’en prie, ne me quitte pas ! »

Ça sonne comme un air de chanson. Je comprends pourquoi il écrit ! Que puis-je répondre à ça, moi ? Avec toutes mes difficultés à dire non ? Et merde, je le lui promets. Et puis quitte à tout foutre en l’air de mes jolies promesses faites à moi-même (je règlerai ça plus tard avec ma bonne conscience), je vais jusqu’à lui demander de partager avec lui la substance euphorisante qu’il possède. Il me pique mon verre (lui a déjà tout bu) et vide le contenu de la pilule dedans. Près de six ans que je n’ai pas pris d’amphétamines. J’en ai terriblement envie. Je savais qu’un jour ou l’autre, j’y retoucherai. Mais ce soir, je me sens étrangement bien, j’ai l’impression que rien ne peut m’arriver. Nous retournons danser, c’est si bon : nous nous embrassons comme des fous. Et puis ça y est déjà : nous devons rentrer. Moi, je serais bien restée, mais il est deux heures et le bar ferme. Nous ramenons un copain, un musicien de Jazz. Je suis en pleine forme. Je mets la radio à fond et je danse dans la voiture comme une folle.

Nous arrivons enfin chez Sacha. Nous nous déshabillons en hâte. Nous nous étions dit à un moment dans la soirée, enfermés tous les deux dans les toilettes, qu’il serait bon d’attendre. Je voulais juste être caressée et caresser longtemps, toute la nuit, je voulais attendre le mois qui allait nous séparer, je voulais attendre de le retrouver, je voulais savourer l’attente et le manque, je voulais me respecter, respecter ma parole, ma promesse de distance, je voulais faire durer le plaisir, mais je voulais, juste voulais. Je n’en fais rien, je continue de me déshabiller toujours plus vite et je me jette sur lui. Evidemment, qu’attendais-je d’autre en bouffant un ecsta ? Il me dit qu’il ne sait pas s’il sera capable d’assurer face à une personne comme moi ! Mais je m’en fous ! Je m’en fous totalement. Je suis tellement avide de sexe que je me fous de savoir s’il est à la hauteur, je veux juste baiser, c’est tout ! Vite ! Je crois que même s’il ne bandait pas, je ne serais pas dérangée ! Je trouverais quand-même le moyen de me satisfaire. C’est ce qui compte en cet instant.

Il est doux, il me caresse, il me parle.

« Je t’aime comme un fou. C’est trop beau ! J’ai peur que tout cela ne soit qu’un rêve… Demain, tu vas réaliser ton erreur et tu me quitteras sans regret. »

Je ne réponds pas. Je ne peux pas répondre. Je jubile. J’adore l’écouter. Je bois ses mots. Je flotte autour d’eux,  je me pose dessus. C’est une jouissance cérébrale. Je n’ai jamais connu ça, une telle jubilation, c’est incroyable. Je ne me sens ni particulièrement belle, ni particulièrement forte, je me sens intouchable. Il me fait l’amour comme un prince en continuant de me parler d’amour. Je rêve. Je suis dans un rêve.

« Dis-moi que tu m’aimes, que tu ne me laisseras pas. Dis-le, je t’en prie, je t’en supplie, dis-le moi tout de suite ! »

C’est trop exquis ! Je lui dis ce qu’il veut entendre sans en penser le moindre mot. Je ressens une toute puissance masculine, c’est terrible ! Je n’ai jamais pris autant de plaisir que cette nuit-là. Nous dormons très peu. Nous faisons l’amour dès que nous le pouvons. Dans sa chambre, dans la salle de bains, dans la cuisine, jusqu’au dressing. Nous sommes seuls. Diane ne rentrera pas et nous profitons de son absence pour explorer l’appartement et y laisser notre trace. Nous finissons par nous endormir dans la chambre de Diane.

JOUR 10

Au petit matin, je me réveille en sursaut en pensant à Tania. Nous devons passer la journée ensemble à faire du sport. Je l’appelle. Je la réveille.

« Salut ! Je ne suis pas chez moi !

-Qu’est-ce que t’as encore foutu ?

-Finalement, je ne me suis pas résolue à quitter Sacha. Je suis encore chez lui !

-Tu fais quoi, alors ?

-Ben, j’te suis.

-Ok, rendez-vous à onze heures à La Motte Piquet, ça roule ?

-Ça roule, ma poule ! »

J’embrasse Sacha. Je saute du lit et dans mes frusques. Je prendrai une douche chez moi. J’ai le temps de repasser chez moi. Sacha paraît dépité. Il me fait promettre de revenir. Je lui promets de repasser en début de soirée. Je claque la porte et descends les escaliers trois par trois. En bas de l’immeuble, j’entends mon prénom. Je lève les yeux. Il est là, enroulé dans son drap à la fenêtre. Il m’envoie des baisers de sa main. Il est fou cet homme ! J’adore ça !

Je suis à l’heure au rendez-vous avec Tania. Elle n’est pas encore arrivée. J’attends. Un mec vient me brancher. Un vrai bavard qui ne décroche pas de son blabla. Je suis très ouverte et souriante. J’écoute poliment n’espérant qu’une seule chose, que Tania vienne me sauver ! En même temps, je me sens invincible. Tania approche, je la vois de loin avec ses bouclettes brunes qui tombent sur ses yeux. Elle est en tenue de sport comme moi avec un gros sac sur le dos comme moi. Nous laissons le blablateur terminer son discours tout seul et filons à l’aqua-gym. Je lui déballe tout. Je ne m’arrête pas de parler, dans le vestiaire, sous la douche et dans la piscine durant le cours. Tout en faisant le tour du bassin à la nage pour nous échauffer, je lui raconte tout : cette folie, le désir de Sacha, incroyable, cet amour romanesque au possible, ses larmes dans le restaurant basque, TOUT, ma nuit torride et mon bien-être. Je lui dis que je me sens sereine, confiante, bien plus aimée qu’amoureuse. Elle s’arrête brusquement :

« Ouais, ben méfie-toi, ma cocotte ! »

Je savais qu’elle allait dire ça !

« Attends, si ce mec est beau parleur, il est très très fort, voire, très bon comédien, voire, bête de scène en plus d’être bête de sexe ! Non, regarde-moi ! Ce mec était sincère.

-Tu connais Dom Juan ?

-Pfff ! Tu m’énerves ! »

Nous parlons tellement, que les mamies nous ont dépassées.

Le cours devient très sérieux et le beau, jeune et musclé maître nageur ne cesse de nous réprimander. Il nous vanne et fait rire l’assemblée. Ouais ! Il est juste très content d’avoir deux nanas de moins de trente ans dans son cours du dimanche matin ! On se marre. J’ai une pêche d’enfer. Je n’ai dormi que trois heures et je pourrais courir un marathon. Le cours se termine. Nous filons sous la douche chaude pour y rester une bonne demi-heure toujours à papoter tout en nous enduisant de produits de beauté. Le temps de laisser agir les substances visqueuses et vertes nous passons une autre demi-heure dans le hammam. Quelle journée !

Nous sommes seules dans ce hammam. Heureusement : il est riquiqui !

« Tu t’es protégée au moins ? »

Ça lui vient comme ça brut de pomme ! Il faut le savoir : Tania ne prend jamais de gant en ce qui concerne la santé.

Je crois que je rougis. Oui c’est sûr, je suis toute rouge, parce qu’à l’intérieur, je m’afflige des noms les plus insultants (Putain, mais quelle grosse conne ! Nan, mais c’est pas vrai, sa mère la p…). Et de l’extérieur ça donne (sourire jaune) :

« Enfin, bien sûr, mais tu plaisantes ! »

Et voilà en quelques secondes tout mon beau rêve qui devient triste réalité. Il fallait que j’aille faire un test VIH au plus vite et au lieu de ça je me rajoute du poids sur l’estomac en renouvelant mes exploits de femme libérée ! Merde ! quelle c… !

Nous sortons du club de gym. Tania, bien reposée et moi complètement angoissée, mais ne laissant rien paraître. Je rallume mon portable. J’ai un nouveau message. C’est Bastien du Centre de la France.

« Juste pour te dire que j’ai passé un très bon moment avec toi. Je te rappelle quand je rentre… »

Oh non ! Pitié ! Stop ! Laissez-moi faire un test et on verra si je suis dispo ou non. Putain, ça y est, j’ai les boules et quand j’ai les boules, je deviens grossière !!! Et l’autre taré sous cacheton, là, il pouvait pas mettre un préservatif ! Nan, mais je rêve, ça ne nous a même pas traversé l’esprit ! C’est pas vrai d’être aussi inconscients ! Et avec toutes les nanas qu’il s’est tapées… S’il agit de la même façon à chaque fois… Bon, tentons de rester positive. Je retourne le voir en fin d’après-midi et je lui pose sincèrement la question. Je suis sûre qu’il va me dire que c’est la première fois qu’il n’en met pas. Il y a certainement pensé et puis il a dû se dire que j’avais l’air d’une fille correcte et il m’a fait confiance. Oui mais, de toute façon, le problème, c’est pas lui, c’est moi ! C’est moi qui devais protéger l’autre parce que je ne suis sûre de rien… Mon Dieu, c’est l’angoisse totale !!! Saloperie de poufiasserie de m… !

Tania et moi marchons dans les rues parisiennes sous un agréable soleil à la recherche d’un troquet. Après le sport, le réconfort ! Sauf que je n’arrive pas à rester concentrée et que je n’écoute rien de ce qu’elle me dit. J’ai souvent ce problème, être envahie par mes pensées sans réussir à en décrocher et profiter du moment présent. Carpe diem, on nous l’avait pourtant bien appris en cours de philo, mais j’étais déjà trop occupée avec les garçons à l’époque !

« Tu m’écoutes ou tu rêves à Dom Juan ?!

– Très drôle, mais t’as raison, j’ai la tête ailleurs ! On s’arrête là, ça a l’air sympa ! »

Nous déjeunons salade Parisienne pour moi et steak tartare pour elle et tout est effectivement délicieux ! Je réussis tant bien que mal à m’accrocher à la conversation et passe un début d’après-midi très plaisant avec ma pote avant de lui annoncer que je dois y aller ! Il est temps de prendre mes responsabilités ! « Sois prudente » me glisse-t-elle à l’oreille en m’embrassant. Je sais que Tania sait. Elle me connaît par cœur tout comme je la connais et je sais pertinemment qu’elle n’aurait pas été aussi conne ! Ce qui m’énerve et m’angoisse encore plus. Je t’aime ma poulette !

Tania est repartie de son côté. Le métro que j’attends n’arrive pas. Je trépigne d’impatience incapable de lire une ligne de mon bouquin que j’ai ouvert. Je suis en sacrée redescente ! Alors j’observe les gens. Une petite fille joue trop près des rames. Elle fait quoi sa mère, là ? Justement rien, elle bavarde avec sa copine ou sa cousine. Trop d’angoisse, je me lève et attrape l’enfant qui se met à hurler. Sa mère vient et me la prend des mains. Attends ! C’est quoi ce malentendu ! J’explique à la mère ma peur, mais le métro arrive dans un brouhaha assourdissant et couvre mes paroles. La mère me tourne le dos et s’en va dans un wagon un peu plus loin. N’importe quoi ! Je suis sidérée. Ouf ! Il y a une manouche qui chante de l’Edith Piaf, ça me changera un peu les idées. Je lui glisse cinq francs dans son gobelet en plastique et cherche la meilleure place pour l’écouter. Elle est belle et jeune. Sa voix est douce. Elle chante « La vie en rose ». Pff! ça me fait chier en fait, j’ai hâte d’arriver ! Pelport, c’est là. Le parcours m’a semblé interminable. Quant aux marches à gravir pour atteindre l’air libre, n’en parlons pas ! Une fois de plus, j’ai pas eu la patience d’attendre l’ascenseur. Parfois, je me mettrais des claques ! Ben voilà, je suis en sueur, ça fait bien, j’te jure ! Je souffle un coup et continue mon ascension. Mais c’est pas vrai, pourquoi ont-ils été creuser autant en profondeur ? Et c’est là, maintenant que je suis arrivée en haut de ces putains de marches, que je ressens toute la fatigue de ma nuit presque blanche. Elle me tombe là, dessus, sans demander son reste. Et d’un seul coup, toute mon angoisse s’envole comme par enchantement et ma première préoccupation devient : dormir. Je me traîne dans les petites rues montantes du quartier. Plus rien ne m’importe que cette immense fatigue comme une méchante redescente de ma soirée d’hier. J’ai la nausée. Dans le hall de l’immeuble de Sacha, je patiente devant l’ascenseur. Non, j’y crois pas ! Une panne ! C’est une blague ! Bon, va pour les marches : quatre étages, c’est pas bien méchant. Sacha m’accueille en me tendant ses bras.

« Des heures d’attente interminable, mon amour ! Tu faisais quoi ? » Il m’embrasse si tendrement que je me sens défaillir dans ses bras. Je ne dis pas un mot. Il m’entraîne par la main jusqu’à sa chambre, m’allonge sur le lit, me défait un à un mes vêtements et me laisse m’assoupir en me caressant les cheveux et me murmurant à l’oreille des je t’aime, je t’ai attendu toute ma vie, mon ange…

A mon réveil, il fait nuit. Sacha est blotti contre moi et dort encore, tranquillement, sans bruit. Je repense à ce que j’étais venu lui demander. Je repense à ce foutu test que je n’ai toujours pas fait. Je me souviens que nous ne nous sommes pas protégés. J’essaie de me dégager pour me lever et regarder l’heure. Mais Sacha se réveille et me regarde de ses grands yeux tristes de poète.

« Tu veux encore t’en aller ?

-Non, je me demandais quelle heure il pouvait bien être.

-Quelle importance ? Viens mon ange !

-Attends… Je … »

Trop tard. Il m’enlace, m’embrasse, se redresse sur ses deux bras pour venir me recouvrir de son corps et de nouveau dans mon oreille, tout doucement, à peine murmurer des je t’aime à n’en plus finir. Puis il chuchote mon prénom. Comment fait-il ça ? Je ferme les yeux. Mais comment fait-il pour me faire tout oublier ? Qui je suis et ce que j’étais venue faire. C’est tellement bon. Plus rien ne compte que cet instant. J’ouvre les yeux. Il me regarde tout en me faisant l’amour. Je ne l’ai pas trouvé beau la première fois que je l’ai vu. Cette nuit, c’est un prince charmant. Il soutient mon regard de ses yeux verts remplis de désir et de jouissance. Je dois rêver. Je m’invente ma propre histoire. Je vis dans un roman. Peut-on aimer à ce point sans connaître ? Dis-le encore que tu m’aimes comme un fou, dis-le encore, s’il te plaît. Dis-le que je puisse encore tout oublier et faire taire mon esprit. Faites que ça ne cesse jamais…

JOUR 11

Lundi matin, retour à la réalité. Sacha se lève pour aller travailler. Je suis collée à l’oreiller. Je m’en défais à la dernière minute pour aller l’embrasser. Son odeur me restera toute la journée. On ne se dit rien : ni quand, ni où, ni comment nous allons nous retrouver. Je ne suis pas inquiète, nous nous retrouverons le plus tôt possible. Je suis sur un petit nuage, mais j’ai encore du mal à croire à cette histoire d’amour qui ressemble plutôt à un conte de fées. Il y a à peine une semaine, je ne le connaissais pas ! Je ne sais même pas ce que j’éprouve. Je crois surtout que j’aime l’amour. Alors pour le coup, je suis servie ! Ce mec sait juste parler aux petites filles comme moi ! Mais tout ça, je ne me le dis pas encore. Je prends une douche et je file chez moi pour me changer. Sur le chemin, je me laisse aller à une douce rêverie : je ressens dans chaque partie de mon corps ses caresses, ses baisers… Des frissons. Et puis le coup de massue : une fois de plus nous ne nous sommes pas protégés. L’angoisse se ravive aussi vite qu’elle était partie. Mais comment puis-je être autant absorbée par l’amour sans penser une seconde que je ne connais pas ce mec, que je ne sais rien de lui ? J’étais venue lui parler la veille et je n’en ai rien fait. Ce soir, je ne cède pas aux plaisirs, je lui propose d’aller faire ce putain de test avec moi, qu’il le veuille ou non. Je me renseigne dès aujourd’hui. J’appelle un centre hospitalier sur Paris, n’importe lequel.

