Une Mauvaise rencontre, pièce écrite en Mars 2013, Thèmes Eros & Thanatos

Couverture Mauvaise rencontre

 

Personnages :

Louise : sœur de Nil et amie de Nada

Nil : frère de Louise, amant de Vacia

Vacia : amante de Nil

Nada : amie de Louise

Valentin : amant de Louise

Nietzsche : amant de Louise

Un médecin et 2 infirmières pouvant être joué par Nil, Vacia et Nada, ce dernier trio fonctionnant comme un chœur.

Un gardien

Une voix off féminine au téléphone

Dans la plupart des scènes, Louise sera assise sur une grosse pierre en avant scène au milieu d’une allée de petits graviers. L’éclairage de la pierre est assez sombre. Le reste du décor, amovible, en arrière plan, représentera par contraste des scènes plus vivantes.

Premier Tableau

Scène 1

Louise, Nada.

Dans un jardin. Louise, assise sur la pierre, est seule. Au loin on entend Nada qui l’appelle, mais elle ne semble pas y prêter attention.

 Louise, comme à elle même –

J’ai le tournis. Je suis restée trop longtemps les yeux dans le soleil, la bouche ouverte fixant le colombage. Regardez ça ! J’ai un frisson. La demeure semble penchée nettement vers moi comme si elle grandissait. C’est dément! Une maison fantôme. Vous savez, c’est un endroit très prisé. Les gens y viennent des quatre coins de l’hexagone pour y passer un séjour culturel. Chaque pavillon détient un patrimoine qui vaut le détour, dit-on. D’un point de vue architectural, je veux bien le croire ! Je n’arrive pas à détacher mes yeux de cette haute demeure normande. Trois étages en encorbellement où s’entremêlent des pans de bois protégés par cinq toitures différentes. Un vrai Manoir. C’est idiot, mais j’ai un peu peur de pénétrer dans cette antre gigantesque. Elle est retenue par une falaise de craie ! Presque suspendue ! Pourtant, cette maison m’est familière, sans raison apparente, car je ne crois pas être déjà venue ici. A moins que ce ne soit dans une autre vie !?

Elle rit.

Ça me fait penser… C’est comme si elle était un peu moi. Je dis ça… Vous savez, quelquefois, on se représente soi-même intérieurement par une grande maison où chaque pièce pourrait être une part de notre personnalité, un trait de caractère. Je connaissais un peintre qui dessinait et peignait sans arrêt des cases, comme pour exorciser ses angoisses bien confortablement rangées et ordonnées dans son cerveau. Pour chaque case une peur relative à une action ou à une pensée. C’est ça ! Cette maison… Elle renferme des peurs que je ne maîtrise pas.

Un temps.

Elle est si belle, si grande, on pourrait s’y perdre pour y demeurer à jamais sans réussir à éclaircir le mystère qu’elle renferme. Ecoutez ? Les autres sont entrés et je les envie. Ils rient comme des gosses. Il doivent se courir après… Non, mais, vous entendez ce boucan !

Elle rit.

Ces fous… tels une part de moi-même !

Un temps.

A l’intérieur, il fait extrêmement sombre et frais. Le contraste avec la lumière extérieure est frappant. La première pièce est énorme. Aux murs, on peut voir de nombreuses tapisseries représentant des chimères, d’autres espèces hybrides et des diables aussi. Pas très rassurantes ! Une grande cheminée, des tapis, des objets totalement insolites, comme une main en laiton posée sur une table basse (elle rit), des petites figurines représentant des sortes d’animaux au long cou avec une gueule de dragon comme des gargouilles. Oui, bizarre… Et en vitrine des espèces de…, oui, on dirait des bistouris, des pinces, toute sorte d’instruments médicaux, du médiéval au moderne. Le propriétaire devait être médecin… Cette maison me fascine par son côté lugubre et sordide. Elle fait frissonner d’angoisse.

Elle sursaute à l’arrivée de Nada.

Nada – Ben qu’est-ce que tu fais ? Tu ne m’entends pas ?

Louise – Non.

Nada – Je t’appelle depuis cinq bonnes minutes ! Viens voir notre chambre, tu vas être éberluée!

Louise – Je suis déjà éberluée!

Nada,  sortant et de plus en plus loin – un labyrinthe de couloirs, des chandeliers muraux, des escaliers en colimaçons. C’est fabuleux !

Louise, continuant comme pour elle-même J’ai déjà vu notre chambre. Il y fait nettement plus chaud que le reste de la maison. Une pièce réconfortante. En fait, la seule où je voudrais dormir. Une grande baignoire à pieds trône au milieu de la pièce. Et le lit est immense, pour trois ou quatre personnes ! Mais je ne sais pas si la salle de bain est installée dans la chambre ou si c’est la chambre qui est dans la salle de bains.

Un temps. Elle écoute.

Tiens ! ça se calme ! Ils ont fini par cesser de se courir après ?! Ils reviennent par ici.

Les voix se rapprochent.

 

Scène 2

Nada, Nil et Vacia entrent et traversent la scène. Sur les propos de Louise (1) qui vont suivre, les conversations des 3 autres s’entremêlent, Puis leurs voix s’éloignent comme elles sont venues.

Nil – Vous connaissez Joumana Haddad ?

Vacia – Non.

Nada – Non.

Nil – Elle a écrit « Superman est arabe » C’est un bon auteur. Louise s’en est largement inspirée pour écrire sa pièce. En fait, le thème est plutôt universel et chacun peut s’identifier.

Nada – Ses héroïnes sont musulmanes, mais, elle dénonce tout autant le même système patriarcal qui persiste dans les trois religions monothéistes.

Vacia – Oui ?

Nil – Oui. Mais elle ne tombe jamais dans des théories féministes, elle constate.

Nada – Le propos de Louise reste aussi surtout centré sur le désir de la femme qui est toujours autant tabou.

Vacia – Le désir féminin fait peur.

Nada – Absolument. Les hommes ont tellement la trouille qu’ils veulent toujours montrer plus qu’ils ne sont et ne possèdent déjà.

Nil – Leur côté superman !

Vacia – Alors que la femme adore les défauts. Les faiblesses. Les tremblements.

Nada – Et les hommes qui pleurent !

Nil – Elles adorent surtout materner.

Nada – C’est ça ! C’est ce que je dis. Materner, consoler, prouver qu’elles sont là pour les autres, les câliner.

Vacia – Et plus si affinité…

Nil – Mais le désir féminin ne fait pas peur qu’aux hommes ?

Nada – Le fait est que la culture monothéiste est tellement ancrée dans l’esprit de chacun qu’il est difficile pour quelques femmes de se lâcher véritablement, d’assumer certains fantasmes.

Vacia – Elles n’en ont pas du tout la possibilité pour certaines.

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(1)Louise – Mon frère parle fort quand même ! On n’entend que lui. Heureusement qu’il ne dit pas que des inepties ! Normal, il est entouré de Nada et Vacia ! Tellement jeunes et belles. Tout sourire, dents dehors, il fait son mâle ! Lui aussi, sans faire exception, semble vouloir prouver quelque chose à ses conquêtes. Pourtant, il est d’accord avec ce que j’écris. Il est difficile de prendre un certain recul sur soi-même et de laisser tomber son armure ou son costume de super héros pour avouer ses faiblesses. C’est curieux car la personne, homme ou femme, qui sait montrer son vrai visage et faire taire son ego, qui sait dire sa vulnérabilité devient une personne tellement vivante qu’elle en dégage une véritable force.

Elle écoute.