Deux nuits que je ne suis pas rentrée chez moi. Ça fait du bien. Je décide de reprendre une douche et j’enfile des fringues propres. Je me mets sur la terrasse avec une bonne tasse de café et je me roule un pétard. Il fait bon et il n’est que dix heures trente. Alors que je regarde mon courrier, mon portable sonne. Please, du boulot ! Non, c’est Bastien. J’avais fini par complètement l’oublier celui-là. Décroche, c’est dégueulasse de filtrer !

« Allô ?

-Salut, c’est Bastien. Tu vas bien ?

-Super ! Et toi ? Comment se passe ton festival ?

-C’est génial ! Certains courts méritent vraiment la diffusion… Je rentre vendredi prochain, on pourra se voir ?

Moment critique. On répond quoi dans ces cas-là ?

-Bien sûr ! (tant pis, je verrai ça vendredi prochain) Appelle-moi quand tu rentres !

-Ok ! je t’embrasse. Bye.

-Bye ! »

Je raccroche, tire une latte et soupire. Un moment de solitude. Je reprends le téléphone et compose le service des renseignements : c’est magique, en une seconde la nana me répond et me donne le numéro dont j’avais besoin ! Fini l’interminable attente du 12, il est bien loin ce temps-là, maintenant c’est tout à domicile en moins de deux, tout pour plus bouger son cul ! Elle me passe directement mon correspondant à qui j’explique un peu en bafouillant mon problème.

« Ne vous affolez pas, vous savez, même s’il est trop tard pour envisager un traitement d’urgence, cela ne veut pas dire qu’il n’y a rien à faire. Pour savoir si vous avez ou non été contaminé par le VIH, la solution consiste à faire un test de dépistage.

-D’accord et je dois le faire quand, comment et où ?

-Attention, Mademoiselle, un test n’est vraiment fiable qu’après une période de 3 mois sans risque. Mais, avant cela, vous pouvez en parler avec votre médecin traitant ou avec les spécialistes des centres de dépistage anonymes et gratuits. Il y a un service sur place. Vous pourrez évaluer avec eux les risques pris pour le VIH, les hépatites ou les IST, et déterminer le meilleur moment pour faire les examens nécessaires.

-Donc j’en parle avant de faire un test pour voir si c’est la peine ?

-Si vous pensez avoir pris un risque de contamination par le VIH, cela veut dire que c’est peut-être le moment de faire le point sur votre attitude face aux risques et à la prévention, sur vos connaissances de l’infection par le VIH, les IST et les virus des hépatites. Il existe des personnes pour être à votre écoute et vous apporter les informations nécessaires et vous aider à y voir plus clair, anonymement.

-Heu… Oui. Merci. Il faut prendre rendez-vous ?

-Ce n’est pas la peine, vous venez directement au service concerné CDAG pour le VIH et les Hépatites, le lundi de 10h à 19h, le mardi de 13h à 19h, le mercredi de 16h à 19h, le jeudi de 13h à 19h, et le vendredi de 10h à 13h30. Vous devez juste vous présenter au moins trente minutes avant la fermeture et nous pourrons vous recevoir. Vous avez l’adresse ?

-Heu… Oui. Merci.

-Vous avez d’autres questions ?

-Heu… Non. Merci. (Je suis encore en train de noter vos horaires à la con !)

-Très bien. Bonne journée, Mademoiselle ! »

Ça tue ! Je me sens encore moins bien avec sa petite voix pressée qui t’expose le truc comme un répondeur ambulant. Heu, y a-t-il un être humain pour me répondre ? Ben, j’irai voir sur place. Alors, 182 rue Henri Huchard -connais pas-, Métro… quoi ? Porte de Saint-Ouen ! Putain, je pouvais pas aller plus loin encore ! Tant pis, je rappelle pas un autre hosto, ça me flinguerait ! Secteur CB, en direction de la Maternité… Pfff, c’est vraiment pas le moment ! En bas de la passerelle, à gauche. Ok, il est quelle heure ? 10h30, lundi : c’est parti !

Wahou ! Je me lève trop vite et le pétard du matin, ça m’a toujours démultiplié l’effet. J’ai un sacré vertige. Je me dirige vers la cuisine, histoire d’avaler un truc. Je fais tous les placards à la recherche d’une miette de chocolat : rien ! Je me rabats sur les galettes de riz séchées : impossible à mâcher, ça me colle au palais, j’ai l’impression que je vais étouffer ! Ce qui me fait marrer, et avec la défonce, je me tape un vrai fou rire toute seule dans ma cuisine, comme une idiote ! Pour le coup, je me fais vraiment peur : j’n’arrive plus à respirer ! Obligée d’attraper la bouteille d’eau –ouf ! Il reste quelques gouttes- pour faire passer les grains de riz soufflés, non-caramélisés, tout secs et desséchés ! Bon passons sur la bouffe, j’aurais essayé ! Je me brosse les dents pour enlever cette odeur de cendrier froid qui survit dans ma bouche et me maquille un coup. Je me maquille toujours légèrement avant de sortir, même pour aller chercher le pain ! Au cas où… au cas où je rencontrerais Le réalisateur, La personne qui voudra me prendre en charge dans ce putain de métier dont je n’arriverai jamais à me défaire tant je l’ai dans les tripes ! Mais pour l’instant, j’ai encore rencontré personne !

Bon ça y est, je suis sortable, alors j’y vais ou quoi ? Voilà, je vais encore tout faire pour retarder le truc chiant que j’n’ai pas envie de faire ! Et là, en plus, j’ai une trouille qui me fait froid dans le dos ! Un mauvais pressentiment… Je m’écroule dans mon fauteuil et reste l’air hagard quelques instants. Bon, je vais regarder mes mails à la Médiathèque à deux pas de chez moi et après, j’y vais !

Le courriel, quelle invention ce truc ! Quand j’étais petite, je me plaignais toujours de ne jamais recevoir de lettre. Aujourd’hui je flippe d’avoir du courrier dans ma boîte parce que ce sera une facture et je me plains constamment de la tonne de mails inutiles que je ne lis même pas ! Mais c’est de l’abus publicitaire ce truc, de la pollution visuelle ! Non, moi j’attends des nouvelles de mes copines parties se marier à l’étranger ou des castings, de vraies auditions intéressantes avec un rôle fait pour moi, avec de profonds sentiments, une vraie évolution, riche en émotions, dans lequel je pourrais montrer toute ma sensibilité. Tu parles ! Tout ce à quoi j’ai droit, ce sont des spams et de la figuration !

N’empêche ça me tient une bonne demi-heure en haleine, il est 11h15 et je n’ai plus aucune excuse pour ne pas aller voir un « spécialiste » ! Et Sacha ? Je le traîne ? Vu comme ça avec des brumes dans la tête, non ! C’est fou, parfois, j’ai l’impression que c’est le pétard qui te fait voir plus clair. Mais comme j’ai fumé à chaque fois que j’me dis ça, je ne sais jamais où est la vérité ! En tout cas, là, j’y vais pour moi ! J’emprunte un bouquin et le fourre dans mon sac, c’est le genre d’endroit où t’attends des heures…

Dans le métro, j’observe comme d’habitude les différents caractères et personnalités qui se côtoient chaque jour, quelques instants, sans se connaître. Ça m’aide à me sentir bien normalement. Je ne pourrais pas dire pourquoi. Peut-être par un processus d’identification propre à l’acteur qui ne s’habitue jamais à vivre dans le corps imposé (c’est pas de moi « le corps imposé », c’est de Valère Novarina et j’aime bien. Enfin, lui, il le dit mieux que moi !)

Mais, aujourd’hui, à cet instant, je n’arrive pas à me sentir bien. J’en ai mal au ventre, comme un vieux trac pas maîtrisé : je flippe à mort ! J’ai fait plein de conneries ces derniers temps. Je n’arrive même pas à me sentir coupable ou responsable, je ne sais pas dans quel sens il faut le prendre ! Je remets tout sur le dos de l’autre, celui que j’ai aimé en particulier. Parce que j’en serais pas là s’il ne m’avait pas quitté, j’aurais pas été me défoncer cinq soirs par semaine pour oublier et me jeter dans les bras du premier venu ! Enfin non ! Pas du premier venu, parce que je dirais dans un sens que je les ai tous aimés et respectés, bien plus qu’eux l’ont fait à mon égard ! oui, je les ai tous choisis ! Je les ai tous voulus. Eux m’ont subie !

En tout cas, trop passionnée, trop défoncée et trop inconsciente pour me protéger. Qu’est-ce que je vais lui dire, moi, à ce spécialiste : « Euh… écoutez, M’sieur, je vous assure, non. Je n’y pense pas au préservatif, ça ne m’effleure jamais l’esprit. Que voulez-vous que je vous dise ? Eh bien oui, j’suis une grosse conne ! » Super !

Le fait est que c’est une réalité, pour le coup, je suis vraiment la reine des connes ! J’ai couché avec une vingtaine de gars en trois mois sans jamais chercher à les connaître ! J’exagère à peine…

Mon téléphone vibre et me sort de ma rêverie. J’ai deux nouveaux messages : Bastien et Jam. Ce qui me vient immédiatement à l’esprit, c’est « tiens, peut-être les deux seuls sur Paris avec qui je n’aurais pas couché ! » ça me fait rire jaune. Mon voisin d’à côté se tourne vers moi et m’observe, curieux. Je lui renvoie un regard tout minaudant. Je me ressaisis la seconde d’après : c’est vrai qu’il est pas mal, mais on ne va pas recommencer ! Et puis j’ai encore l’odeur de Sacha dans les narines, comme incrustée dans ma peau.

J’écoute mes messages : Bastien pensait à moi et Jam aussi, mais différemment. Il veut savoir comment s’est terminé mon rendez-vous avec le programmateur du théâtre ! S’il savait ! Mais cette fois au moins, j’aurais couché utile ! Oh, ces pensées dégueulasses qui ne cessent de m’envahir ! Je n’aurais jamais dû fumer avant d’aller à ce rendez-vous. Et puis Sacha, c’est pas pareil, nous avons de réels sentiments l’un envers l’autre. Je crois au coup de foudre, moi ! Donc si j’ai pu joindre l’utile à l’agréable : tant mieux ! Je soupire, rassurée ! De quoi, allez savoir, mais ça c’est la fume, vous dialoguez éternellement avec vous-même. Mon soupir attire immédiatement mon voisin qui ne devait attendre qu’un signal pour ouvrir la bouche, genre inquiet :

« Vous allez bien ? (Et là je pense « mais quelle idiote, Bon Dieu ! »)

-Oui ! C’est un soupir de soulagement. (Et voilà ! Forcément je réponds un truc qui va dans son sens, incapable que je suis de jeter les gens et je lui souris)

-Ah oui ! C’est bien ! La vie est tellement triste quelquefois !

-C’est vrai… (et là, je fais style je replonge dans mes pensées pour qu’il m’oublie, mais il repart de plus belle)

-Vous habitez Paris ?

-Heu… Oui, oui !

-Ah bon ?! C’est rare de voir une Parisienne discuter facilement et sourire comme ça sans raison. La plupart des gens font la gueule à Paris et surtout dans le métro. »

Alors ça c’est le genre de discours que je ne supporte pas ! Je change du tout au tout :

– Ah oui ? … Pourquoi ? Chez toi n’importe quelle pétasse répond à toutes tes avances ? Où t’as vu qu’à Paris, on ne se parlait pas ? Tu crois que les Parisiens, cette sous-population, ils sont tellement cons que ce sont les seuls au monde à n’pas avoir d’amis ? »

Bon j’y ai été un peu fort là, parce que tout le wagon est tourné vers nous. Heureusement, une station n’est jamais très éloignée d’une autre et je saute hors du train laissant braqués sur moi tous les regards. Ça, j’en ai l’habitude en représentation, mais là, je me sens franchement débile. Je m’assois sur un siège jaune en plastique de la RATP attendant qu’un prochain train veuille bien me reprendre. Je patiente, revivant la scène en silence, et je m’écroule en larmes. Un train passe, puis un deuxième et mes larmes ne s’arrêtent plus de couler, grosses, chaudes, elles dégringolent sur mes joues et viennent s’éclater sur mes deux genoux. Je les regarde pendant un certain temps pensant que je dois être fatiguée de prendre toutes ces drogues et que je ne suis finalement peut-être pas guérie de ma dépression. Je l’avais bien dit : passer de la nostalgie à l’euphorie sans transition en un temps record ne pouvait pas s’avérer très glorieux !

Je décide tant bien que mal de grimper dans le cinquième train que je vois passer, les yeux tout bouffis et le nez tout rouge. Une fois de plus, j’attire le regard des passagers. J’en peux plus d’avoir honte ! Mon voyage se passe à tenter de me camoufler le mieux possible.

Ouf ! Porte de Saint-Ouen ! Je déboule du métro en toute hâte. Je me sens décomposée. J’ai envie de m’effondrer. Ça passera. Comme toutes les fois où je sens un besoin immense de pleurer sur l’épaule de ma mère. Ça passe. Je m’arrête afin de repérer sur le plan l’adresse indiquée pour le dépistage puis je gravis les escaliers du métro. L’air me fait du bien. Le soleil aussi. Il fait très chaud. Je suis épuisée, je ne sens pratiquement plus mes jambes.

J’arrive devant un grand bâtiment blanc dénué de cachet. Je repère le panneau Maternité et suis cette direction. Je longe les murs blancs découvrant un parking et contourne un second bâtiment. Je m’arrête et lève les yeux pour distinguer plus clairement « secteur CB ». Deux grandes portes vitrées me font face. Elles s’ouvrent à mon approche m’invitant à entrer. J’inspire profondément et pénètre à l’intérieur. Il fait sombre et je dois m’habituer à l’obscurité car la lumière extérieure est particulièrement forte. Je me dirige vers le comptoir de l’accueil. Une jeune fille lève la tête et me fait un large sourire. Je lui explique ma venue et elle m’invite à prendre un ticket à la machine située à ma droite et à patienter sur les sièges rouges face aux bureaux 215-216-217-218 et 219. Ce que je fais.

Je tire le numéro 98 et cherche des yeux le témoin lumineux d’appel. Le numéro affiché est le 92. Il n’y a presque personne. Je suis étonnée. Je pensais sincèrement qu’il y aurait un monde fou comme à la sécurité sociale. Je sais qu’il y a plus de trente millions d’adultes atteints dans le monde et quelques deux millions et demi d’enfants. Comment se fait-il que les gens ne viennent pas vérifier s’ils risquent de contracter une MST ou une IST ?

Tout en réfléchissant à cela je tombe sur un des fauteuils rouges. C’est lorsque mes fesses percutent le siège de façon assez brutale (il n’est pas du tout rembourré) que la réponse me vient : ils sont comme toi, feignants, avides de sexe et d’amour, espérant que ça ne leur arrivera pas ! Merde alors !

Mon téléphone se met à vibrer. C’est un texto de Sacha. Mon cœur s’emballe immédiatement. Quarante-huit heures que je le connais et un trouble panique s’empare de moi dès que je pense à lui. Mes maux de ventre redoublent et je m’oblige à inspirer et souffler calmement pour calmer mes pulsations cardiaques.

Je lis : « Ana ? »

Je souris. J’écris : « Sacha ? »

Moins d’une minute après, je reçois : « Je te veux. »

Mes doigts enserrent le téléphone trop fort, ça me fait mal. Je le range dans mon sac. Mes mains sont moites. Je ferme les yeux et me laisse aller en arrière. Je ferai bien un roupillon, mais j’ai l’odeur de Sacha qui me poursuit et je ne peux plus faire autre chose que penser à lui. Qu’est-ce qui s’est passé ? Je suis envoûté ou quoi ? J’arrive même à lui en vouloir. A lui en vouloir de m’avoir avalée tout cru et de ne plus me laisser lui échapper ! Je suis définitivement incapable de lui résister.

Je reprends mon téléphone et j’écris : « Je suis à toi. »

Trop tard, le message est parti ! Soit, comme ça il saura ce qu’il en est. Et si ça lui fait peur, je préfère que notre histoire dure quarante-huit heures plutôt que quelques semaines. Quoiqu’en quelques semaines, il aurait vraiment eu le temps d’être accro ! C’est malin ! Pourquoi faut-il que j’avoue irrémédiablement et trop rapidement mes sentiments. Je ne suis pas foutue comme les autres ! S’il ne répond pas, je saurai à quoi m’en tenir !… Il ne répond pas. Ça y est je ne vais penser qu’à ça. Oh ! Arrête! Je n’sais pas moi, bouquine !

Je sors mon livre et regarde la couverture. J’ai pris un de mes livres préférés que j’emprunte régulièrement à la Médiathèque : « Gueules d’atmosphère » Les acteurs du cinéma français de 1929 à 1959. J’aurais tant aimé vivre cette époque du cinéma… En couverture Gabin-Morgan… Je soupire. Impossible de lire. Tout me ramène à l’amour, surtout le cinéma !

Un bip trop bruyant me tire de ma rêverie et le témoin lumineux indique 93 au 215 et immédiatement 94 au 218. Cool, en fait ça peut aller très vite. Je décide de lire quelques prospectus et de m’informer un peu plus sur mon cas.

La première chose que je lis est :

En cas de prise de risque (rapport sexuel non protégé avec un partenaire au statut sérologique inconnu ou séropositif) ou de rupture de préservatif, le traitement post- exposition permet de réduire le risque de contamination par le VIH. Rendez-vous le plus vite possible (au mieux dans les quatre heures), et au plus tard dans les 48 heures, aux urgences de l’hôpital le plus proche, si possible avec votre partenaire. Un médecin évaluera l’intérêt de vous prescrire un traitement. Le traitement associe deux ou trois antirétroviraux et dure quatre semaines. Il peut provoquer des effets secondaires importants. Le TPE réduit le risque de contamination mais ne l’élimine pas complètement…

Ok ! Alors, premièrement, il y a bien trop longtemps que je risque de contracter ce putain de virus et deuxièmement, Sacha qui, lui, aurait pu se faire prescrire un traitement – si toutefois il se protège en temps normal – n’est pas avec moi.

Au bout de quelques minutes supplémentaires, mon numéro s’affiche m’invitant à rejoindre le bureau 217.

Je frappe et entre. Un jeune homme me reçoit et me demande de m’asseoir. J’attends. Il tape quelque chose à l’ordinateur. Je suis soulagée de voir un tout jeune médecin, car j’ai pour théorie que la vocation, le vif intérêt et la nouveauté peuvent primer sur la routine et l’expérience. Notre société évolue bien trop vite.

Il lève la tête et m’adresse un large sourire :

« Alors, je vous écoute !

-Eh bien, je voudrais faire un test de dépistage du Sida.

-Et pour quelle raison ?

-Comment ça ?

-Est-ce en prévention ou parce que vous pensez avoir pris un risque?

-Un risque.

-Savez-vous qu’il existe des MST et IST ? Elles se transmettent de la même façon lors de relations sexuelles, c’est-à-dire lors de rapport anal, vaginal ou oro-génital. Etes-vous dans l’un de ces cas ?

-J’ai besoin que vous m’en disiez un peu plus afin d’évaluer votre prise de risque. Avez-vous eu différents partenaires ? Le rapport non protégé a-t-il eu lieu ces dernières quarante-huit heures ? Connaissiez-vous vos partenaires ? Vous pouvez m’éclaircir par de simples détails également. »

J’ai comme l’impression qu’il ne croit pas qu’une fille comme moi puisse avoir une vie débridée ! Je ne sais pas comment les gens me perçoivent, mais il semblerait que bien souvent ils aient du mal à accorder mon esprit à mon physique. Je lui explique alors tout ce qui me vient et je commence par le début :

« J’ai vécu en couple pendant plus de deux ans. Cela s’est terminé il y a environ six mois. J’ai été très malheureuse et après m’être enfermée durant trois mois, je suis passée dans l’extrême inverse. Je suis sortie pratiquement tous les soirs et j’ai rencontré plein de types différents que je ne connaissais pas. Je n’ai pas eu de rapports avec tous ni tous en même temps, mais j’ai tout de même connu plusieurs hommes en peu de temps et je ne me suis pas toujours protégée.

-C’est-à-dire ? me dit-il en tapant sur son ordinateur ce que j’imagine être toute mon histoire. Je soupire.

-C’est-à-dire que j’ai eu près d’une quinzaine de relations sans protection. »

Il me regarde. Nous nous taisons. Je sens qu’il réévalue mon cas.  Je poursuis.

« Actuellement, je suis avec quelqu’un qui soi-disant se drogue et sort avec une fille différente chaque soir. »

En prononçant ces mots, je me rends compte de toute l’absurdité de ma situation. Oui, je suis devenue clairement dépendante d’un homme qui se fout de la vie et du monde ! Impossible ! Ça me passera ! Là-dessus, je jette un coup d’œil à mon portable qui m’indique que Sacha a tout de même répondu à mon dernier message. Je ne le lis pas pour ne pas être déconcentrée.

Le jeune médecin a changé d’attitude à mon égard. Mon cas semble être enfin pris au sérieux.

Il demande :

« Prenez-vous des drogues ?

– Je fume de la Marijuana.

– Pas de drogues dures ? Vous ne procédez pas à des injections par intraveineuse ?

Oups ! Je n’avais même pas fait le rapprochement. Un grand « Non » de jeune fille puritaine sort de ma bouche.

– Vous êtes vous protégée avec votre dernier partenaire ?

– Non.

– Nous allons procéder à un premier test VIH afin de repérer la présence d’éventuels anticorps ou d’antigènes révélateurs d’une infection ou du VIH. Mais le test peut être négatif. La contamination peut mettre jusqu’à six semaine avant d’être détectable dans le sang. Il faudra donc revenir.

– Heu… Je suis pratiquement à jeun.

– Ce n’était pas la peine. La prise de sang peut se faire à tout moment de la journée. Vous nourrissez-vous correctement ?

– Oui.

– Quel âge avez-vous ?

– 25 ans.

– Connaissez-vous votre taille et votre poids ?

– Oui. Heu… Je mesure un mètre soixante-seize et je pèse 56 kilos.

– C’est peu. Avez-vous maigri ces derniers mois ?

– Effectivement, j’ai perdu un peu de poids, mais rien d’extraordinaire, quatre ou cinq kilos.

– Vos règles sont régulières ? Tout se passe bien de ce côté-ci ? Prenez-vous la pilule ?

– Heu… Oui pour les deux.

– Avez-vous des antécédents médicaux, des allergies connues ?

– Non.

– Installez-vous et remontez votre manche. Vous êtes droitière ?

– Oui. »

Il relève ma manche gauche et enserre mon bras d’un gros élastique jaune. Je ferme les yeux. J’ai envie de pleurer. Il me sourit. Il est jeune, beau et à l’avenir devant lui. Comme moi, à la différence près que j’ai peut-être tout fait foirer.

« C’est terminé. Les résultats sont immédiats. Je vais vous demander de patienter quelques minutes encore sur les sièges rouges et je vous appellerai par votre numéro. Vous avez tout de même le temps d’aller vous chercher à manger à la cafétéria ! »

Tiens ! Un homme qui prend soin de vous… C’est étrange ! J’avais oublié quelle forme ça pouvait prendre !

Je m’installe de nouveau dans un des sièges face aux portes 215 à 219, sauf que je choisis un autre emplacement histoire d’avoir une vue différente de la pièce. Pfff… Aucun intérêt ! Il s’agit d’une grande salle toute blanche sans rien à se mettre sous les yeux, si ce n’est la standardiste qui bavarde avec une infirmière.

Je regarde le message de Sacha, oubliant d’aller manger :

« Je suis tien également, mon amour. »

Oh ! Je m’attendais à tout sauf à cette réponse. J’ai la tête qui tourne et le souffle court. Une histoire trop belle pour être vraie, ou alors c’est qu’elle va très mal commencer… Deux êtres paumés qui s’amourachent au premier symptôme de manque reconnu, le manque d’affection, le vide le plus total, amoureux de l’amour ! Mes boyaux se tordent de douleur. Je veux le sentir à nouveau. J’ai peur et en même temps j’ai l’impression de pouvoir lui faire confiance. Ce soir. Il faut que je lui parle, ce soir. Pourvu que tout aille bien. Jusque-là tout va bien. Alors, pourquoi cette angoisse sourde et ce malaise ? Trop fragile. Mon nez me pique, j’ai la gorge nouée, mes yeux me brûlent. Je pleure de nouveau. Tellement fatiguée. Ces mois passés à ne pas dormir, à rêver les yeux ouverts, à l’aube, détestant le chant des oiseaux. J’avais pourtant réussi à me sortir de ce chagrin. J’allais mieux, j’étais entourée, je m’occupais. Bientôt, je vais monter sur scène. Je pourrai revivre de nouveau. Il n’y a que mon métier qui puisse me faire oublier et avancer. Là, je me perds complètement. Un tel coup de foudre n’existe que dans la littérature. Dire qu’il est le programmateur du théâtre dans lequel je vais jouer. C’est malin ça ! Et si ça se passe mal ! STOP ! Arrête de penser, tu n’y es pas ! Je fais le vide quelques instants en inspirant profondément et en soufflant longtemps, longtemps…

« Le 98 ? Appelle une infirmière.

– Oui, c’est moi.

– Le médecin va vous recevoir. Vous pouvez me suivre ? »

Je rassemble mes affaires tout en pensant 217, 217, ce n’est pas un porte-bonheur, ça !

Je précède l’infirmière pour entrer dans le cabinet.

« Vous avez eu le temps de manger quelque chose ? me demande le jeune médecin.

– Non.

– Karine, pouvez-vous nous porter un sandwich, s’il vous plaît ? »

Karine, c’est vraisemblablement l’infirmière. Elle acquiesce et disparaît. Lui, il me fait signe de m’asseoir tout en triant ses papiers. J’ai si peur. J’ai envie d’appeler « Maman ? ». Mais elle n’a jamais répondu présente. Je l’observe. Heureusement qu’il ne me regarde pas, je dois avoir une sale gueule avec des yeux tout gonflés !

Ça y est, c’est à nous :

« D’après les résultats, vous n’avez pas de primo-infection par le VIH, mais vous avez contracté une IST. La blennorragie gonococcique ou la chlamydiose. Il faudra faire un prélèvement. Comme toute infection, prise à temps, elle se soigne très bien. Il faudra aussi suivre un traitement, jusqu’au bout, j’insiste là-dessus ! Et prévenir votre partenaire. Qu’il se soigne aussi. Il faudra vous protéger…

… Hum, Merci ! »

C’est Karine qui est revenue avec un sandwich qu’elle me tend avant de ressortir. Je mords dedans instinctivement, enfin surtout parce que ça sonne comme une injonction. Pendant que je mâche avec difficulté, le médecin saisit une petite quantité de préservatifs dans un bocal et me les dépose devant moi, sur le bureau. Je regarde les préservatifs de différentes couleurs et un putain de remord me saisit à la gorge, je ne peux plus avaler. Il réattaque de plus belle :

« Le problème, c’est que ce genre d’infection favorise le risque de contamination par le virus du sida, car elle fragilise les muqueusesEt inversement, si on est atteint par le virus, les IST peuvent compliquer le traitement.

-Mais, je ne comprends pas, protesté-je la bouche pleine et sans salive. Je n’ai aucun symptôme, aucune perte, une infection se remarque quand même !

J’ai l’impression de me défendre face un tribunal qui m’aurait condamné à la guillotine.

– Non, ce sont des infections à caractère peu symptomatique. C’est pour ça qu’elles ne cessent d’augmenter. Et, vous n’avez aucune douleur, dans le bas-ventre par exemple ?

– Oui, mais c’est une douleur d’appréhension.

Il me sonde.

– Mademoiselle, il faut prendre tout ça très au sérieux à partir de maintenant. Si vous ne vous soignez pas correctement, les IST peuvent entraîner de graves complications. Dorénavant, il faudra systématiquement vous protéger. Votre santé et celle des autres dépend de vous et de votre bienveillance ! Vous allez vous rendre au service Gynécologique, un autre médecin vous prendra en charge. Vous devrez impérativement faire une prise de sang d’ici six semaines dans un centre d’analyses. En attendant, nous procéderons à des injections d’anticorps artificiels clonés, mais non spécifiques qui stimuleront la prolifération des cellules immunitaires. Seriez-vous capable de vous faire vos propres injections sous-cutanées ?

– Pardon ? Heu… Oui, il se trouve que je sais. Ma mère est infirmière.»

Il pose l’ordonnance sur les préservatifs, toujours placés devant moi. Avaler est un véritable supplice et je ne sais plus quoi faire des morceaux de pain mâchés que j’ai dans la bouche. Le ton qu’il prend, son regard, sa fermeté. Je ne peux pas le soutenir, je baisse la tête et de gros sanglots m’ébranlent d’un seul coup. Il me tend un mouchoir puis un petit papier sur lequel est inscrit :

 La plupart des IST ne guérissent pas seules, faites-vous soigner ! Il existe des traitements efficaces contre les IST qui évitent de les transmettre et stoppent leur évolution. Négligées, les IST peuvent provoquer des complications difficiles à traiter et entraîner des séquelles. 

Ne vous soignez pas tout seul. N’utilisez pas de pommade, de désinfectant ou d’antibiotiques sans avis médical. Suivez le traitement jusqu’au bout. Il faut respecter la dose et la durée du traitement prescrit pour se soigner efficacement. Pendant le traitement, utilisez toujours un préservatif avec votre partenaire. 

Prévenez votre ou vos partenaires…
Pour la plupart des IST, il est essentiel que votre ou vos partenaires prennent aussi le traitement pour limiter les risques de réinfection(s) entre vous, suivez les conseils de votre médecin. 

Pour toute information complémentaire, Appelez Sida Info Service au 0 800 840 800 24h/24, appel confidentiel, anonyme et gratuit ou sur www.sida-info-service.org.

 J’ai dû mal à tout distinguer à travers les larmes. Je saisis le papier, l’ordonnance et les préservatifs que je range dans mon sac et sors de son cabinet tout simplement dévastée, tel un immense désert de solitude.

La suite de cette journée reste un vague souvenir flou. Je ne me souviens même plus du trajet retour en métro. Je ne devais pas être belle à voir. Je suis passée à la pharmacie avec mon ordonnance avilissante en arrivant à la station, pas celle à côté de chez moi. Je sais juste que j’ai chopé la chaude-pisse ! Je ne savais même pas que ça existait encore ! Le Gynécologue m’a fait une injection intramusculaire après m’avoir fait le prélèvement, je pense que c’était un antibiotique, je n’étais plus en état de comprendre quoi que ce soit. J’y ai passé le reste de la journée.

Sur mon répondeur, j’ai cinq nouveaux messages auxquels je n’ai pas la force de répondre. Sacha me demande sous une forme des plus poétiques si j’ai un moment à lui consacrer ce soir ; Tania veut se faire un ciné ; Jam a trouvé quelqu’un pour mettre la vidéo de L’Anniversaire sur VHS ; Bastien revient sur Paris plus tôt que prévu ; et ma mère souhaite prendre de mes nouvelles. C’est fou ça, une mère a quand même un sixième sens. Des mois que nous ne nous sommes pas parlé et c’est aujourd’hui qu’elle appelle.

Je retire mes affaires une à une d’un geste lent et le regard absent. Je réalise que je n’ai rien avalé de la journée, si ce n’est une bouchée du sandwich de Karine qui a terminé dans les mains d’une Rom rencontrée Gare du Nord. C’est pour ça que je n’ai goût à rien et que je me laisse sombrer. Je décide de prendre une bonne douche et de faire une nuit complète. En revanche, je n’ai vraiment pas faim. Mais mon cher père m’a toujours dit, quand ça ne va pas, tu vas te coucher, tu auras les idées plus claires le lendemain ! Oui. Merci papa.