Oui, C’est vrai ! Quelques femmes aiment materner un homme. Mais c’est souvent de l’ordre de l’inconscient, comme une des fonctions de la femme qui déborderait et sortirait du cadre, des cases, quoi !…

Nous ne sommes pas des disques durs avec des dossiers rangés bien à leur place dans « Mes Documents » que l’on pourrait ouvrir et fermer à sa guise !

Elle rit.

C’est dément !

Tiens ! Où sont-ils passés ? Ils disparaissent comme ça, sans prévenir dans la maison fantôme!

S’apprêtant à se lever, remarquant le tas de cailloux.

C’est drôle ce petit tas que mes pieds ont rassemblé. On dirait qu’il illustre un ennui ou une impatience. Ou peut-être une incompréhension ?

Elle se lève.

Ah ! C’est satanés graviers ! C’est insupportable ! J’ai trop mal aux pieds. J’ai fait le retour pieds nus depuis la plage. J’ai rangé mes chaussures dans le sac de Nada qui a filé devant. Les petits cailloux brûlants et pointus m’ont ravagé la voûte plantaire.

Elle jauge la distance qui la sépare de la maison.

C’est idiot de devoir traverser la terrasse pieds nus ! Impossible de remettre mes pieds endoloris sur ces couteaux multi facettes !

Elle crie en avançant.

Nada ! Nil ! Vacia !!!

Oh ! Une véritable étendue criminelle menant aux entrailles de la maison qui veut m’avaler tout crue. Elle rit.

Nil !!! Nada !!

 

Scène 3

Les mêmes.

Louise avance doucement en appelant jusqu’à la chambre. Nada surgit le visage recouvert d’une crème pâteuse verte, la faisant sursauter à nouveau. Louise pousse un cri.

 Nada – T’es devenue folle, ou quoi ?  ça ne va pas de hurler comme ça ?

Louise – Oh merde ! j’ai eu drôlement peur !

Nada – Faut que tu redescendes, là !

Louise – j’ai le cœur qui cogne dans ma poitrine, c’est dément !

Entrent Nil et Vacia.

Nil – Un problème ?

Louise – Oh mais vous n’allez pas tous débarquer dans ma chambre quand même !

Nil – Si tu ne hurlais pas, non plus !

Un temps.

Les conversations suivantes vont s’entrecroiser. Tous parlent en même temps en se répondant.

Louise à Nil – J’ai poussé un tout petit cri.

Nil à Louise – C’est dommage, il s’est fait entendre depuis le salon !

Vacia à Louise – Costaud quand même

Nada à Louise- Tu vois ?

Vacia à Nada – Sur le coup, j’ai eu peur, j’ai pensé à un enfant. Je ne sais pas pourquoi.

Louise à Nada – Tu vois quoi ?

Nada à Vacia – Oui, moi aussi une fois j’ai entendu ma voisine hurler, j’ai cru qu’il s’agissait d’un accident avec un enfant.

Nil à Louise – Ben, tu vois que tu as hurlé !

Vacia à Nada – Et en fait c’était quoi ?

Louise à Nil – Oh s’il te plaît, je suis fatiguée là et je sens que tu vas m’abrutir.

Nada à Vacia – Une sale histoire, son chat s’était fait dévorer par le chien du voisin.

Vacia à Nada – Horrible !

Louise à Nada – Tu vois quoi ?

Nil à Louise – ça va soeurette ! Tu vas pas t’énerver. T’es pas belle quand t’es susceptible !

Vacia à Nada – Oh ! Elle l’a vu ?

Louise à Nil – Pff, c’est vraiment la chose à ne pas me dire à cette heure-là !

Nil à Vacia – C’est reparti ! Vacia, on s’en va. Ma sœur a besoin d’air.

Louise à Nada – Tu vois quoi ?

Nada à Vacia – Oui, oui, ça s’est passé sous ses yeux. Elle a frappé la gueule du chien avec sa clé et il a lâché le chat tout mâché, en sang.

Vacia à Nil – Oui ! Attends, s’il te plaît !

Louise à Nada – Oh non, ne nous remet pas l’histoire de ta voisine sur le plateau, c’est ignoble !

Nil à Nada – Quoi ? De quoi ?

Nada à Nil – Je ne t’ai jamais raconté la tragique histoire du chat de ma voisine ?

Vacia à Louise – Tu m’étonnes, c’est vraiment affreux, la pauvre ! Enfin, pauvre bête !

 

Louise à Vacia et Nil – Allez du vent les amoureux ! Cette pièce nous est réservée, à Nada et moi.

Nada à Nil – Demande à ta femme. Elle va te raconter.

Louise à Nada – Nada, Tu vois quoi ?

Vacia à Louise – T’as pas vu la nôtre !

Nada à Louise – A minuit, tu perds ton sens de l’humour, Louise !

Nil à Vacia – c’est quoi l’histoire du chat ?

Vacia à Louise – Elle est sublime !

Nada à Vacia – C’est vrai ? Je veux la voir !

Nil à Vacia – C’est quoi l’histoire du chat ?

Vacia à Nil – Oh ! mais c’est le même que sa sœur, celui-là !

Vacia à Nada – Tu as passé une bonne soirée ?

Nil à Vacia – C’est sûr pour ce qui est d’avoir envie de se faire respecter !

Louise à Nil – C’est seulement quand ça t’arrange !

Vacia à Nada – J’ai dansé sans relâche avec Nil durant 3 heures.

Nil à Louise – Mais d’où as-tu pris ce sale caractère ?

Louise à Vacia– Normal, il est doué le bougre.

Vacia à Louise– Dis, tu feras le parcours avec nous demain ? On s’est fixé sur le musée au sous-sol. Il paraît qu’il est conçu dans un labyrinthe.

Nil – Profite Louise, tu sais bien que quand je n’ai pas de partenaire, je me tourne vers toi.

Louise – Oh mais j’adore !

Louise à Vacia – Va pour l’exposition dans le ventre de la maison, on peut en sortir vivant au moins ?…

Nada – C’est une chance ! J’adorerais aussi !

Nil à Nada – Comme si je ne t’avais jamais fait danser !

Nada à Nil – Je te propose une danse contre l’histoire du chat !

Nada à Vacia- Montrez-moi votre chambre !

Nil – Mais là ça fait beaucoup de demandes pour une seule histoire de chat.

Ils sortent.

 


Deuxième Tableau

Scène 1

L’exposition. Louise et Nietzsche. Puis un gardien.

Louise – Dans un musée, je déteste courir après ceux que j’accompagne. Je suis un peu lente. J’ai peur de rater quelque chose, encore plus de ne plus m’en souvenir. Mais au fond, je sais que je ne m’en souviendrai de toute façon plus, c’est écoeurant ! Ce qui me ralentit davantage, comme pour conjurer le sort.

Un temps.

En revanche, ce que je trouve épatant, c’est qu’il y ait un homme qui aille exactement au même rythme que moi !

Elle regarde autour d’elle.

Nil et Vacia ne sont même plus dans mon champ de vision. Tant pis, il semblerait que je m’apprête à terminer ma visite aux côté d’un inconnu. J’ai toujours eu très envie d’aborder quelqu’un dans un musée.

Elle se retourne pour mieux le regarder, mais il est juste là prêt à lui parler, ce qui crée un certain malaise. Après un temps.

Nietzsche Bonjour.

Louise – Bonjour.

Nietzsche – Vous allez bien ?

Louise – C’est-à-dire… Oui,  je crois que oui ! Et vous ?