JOUR 12

Cette nuit-là, j’ai dormi comme je ne l’avais pas fait depuis six mois. J’ai rêvé aussi. J’ai passé de nombreux instants avec Sacha, furtifs, timides. Je pouvais sentir ses mains dans les miennes, le regarder, mais sans jamais réussir à conclure. Je lui demandais de m’écouter, mais je crois qu’il ne pouvait pas m’entendre et ce matin j’ai ressassé dix mille fois comment je pouvais bien lui dire ce que j’avais à lui dire. Je ne suis pas encore levée, je ne sais pas quelle heure il peut bien être. Je reste un peu au lit à organiser virtuellement ma journée, voire ma vie future. Et je finis par conclure que tant qu’aucune analyse n’aura été faite, il ne servira à rien de flipper, la peur n’évitant pas le danger. Je me force à sourire, à l’intérieur aussi. Les zygomatiques agissent sur le cerveau en créant des endorphines. Je le sais d’expérience. Et si je vais mal, je me force à sourire ce qui peut me faire tout aussi bien rire. Ma mère, qui ne supporte pas –c’est physique- de me voir pleurer ou malheureuse et qui a pour politique de me mettre un bon coup de pied au cul, m’expliquait quand j’étais enfant, que le rire agit véritablement sur l’humeur et a une véritable action anti-dépressive. Pour les mêmes raisons scientifiques, le rire permet une action bénéfique sur la douleur, le sommeil, il renforce les défenses immunitaires, améliore le système digestif, cardiovasculaire et les voies respiratoires en éliminant les toxines et par un apport accru en oxygène au cerveau ! Trop dingue ! Mais pourquoi, je ne passe pas ma vie à rire, alors ?! Et surtout sachant cela depuis toujours, pourquoi me laissé-je aller à verser des torrents de larmes ? Bon, parce que ça fait du bien aussi ! Disons que si je n’avais pas pleuré hier, je serais encore trop pleine de questions, de sentiments, d’énergie. Pleurer m’a permis de dormir… Et, voilà, ça c’est réglé, je peux me lever maintenant ! Une bonne douche, mes crèmes antibio et ma piquouse de clones, un bon petit-déj (merde il n’y a rien à bouffer !) et je peux rappeler tout le monde. Enfin pourvu que je tombe sur le répondeur de chacun !

« Maman, c’est moi !

– Salut ma puce ! Ça fait longtemps !

– Beh ouais ! J’me d’mandais pourquoi tu m’ rappelais pas !

– Oh ! Je ne n’aime pas te déranger !

Tu parles, elle ne voulait surtout pas m’entendre gémir. D’ailleurs, elle change aussi sec de sujet : Comment avance cette compagnie ?

– Super, on a trouvé un théâtre dans le Marais pour nous programmer. Ça sera certainement pour Novembre. En attendant, je dois faire la déclaration à la Préfecture, mais tout est en règle. Les statuts, les différents courriers au Préfet, tout quoi ! Et comme la petite troupe est super motivée, je pense qu’on n’va pas tarder à reprendre les répètes. On attend que certains rentrent de vacances.

– Et Jam, comment va-t-il ?

– Bah, son père est malade. Il a un cancer, alors c’est pas la super forme, mais ça va !

– Bon. Et toi ? Tu viens me voir bientôt ?

– Oui, je termine toutes ces démarches et je passerai début août, je pense.

– Ah ! Ça me fait plaisir de t’entendre ! Tu as l’air bien joyeux ! Tu as des nouvelles de ton frère ?

– Ouais, on s’est fait un week-end en Normandie, c’était assez sympa ! Je pense qu’on déboulera ensemble au mois d’août. Et toi ? Ça va ?

– Oui. Ton père est au marché, il va revenir d’ici peu. Il m’a dit qu’il m’emmènerait me balader cet après-midi. Tu sais comment il est : je vais avoir droit à la visite d’un château !

– C’est super Maman ! J’rêverais, moi, de me faire une grande marche dans la montagne et terminer par un château.

– Oui, mais je les ai déjà tous faits une bonne dizaine de fois ! »

Rires. Du coup, j’en profite et je lâche les vannes ! Ah ! Ça fait du bien ! Sur ce nous raccrochons en nous souhaitant du bonheur. Bon, c’était pas si difficile finalement ! Deuxième coup de fil. Tania est sur répondeur. À elle, je lui dis qu’il faut qu’on se voie, que ça ne va pas fort et que j’ai pas mal de trucs à lui raconter. Jam me répond. Il pourra me donner la VHS demain matin. Il a l’air d’aller bien. Il a retravaillé la scène de l’Anniversaire et a hâte de se mettre au boulot. Putain ! Moi aussi ! S’il y a bien un truc pour me sortir de mon angoisse, ça serait une bonne répétition avec les fous rires à la clé. Nous piquons toujours des fous rires. C’est pour ça en fait que le métier d’acteur conserve ! Je lui annonce la bonne nouvelle au sujet du mois de novembre ainsi que les différents courriers envoyés à la Préfecture ce week-end concernant le statut juridique de notre compagnie. Mes nouvelles ne sont pas sans effet sur Jam. Je crois qu’il pleure à l’autre bout du fil tellement il est heureux ! C’est le contrecoup de la maladie de son père qui redouble le résultat de cette satisfaction. Alors, forcément, il est hors de question que je lui annonce quoi que ce soit de négatif à mon sujet. Je lui dis de ne pas s’inquiéter, qu’à partir d’aujourd’hui tout ira pour le mieux, que nous irons loin tous les deux. Quand on y pense ça fait quatre ans que l’on travaille ensemble sur différents projets et que chaque prestation faite ensemble est obligatoirement suivie d’une multitude de compliments et d’articles de presse saluant notre originalité et notre performance. C’est incroyable à quel point l’écoute et le courant passe entre nous. Il est Mon partenaire de jeu. Ça faisait longtemps que nous voulions travailler juste pour nous et non plus pour les autres. Je lui promets donc un avenir fabuleux et beaucoup de succès. Il me répond qu’il m’aime, que je suis la plus belle et la meilleure. Il dit toujours ça Jam. Ce qui me fait sourire puis rire. Nous raccrochons en rigolant encore à moitié.

J’envoie un texto à Bastien lui expliquant que je ne pourrai pas le voir pour le moment à cause du taf. J’ai bien conscience de faire quelque chose que je n’aimerais pas qu’on me fasse, mais le côté désagréable de la situation ne me donne pas envie de prendre immédiatement mes responsabilités en main. Je serai honnête avec lui, mais plus tard.

Je garde le meilleur pour la fin : Sacha. Il ne s’écoule pas une seconde sans que mon cerveau ait une pensée à son égard. Je lutte tant bien que mal, mais je reste impuissante. C’est comme malgré moi. J’ai des douleurs dans le bas-ventre. Des douleurs que je prends pour de l’amour, mais qui sont peut-être tout simplement dues à l’infection ! Pourtant, mon pouls s’accélère et j’ai de nouveau le souffle court. Comment l’amour peut-il mettre dans un tel état ? Le rire. Ris un bon coup, tu retrouveras une respiration normale ! Je m’exécute. C’est vrai ! C’est assez magique. Je me sens mieux. Je compose le numéro et note tout de même que mes doigts tremblent. Je raccroche. Je vais me rouler un joint, c’est tout de suite plus efficace que le rire. Je le charge bien pensant qu’une seule latte me suffira et après une large bouffée et un immense verre d’eau, je compose pour la seconde fois son numéro. Je tremble toujours autant, mais j’en ai un peu plus rien à foutre.

« Sacha ?

– Ana…

– Je suis désolée, je n’ai pas pu te rappeler hier. Il faut que je te parle.

– Je t’écoute.

– Non, pas maintenant. Je préfère te voir. Tu travailles aujourd’hui ?

– Oui. Mais je peux te voir ce soir. J’ai très envie de te voir. J’ai très envie de toi. »

Lui a l’air complètement décontracté à tel point que j’en viens à me demander si c’est du pipeau. Mais mon amour pour lui est trop grand et j’occulte largement cette pensée. Nous nous verrons donc ce soir chez lui. Dans mon journal, j’écris ce trop plein d’amour qui m’envahit et duquel je me sens prisonnière. Je n’arrive pas à le vivre sereinement car je peux palper une angoisse dégueulasse qui me prend à la gorge et au ventre. Et d’un, je suis malade et je ne sais pas ce que me réservent ces prochains jours, ni sa réaction ; et de deux, je suis folle amoureuse d’un homme que finalement je ne connais pas. Tout sera peut-être terminé ce soir…

Je passe ma journée tant bien que mal à la Médiathèque, à faire des recherches sur les différents théâtres susceptibles de proposer une coréalisation pour notre première création. Les listes sont longues et il nous faudra investir dans quelques photocopies et reliures de dossiers. Je note soigneusement le nom des théâtres avec les numéros, les adresses et les personnes à contacter. J’établis ma liste par quartier afin de pouvoir faire ma ronde et rencontrer les gens face à face. Je décide d’établir un premier contact en envoyant le dossier par courrier électronique. Je squatte donc un ordinateur de la bibliothèque. Dans ce genre de situation, il est préférable de nommer en début de courrier la personne à qui l’on s’adresse. Ne pas faire d’emails groupés, autrement, elle ne les lit pas. Hormis une pause déjeuner assez brève au resto de la salle de spectacles -mitoyenne au bâtiment de la médiathèque- et l’appel de Tania qui me remonte le moral, mon après-midi est dédié à l’envoi de fichiers, lourds en plus, ce qui prend d’autant plus de temps !

À dix-huit heures, une annonce nous signale la fermeture des portes invitant les gens à venir faire leurs emprunts. Finalement, j’aurai pas mal bûché !

Je rentre en vitesse chez moi pour me changer et me débarbouiller. Je n’y reste pas plus de dix minutes. Je repars en trombe et sautille jusqu’au RER. Je suis angoissée, mais amoureuse, alors quoi qu’il arrive j’ai une espèce de patate surréaliste. N’empêche, j’ai une sacrée trouille ! Mais j’en peux plus de ne pas le voir ni le toucher. Je souris, je souris et j’ai même envie de rire ! Je ne veux plus m’angoisser parce que je ne sais pas où tout cela va me mener. Je veux être confiante et profiter des six semaines de répit. Profiter de ce coup de foudre inattendu et m’abandonner totalement au bonheur de l’amour, psychique et physique. Après, on verra ! Cette pensée me fait automatiquement fouiller dans mon sac afin de vérifier que les préservatifs sont bien là. Oh putain ! Ça va être trash comme explication ! J’avoue que l’idée de ne rien dire me traverse l’esprit. Mais impossible ! Ce ne serait pas de l’amour alors. Mais quoi ? Une envie passionnelle de vivre quelque chose, un besoin d’affection ? Je suis tellement préoccupée et torturée que je n’arrive plus à lire. Mon livre est ouvert à la bonne page sur mes genoux, mais je ne le vois pas. Je fixe le vide en ressassant les mots de mon désir et surtout en reformulant sans cesse l’explication de mon infection. Pff… L’amour est une infection ! J’en souffre plus que ma propre maladie !

Arrivée devant la porte de mon amoureux, la boule qui s’est invitée dans mon ventre depuis près de quatre jours frappe comme une sourde sur la parois de mes intestins. Je souffle longtemps comme pour reprendre de la contenance, mais je suis prête à défaillir. Je frappe. C’est Diane qui ouvre. Elle me fait signe qu’il est dans la chambre. Le couloir me paraît interminable et je sens à chaque pas le sol se dérober sous moi et mes jambes qui luttent malgré mes tremblements. Il est là, assis sur son lit avec sa guitare. Il joue. Alors je le regarde depuis l’encadrement de la porte. Il chante. C’est doux et c’est bon. C’est une chanson d’amour. J’écoute…

Pense à moi

Dérobe-moi 

Que je ne sois qu’à toi

Survivre et rire

Surtout ne pas dormir

Ne pas laisser s’échapper le temps

Ce doux instant présent

Ne pas dormir

Juste t’aimer

Je t’envoie 

Les plus tendres de mes baisers

Que tu puisses 

Te dulcifier

Avidement respirer

Je t’aime tant 

Que l’exprimer 

En ce langage connu des gens

Semble inadapté 

Aucun mot inventé

Pour narrer ce sentiment

 

Pense à moi

Dérobe-moi 

Que je ne sois qu’à toi

Survivre et rire

Surtout ne pas dormir

Ne pas laisser s’échapper le te temps

Ce doux instant présent

Il me sourit et pose sa guitare. Il m’invite à m’asseoir à ses côtés. Il me regarde droit dans les yeux. Il est calme. J’ai du mal à respirer. Il me caresse le visage, les cheveux. Il ferme les yeux et me frôle de sa joue. Il me respire. Je ferme les yeux aussi. Il m’embrasse tout doucement. Mon visage est entre ses mains. Les miennes reposent sur mes genoux et je ne parviens pas à les bouger. Je le laisse faire. Il me couvre de baisers plus langoureux les uns que les autres et je me laisse fondre dans une douceur et un parfum que je ne connaissais pas. Nous restons ainsi un nombre incalculable de minutes et je sens que je pourrai mourir dans ses bras. Il m’allonge tout doucement. Nous avons ouvert les yeux et nous nous dévisageons. De sa main, il parcourt tout mon corps, me caressant du revers de sa main tout en me regardant. Il chuchote : « Mon amour, tu m’as manqué. Tu es si belle. » Il prend mes mains et les embrasse. Il se redresse et se lève pour mettre de la musique. J’en profite pour me ressaisir et m’asseoir au bord du lit.

« Il faut qu’on parle, lui dis-je presque en chuchotant. (Je dois m’éclaircir la voix, elle a disparu !)

– Je sais. J’attendais que tu le fasses. Il dit ça comme une pensée en l’air sans me regarder. Il est assis à son bureau et roule un joint.

– C’est assez difficile à dire.

– Prends ton temps.

– Je peux d’abord te poser une question ?

– Tu l’as fait à l’instant ! répond-il en souriant.

– Avec toutes tes autres conquêtes, tu ne te protégeais pas non plus ou bien c’était la première fois avec moi ? (ça y est ma voix est là, bien claire et même un peu dure.)

– Non, je ne me protège pas. »

Je suis abasourdie. Je ne sais pas si je dois continuer tant j’ai du mal à parler. (Mais là ce n’est pas dû à l’éclat de ma voix, ça vient de bien plus bas). Il termine de rouler et allume son joint sans me regarder. En bafouillant un peu, je parviens à articuler :

« Et… tu… tu ne crains pas d’être porteur d’une maladie ?

– Je m’en fous de la vie. Je te l’ai déjà dit.

– Et des autres aussi ?

– Non, pas de toi.

– Enfin, ce n’est pas très logique. Tu peux très bien être infecté et me l’avoir transmis. »

Silence. Il fume.

« La maladie et la mort ne m’effraient pas, je les recherche. Je n’ai pas l’intention de mettre un bout de plastique entre nous. Je te ferai l’amour sans aucun obstacle. Si tu n’es pas d’accord, soit ! Je le respecterai. Je suis un pessimiste Ana, je ne suis pas pour toi.

– Je croyais que tu m’aimais un tant soit peu.

– Bien sûr ! Et comment ne pas t’aimer ? Tu respires la joie de vivre et la douceur. Quand on te voit, on n’a qu’un seul désir, se blottir dans tes bras. Mais moi, franchement, qui voudrait d’un être tel que moi ?

– Eh bien, moi Sacha, j’ai répondu oui à tes avances. Ce n’est pas pour tout laisser tomber aujourd’hui. Tu m’as eu avec tes mots et ta musique ! Je fais quoi maintenant ? Mais je ne laisserai pas la maladie ruiner ma vie. Réfléchis à ça ! »

J’avais imaginé toutes les réponses possibles, sauf celle-là. Je me lève et rassemble mes affaires. Il me rattrape et m’enserre dans ces bras. Il me prend le visage entre ses mains et me regarde droit dans les yeux :

« Je t’aime Ana Morgan et je te veux.

– Laisse-moi partir ! »

Nous pleurons tous les deux. Pour ma part c’est sincère, pour lui, je ne sais vraiment plus quoi penser.