Nietzsche – Je cherche l’exposition sur  « L’Hygiène au Moyen-Âge ? »

Louise – Il faut descendre encore un peu plus bas. Il y avait une indication à l’entrée. Juste là.

Nietzsche – Là-bas ?

Louise – Oui. C’est ça.

Nietzsche – Vous êtes déjà venue ici ?

Louise – Non. C’est la première fois. Enfin, je crois.

Nietzsche – Pardon ?

Louise – Non laissez tomber !

Nietzsche – Vous résidez sur place ?

Louise – Oui, j’ai pu obtenir une place.

Nietzsche – C’est une chance. Ce séjour est très demandé.

Louise – Ah bon ? Vous ne logez pas ici ?

Nietzsche – Non. Je n’ai jamais pu. Vous avez vu la Tour Sans Peur ? Elle est à visiter aussi.

Louise – Elle est d’époque ? C’est passionnant.

Nietzsche –Vous vous intéressez au Moyen-Âge ?

Louise – J’ai écrit un essai sur la condition féminine dans les Œuvres de Chrétien de Troyes  dans lequel je démontre que l’auteur développe l’idée moderne du mariage d’amour avec la notion de désir réciproque. Combat perpétuel et sans relâche au quotidien!

Nietzsche – N’est-ce pas ? Mais le mariage d’amour n’existait pas ?

Louise – Non, l’amour se concevait uniquement comme adultère. L’amour courtois c’est l’amour possible et unique en dehors du mariage. Un chevalier aimait une femme d’un rang plus élevé que lui, en général la femme de son seigneur, mais ils ne consommaient pas pour que l’amour reste éternel. C’est ce qu’on appelait la fin’amor, l’amour de loin. La femme aimée doit restée inaccessible. Et le désir reste intact. L’homme, lui, doit prouver qu’il est digne de cet amour par des actes de bravoures. Si vous voulez, le chevalier est l’ancêtre du super héros.

Nietzsche – Les mœurs ont drôlement changé quand même, d’un point de vue mariage.

Louise – Vous trouvez ? Oui… Enfin, aujourd’hui, soit on ne se marie plus, soit on divorce. C’est-à-dire que le mariage se concevait plus facilement car on mourrait plus jeune ! Aujourd’hui, on doit être fidèle jusqu’à la mort pendant soixante ans ! C’est dément !

Nietzsche – Oui, avant on signait pour quinze ans !

Ils rient.

Louise – L’Histoire, la tradition, l’étude des mœurs à travers les âges, c’est fascinant, n’est ce pas ?

Nietzsche – Fascination, vous croyez que c’est le terme qui permet justement l’éternité de l’amour et du désir ?

Un temps. Louise le regarde bouche bée en acquiesçant comme s’il avait à l’instant mis le doigt sur un point extrêmement important.

Et cet essai sur l’amour courtois, il m’intéresse pour mes projets personnels, où peut-on le trouver ?

Louise – Il a été publié aux éditions du Seuil. Je pense que vous pouvez même le trouver ici.

Un temps. Ils se dévisagent.

Louise – Et vous ? Que faites–vous seul dans cette exposition et quels sont ces fameux projets ?

Nietzsche – Je travaille en ce moment sur les mœurs orientales. Je m’intéresse tout particulièrement au pouvoir accordé aux cinq sens, au plaisir charnel, au ressenti plutôt qu’à la pensée.

Louise – Pourquoi le Moyen-Age occidental, alors ?

Nietzsche – Parce qu’il en est le représentant parfait dans son contraire. Cette rigueur religieuse empêche toute sensation du corps pour n’écouter que la détermination de la foi. Descendons, je vous prie.

Louise – C’est que je ne suis pas seule.

Nietzsche – Ah ? Je suis désolé, j’avais cru. Je ne vous dérange pas plus longtemps, alors. Au revoir.

Louise – Cependant, je ne les vois plus, ils ont dû avancer. Je serais heureuse de faire la visite à vos côtés.

Nietzsche – Vous verrez, c’est amusant. Je parle du parcours, bien sûr. Saviez-vous qu’à cette époque, ils respectaient de sacrés règles d’hygiène ? Par exemples, les hommes s’épilaient entièrement, tout comme les femmes, à cause des poux.

Ils sortent. Entrent de nouveau avec un gardien.

 Le gardien – Nous fermons, veuillez remonter, s’il vous plaît.

Louise – Il est 15h30. Dans le programme, il est indiqué 16h.

Le gardien – C’est une erreur, Madame.

Louise – Je suis désolée, je n’ai pas terminé. Je suis arrivée à 14h, car je pensais que vous fermiez à 16h, sinon, je ne serais pas venue à cette heure là.

Le gardien – Je n’y peux rien. C’est le règlement. Revenez demain.

Louise – Non, je ne trouve pas ça correct, j’ai d’autres projets pour demain. Règlement ou pas je souhaite terminer mon exposition, je vous prie. Vous devriez vérifiez vos encarts publicitaires la prochaine fois !

Le gardien – Vous insistez.

Louise – Oui. Parfaitement, j’insiste !

Le gardien – Bon, je vous laisse vingt minutes supplémentaires, pas une de plus !

Louise – Vous êtes aimable ! J’apprécie. Merci.

Le gardien en sortant  Vingt minutes !

Nietzsche – Vingt minutes ! Vous êtes douée !

Louise – Non, c’est normal tout de même !

Nietzsche – Non, je vous assure, vous êtes douée ! Pardonnez-moi, mais j’ai une furieuse envie de vous embrasser !

Louise – Parfois le désir assouvi peut être aussi une bonne solution.

Nietzsche – C’est ce que dit ma théorie sur le plaisir des sens…

 

Scène 2

Il l’embrasse. Le chœur observe.

Nil – Mêmes envies. Mêmes passions.

Nada – Je sais ce que tu penses.

Nil – Que c’était une belle rencontre ?

Nada – Ça l’était, non ?

Vacia – C’est sûr !

Nada – Pourquoi l’être humain désire sans cesse ce qui lui semble le plus inaccessible.

Vacia – Parce qu’il est inaccessible !

Nil – C’est un caprice.

Nada – L’homme qui se contente de ce qu’il possède est un sage.

Vacia – L’homme ou la femme, je te prie !

Nil – La femme aime posséder.

Vacia lance un regard noir à Nil.

Nada – Oh, non, s’il vous plaît , ne remettez pas ce débat sur la table !

Vacia – Je ne peux pas accepter pareille accusation. Les femmes restent les plus généreuses, les plus altruistes et les plus compatissantes.

Nil – Les grands sages sont des hommes !

Vacia – Parce qu’on ne laisse pas la place aux femmes. Derrière chaque grand homme, il y a une femme !

Nada – Bon, ça y est ? Vous avez terminé ? Le fait est que Louise se condamne elle-même.

Nil – Le choix lui appartenait.

Nada – Elle a choisit le désir et non la sagesse.

Nil – Parce que c’est une femme !

 

Vacia s’énerve. Nada la retient.

Scène 3

Salle de spectacle. Louise et Valentin.

Louise – Valentin, s’il vous plaît ?

Valentin – Qui le demande ?

Louise – Louise Morgane. Nous nous sommes parlé par téléphone à mon arrivée. Il m’a proposé de venir en personne lui déposer un dossier pour une éventuelle programmation dans cette salle.

Valentin – Vous voulez dire que vous avez insisté pour passer, sous prétexte de petits chapardeurs dans nos services. Votre document doit être précieux.

Louise – Très bien ! Valentin ! Il s’agit en effet de mon dernier écrit. Mais permettez-moi juste de vous préciser trois petites choses : 1 je n’ai jamais porté de telles accusations ; 2 dans mon cas, il ne s’agissait pas de petits chapardeurs, mais de véritables malfaiteurs ; 3 vous m’avez finalement vous-même invitée à venir visiter la salle.

Valentin – Vous êtes sûre ?

Louise – Ai-je l’air d’une menteuse, monsieur ?

Valentin – Je ne vous connais pas, et je ne me fie pas facilement aux jolies femmes.

Louise – Merci pour le compliment, mais avec moi vous êtes tranquille, je ne sais pas mentir.

Valentin – Soit. Alors, vous vous décidez à me suivre ?

Louise – C’est que je ne sais plus à présent reconnaître si vous m’y avez invitée ou non.

Valentin – Je vous y invite. Désirez-vous quelque chose à boire. Ouvrant un frigo. Du Champagne, c’est tout ce que je peux vous proposer.

Louise – Ce sera parfait.

Il sort un paquet de cigarette.

Valentin – Vous fumez ? ça ne vous dérange pas ?

Louise – Volontiers.

Ils fument. Un temps. Ils s’observent sans malaise, dans un silence agréable.

Louise – Vous êtes le programmateur ?

Valentin – Evidemment. Sinon, je ne vous aurais pas conviée pour le dossier.

Louise – Il faut que je puisse vous convaincre vous et vous seul ou y a–t-il d’autres décisionnaires ?

Valentin – Je suis seul décisionnaire en ce qui concerne la salle de spectacle.

Louise – Parfait ! Elle me plaît. Elle possède une jauge de combien ?

Valentin – 180.

Louise – C’est bien. Et ce partage des recettes ?

Valentin – Si le dossier me plaît, nous nous occupons de toute la diffusion et laissons 60% à la Compagnie.

Louise – C’est pour ça qu’il est très difficile de venir jouer chez vous.

Valentin – En effet, mais vous avez de la chance, semble-t-il, car une Compagnie s’est désistée et nous avons un créneau qui se libère pour le mois de Novembre. 30 dates au total.

Louise – Le mois de Novembre ? Est-ce suffisamment fréquenté ?

Valentin – Sachez que notre demeure ne désemplit pas de l’année et que nos spectacles sont toujours à l’honneur.

Louise – C’est une chance. Je suis partante. On m’a tellement dit de bien de cet endroit. Je serais ravie d’être ici. Il me faudra cependant une petite semaine supplémentaire pour remplir le contrat. J’attends l’approbation du metteur en scène et de sa compagnie. Ils sont de la région.

Valentin – Une petite semaine me semble suffisant pour lire le dossier. Vous restez à Résidence tout l’été ?

Louise – Oui, et plus si nécessaire.

Valentin – Nous confirmerons donc en début de semaine prochaine.

Louise – C’est là que j’entrerai en jeu pour vous convaincre si nécessaire. Inch’Hallah !

Valentin – Tiens, vous êtes croyante ?

Louise – Non. Je préfère « Inch’Hallah » à « Si dieu le veut »  comme simple expression de mon espoir.

Valentin – Et pour quelle raison ?

Louise – Peut-être parce que j’ai travaillé sur la religion Islamique pour vous présenter mon projet.

Valentin – Votre projet est en rapport avec l’Islam ?

Louise – Oui et non. Il défend l’idée universelle et humaniste de la perte d’identité face aux préjugés et au racisme avec en filigrane l’éloge et la levée des tabous sur le désir féminin.

Valentin – Ah ? Et en quoi votre projet concerne-t-il l’Islam ?

Louise – Le personnage principal est d’éducation musulmane.

Valentin – J’ai beaucoup étudié les religions monothéistes et j’ai un intérêt tout particulier pour les œuvres de grands théologiens. Je me suis replongé dans les Confessions de Saint Augustin pour la partie Chrétienne

Louise – L’augustinisme est un humanisme ?

Il rit.

Valentin – En tout cas certains humanistes s’en inspirent. Les hommes qui conçoivent un intérêt pour l’homme au point d’y consacrer leur vie me passionnent. Même ceux qui démissionnent ! Je les trouvent admirables et tellement altruistes. C’est tout mon contraire.

Louise – Vous écrivez ?

Valentin – Oui.

Louise – Vous êtes publié ?

Valentin – Oui

Louise – Quel genre ?

Valentin – Du genre musical et poétique.

Louise – Dois-je comprendre que vous êtes musicien et interprète ?

Valentin – Vous comprenez bien. Je publie aussi des recueils de Poésie.

Louise – Et la religion intervient dans vos écrits ?

Valentin – Pas nécessairement, mais parfois j’en ai besoin personnellement tout en étant profondément athée. Elle me rattache étrangement à l’Homme et à la vie quand j’aurais justement envie de finir loin d’elle et loin d’eux.

Louise – De quelle façon ?

Valentin – En recherchant à atteindre l’âme, l’esprit, l’invisible.

Louise – Comme le ferait un Chaman ?

Valentin – C’est ça.

Louise – Le Chamanisme serait donc votre religion.

Valentin – Non, pour moi, il ne s’apparente pas comme tel. Je parlerais plus volontiers de tradition ou de culture.

Louise – Je ne m’y connais pas très bien, mais je crois que le Chaman utilise des hallucinogènes pour communiquer avec le monde Invisible.

Valentin – Tout à fait. C’est comme ça que je m’imprègne du langage musical.

Louise – En un sourire gêné. Donc vous prenez de la drogue ?

Valentin – Absolument !

Silence

Louise, d’un air grave – Quoi comme drogue ?

Valentin – Tout et principalement des plantes hallucinogènes, de l’alcool et du LSD.

Silence.

Je vous effraie ?

Louise – Non. Vous éveillez ma curiosité. Vous semblez droit et intelligent, j’ai dû mal à saisir pourquoi vous vous faites aussi mal ?

Valentin – La vie me fait mal. La drogue me l’adoucit et me la rend attrayante.

Louise – Sinon vous vous ennuyez ?

Valentin – Sinon, je meurs de solitude et d’ennui, oui.

Louise – De solitude ? Les gens ne vous entourent pas ?

Valentin – Les gens m’ennuient aussi. Ils ne m’apportent rien. J’ai besoin de renouveau sans cesse. Et pourtant un rien m’intéresse. Mais je retiens tout ce que j’apprends. J’ai une capacité à emmagasiner tout ce que l’on m’apporte et comme je suis curieux, je cours rechercher le complément d’information manquant dès que j’en ai l’occasion. Je fais ça depuis ma plus tendre enfance. J’ai eu mon bac à 14 ans, ce qui m’a permis de pouvoir passer différentes licences.

Louise – Fascinant ! Vous êtes une sorte d’encyclopédie vivante ?

Valentin – C’est ça !

Louise – Vous êtes authentique !

Valentin – Parce que je me livre à vous sans retenue ? C’est vous qui produisez ça.

Louise – Je prends ce qu’on me donne.

Valentin – Non. Vous offrez par votre écoute et ne prétendez pas apporter un savoir. Vous ne « tartuffez » pas comme la plupart des gens.

Louise – Les moments d’authenticités sont rares dans la vie. Ils sont précieux. Votre mère devait être fière de vous.

Valentin – Ma pauvre mère a surtout vu la folie plus que le génie et s’est toujours sentie désarmée face à ma connaissance.

Louise – Démunie.

Valentin – Démunie.

Un temps.

Vous non. Vous semblez fascinée.