Je descends les escaliers à toute allure sans me retourner. Des sanglots m’étranglent, mais j’arrive à les contenir. J’ai besoin d’air. J’ai besoin de marcher, de courir même. Alors je m’enfuis en courant. Je pourrais rentrer chez moi en courant. Une haine immense s’empare de moi. Je suis dans une incompréhension totale. J’ai peur. J’ai tellement peur. J’ai peur que tout cet amour s’arrête là. Je n’ai même pas eu le temps de le vivre. Peut-être l’ai-je trop vécu avant même qu’il ne commence et c’est pourquoi la chute est si brutale. Mais qu’est-ce qui lui prend ? Comment peut-on avouer des choses aussi fortes et ne pas vouloir les assumer ? Ne pas désirer assumer le plaisir de vivre. J’éprouve une aversion totale à son égard à cet instant.

Ce soir là, je suis réellement rentrée en courant chez moi. En courant et en pleurant. Oui, encore !

Je suis arrivée chez moi, vidée – c’est le terme exact- vidée de tout sentiment, de toute sensation. J’ai une douleur inouïe dans le bas-ventre accompagnée de fortes nausées. Je cherche de quoi me soulager et j’avale un anti-vomitif ainsi qu’un antidouleur prescrit par le médecin de l’hôpital. Pour la seconde fois, je me déshabille, le regard vague, pour me glisser dans un bain chaud. Pour la seconde fois, je m’apprête à aller me coucher sans rien avaler et dormir pour ne plus songer. Sauf que la différence avec la veille, c’est que là, je n’ai vraiment plus goût à rien. Je n’ai même plus peur. Je me sens désarmée. La mort peut me prendre là, maintenant, je m’en contrefous totalement ! Mes sanglots ne s’arrêtent pas. J’ai de la morve dans la bouche, les yeux rouges, les mains tremblantes, le visage recouvert de taches rosées, les côtes saillantes. Oui, ça me frappe d’un seul coup : je suis nue devant mon miroir et je me trouve trop mince. Je monte sur la balance. J’ai encore perdu deux kilos. Du coup, il ne me reste plus grand-chose.

Après mon bain, je tente rapidement une fouille plus avancée dans les placards de la cuisine pensant qu’en grignotant quelque chose la nausée passera. Rien. Je ne vois vraiment pas quoi me cuisiner. Toujours nue, je me glisse dans mes draps et étendue sur le dos de tout mon long, le drap retenu par mes deux mains à hauteur de mon visage, comme cachée pour ne pas être vue dans cet état douloureux, je m’endors.

JOUR 13

Je m’éveille, il fait encore nuit. Je suis dans la même position. Je tourne la tête : le réveil indique quatre heures seize. J’ai à peine dormi cinq heures. Je rêvais. Mon rêve m’a réveillé. J’ai encore des images plein la tête. Des images d’amour et de bonheur. Mes larmes coulent toute seules, j’ai les yeux grands ouverts. Je me tourne et tente de me rendormir sur le ventre, en vain… Je connais cette sensation. Je l’ai déjà vécue. L’horrible sensation d’avoir la certitude qu’on ne pourra pas se rendormir et que toutes ces prochaines nuits seront identiques. Je connaîtrai de nouveau l’horrible sensation des dents de l’aube. L’aube carnassière qui vous laisse sans repos, celle qui ne permet même pas à votre cerveau d’avoir l’espoir d’un autre jour, celle qui vous laisse le goût amer du rêve si doux, celle qui vous glace en vous permettant de dire bonjour à votre triste réalité. L’ultime remède à l’obésité. Le chagrin d’amour. Parce qu’il me semble évident à présent que cet homme ne m’aime pas. Quelqu’un qui n’aime pas la vie, qui ne s’aime pas lui-même ne peut définitivement pas aimer les autres. Il m’a eu. Je ne suis bonne qu’à coucher avec lui et c’est tout. J’ai bu ses paroles comme on boit un poison et je suis atrocement malade. Je suis en deuil. J’ai un manque. Un vide. Je suis seule à aimer. Combien de temps ça peut durer ? Combien de temps peut-on penser à une personne et l’aimer sans retour ? Je prononce à voix haute dans un souffle son prénom. Mes larmes redoublent. Puis :

« Je t’aime. J’en fais quoi, moi, de cet amour ? Franchement, je vis comment maintenant ? J’ai un poids énorme à l’intérieur du ventre et de la poitrine et je ne peux pas l’enlever, je dois vivre avec, respirer avec, dormir avec et le pire, je crois, manger avec. Je t’aime. Je t’aime. Je ne sais pas quoi en faire, je veux le chasser et en même temps le chasser signifierait te perdre à jamais. »

Je me tourne sur le côté. J’ai de la morve partout. Je suis obligée de me lever pour me moucher, je ne peux plus respirer. En position debout, la salive emplie ma bouche et je cours au toilettes déverser un flot de bile affreusement déplaisante. Je me recouche exténuée. Durant près de trois heures, je continue de me torturer seule, de me masturber mentalement avant de sombrer dans une sorte de coma. A mon réveil, je sens à la position du soleil et l’ambiance extérieure qu’il est tard, voire bien plus tard que je ne pouvais l’imaginer. En effet, mon réveil indique quinze heures quarante-huit. Je ne comprends pas. Je saute du lit. Je me précipite sur mon téléphone et je vois que j’ai plusieurs appels en absence. Je ne l’aurais donc pas entendu sonner ! Incroyable ! Ça ne m’arrive pour ainsi dire jamais.

Tania a laissé plusieurs messages. On devait déjeuner ensemble. Elle doit être folle d’inquiétude sachant que la veille je lui ai dit que j’avais une mauvaise nouvelle à lui annoncer.

Sacha a envoyé un texto :

« Ma chère et tendre amie, j’ai le pénible sentiment de t’avoir blessée et ça me tue. »

Cet écrit me transperce le coeur. C’est fulgurant. Je crois un instant que je vais encore vomir. Je désire tant tout foutre en l’air et vivre uniquement de ses baisers et de ses caresses. Mais tout ça semble irréel, impossible et j’ai comme un goût de foutage de gueule au fond de la gorge. Et puis, ça veut dire quoi, que je ne suis qu’un morceau de fantasme à qui l’on peut écrire ce qu’on veut quand on en a envie ?! A qui l’on peut dire ce qu’on veut sans la moindre conséquence ? Ah mais non ! Franchement ! Il sait que je l’adore, comment ose-t-il ? Après m’avoir arrachée à ma petite vie tranquille ? Mais je ne t’ai rien demandé, moi ! Rien, absolument rien ! Je m’étais tranquillement remise de mon précédent chagrin, j’avais réussi bordel, j’avais réussi à oublier. Pourquoi es-tu venu me chercher ? Pourquoi m’écrire ces choses si délicieuses… Encore, s’il te plaît encore…

Et me voilà repartie dans des soliloques antinomiques !

Je me suis arrêtée d’agir, la tête penchée, le regard vers la gauche, assise sur mon lit, toute recroquevillée, le portable prêt à glisser des mains, comme ça, trente-cinq minutes. C’est juste impossible ! Je me secoue et appelle Tania. Je lui demande s’il n’est pas trop tard pour la retrouver et si nous pouvons dîner toutes les deux ce soir. Une véritable amie n’est pas calculatrice et c’est un échange gratuit qui ne nous met jamais en situation de danger mental, rien ne nous fait peur. La franchise et l’honnêteté sont les premières vertus de l’amitié. Tania, en véritable amie, approuve à la seconde et je me dépêche de prendre une douche, de me nettoyer proprement et me crémer à l’endroit souillé, de me piquer avec des cyto-machin-choses, d’enfiler un jeans et de sauter sur mon vélo avec lequel j’arrive toujours plus rapidement quel que soit le point de chute dans Paris.

Tania, belle, rayonnante, souriante m’attend à la terrasse d’une brasserie un verre de Monaco à la main. Elle se lève et m’embrasse.

« Alors, ça va toi ? Qu’est-ce qui t’arrive ?

– Je suis désolée ma Tania, vraiment mille pardons.

– J’m’en fous Ana! Tu vas bien?

– Non, pas du tout ma chérie.

– Assieds-toi ! Tu veux boire quelque chose ?

– Comme toi ! »

Elle commande et m’écoute attentivement lui raconter toute la vérité sur mon histoire et mon incorrigible insouciance, je dirais même plus inconscience ! Elle m’écoute lui dire que je suis tombée une fois de plus raide dingue amoureuse d’un homme que je connais à peine. Nous passons ainsi le reste de notre journée à nous faire du bien, à rire du dramatique et à s’encourager dans l’espoir d’un avenir tout rose. Nous sommes attablées à la terrasse d’un petit restaurant Italien quand Adrien m’interrompt au beau milieu de l’avortement d’un indicible secret, ce qui me fait atrocement rougir : « Coucou soeurette ! »

C’est vrai, on est aux Halles, c’est son QG ! Il nous embrasse à sa façon avec tout plein d’amour et d’affection.

« Vous dînez ?

– Ouais !

– Et vous faites quoi après ? J’ai une grosse soirée à deux pas d’ici dans un pur appart chez un pote.

– Ah ? Et t’y vas vers quelle heure ? demande Tania.

– Oh ! Vingt-deux, vingt-trois heures.

– Pourquoi pas. Ana ? Ça te dit ? Ça te changera les idées. »

Je lui fais les gros yeux, je ne voudrais pas avoir à raconter ma vie à mon frère maintenant, même si je sais que je n’y couperai pas, le jour où je serai vraiment au fond du trou. Mais il ne semble pas faire trop gaffe et Tania lance un « C’est entendu, envoie-nous l’adresse, on sera là avec du champagne ! » avant même que j’aie le temps d’émettre le moindre son.

Nous arrivons vers vingt-trois heures à la soirée rue Montorgueil après avoir bu une bouteille de rouge à toutes les deux. J’aime mieux vous dire que je suis relativement en forme. Ce que Tania malgré son état d’ivresse avancé ne manque pas de remarquer aussi en me répétant, je te surveille, ne fais pas ta gamine !

A ma grande surprise Philippe de Belsange, que je croyais à l’étranger, est là discutant avec mon frère. Il se souvient de moi. Et moi ? Pff, comment ne pas se souvenir ! Toujours aussi craquant. Je continue les bises – et les présentations faites chaleureusement par mon frère – à droite, à gauche… Beaucoup de gens que je connais malgré tout. Une fois nos deux bouteilles de champagne mises au frais, deux coupes arrivent directement dans nos mains. On boit, on fume et on danse. Il y a un DJ très funcky qui me passe tous mes morceaux préférés. Alors, c’est facile de se déhancher, surtout qu’Adrien qui maîtrise cet art à la perfection m’entraîne dans des duos endiablés. Tania aussi en a pour son compte. Après de franches rigolades, nous nous écartons un peu de la piste pour boire de nouveau. J’ai le cerveau assez embrumé. Je roule un joint que quelqu’un m’a refilé sans que je m’en rende compte. Puis vers une heure du matin, Adrien se jette sur moi.

« Faut que je te présente, viens vite ! »

Une superbe nana, blonde, peau claire, élancée, sapée avec un simple jeans, une chemisette beige cintrée assez décolletée, de petites boucles d’oreilles en plumes et des chaussures à talons en daim, se tient là, dans les bras de mon frère. C’est pour le moins étonnant ! Je suis interloquée, j’affiche mon plus large sourire. Elle s’appelle Vanessa. Enchantée Vanessa. Mon frère a l’air complètement assoiffé et affamé quand il la regarde ! Ça me fait rire. Au moins un qui a l’air heureux ! Après avoir embrassé tous ses copains, Vanessa revient vers moi et m’entraîne dans la salle de bains. Tout en me racontant comment elle a rencontré mon frère et à quel point elle est heureuse de faire ma connaissance, elle ouvre un petit sachet de coke et se met à faire deux énormes poutrasses sur le lavabo. Elle continue son speech en me tendant un billet de cinquante euros roulé en guise de paille. Moi, je suis faite comme un rat ! A moitié ivre et en plein délire, je sniff le rail d’un seul coup d’un seul ! Et hop ! C’est reparti ! Je l’embrasse sur la bouche pour la remercier et je lui demande si elle peut faire la même chose pour ma copine. Elle est toute heureuse de me rendre ce service et je cours à la recherche de Tania. Nous passons ainsi une bonne partie de notre soirée dans la salle de bains à trois jusqu’à ce qu’Adrien nous extirpe de l’endroit. Tant mieux parce qu’à force de blabla, nous étions bonnes pour y passer le reste de la nuit !

Nous sortons de là bien allumées et nous nous mettons à nous déhancher sur la piste comme de jolies princesses démoniaques qui n’ont rien à perdre.

Entre deux danses, deux verres et deux traits de coke, j’envoie, lamentablement sûre de moi, un message à Sacha, un message d’amour qui pue le sexe. Et je poursuis ma soirée sans me poser de question, oubliant mes soucis les plus graves et mon traitement.

La soirée passe en un clin d’œil et il est déjà super temps d’aller se coucher. Il fait jour dehors. Nous discutons encore quelques quarts d’heure devant l’immeuble où se déroulaient nos folies et j’attrape un taxi. Je demande à mon frère de mettre mon vélo chez lui. Je le récupèrerai un autre jour. Mon corps est épuisé, mais mon cerveau marche à cent à l’heure. Je suis affaissée à l’arrière d’une grosse Mercedes et je regarde défiler le paysage. J’assiste au lever du soleil sur la Seine en songeant à Sacha. Je suis définitivement malheureuse. J’ai envie de le lui écrire encore, mais je me retiens. Je n’ai pas eu de réponse à mon dernier message même si j’ai dû l’envoyer vers quatre heures du matin…

Et une fois de plus, je me vois en train de me déshabiller sans âme, de façon lente et déprimée. Il semblerait que je ne m’en lasse pas. Je me laisse tomber sur le lit et me roule dans les draps. J’ai chaud et froid à la fois, c’est très désagréable. Ce ne sont pas des sueurs froides, c’est simplement que recouverte d’un drap, j’ai chaud et découverte, j’ai froid. Je n’arrive pas à comprendre. Surtout, je n’arrive pas à être bien. Je tourne et me retourne dans ce lit qui semble de la même façon soit trop grand, soit trop petit. Je tente de m’endormir, mais il m’est très difficile de garder les yeux fermés. Quand je les ferme, j’entends battre mon cœur et ça me donne la nausée. Je tente une respiration contrôlée, en vain. Je n’arrive pas à me concentrée ! Et cette putain de table de nuit qui est trop proche, même de l’autre côté du lit. Son angle pointu me nargue et ça me fait mal aux yeux. Bordel ! Je finis par me lever emmitouflée dans ce drap couvert de sueur et qui pue la clope à présent. Ah non ! Ce sont mes cheveux. Berk ! Je saute tant bien que mal dans la baignoire et me saisis du pommeau. C’est fou ce que mes mains tremblent. De froid ? Je fais couler un jet d’eau bouillant sur mon corps, ce qui me fait le plus grand bien. Vingt minutes plus tard, je suis toujours dans ma baignoire accroupie et le corps rouge vif, complètement ébouillanté. Mais je n’arrive pas à me décider à fermer ce robinet et à sortir de cette baignoire. Trop de questions se bousculent, trop d’hypothèses, je pense à un avenir qui s’avère être incertain. Et si j’étais séropositive ? C’est comment la vie avec un corps porteur d’un virus mortel ? On dit quoi à sa famille ? On l’annonce comment ? Je ne veux même pas penser à une vie amoureuse.

JOUR 14

A neuf heures, je découvre un message de Bastien qui désire me voir. Sachant que je ne pourrai définitivement pas y échapper, je lui fixe un rendez-vous pour le lendemain. Ça me permettra peut-être d’oublier Sacha le temps d’un verre.

Puis j’éteins mon téléphone pour éviter d’aller regarder toutes les trente secondes si j’ai un nouveau message de l’homme que j’aime.