Louise – Chut ! Ne dite pas ce mot.

Valentin – Quel mot ? La fascination vous fait peur ? Préférez-vous subjuguée, captivée, éblouie ?

Louise – Chut !

Un temps.

Valentin – Moi oui. Je me sens à ma place avec vous. Comment faites-vous cela ?

Louise – Troublée.

Valentin – Vous dites ?

Louise – La Bruyère.

Valentin – Qu’est-ce que La Bruyère vient faire la dedans ?

Louise – Il a écrit « L’esprit de la conversation consiste bien moins à en montrer beaucoup qu’à en faire trouver aux autres. Celui qui sort de votre entretien content de soi et de son esprit l’est de vous parfaitement. » J’aime beaucoup.

Valentin – Oui, ça vous va bien. Votre discrétion. Mais il y a plus. Avec vous, l’ordre des choses reprend sa place.

Louise – Nous sommes tous liés d’une façon ou d’une autre. Mais tout le monde ne le sent pas ou ne s’en préoccupe pas.

Valentin – La drogue le permet.

Louise – Non. La drogue peut le sublimer et permettre d’y accéder plus aisément sans aucun doute, mais si l’aveuglé décide d’être seul dans son jardin, il le restera même sous l’emprise de la drogue.

Valentin – Vous vous trompez. Je vous le prouverai.

Louise – Seul le philosophe qui ouvre grand ses yeux d’enfants peut sentir ses sensations se démultipliées vers l’infini et l’invisible.

Valentin – Tous connectés ?

Louise – Tous connectés.

Un temps.

Louise – Quelle heure est-il je vous prie ?

Valentin – 19 heures

Louise – Pardon ? C’est impossible. Près de 3 heures que nous discutons ?

Valentin – On dirait.

Louise – Alors ça, c’est une connexion ! Un tel moment de présence que j’en ai oublié qui j’étais, ce que j’étais venue faire et ce que je dois faire maintenant.

Valentin – Restez avec moi.

Louise – Pour me convertir au chamanisme ?

Valentin – Vous y viendrez seulement si vous le souhaitez.

Louise – Je suis accompagnée ici, je ne peux pas abandonner mes amies, ni mon frère.

Valentin – Emmenez vos amis, votre famille. Nous aurons la place qu’il faut. J’organise une soirée dans une des salles secrètes du Pavillon.

Louise – Décidément vous êtes partout !

Valentin – Venez, s’il vous plait, venez ! Promettez-le moi ! Dites oui ! Rien ne me ravirait plus que de vous avoir à mes côté ce soir.

Louise – Vous êtes fou !

Valentin – Je vous l’ai déjà avoué.

Louise – Désarmée.

Valentin – N’avions-nous pas dit démunie ?

 

Scène 4

Nil et Louise dansent (un tango ou une danse de société). En parallèle, Vacia et Nada dansent également. Valentin les observe depuis la pierre.

Nil – Folle ! Tu es folle !

Louise rit. Vraisemblablement heureuse. Elle change de partenaire et enlace Nada.

Nada – Méfiance ma chérie !

Louise, riant – N’importe quoi !

Nada – Quelle Naïve tu fais !

Depuis la pierre Valentin l’interpelle. Les conversations s’entremêlent.

Valentin à Louise – Ce sourire ! Vous me faites rêver. Vous semblez si heureuse et entourée de tant d’amour. Vous dégagez une telle puissance. Une telle confiance en vous.

Nada – Elle est terrifiante ta sœur. Regarde, elle est déjà amoureuse.

Louise – C’est mal me connaître.

Vacia – Non là, elle est fascinée.

Valentin – Au contraire. Vous affichez tous vos présents autour de vous. On peut y lire cette facilité que vous avez à tout maîtriser.

Nil – Mais je crois qu’elle a toujours été comme ça.

Louise – Qu’avez-vous pris ce soir ?

Nada – Elle m’inquiète.

Valentin- Rien. Je suis parfaitement à jeun. Je vous dis simplement la vérité. Demandez à vos amies, à votre frère.

Nil – Non, elle maîtrise j’en suis sûr.

Louise – C’est que la drogue vous a déjà sérieusement endommagé.

Louise arrête de danser et traverse les graviers pour atteindre Valentin. Le chœur poursuit sa danse.

Valentin – Sans doute, mais j’ai quand même une belle capacité d’analyse.

Un silence.

Louise ?

Louise – Valentin ?

Valentin – J’ai justement une pilule avec moi. Voudriez-vous la partager ?

Louise – Vous m’offensez.

Valentin – Vous êtes forte. Je vous demande ça à titre d’expérience vous concernant et par pur égoïsme me concernant.

Louise – Pourquoi faites vous cela ?

Valentin – Pour combler mon manque d’affection.

Louise – J’ai bien vu dehors, à votre arrivée, le nombre de gens qui vous hélaient et qui semblaient avoir très envie de vous apporter toute leur sympathie.

Valentin – Oui. Un temps. Un leurre. J’ai besoin de combler ce vide, cet immense vide qui pousse tous les organes de la vie et nous jette au bord de la nausée. J’ai le vertige…

Louise – Je vous comprends. J’ai déjà vécu cela. Un très grand chagrin causé par un homme que j’aimais.

Valentin – Non, ce vide, c’est moi-même qui l’engendre.

Louise – Chaque mot dans votre bouche sort accompagné d’une vive émotion. Vous êtes un écorché vif.

Valentin – Je vis de nostalgie et de l’intensité du moment. La drogue le démultiplie.

Louise – Tout cela ne s’équilibre pas très bien

Valentin – J’ai bien saisi que la nostalgie était en trop, mais elle m’est nécessaire aussi. Pour créer.

Louise – Non, elle nourrit votre ego.

Valentin – Vous êtes redoutable.

Louise – Vous me faites peur.

Valentin – Je ne vous veux que du bien.

Louise – Je sais. Disons que j’ai peur de ne pas résister.

Valentin – Laissez-vous faire.

Louise – Qu’est-ce que c’est ?

Valentin – De l’extrait de Datura.

Louise – Une métamorphose ?

Valentin – Pour quelques heures.

Louise – Pourquoi ?

Valentin – Pour se laisser guider. Pour voir de l’autre côté.

Louise – J’ai un peu peur.

Valentin – Vous êtes pleine d’espoir. C’est étrange pour moi qui suis un homme sans espoir, car je tombe rarement amoureux.

Louise – Ne dites rien. Je bois vos paroles sans méfiance.

Valentin – Je me sens profondément attaché à vous.

Louise – J’ai peur qu’elles soient du poison.

Valentin – Vous êtes si belle.

Louise – Comment faites-vous cela ?

Valentin – Je vous ai rêvée. Avec vous, je suis à ma place.

Louise – Ces mots ne peuvent être que réels tant ils sont beaux.

Valentin – Depuis gamin, j’espérais rencontrer une femme telle que vous.

Louise – Nous sommes si mal assortis.

Valentin – J’ai envie de vous faire l’amour.

Louise – Je ne vous écoute plus. J’ai peur de vous écouter.

Valentin – Je n’ai besoin que de vous. Je ne veux plus rien d’autre.

Louise – Je voudrais vous croire.

Valentin – Je ne veux que vous regarder.

Louise – J’oscille entre une envie d’abandon et une féroce lucidité.

Valentin – Je n’en reviens pas d’être là, à vos côtés. Je n’espérais plus une telle intensité d’émotions.

Louise – Il ne faut pas succomber. Vous pleurez ?

Valentin – Je n’étais pas heureux et me voilà à vos côtés. Trop de bonheur d’un seul coup.

Louise – Je me perds. Vous me confondez.

Valentin – Confondez-vous, Louise, ça me plaît.

Louise – Vos mots sont une jouissance cérébrale. Je flotte autour d’eux et je me pose dessus.

Il lui baise les mains.

Valentin – C’est tellement bon.

Elle lui baise les mains à son tour. Il lui embrasse le cou et la nuque. Elle lui prend la pilule des mains, la verse dans un verre et bois. Il boira le reste.

Valentin – Je voudrais être seul avec vous. Suivez-moi. Restez avec moi ce soir. Promettez-moi de rester. Ne me quittez pas. Je vous en prie, ne m’abandonnez pas.

Louise – Je vous le promets. Ce soir, je suis amoureuse de l’amour.

Elle l’embrasse.

Louise – Ce soir, je suis intouchable.

 

Scène 5

Le Chœur observe le baiser.

 Nil – C’est ici.

Nada – Elle l’a fait.

Nil – Elle est passée de l’autre côté.

Nada – De l’autre côté.

Vacia – Crois-tu qu’elle le sait ?

Nil – Non. Bien sûr que non.

Nada – Elle ne se doute pas.

Nil – Elle n’aurait pas accepté.

Nada – Louise est une femme pleine de vie.

Nil – Elle avait tout pour elle.

Nada – Oui, tout.

Vacia – Mais c’est le genre de personne qui croque la vie à pleine dents.

Nada – Hasardeux.

Nil – Risqué.

Nada – Audacieux.

Nil – Risqué.

Vacia – Elle ne sait pas se préserver.

Nada – C’est ça.

Nil – Elle croque.

Vacia – Tout pour elle, mais toujours plus aussi.

Nil – Bien sûr !

Nada – Davantage.

Vacia – Pourquoi refuser ?

Nil – Pas refuser.

Vacia – Raisonner ?

Nada – Juger.

Vacia – Examiner.

Nil – Considérer.

Nada et Vacia – Ah oui ! Considérer !

Vacia – Et croquer ?

Nil – Ou ne pas croquer.

Nada – Croquer ou ne pas croquer, là est la ques…

Nil et Vacia – Non, s’il te plait, non…

Nada – Ben si pourtant !

Ils regardent. Ils soupirent.

 

Troisième Tableau

Scène 1

Dans le jardin. Louise et Nada

 Nada – Un mois seulement que vous êtes ensemble ? J’ai l’impression que ça fait une éternité. Une éternité que je ne te vois plus, que je t’ai perdue… Tu passes tes journées à nous ignorer.

Silence.

Je te le répète, méfie-toi. Tout ça ne m’inspire pas.

Louise – Il n’existe pas plus grande sincérité, plus grande vulnérabilité, Nada !

Prenant une voix grave. « Des heures d’attente interminable, mon amour ! » Personne ne peut résister. Il m’embrasse si tendrement que je me sens défaillir dans ses bras. Quelquefois, je ne dis pas un mot. Il m’allonge sur son lit, me défait un à un mes vêtements et me laisse m’assoupir en me caressant les cheveux et me murmurant à l’oreille des « je t’aime, je t’ai attendue toute ma vie, mon ange ! »

Nada – Tu connais Dom Juan ? Sincère, mais pas intègre ! Vous vous protégez au moins ?

Louise – De quoi, des sentiments ?

Nada – De quoi ? Comment peux-tu… Tu as tellement changé ces derniers temps, Louise.

Louise – La maladie et la mort ne l’effraient pas, il les recherche. Il n’a pas l’intention de mettre un bout de plastique entre nous. Nous ferons l’amour sans aucun obstacle.

Nada – Lui, sans doute, mais toi, Louise ?

Un temps.

Tu le vois toujours cet autre ?

Louise – Qui ?

Nada – Celui que tu as rencontré à dans le labyrinthe du musée.

Louise – Nietzsche ?

Nada – Oui, Nietzsche. Parfaitement. Comment ai-je pu oublier ?

Louise – Non, enfin, si. Il vient quelquefois. Je le vois toujours, mais je ne l’aime pas, Nada. Je n’arrive pas à l’aimer. En fait, je le vois de moins en moins. Valentin représente tout pour moi.

Nada – C’est un pessimiste Louise, il n’est pas pour toi.

Louise – Tu penses qu’il se fout de moi ? Qu’il ne m’aime pas, c’est ça ?

Nada – Comment ne pas t’aimer ? Tu respires la joie de vivre et la douceur. Quand on te voit, on n’a qu’un seul désir, se blottir dans tes bras. Il t’a eu avec ses mots et sa musique ! Tu vas faire quoi maintenant ?… Ne laisse pas la maladie ruiner ta vie. Réfléchis à ça !

Un temps.

Louise, écoute-moi. Je ne veux pas te faire la morale et être désagréable avec toi. Je veux juste que tu entendes que les conséquences de cette rencontre peuvent être bien plus grave que ce que tu n’imagines. N’est-ce pas toi qui m’a parlé de la pauvre Maria ?

Louise – Tu délires, là !

Nada – Je n’en suis pas si certaine.

Louise – Maria est morte dans un accident qui n’a rien a voir avec leur histoire d’amour.

Nada – En es-tu profondément convaincue ?

Louise – Elle s’est noyée.

Nada – Elle a été retrouvée en état d’overdose.

Louise – La mer était déchaînée.

Nada – Son cœur a tout simplement lâché !

Un temps. Rien ne se passe.

Nada – Louise, tu entends ? Ton frère m’a appelée hier. Il est inquiet. Il m’a dit que tu sortais tout le temps, que tu ne travaillais plus, que tu dormais peu ou pas ?

Louise – Je n’ai plus besoin de chercher un lieu pour mon projet, on me l’offre.

Nada –. Tu avais une vie équilibrée.

Un temps.

Nada – Fais un test.

Louise – Un test ? Un test VIH ?

Louise rit de façon moqueuse.

Nada – Tu ris ? ça fait bien longtemps que nous n’avons pas ri toutes les deux. Si ton rire pouvait être sincère !

Louise – Tu es désagréable. C’est dément !

Nada – Je te dis les choses franchement, c’est ça qui te dérange ?

Louise – Ce qui me dérange c’est que mon amie ne me soutienne pas dans mon bonheur.

Nada – Ton bonheur ? Un artifice, Louise ! Tu avais tout, tu nageais dans le bonheur. Aujourd’hui, tu te meurs !

Louise rit à nouveau de façon moqueuse. Elle s’arrête d’un coup voyant Nietzsche arriver.

Louise – C’est toi qui lui as dit où me trouver ?

Nada – Pas du tout ! Mais il tombe bien, tu commençais à m’agacer.

Elle sort.

 

Scène 2

Nietzsche enchaîne sans laisser le temps à Louise de respirer.