Je traverse nue l’appartement, chope un drap propre dans le placard et m’enveloppe de nouveau. Je m’effondre dans mon lit. Je suis désespérée. Je voudrais dormir, juste dormir. Je ne veux pas réfléchir à mes actes, regretter cette nuit excessive, ou pleurer sur Sacha. Putain, je veux dormir ! Mais à la place, je chiale. Tout pour être encore plus crevée ! Je suis lasse… Sur le coup, je ne pense pas que je suis en redescente et que la drogue ne me va pas du tout. Non, je pense simplement que je suis éperdument amoureuse, qu’il semblerait que ce soit réciproque mais qu’à cause d’une infection de merde, on ne puisse pas vivre notre histoire.

Pourrions-nous vivre une histoire d’amour platonique ? Aimerions-nous assez fort pour nous voir, nous regarder, échanger sans jamais nous toucher ? Ce qui semble compliqué maintenant, c’est que nous ayons déjà partagé de vrais moments érotiques… Mais peut-être qu’en laissant quinze jours de distance, nous pourrions y parvenir. Quinze jours. C’est rien quinze jours et ça peut valoir le coup. Ça peut nous permettre de voir si nous nous oublions l’un l’autre ou si nous persistons dans cet amour. Mais je réalise que quinze jours c’était le délai qui nous séparait de son départ en vacances. Obligée de repousser de quelques semaines mon procédé. Et alors qu’importe ? Je ne suis plus à quelques jours près. C’est même d’autant mieux. Cette distance ne peut que nous éclairer sur ce que l’on ressent. Je ne mourrai pas d’ici là, tout de même !

Ce sentiment m’apaise et je parviens enfin à m’endormir. Je dors profondément jusqu’au lendemain matin. Je mets un certain temps avant de réaliser que j’ai sauté une journée. Ça, ça me met en rogne, je me suis bousillé une journée ! Nan, mais ça arrive à qui de dormir vingt-quatre heures ? Oh ! C’est infernal ! Mes membres sont en coton ! Je me traîne à la salle de bains où je prends, à l’inverse de la veille, une douche froide. N’ayant toujours rien à manger chez moi, je décide de me faire un kif à la boulangerie. Je note quand même que je me sens véritablement exténuée et je me promets de ne plus prendre de merde comme la nuit d’avant-hier. Je suis franchement en rage contre moi-même. Ça ne vaut vraiment pas le coup de payer aussi cher pour… pour quoi ? Je me souviens à peine de ma soirée, j’ai dû raconter ma vie à des inconnus et faire chier le monde. J’ai dansé au moins ? Moment de réflexion… Oui, j’ai dansé, c’est vrai, j’ai même beaucoup dansé ! Bon c’est déjà ça !

Je rallume mon téléphone portable. Pas de réponse de Sacha à mon dernier message érotique. Angoisse sourde. Pourquoi ? Ah ! C’est pas vrai ! Tu ne vas pas te mettre à spéculer ? Parce qu’un milliard de possibilités s’offrent à toi et tu n’auras jamais la réponse exacte à moins de la lui demander et ça, tu n’en as pas le courage ! Laisse tomber, on a dit quinze jours, heu un mois et demi ! Merde, je me parle à moi-même et je ne réfléchis même pas à ce que je fais : je suis en train d’allumer un joint roulé machinalement. C’est hors de question. Je le repose dans le cendrier. Bon, une latte, mais juste une. Ouh ! Le truc me fait tourner la tête et m’oblige à m’allonger. J’ai une sacrée baisse d’énergie aujourd’hui, mais je ne traînasserai pas, j’ai horreur de ça.

Il est très vite, trop vite d’ailleurs, temps de me pointer à mon rendez-vous avec Bastien. J’y vais franchement à reculons, mais j’y vais, car s’il y a bien une chose que j’exècre dans ce bas monde, c’est la lâcheté !

Nous devons nous retrouver dans un café dans le 20ème arrondissement de Paris. Il est déjà là. Quand il m’aperçoit, il se lève bien avant que je sois à sa hauteur et il affiche un large sourire, assez niais, ce qui me met d’autant plus mal à l’aise. Je note au passage que la coke nous rend nerveux les jours suivants et que la limite du supportable en temps normal devient pour le coup intolérable.

« Comment vas-tu ? Dis-je pour répondre à son enthousiasme. Je sens que mon sourire est forcé.

– Maintenant, beaucoup mieux, a-t-il le culot de répondre.

– Ce festival ?

– Vraiment génial ! Beaucoup de films passionnants qui seront sans doute sélectionnés à Cannes. Et toi ? Je suis tellement content de te voir !

Ben oui, c’est ce que je vois, mais moi, pas du tout, alors on fait vite ok ? Bien sûr, je dis ça en aparté, parce que je suis une jeune fille polie.

-Bien, je te remercie. »

Et là, il enchaîne sans me laisser le temps d’en placer une. La fille avec laquelle il vit qu’il ne supporte plus, son raz le bol du quotidien, le caractère suicidaire de cette dernière qui finit par déteindre sur lui. Comment il est heureux depuis qu’il me connaît. Ce que je lui apporte d’énergie et de souffle, d’envies… De quelle façon il entend mener sa vie maintenant et pourquoi il ne pourra plus jamais revivre ce qu’il a vécu ces derniers temps en amour. Et tout cela avec une farandole d’étoiles dans les yeux toutes plus illuminées les unes que les autres qui dansent en me narguant. Mais elles ne me font plus le même effet les petites étoiles de Bastien et sa beauté ténébreuse s’efface progressivement au fur et à mesure de la conversation. Il me prend la main pour renchérir de plus belle. Il se laisse aller à une digression sur ma beauté, ma douceur et mon appétit de la vie (s’il savait que c’est aussi dangereux que l’excès inverse !). Je tente de retirer ma main, mais il la serre, l’approche de sa bouche et la baise comme le cul de la baronne. Puis il m’observe avec un sourire toujours aussi niais. Ça y est, on dirait que j’ai le droit à la parole ! Wow ! Doucement, j’ai envie de dire ! Et moi j’ai mon avis à donner dans tout ça ? Il fait flipper ce mec, on ne se connaît même pas et contrairement à ce que moi je suis en train de vivre, il n’a jamais été question de réciprocité que je sache ! Je retire donc d’un coup sec et franc ma main et je lui explique avec le plus grand tact, la manière la plus douce qui soit (justement – pour lui faire une dédicace au passage) et la plus sincère aussi que je ne suis pas prête à m’engager avec qui que ce soit, que je ne désire en rien partager ces moments de joie et que… Mais, non, il me coupe sans arrêt la parole et tente de me démontrer par A + B que c’est pour notre plus grand bien. Qu’un amour comme le nôtre ne peut pas être remis en cause, qu’il faut le vivre à cent pour cent, qu’il ne faut pas le laisser passer parce que peut-être qu’aucun sentiment aussi noble ne se représentera à nouveau. Nan, mais limite il m’explique qu’on est fait l’un pour l’autre ! Je rêve  ou quoi ?! C’est fou comme certaines personnes jouissent de la faculté de prendre leur rêve pour une réalité. Réalité certes, mais qui n’est sans doute pas celle de tout le monde. Un peu d’objectivité bordel de merde ! Je tente donc une autre approche pour me faire comprendre, un peu moins modérée dirais-je, développant une théorie selon laquelle l’être humain à légèrement tendance à penser que les sentiments puissants qu’il ressent ne peuvent être que réciproques alors que rien ne prouve une telle aberration. J’échoue lamentablement car il se cabre et commence à faire l’enfant. J’entends sa voix devenir de plus en plus aiguë et note que son regard se noircit. Ouh ! Je connais ça… De l’euphorie au désespoir ! Ah non merci, j’ai déjà donné à titre personnel ! Ce jeune homme semble être un chouia dépressif. Je commence à perdre patience. En temps normal, j’aurais été une mère pour lui, mais là, j’ai juste envie de lui balancer qu’il me gonfle au maximum, que j’ai aussi mes problèmes à résoudre, que je n’ai pas de temps à perdre et que je suis à deux doigts de me casser. Je respire un grand coup pour éviter de l’insulter, parce que là, je trouve même qu’il me manque de respect avec son semblant de colère qui monte. Je lui annonce donc que mon offre est strictement amicale et que cela reste à prendre ou à laisser. Il se calme, je le constate à sa veine jugulaire qui n’est plus autant visible. Il change de couleur. Merde, j’ai l’impression qu’il va se mettre à chialer. Bon, je fais quoi là ? Je baisse les yeux pour apaiser mon irritation. C’est un truc à moi, ça. Si je soutiens par le regard la personne envers laquelle j’éprouve des sentiments très négatifs voire violents, je suis capable de me jeter sur elle physiquement ; si je baisse le regard, la tension redescend.

Dans le cas présent, le soliloque de Bastien glisse finalement, à mon grand étonnement, sur le thème de la dépression. Il m’avouera être très fragile et nécessiter une prise en charge médicale. Ben voilà, tu vois quand tu veux ! Ouf ! Là, plus rien ne m’engage. Et dire que j’aurais pu sombrer dans la culpabilité.

N’empêche, en partant –sans payer, ça m’est complètement sorti de la tête !-, je me sens à la fois soulagée et responsable : pourvu qu’il ne fasse aucune connerie ! En tout cas, cette escapade parisienne m’aura réveillée quelque peu ! Je suis près de Gambetta. J’ai besoin de marcher. Il m’a super contrariée. C’est dingue quand même, je tombe toujours sur des types pas nets. Je les choisis ? Je les attire ? Non, sérieux ! L’heure est grave là ! Moi aussi, il faut que je consulte ! Bastien, sans blague ! Il avait l’air tellement équilibré qu’il ne m’attirait presque pas ! Bon, n’y pensons plus, ce chapitre est clos et on me reprendra plus à draguer des mecs dans les musées ! Finalement, ce n’est pas un lieu sain pour faire de jolies rencontres !

Tout en songeant à cette histoire ridicule – oui, c’était ridicule et j’ai mal pour lui !- je marche. Chemin faisant, je sors progressivement de ma rêverie pour me rendre compte – enfer et damnation !- que je suis dans la rue de Sacha. Mais qu’est ce que je fous là ? Non, c’est pas vrai ! Et s’il déboulait. La rue est minuscule et il pourrait bien me voir. Je regarde de tous côtés et je fais immédiatement demi-tour quand, évidemment, j’entends mon prénom… C’est sa voix. Je tremble. Je reçois à cet instant un coup de poignard dans le bas-ventre. Je suis proche de l’apoplexie. Mon sang fait un tour à la vitesse du son, mes oreilles bourdonnent, je vois trouble. Merde ! Je fais un malaise ! Mes jambes ne répondent plus, je me sens défaillir. Noir.

J’ouvre les yeux. La première chose que je vois est le sourire de Sacha. La première chose que je sens est sa main sur mon visage. La première chose que j’entends est le son de sa voix, rassurant :

« C’est rien, ma fée. Je suis là. Les pompiers arrivent. La caserne est à cent mètres.»

Et à cet instant, plus rien ne compte. Juste lui et moi. Je n’entends même pas les autres passants qui s’arrêtent pour demander s’il faut appeler les secours, ni la sirène des pompiers qui se rapproche comme pour répondre aux questions des badauds et laisser Sacha concentré sur ma petite personne. C’est la première fois que ça m’arrive même en ayant pris de la drogue récemment. J’ai dû perdre connaissance une minute à peine, mais je n’ai aucune idée de ce qu’il s’est passé.

Je murmure avec difficulté :

« Du sucre. Quelque chose de sucré. »

Je tente de me relever, mais il fait non de la tête. C’était une mauvaise idée de toute façon, parce qu’à peine ai-je remué qu’une furieuse envie de vomir me monte à la bouche.

Et là, je réalise. Oh putain ! Dans quel pétrin, je me suis fourrée ! Mais pourquoi bon sang ! Pourquoi je me retrouve là, allongée dans la rue, la tête sur les genoux de Sacha ? Je ne veux même pas penser à un signe du destin, parce que je serais foutue d’y croire ! Très rapidement les pompiers sont sur place. Ils me transportent sur une civière et m’enferment dans le camion. Sacha monte avec moi. Il se tient à l’écart en expliquant mon évanouissement pendant qu’un charmant pompier me prend la tension, regarde mes yeux et m’ausculte rapidement tout le corps sans doute pour vérifier que je ne me suis pas fait mal en tombant. Il annonce calmement « chute de tension. Besoin de repos. » J’adore ! Comme si c’était nouveau ! Il me débarque à l’hôpital le plus proche, soit Tenon. Je n’ai aucune envie de terminer ma journée à l’hosto et je commence à protester avec difficulté : tout ce que je trouve à dire c’est un tout petit « non » à peine audible. J’essaie de me lever pour signaler que tout va bien. Mais je tourne de l’œil à nouveau. Waouh ! Je m’impressionne moi-même. C’est quoi ce délire, là ? Elle est où ma bonne vieille patate ? J’en viendrais presque à m’inquiéter. Sacha me dit de ne pas m’en faire, qu’il reste avec moi. Mais non, non et non ! C’est pas dans mes plans tout ça. J’avais dit quinze jours, non pire un mois et demi ! On va où comme ça, à part droit dans le mur ? Mais, lui, tranquille, il appelle son taf pour dire qu’il ne sera pas là aujourd’hui. Je suis épuisée rien qu’à l’idée de me battre pour faire entendre ma voix. Alors je sombre une nouvelle fois…

À mon réveil, je suis sur un brancard dans un couloir tout sombre et personne autour de moi. Je n’ai toujours pas la force d’appeler ou de faire quoi que ce soit. J’ai même un peu la trouille. Et Sacha, il est où ? Mes affaires ? Et ma mère ? Je veux ma mère ! Je lève légèrement la tête pour effectuer une nouvelle tentative de redressement. Tout doucement, tout délicatement, en vain. Je gerbe tout ce que j’ai dans le bide, à savoir rien si ce n’est un reste de mon croissant du matin digéré depuis un siècle. Mais ça ne s’arrête pas et je vomis encore et encore du rien, soit de la bile verte et immonde qui me déchire les entrailles au passage et j’ai juste l’impression que je vais crever là, toute seule sur mon brancard à deux cents lieues de chez ma mère. Et ça, c’est juste impossible ! Un infirmier passe au moment où je n’ai absolument plus d’espoir et il m’emmène en se servant du brancard pour ouvrir les portes battantes qui sont juste devant moi et que je n’avais même pas remarquées. Les roues ont un grincement étrange comme une sorte de pompe à vélo par à-coups. La force que met l’infirmier à ouvrir les portes battantes ainsi que ce couinement me plongent instantanément dans un univers atterrant et ma salive emplit de nouveau ma bouche. Mais cela ne dure que quelques secondes, car là, juste de l’autre côté des portes, c’est la vie et la lumière avec tout plein de gens qui s’affairent ! C’est con, mais ça va tout de suite beaucoup mieux ! Une aide-soignante s’approche et me nettoie mon abjecte vomissure en m’annonçant qu’on va s’occuper de moi. Ma promenade sur mon brancard se poursuit dans les couloirs de l’hôpital. Je pénètre ainsi dans une autre salle de la même façon avec cet à-coup brutal du brancard qui piaille et défonce les portes : comme la première fois, il me renvoie à mes haut-le-cœur. J’ai envie de hurler. Mais ici se trouvent d’autres brancards et d’autres gens malades. Des vieux, des jeunes et des encore plus jeunes. On m’arrête juste à côté d’un enfant, un garçon qui porte un masque à oxygène. Il doit avoir cinq ou six ans. Il me regarde de ses grands yeux chatoyants de couleur noisette. Je parviens à lui sourire. Il me répond parce que je devine des fossettes de chaque côté de ses joues. Je voudrais lui prendre la main, mais on m’enlève de nouveau et je ne reverrai jamais cet enfant. Tout ça m’emplit d’une immense tristesse… piaille –à-coup ; braille–à-coup ; criaille–à-coup…

J’arrive enfin dans une espèce de cabinet médical pour qu’un médecin me prenne en charge. Mais pour l’instant, il n’y a personne. J’enrage, j’aurais pu rester aux côtés du petit garçon qui doit être mort de trouille tout comme moi. Dans ce petit bureau, il y une table pour les examens médicaux, un bureau et une armoire de rangement. C’est tout. Pas de fenêtre. Rien au mur. Rien sur le bureau à part un ordinateur. Rien à observer. Rien à compter. Rien qui puisse laisser penser que ce bureau soit habité par un quelconque médecin. C’est triste à mourir. Une vraie salle de torture comme celle du Joueur d’échecs de Stefan Zweig. Il a intérêt à rappliquer vite le médecin parce que là, il m’en faut peu pour sombrer dans la folie : il n’y a pas un seul bouquin à se mettre sous la dent si par mégarde je venais à rester enfermer dans cette salle. En revanche, l’ordinateur me permettrait peut-être de survivre. S’il est connecté à Internet, je pourrais sans doute passer le reste de ma vie à étudier et à mettre en ligne mes mémoires. Bon, tout n’est pas perdu ! Au moment même où je me raccroche à ce signe d’espoir, le médecin entre, laissant retomber au sol tous mes plans d’écrivain, ma paranoïa et mon film d’horreur. C’est encore un homme assez jeune.