Nietzsche – Je suis tellement content de te voir ! J’ai tant de chose à te raconter. Tu m’as beaucoup manqué et j’ai bien réfléchi. J’ai quitté ma femme. Depuis que je te connais, tout ce qui était sens dessus dessous dans mon univers reprend son ordre comme de droit quand je suis à tes côtés. Ma femme m’a usé, je n’avais plus d’énergie plus de souffle. Son caractère dépressif, suicidaire, cette façon qu’elle avait de m’accuser de prendre toute la place, alors que j’étais usé et rongé, que je faisais tout chaque jour pour l’aider. Je me rends compte aujourd’hui de l’effet dévastateur qu’elle avait sur moi, j’étais devenu comme elle, sans envie, sans passion, morne. Elle avait déteint sur moi, Louise, te rends-tu compte ? Tu ne peux pas savoir, comme je me suis senti libéré quand je lui ai dit que je ne pouvais plus supporter sa présence et qu’elle m’oppressait. Je lui ai dit comment j’entendais mener ma vie à présent, sans elle, et pourquoi je ne pourrai plus jamais revivre ce qu’elle m’a fait endurer Elle ne voulait pas me laisser partir. Elle m’a promis de changer, de se soigner, de travailler, de ne plus dépendre de moi. Toi, tu sais combien il est important de pouvoir s’admirer mutuellement pour que l’amour perdure. Fascination, tu te rappelles ce mot ? J’ai dû lui avouer que j’étais amoureux d’une autre femme. Et le plus terrible, Louise, c’est qu’en lui avouant mon amour pour toi, car il s’agit bien de toi, je me suis mis à sourire malgré moi. Je me suis emballé tout seul dans ma déclaration à la troisième personne et je ne pouvais plus m’arrêter. Je sentais mes yeux briller de bonheur, Louise. Oui, j’avais des étoiles dans les yeux. Je venais de décrocher la lune. Toi, ma Louise, ta beauté, ton parfum, ton sourire, ton rire, ta gaîté, ta douceur aussi. Ta façon de croquer la vie à pleines dents. Je ne peux plus m’en passer. Je ne veux plus m’en passer. Comme une drogue…

Nietzsche prend la main de Louise qui tente de la retirer, mais il la tient fermement. L’approche de ses lèvres et l’embrasse tendrement. Louise le regarde faire, légèrement outrée.

Un temps.

Nietzsche – Tu ne dis rien ?

Louise, retirant sa main – Il est un peu tard, on dirait. Tu as choisi de faire tout ce chemin tout seul sans prendre la peine de me concerter.

Nietzsche – Eh bien, pardonne-moi, je te le demande maintenant.

Louise – Tout ceci est bien beau, mais pas réciproque, Nietzsche. Je suis désolée. Je ne t’aime pas. Ces moments de joie, je ne veux pas les partager avec toi. J’imagine que c’est dur à entendre, mais…

Nietzsche – C’est normal Louise, tu ne peux pas te sentir prête et c’est certainement ma faute. Oui, je n’ai pas été très malin sur ce coup là, cette déclaration est tellement soudaine ! Tu verras d’ici demain ce bonheur s’ouvrir à toi, à nous. Nous faisons partie d’un grand tout, nous sommes tous connectés, c’est toi qui me l’a dit ! Et tu avais raison, Louise. J’ai vécu trop longtemps tout seul dans mon coin sans recevoir, sans écouter, sans observer la magie qui nous entoure, ce fluide qui nous unit. Bien sûr qu’il est palpable. J’ai vécu aveugle et ignorant trop longtemps. Ne te ferme pas, Louise ! Ecoute ton cœur ! C’est pour notre plus grand bien. Un amour comme le nôtre ne peut pas être remis en cause, il faut le vivre à cent pour cent, il ne faut pas le laisser passer parce que peut-être qu’aucun sentiment aussi noble ne se représentera à nouveau.

Louise – C’est dément comme certaines personnes jouissent de la faculté de prendre leur rêve pour une réalité. Réalité certes, mais qui n’est sans doute pas celle de tout le monde ! Un peu d’objectivité, enfin ! Bien sûr que nous sommes tous connectés, mais je ne parlais pas forcément de désir et d’amour. Amour peut-être, mais dans un sens plus philosophique et altruiste. J’ai une autre théorie pour toi, Nietzsche : une théorie selon laquelle l’être humain à légèrement tendance à penser que les sentiments puissants qu’il ressent ne peuvent être que réciproques alors que rien ne prouve une telle aberration.

Nietzsche – Mais enfin, Louise, que me racontes-tu, là ?

Louise – Je t’explique que ton amour pour moi est à sens unique. Je ne te veux pas. Je ne t’aime pas.

Nietzsche – Louise, écoute-moi ! Tu ne comprends pas ! Tu ne vois donc pas ?

Louise – C’est toi qui refuse de comprendre, Nietzsche.

Nietzsche – Oh non ! Je comprends parfaitement ! Et pour le coup, tu n’écoutes pas ton instinct, tu ne saisis pas le bonheur qui se trouve à porter de ta main. J’ai tout à t’offrir, Louise.

Louise – Mais je ne veux pas de ton offre.

Nietzsche – Tu as tort ! Observe ce qui t’entoure, observe ta vie ! Tu verras, Louise, qu’il est important de se satisfaire de ce que la vie nous offre. Celui qui ne saisit pas les choses au bon moment, celui qui souhaite toujours plus et s’écarte de son chemin de vérité, finit par perdre pied…

Louise –Mais, je rêve ! Parce que maintenant, tu sais mieux que moi ce qui me convient, peut-être ? Quel prétentieux tu fais ! Parce qu’en m’ayant vue moins de dix fois, tu estimes connaître ma vie et savoir ce qui est bon pour moi !

Nietzsche – Je ne suis en rien étonné de ta colère, Louise. Je comprends, tu n’es pas prête.

Louise –Encore heureux que tu comprennes !… Tu plaisantes, c’est ça ? C’est une boutade ? Une bonne vieille boutade pour faire peur aux gens ? Si tu voulais me piéger, c’est réussi : j’ai les nerfs en pelote ! Maintenant, laisse-moi partir tu veux, j’ai d’autres problèmes à régler. Et fais-moi plaisir, retourne auprès de ta femme ! Ta place est à ses côtés !

Nietzsche – Alors, toi aussi tu prétends connaître ce qui est bon pour moi…

Louise –Non, non, je ne prétends rien, Nietzsche ! J’ai juste envie de m’en aller. Tu me fais peur, voilà tout !

Nietzsche – Je ne te retiens pas, Louise. Vas-y, poursuis ton chemin… Mais n’attends pas trop longtemps pour revenir et fêter nos cinq sens, il pourrait être trop tard.

Louise –Tu te prends pour qui ? un Surhomme, Superman ? Je ne t’offrirai que mon amitié. C’est à prendre ou à laisser.

Nietzsche – Quelle naïve, tu fais ! Je ne veux pas de ton amitié que tu ne pourrais offrir qu’aux femmes.

Louise – Ah ! Toi aussi, tu ne crois pas en l’amitié entre une femme et un homme ?

Nietzsche – Tu es mignonne. Sois prudente !

Louise –Tu as un don, Nietzsche, un seul don, celui de faire monter la haine, j’ai le sang qui bouillonne ! Pour Superman, c’est raté ! Adieu !

Nietzsche sort.

 

Scène 3

Louise sur la pierre, un papier et un crayon à la main. Une voix aiguë, nasillarde au téléphone, un peu automatique, comme si les réponses étaient enregistrées et faites à l’avance.

La voix – Bonjour Madame, alors je me présente, je suis Josy de l’accueil téléphonique du Service Réponses SIDA à votre écoute. Que puis-je pour vous.

Louise – Oui, bonjour Josy. Je voudrais faire un test VIH.

La voix – Pour savoir si vous avez ou non été contaminée par le VIH, la solution consiste à faire un test de dépistage.

Louise – Très bien. Merci Josy. Justement, je dois le faire quand, comment et où ?

La voix – Attention, un test n’est vraiment fiable qu’après une période de 3 mois sans risque. Mais, avant cela, vous pouvez en parler avec votre médecin traitant ou avec les spécialistes des centres de dépistage anonymes et gratuits.