« Bonjour Mademoiselle ! Qu’est-ce qui vous arrive ?  »

Pour seule réponse, un léger haussement d’épaule et une mine à faire pâlir les astres.

« Ne vous inquiétez pas, on va voir ça tout de suite. »

Il se lave consciencieusement les mains, remonte ses manches et s’approche de moi. Il sent bon. Il prend ma tension, me palpe le ventre et plaque la membrane froide du stéthoscope sur ma poitrine. Il retire les pavillons de ses oreilles qui claquent derrière sa nuque.

« Vous avez mangé aujourd’hui ?

– Non, marmonné-je en m’éclaircissant la voix.

– Vous vous êtes évanouie dans la rue et vous avez vomi, c’est bien ça?

– Oui. Ma voix n’est toujours pas claire.

– Etes-vous actuellement sous traitement ?

– Oui. Je tente un nouvel éclaircissement.

– Lequel ?

– Je ne sais plus. J’ai la chaude-pisse !

– Vous n’êtes pas enceinte ?

– Non.

– Depuis quand êtes-vous traitée ?

– Depuis lundi. Mais je crois que ça fait un moment que je n’ai pas fait mes piqûres.

– Avez-vous fait un test VIH également ?

– J’en sais rien. Je crois qu’il a été fait, mais on m’a recommandé d’en refaire un dans un mois.

– Vous êtes très faible et vous avez une forte fièvre.

– Ah bon ?

– Oui, votre température est anormalement élevée Elle est à trente-neuf huit.

– Etes-vous diabétique ?

– Pas à ma connaissance.

La suite ressemble à peu près au questionnaire auquel j’ai eu droit lundi dernier. La perte de poids accentuée, le sommeil de près de vingt-quatre heures en plus et la drogue dure, avec un peu plus de franchise. La conclusion est tombée, lourde et grasse comme un éléphant m’écrasant de tout son poids sur mon brancard bringuebalant :

«  Nous allons devoir vous hospitaliser afin de pratiquer certains examens.

– Combien de temps ?

– Tout dépendra du diagnostique. Je vais prévenir la personne qui vous accompagne de vous retrouver dans votre chambre.

Sacha ! Il est encore là ! Je demande :

– Quelle heure est-il ?

– 17h45.

Impossible. Mais ? Il s’est passé quoi, là ? Nan ! C’est la deuxième journée de ma vie que je loupe cette semaine. Ça devient franchement inquiétant. Je hasarde :

– C’est grave, docteur ?  C’est couillon, mais ça me fait marrer de poser cette question. Pourtant, lui ne rigole pas du tout.

– Il se peut que l’on vous ait administré un médicament antirétroviral en injection afin d’éviter la propagation du VIH. Une mauvaise observance du traitement peut conduire aux symptômes dont vous êtes sujette. Les médicaments eux-mêmes peuvent provoquer de fortes nausées. La fièvre indique que vous avez une infection. Il s’agit peut-être d’une autre infection que la gonorrhée ou alors celle-ci était fortement avancée, ce qui complique le traitement. Quoi qu’il en soit la fatigue, les vomissements et la fièvre ne présagent rien de bon. Nous devons faire différentes analyses de sang. Notamment une numération globulaire afin de vérifier que vous n’êtes pas anémiée. Mais il peut s’agir aussi d’une acidose lactique, c’est-à-dire d’une accumulation d’acide lactique dans le sang. Ce qui est beaucoup plus grave. Quoi qu’il en soit cette fatigue doit être diagnostiquée.

– Mais, la cocaïne, avant hier…

– En overdose oui, peut-être, mais ce n’est pas ce qui s’est passé. Vous n’êtes pas une consommatrice régulière, m’avez-vous dit. Le sommeil prolongé auquel vous avez eu droit aurait dû vous rétablir un temps soit peu. Malgré tout, vous avez un peu raison : le mélange que vous avez consommé vous a fait prendre beaucoup trop de risques.

– Alors quoi ? Il se passe quoi ?

– Comme je vous l’ai dit, vous allez être hospitalisée le temps de faire les analyses. Pour le moment, il s’agit de se reposer et de ne surtout pas s’alarmer. »

Facile à dire ! J’aime bien les jeunes médecins, mais certains manquent tout de même d’expérience questions diplomatie et chaleur humaine.

Retour en plein cauchemar : couinement des roues et nausées ! Le parcours n’en finit plus dans l’hôpital. Je prends même un monte-charge. Le brancardier m’explique que ça va plus vite de ce côté. Les ascenseurs sont toujours blindés. Ce qu’il sait pas, c’est que le bruit de cette énorme porte coulissante ainsi que la résonance de la poulie motrice du monte-charge – oui on dirait le bruit d’une poulie – complètent irrémédiablement ma vision dantesque. Il m’en faut peu pour que je puisse voir des filets de sang couler le long des murs. Le moins qu’on puisse dire, c’est que je ne suis pas rassurée. Pourtant, très vite Sacha m’a rejointe. Il me tient la main pendant que le brancard continue de sillonner les couloirs. Et bientôt, nous pénétrons dans la chambre. Apparemment, j’ai une sacrée veine, car c’est une chambre simple. C’est déjà ça. J’aurai pas à supporter quelqu’un qui ronfle à mes côtés.

Je quitte enfin ce maudit brancard pour me retrouver dans un lit plus large et moins grinçant. Une infirmière aide Sacha à défaire mes vêtements qui puent le vomi et me met en attendant une blouse bleue complètement transparente qui ne ferme qu’avec des petits lacets dans le dos. C’est-à-dire que je suis à poil ! J’ai tout de même gardé mes sous-vêtements. Sacha m’installe le mieux possible et me propose d’aller chez moi chercher de quoi me changer à moins que je ne préfère prévenir quelqu’un d’autre qui pourrait y aller à sa place. Il ne sait pas où j’habite exactement, il n’est jamais venu à la maison qui doit être en bordel. C’est juste pas possible mon amour, c’est pas comme ça que j’imaginais ta première fois dans mon intimité ! Non, je vais appeler Jam ou Tania et ils feront le déplacement pour moi.

« Je ne préfère pas. Ce n’est pas que je n’ai pas confiance, mais ça me paraît un peu compliqué.

– Il n’y a rien de compliqué, Ana. Si ça t’arrange, je pars immédiatement te chercher des affaires.

– Non, ça peut attendre.

– C’est comme tu voudras.

– Je te remercie d’être resté. Je me sens tellement idiote. C’est une situation absurde.

– Repose-toi. Ne t’en fais pas. Ne pense pas. J’ai juste besoin d’être à tes côtés. Je suis troublé au souvenir de nos quelques jours passés ensemble et je pars la semaine prochaine. Je suis juste heureux de profiter de toi. Et je veux être là quand tu iras mieux.

Je ne relève pas le terme « troublé » quand pour moi il s’agit d’une dévastation, d’un ravage, d’une destruction pure et simple. Je poursuis :

– Les médecins ne t’ont rien dit ?

– Je ne suis pas de la famille, ils n’ont rien à me raconter.

– Je crois que je suis très malade.

– C’est-à-dire ?

– Pour le moment, je ne préfère rien t’annoncer. Je ne suis pas certaine de ce que je pourrais avancer. Ils doivent faire quelques analyses. Je te dirai tout quand j’aurai les résultats.

– Tu me fais peur Ana. C’est en rapport avec notre rupture.

– Je suis fatiguée, Sacha. Je crois que le mieux c’est que je me repose. J’en saurai plus demain. Je t’appellerai. C’est promis.

Contre toute attente, il demande :

– Je peux t’embrasser ? J’en ai très envie. »

Ça, c’est bien les hommes. Un truc grave est peut-être en train de se passer et lui ne pense qu’à m’embrasser. Ce qu’il fait d’ailleurs sans attendre ma réponse. Un simple baiser sur mes lèvres sèches qui me restera toute la nuit. Un doux baiser qui aurait dû me permettre de passer une nuit tranquille avec de beaux rêves à la clé. Il n’en est rien. Cette nuit-là, je revis notre rupture. D’une manière sensiblement différente, mais tellement réelle.

Je suis chez lui. Face à lui. Sacha est assis sur son lit. Moi, je me tiens debout. J’ai un numéro dans les mains, le 59. C’est un ticket numéroté type que l’on retire dans les salles d’attente. Je le froisse. Je tremble et je suis très pâle. J’ai certainement de la fièvre. J’ai très froid aussi. La fenêtre de sa chambre est grande ouverte et un vent glacial souffle dehors. Je ne comprends pas pourquoi il ne ferme pas cette fenêtre. Il dit qu’il n’en a pas envie. Alors je le regarde sévèrement et déballe tout  d’un seul coup :

« J’ai une infection. Je l’ai su hier. Je voulais faire un test depuis longtemps, mais j’ai retardé le moment. Je suis désolée. Tu devrais aller voir le médecin et prendre le même traitement que moi. Et, quoi qu’il en soit, il faudra qu’on se protège maintenant. Dans un mois, je retournerai faire un test VIH. Pour l’instant on ne peut pas être certains que je ne sois pas infectée.

– Je n’irai voir aucun médecin. Et je m’en fous.

– Qu’est-ce qu’on fait alors ?

– Rien de plus qu’avant. Je poursuis ma vie avec les femmes comme avant.

– Avec les femmes ?

– Oui, mais ça ne veut pas dire que je ne t’aime pas.

– T’es un grand malade, toi ! Tu veux que je te partage avec tes autres conquêtes alors que tu es certainement contagieux ?

– C’est bien ça. Il me plaît à moi de jouer avec la mort. »

Là-dessus je me réveille en sueur.

JOUR 15

J’ai toujours extrêmement froid et j’ai de nouveau envie de vomir. Je ressens de violents spasmes dans toute la partie intestinale et l’estomac. Ce sont des douleurs foudroyantes. Je dois crier parce qu’une infirmière de nuit se précipite à mon chevet. Elle m’apporte le haricot au cas où je vomirais encore et me fait une autre perfusion intraveineuse. C’est la deuxième. Elle m’explique que l’une contient un anti-vomitif et l’autre un anti-douleur. Apparemment, je n’avais que l’anti-vomitif. Alors pourquoi j’ai encore envie de vomir et quand est-ce que l’anti-douleur fera son effet ? C’est curieux, j’ai l’impression d’avoir une simple gastro et que demain tout sera fini, mais non. J’ai toujours présent dans un petit coin de l’esprit que je suis peut-être séropositive. J’apprends qu’il est quatre heures du matin. Tout ça pour me convaincre de dormir. Je ne demande que ça, mais les douleurs redoublent et je vomis encore de la bile. Je me sens toute décharnée. C’est une sensation terrible que de toucher ses os. Je n’ose même plus poser la main sur mon corps. La nuit toute perception est déformée. Je me sens horriblement seule. D’autant plus que je n’ai prévenu personne de mon entourage de ma triste situation. J’ai envie de mourir maintenant. Comme ça, ce serait fait. Mais les douleurs ne me laissent pas en paix et je lutte ainsi jusqu’au petit matin. Puis, un vide, le néant. C’est alors que je dors profondément – sans rêve, sans tristesse, sans joie, juste d’un profond sommeil bien réparateur -, qu’on me réveille pour le petit-déjeuner ! J’hallucine ! Vous voulez que je bouffe quoi avec tout ce que je dégueule ? C’est pas vrai d’être aussi con ! J’envoie chier la pauvre aide-soignante avec son chariot comme jamais je n’ai osé le faire dans ma vie. Elle part à toute vitesse en me laissant un plateau rempli de victuailles, alors je la poursuis avec mes mots. Je continue à gueuler depuis mon lit, bien fort, pour que tout le couloir de l’hôpital en profite. J’exige que ce plateau soit retiré de ma chambre. Je ne veux rien sentir et surtout pas une odeur de bouffe qui pue. Je gueule comme ça au moins trois bonnes minutes jusqu’à ce que quelqu’un vienne l’enlever, ce putain de plateau. Et je me rendors du sommeil des plus justes des saints. La petite gueulante matinale m’aura achevée jusqu’à onze heures trente, heure à laquelle un infirmier et une aide-soignante pénètrent dans ma chambre afin de prélever le sang et l’urine infirmes. Après un nettoyage superficiel du corps, j’ai droit à quatre prises de sang différentes. Il en faut peu que je ne tourne de l’œil. Et c’est pas fini, on m’explique que pour me laisser dormir aucun soin n’a été pratiqué, mais qu’il est temps de m’embêter un peu. Et c’est parti pour le ballet des infirmiers, le défilé des dernières technologies médicales, des ustensiles, et des machines ! J’ai même le droit à une échographie. Merde ! le son de mon propre cœur me soulève l’estomac une énième fois. Putain, j’ai failli bousiller leur électrocardiogramme ! Dites, c’est pas très rassurant tout ça ! J’ai de la bave, de la morve et des larmes qui me sortent par tous les trous. Maman ! Au secours ! J’ai vraiment l’impression que je vais crever ici. Et mon histoire d’amour ? Laissez-moi vivre mon histoire d’amour, même platonique, j’m’en fous ! C’est d’ailleurs un bon moyen de la faire durer cette romance… C’est dingue, je ne parviens pas à oublier son visage y compris dans les moments les plus critiques de ma vie. Si je m’en sors, je lui avoue tout et le demande en mariage !

Pour finir, ils me changent mes sondes et me rajoutent je ne sais quel nutriment. Ben, ouais ! Vaudrait mieux me nourrir un peu si vous voulez oxygéner mon cerveau parce bientôt c’est la mort cérébrale, les cocos ! Ils repartent… Attendez, il se passe quoi ? Y a un médecin qui pourrait m’expliquer ? Mais non. Ils sont repartis. Et moi, je reste seule à pleurer sur mes incertitudes ? Pitié quelqu’un, je veux pas rester seule. J’ai peur. De ma vie, j’ai jamais eu aussi peur. Je cherche mon téléphone. Il est dans mon sac posé sur le fauteuil. Je me hisse avec difficulté hors du lit et attrape le sac. Je mets une éternité à trouver le téléphone qui n’a plus que très peu de batterie. C’est pas vrai, il manquait plus que ça ! Ça veut dire qu’il faut que je sache qui appeler en premier. Non, je peux aussi noter les numéros dont j’ai besoin et appeler de la chambre. Oui c’est plus judicieux. Heureusement que j’arrive encore à penser ! J’appelle l’infirmière pour avoir un papier, un crayon et un téléphone. C’est pas aussi facile que ce que je pensais. Elle m’explique qu’elle peut m’aider à noter les numéros, mais que pour obtenir la ligne, il faut remplir une paperasse. Malheureusement, depuis mon arrivée aux urgences, je n’ai pas encore donné ma carte vitale ! Mais ?! J’ai pas ma carte… Putain, c’est une conspiration ! Je ne me balade jamais avec ma carte Vitale ! Oui, soit, là je comprends bien que c’est une erreur ; et puis, de toute façon, j’ai absolument plus la force de m’énerver. Je fonds en larmes dans les bras de l’inconnue que je retiens prisonnière une dizaine de minutes en fantasmant sur ma mère.

Finalement, le problème n’était pas insurmontable, je connais mon numéro de sécurité sociale par cœur. Très vite, j’obtiens ma ligne et ma mère qui dans la foulée prend son billet d’avion. Elle me promet être là au plus vite avec mon père et Adrien. Tania, passera chez moi dans la soirée pour me rapporter mes affaires. Elle ne pourra pas avant. En revanche, elle arrive pour le déjeuner. Elle récupèrera la clé à ce moment-là.

Le convoi de médecins rapplique dans ma chambre au moment où je commençais à me détendre. Diagnostique de tout ce bordel : Température toujours trop élevée ; rythme cardiaque faible ; tension basse ; muscles abdominaux contractés ; reflux gastriques abondants ; manque d’oxygène dans l’organisme ; diabète sucré.

Comment ça diabète sucré ? Je n’ai jamais été diabétique.

« Cette maladie n’est pas seulement héréditaire, elle peut être l’effet d’une mauvaise hygiène de vie. En outre, dans la grande majorité des cas, ce n’est pas une maladie qui s’explique encore de façon logique. »

Ah, ben vu comme ça, c’est sûr que tout est possible ! Résultat : piqûre d’insuline à heure fixe pour le restant de mes jours. Soit, si je peux arrêter de souffrir dans l’instant…

« Et le VIH ? Je suis séropositive ? »

Le fait de prononcer ces mots a pour conséquence une brutale accélération de mon rythme cardiaque. La machine enregistre un pic au même moment et un affolement s’en suit dans ma chambre avant qu’un médecin ne s’asseye près de moi pour tout m’expliquer. Sa voix est chaude et il parle lentement en articulant chaque mot :

« Votre organisme présente une élévation du taux global d’anticorps, et une élimination des lymphocytes T ou CD4. Ce phénomène peut s’expliquer aussi par le simple fait que l’on vous ait proposé l’immunothérapie passive. C’est extrêmement rare, mais des anticorps clonés peuvent éliminer les lymphocytes. Nous devons rester vigilants et refaire un test prochainement puisque les dates que vous nous avez fournies ne nous permettent pas une totale certitude des faits pour le moment. On ne peut pas savoir que l’on est séropositif tant que le test de dépistage du VIH ne s’est pas avéré positif. Nous recherchons des anticorps que l’organisme produit pour essayer de se protéger du VIH et non pas des molécules artificielles. Mais, être séropositif ne signifie pas pour autant qu’on est arrivé au stade du sida. Nous devons cesser tout traitement pour le moment. Nous avons besoin de voir comment votre corps réagit dès à présent.

– Je ne comprends pas…

– Je vais prendre le temps de vous expliquer.  »

Il passe sa langue sur ses lèvres et regarde un instant en l’air. Il repose ses yeux sur moi. J’ai le sentiment terrible qu’il a peur pour moi.

«  Le système immunitaire est capable de repérer des éléments étrangers à notre organisme, comme les microbes. On les appelle antigènes. Il les reconnaît aussi quand il les a déjà rencontrés, parce que notre corps a une mémoire immunitaire. De cette façon, il y a certaines maladies qu’on ne fait qu’une fois dans sa vie. Quand un germe envahit l’organisme, il est reconnu par les Lymphocytes T4. Les cellules T sont une catégorie de lymphocytes qui joue un grand rôle dans la réponse immunitaire. T  est l’abréviation de thymus, l’organe dans lequel leur développement s’achève. Les cellules bactéries  identifiées comme étrangères sont détruites par ce mécanisme complexe. Ce sont ces lymphocytes qui donnent l’alerte et recrutent d’autres lymphocytes pour la lutte. En fait, notre corps fabrique des anticorps, des protéines qui vont se coller sur l’antigène et le détruire. Là, ce sont les lymphocytes B qui entrent en scène. Vous me suivez ?

– Je ne suis pas certaine, mais allez-y.
– C’est-à-dire que tout ce mécanisme peut se mettre en place et être actif si et seulement si les Lymphocytes T ont déclenché la réponse immunitaire la mieux adaptée à l’antigène. S’ils ne font pas leur travail, la réponse immunitaire ne pourra pas avoir lieu. Ou si vous préférez, s’ils viennent à manquer, le système immunitaire n’est plus capable de protéger correctement l’organisme contre les microbes. Ces mêmes microbes pouvaient déjà être présents, mais ils ne nous rendaient pas malade. Le VIH est un puissant virus. Tout fonctionne comme en informatique. Il rentre à l’intérieur d’un lymphocyte, y inclut son propre programme et détruit le programme préexistant, le code génétique. Du coup, le lymphocyte ne travaille plus pour le système immunitaire, mais pour le virus. Il va fabriquer des quantités importantes de VIH avant de disparaître totalement, complètement abattu. Et ainsi de suite jusqu’à ce que notre corps ne contienne plus aucun lymphocyte T. La destruction du système immunitaire de défense expose du coup l’organisme aux infections graves et à certains cancers. Vous comprenez mieux la signification de VIH, Virus de l‘Immunodéficience Humaine ? Il paralyse les défenses qui participent à l’immunité innée. Pour le moment, même sous traitement, l’organisme n’est pas capable d’éliminer complètement le VIH. Quand quelqu’un est porteur du virus, il ne va pas être malade tout de suite car le virus va mettre plusieurs années avant de détruire les défenses immunitaires. Le corps continue de fabriquer des anticorps, ceux qu’on cherche lors du test de dépistage et bien sûr de nouveaux lymphocytes. Mais le nombre reste insuffisant. L’organisme s’épuise. Le champ est ouvert aux microbes. Là, on parle de sida. En fait, la personne atteinte développe une maladie opportuniste… »

Il s’arrête un temps. Il prend une inspiration sans me quitter des yeux. Il semble vraiment très ingénieux dans sa théorie, mais complètement paumé face à mon cas.

« Nous devons déjà nous occuper de votre diabète en attendant les résultats des autres prélèvements que nous avons effectués ; j’ai besoin de savoir si votre sang présente un excès d’acide qui pourrait aussi expliquer tous les maux dont vous souffrez. Nous ne pouvons pas vous en dire plus pour le moment. Votre organisme montre une défense immunitaire trop faible, sans pour autant nous prouver la présence d’anticorps. Quoi qu’il en soit, Mademoiselle, il faut diminuer tout risque et ne plus consommer ni drogue, ni alcool, ni tabac, ni être sujette au stress.  »

Sujette au stress ? ça commence mal. Et puis, faites-moi un dessin, merde ! Ma puissance cérébrale est trop faible pour concevoir le rôle d’une molécule. En plus, ils n’ont pas l’air de saisir ce qu’il m’arrive non plus…

Tout le monde se retire, comme une vague qui s’éloignerait beaucoup trop loin, me laissant dans une immense solitude.

« Excusez-moi, mais je ne saisis pas pourquoi vous ne pouvez pas me répondre. »

Le médecin se retourne et revient s’asseoir sur le bord de mon lit me permettant de reprendre une ample inspiration. Il plonge de nouveau ses yeux dans les miens comme pour me convaincre de l’évidence des faits… je ne suis pas dupe, je ne vois que son incrédulité.

« Il faut compter trois à six semaines pour la période d’incubation. Pendant cette période, le corps peut déjà connaître certains symptômes comme ceux que vous présentez. Ils disparaissent entre une et quatre semaines. Les anticorps dont je vous parlais viennent en renfort seulement après six à huit semaines. Durant la phase d’incubation, il y a moyen de rechercher l’antigène P24. Il correspond aux protéines qui constituent l’enveloppe du virus. Mais il apparaît seulement deux à trois semaines après la contamination. Il y a un flottement.

– Antigène P24, oui. Je ne savais pas de quoi il s’agissait, mais j’en avais entendu parler. »

Sacha et Tania observent la scène depuis la porte de la chambre. Je viens de les apercevoir. Leurs visages m’apparaissent salvateurs. Je ne veux plus voir personne d’autre. Les médecins les préviennent de mon état extrêmement fragile et leur annoncent dix minutes maxima de visite. Je présente donc Sacha à Tania. Elle ne dit rien, mais je sens que son côté louve est prêt à surgir d’un instant à l’autre. Et ça ne tarde pas, effectivement.

 » Ça ne te dérange pas de voir ma meilleure amie dans cet état ?

– Tania, non. S’il te plaît. Je ne veux pas d’embrouilles, ni de stress. Il n’est même pas au courant.

– Au courant de quoi ? Demande Sacha.

– Au courant qu’Ana est à l’hôpital à cause de ses excès et de son inconscience et qu’il semblerait que tu ne sois pas de bons conseils non plus.

– Eh ! Stop ! Dis-je. Je suis seule responsable de mon corps et de ce que je fais de ma vie. Tout est de ma faute.

La suite de la conversation tourne entre eux deux. J’y assiste démunie et bouche bée :

– Pour en être convaincue, il suffirait que Sacha fasse un test ! Lance Tania.

– Un test de quoi ? Un dépistage du VIH ?

– Absolument, monsieur ! Et le plus tôt serait le mieux.

– Ecoute Tania, je ne veux pas me battre avec toi.

– Il manquerait plus que ça !

– Ce que je veux dire, c’est qu’il m’est très facile d’imaginer ta peine, ta déception et ta haine envers moi. Parce qu’il est humain de reporter sa colère sur le dos des autres. Je ne sais pas ce qu’ont dit les médecins à Ana. Mais on n’est pas porteur du virus et malade du jour au lendemain comme ça. Enfin, pas à ma connaissance. J’ai peur que nous n’ayons pas toutes les infos. Ce que je peux te dire, c’est qu’Ana et moi vivons quelque chose d’unique et que je ne veux pas le gâcher malgré ma maladresse et ma folie. Je ne souhaite pour rien au monde être responsable de sa santé. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour la soulager et la rendre heureuse. Si tu veux que je fasse un test, je le ferai maintenant. »

Il sort de la chambre. C’est là que Sacha m’apparaît dans toute sa vulnérabilité et, paradoxalement, sa force. Ses larmes, celles qu’il a su versées devant moi, étaient vraies. Je prends conscience à ce moment précis que je n’avais jamais voulu voir qui il était. Je comprends alors pourquoi j’ai autant de sentiments à son égard.

Je regarde Tania. Elle est également bouche bée. Elle décroche, après quelques secondes suspendues :

« Pardonne-moi, ma chérie. Je me sens stupide. Je suis tellement inquiète. J’aurais dû lui dire tout ça en privé et non pas devant toi.

– Je ne t’en veux pas. Je n’aurais loupé cette scène pour rien au monde !

Elle me sourit. Après un nouvel instant de silence, je parviens à avouer : J’ai peur, tu sais.

– Oh ma puce, je sais pas quoi dire… J’ai peu de temps, donne-moi tes clés que je te ramène ce dont tu as besoin. Et aussi, je t’ai acheté quelques journaux sur la route et des bandes dessinées, celle-là elle est top. J’ai beaucoup ri et… »

Mais je n’entends plus, j’ai beaucoup de mal à me concentrer. Et je sens mes larmes qui coulent. J’ai l’impression que tous les fous rires que nous avons pu avoir toutes les deux ne seront plus ; que la semaine dernière, j’ai vécu mes derniers instants de joie. Je me sens éperdument triste et seule. Elle le voit. Elle s’arrête de parler et me serre fort dans ses bras. Je sens qu’elle pleure aussi, avec moi. Nous respirons ensemble et nous pleurons ensemble comme pour nous dire adieu. Elle a peur. Elle ne desserre pas son étreinte et je pose ma tête dans le creux de son cou, je ferme les yeux et en respirant son parfum, je revois tous nos partages, toutes nos joies, toutes nos engueulades, tous nos délires, tous nos fous rires, tout notre amour depuis notre plus tendre enfance. Je souris à travers ces larmes qui n’en finissent plus de couler. Je me dis que c’est trop bête de ne jamais lui avoir exprimé par la parole mon amour et ma reconnaissance pour cette belle amitié.

« Je t’aime Tania. Je t’aime et je te remercie pour tout ce que nous avons pu vivre. »

Elle ne peut pas répondre. Elle continue de pleurer dans mes cheveux. Je crois qu’elle n’a vraiment pas la force de se redresser. Elle lâche de gros sanglots. En les laissant passer, elle parvient à articuler :

« Moi aussi, Ana. Je t’aime. Alors tu vas t’accrocher et te sortir de là, d’accord ?

– Oui. »

Elle prend les clés dans mon sac et s’en va en se mouchant et en s’essuyant le rimmel noir qui s’est étalé sur ses joues.

Quand Sacha revient dans la chambre, beaucoup de temps s’est écoulé. J’ai dormi. Je n’ai plus d’idée précise sur les heures qui passent, mais la lumière dans la chambre a changé. Je pense que ma famille devrait être là et j’espère les voir arriver d’un moment à l’autre. Sacha s’assoit près de moi, tout comme le médecin l’avait fait et il me regarde. Il me dévisage complètement. Je dois sérieusement avoir une sale gueule, mais tout ça n’a plus vraiment d’importance. Je veux juste vivre maintenant. Et je prie en moi-même que dieu m’accorde un peu de répit qui puisse me permettre de remettre de l’ordre dans mes pensées et dans ma vie en général. Car à partir d’aujourd’hui, plus rien ne sera jamais pareil, plus aucune journée, plus aucun repas, plus aucun sommeil, plus aucun projet –d’ailleurs, il n’y en aura plus-, plus aucun amour, plus aucune relation. Si je m’en sors, je fais l’engagement de vivre chaque seconde pleinement. Je regarde Sacha et je pense à tous mes amours passés, gâchés par mes peurs, par mes mensonges, par mon inauthenticité avec l’autre et avec moi-même, à toutes mes fausses prétentions qui m’ont empêchée d’être ; à tous les projets que j’ai pu faire qui ne m’ont pas permis d’être là, à l’instant présent, perdue dans un futur que je ne pouvais pas connaître et que j’ai voulu construire en partant sur de fausses bases ; à toutes ces fois où j’ai fait semblant sans jamais oser hurler à l’aide et où je me suis retrouvée seule. Et Sacha, pour la seconde fois, m’apparaît dans toute sa vérité : il m’a toujours confié sa véritable nature, il ne s’est jamais vanté d’être le meilleur ou le plus fort, il n’a jamais été faux avec moi, m’avouant dès le début sa folie et ses angoisses, son amour aussi… et cette force qu’il a de vivre avec toutes ses peurs avouées. Sacha s’est offert à moi tel qu’il est, vulnérable, et c’est pour ça qu’il est si beau. Jamais personne ne m’avait fait un cadeau si précieux, ce mec est Amour tout entier. « Mon dieu, je t’aime ! » Lui dis-je en sanglotant et en riant en même temps. Il me sourit. Ses yeux sont tout embués. Il serre mes mains dans les siennes et m’annonce presque en chuchotant qu’il n’a aucune trace du VIH dans le sang. Alors je pleure de plus belle, je pleure de soulagement, car je viens de comprendre l’humanité et l’amour ; et quoi qu’il puisse m’arriver, mon désir le plus grand à cet instant est que Sacha soit en bonne santé.

Mais ce bonheur ne dure pas. Ça me tombe d’un coup comme ça sur le crâne, un bon coup de marteau, très violent : si Sacha n’est pas malade et que moi je le suis, c’est une supposition bien entendu, mais si je le suis, compte tenu de ce que j’ai compris du processus d’incubation et de défense naturelle du corps, je peux l’avoir contaminé. Je ferme les yeux, terrifiée. J’ai du mal à respirer. Sacha ne comprend pas ce qui m’arrive. De toute façon, il ne connaît rien de mon passé. Il doit penser que moi non plus, je n’ai aucune raison d’être atteinte par le virus. Je ne peux pas parler, j’étouffe. Quelques secondes et l’électrocardiogramme se met à émettre une sorte d’alarme. Je pense : les infirmiers vont rappliquer et Sacha va devoir sortir. Cette idée me fait paniquer encore plus et je m’accroche à lui comme à mon dernier espoir. Je m’accroche à lui et à ce moment qui nous lie, cet instant arraché au temps, qui flotte de façon magique. Trop court. Trop tard. Une infirmière est là qui appelle un médecin. Sacha doit partir. La vie avec, emportant un amour céleste.

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