Louise – Merci Josy, mais où ?

La voix – Mais surplace, bien entendu !

Louise – Surplace ?

La voix – Dans nos services, vous pourrez évaluer avec les risques pris pour le VIH, les hépatites ou les IST, et déterminer le meilleur moment pour faire les examens nécessaires.

Louise – Donc j’en parle ici avant de faire un test pour voir si c’est la peine ?

La voix – Si vous pensez avoir pris un risque de contamination par le VIH, cela veut dire que c’est peut-être le moment de faire le point sur votre attitude face aux risques et à la prévention, sur vos connaissances de l’infection par le VIH, les IST et les virus des hépatites. A Service Réponses SIDA à votre écoute, il existe des personnes pour être à votre écoute et vous apporter les informations nécessaires pour vous aider à y voir plus clair, anonymement.

Louise – Heu… Oui. Merci, Josy. Et il faut prendre rendez-vous ?

La voix – Aucun rendez-vous n’est possible. Il faut se rendre directement dans le service au troisième étage du Pavillon B. Pour le VIH et les Hépatites, le lundi de 10h à 19h, le mardi de 13h à 19h, le mercredi de 16h à 19h, le jeudi de 13h à 19h, et le vendredi de 10h à 13h30. Présentez-vous au moins trente minutes avant la fermeture et nous pourrons vous recevoir.

Louise tente de prendre note des horaires qui sont dictés très rapidement.

Vous avez d’autres questions ?

Louise – Heu… Non. Merci. Je suis encore en train de noter les horaires.

La voix, la coupant sur le « Merci » Très bien, Madame. J’espère que vous avez été satisfaite. Je vous remercie de votre appel et au nom de l’équipe du Service Réponses SIDA à votre écoute , je vous souhaite une agréable journée ! »

Louise n’a pas le temps de terminer sa phrase, la voix a déjà raccroché.

 

Scène 4

Le Service Médical. Louise, un médecin (Roger), une infirmière (Eglantine) . Le corps médical reste assez désagréable dans l’ensemble.

Un médecin, tout en prenant des notes Alors, je vous écoute !

Louise – Eh bien, je voudrais faire un test de dépistage du Sida.

Un médecin – Oui. Et pour quelle raison ?

Louise – Comment ça ?

Un médecin – Est-ce en prévention ou parce que vous pensez avoir pris un risque ?

Louise – Un risque.

Un médecin – Savez-vous qu’il existe des Maladies et des infections ? Elles se transmettent de la même façon lors de relations sexuelles, c’est-à-dire lors de rapport anal, vaginal ou oro-génital. Etes-vous dans l’un de ces cas ?

Louise – Oui.

Un médecin – J’ai besoin que vous m’en disiez un peu plus afin d’évaluer votre prise de risque. Avez-vous eu différents partenaires ? Le rapport non protégé a-t-il eu lieu ces dernières quarante-huit heures ? Connaissiez-vous vos partenaires ? Vous pouvez m’éclaircir par de simples détails également.

Louise – J’ai un partenaire fixe depuis 1 mois.

Un médecin – Prenez-vous des drogues ?

Louise ment délibérément Non

Un médecin – Pas de drogues dures ? Vous ne procédez pas à des injections par intraveineuse ?

Louise, outrée Non.

Un médecin – Vous êtes vous protégée avec votre dernier partenaire ?

Louise – Non.

Un médecin – Nous allons procéder à un premier test VIH afin de repérer la présence d’éventuels anticorps ou d’antigènes révélateurs d’une infection ou du VIH. Mais le test peut être négatif. La contamination peut mettre jusqu’à six semaine avant d’être détectable dans le sang. Il faudra donc revenir.

Louise – Pardon, je suis pratiquement à jeun.

Un médecin – Ce n’était pas la peine. La prise de sang peut se faire à tout moment de la journée. Vous nourrissez-vous correctement ?

Louise – Oui.

Un médecin – Quel âge avez-vous ?

Louise – 35 ans.

Un médecin – Connaissez-vous votre taille et votre poids ?

Louise – Oui. Heu… Je mesure un mètre soixante-dix-huit et je pèse 58 kilos.

Un médecin – C’est peu. Avez-vous maigri ces derniers mois ?

Louise – Effectivement, j’ai perdu un peu de poids, mais rien d’extraordinaire, quatre ou cinq kilos.

Un médecin – Vos règles sont régulières ? Tout se passe bien de ce côté-ci ? Prenez-vous la pilule ?

Louise – Oui.

Un médecin – Vous savez laquelle ?

Louise – Oui. Diane 35.

Un temps. Ils s’observent.

Un médecin – Pas de problèmes respiratoires particuliers ? De douleurs dans la poitrine ?

Louise – Non.

Un médecin – Avez-vous des antécédents médicaux, des allergies connues ?

Louise – Non.

Un médecin – Installez-vous sur la table d’examens.

Silence. Il l’ausculte et prend sa tension. Puis fait des prélèvements sanguins. Tout ça est machinal.

Un médecin – C’est terminé. Les résultats sont immédiats. Je vais vous demander de patienter quelques minutes encore et je vous appellerai par votre numéro. Vous avez tout de même le temps d’aller vous chercher à manger !

Louise attend sur la pierre.

Une infirmière – Le 98 ?

Louise – Oui, c’est moi.

Une infirmière – Le médecin va vous recevoir. Voulez-vous me suivre ?

Un médecin – Vous avez eu le temps de manger quelque chose ?

Louise – Non.

Il soupire et secoue la tête.

Un médecin – Eglantine, pouvez-vous nous porter un sandwich, s’il vous plaît ?

Eglantine acquiesce avec un grand sourire coquin et disparaît.

L’infirmière – Bien sûr, Roger.

Un temps. Il regarde sortir Eglantine, les yeux rivés sur son postérieur.

Le médecin – D’après les résultats, vous n’avez pas de primo-infection par le VIH, mais vous avez contracté une IST. La blennorragie gonococcique.

Louise – Je vous demande pardon ?

Le médecin – La chaude pisse, mon enfant ! II faudra donc suivre un traitement. Et prévenir votre partenaire. Qu’il se soigne aussi. Il faudra vous protéger…

Eglantine réapparaît avec un sandwich

Le médecin – Merci Eglantine !

L’infirmière – De rien, Roger.

Ils se sourient. Tout en souriant à l’infirmière, le médecin saisit une petite quantité de préservatifs de différentes couleurs dans un bocal et les dépose devant Louise qui les regarde. L’infirmière s’en va. Même jeu de regard.

Le médecin – Le problème, c’est que ce genre d’infection favorise le risque de contamination par le virus du SIDA, car elle fragilise les muqueuses. Et inversement, si on est atteint par le virus, les IST peuvent compliquer le traitement.

Louise – Mais, je ne comprends pas, je n’ai aucun symptôme, aucune perte, une infection se remarque quand même !

Un médecin – Non, ce sont des infections à caractère peu symptomatique. C’est pour ça qu’elles ne cessent d’augmenter. Et, vous n’avez aucune douleur, dans le bas-ventre par exemple ?

Louise – Oui, mais c’est une douleur d’appréhension.

Un médecin, sévère et très rapidement – Il faut prendre tout ça très au sérieux à partir de maintenant. Si vous ne vous soignez pas correctement, l’infection peut entraîner de graves complications. Dorénavant, il faudra systématiquement vous protéger. Votre santé et celle des autres dépend de vous et de votre bienveillance ! Vous devrez impérativement faire une prise de sang d’ici deux semaines dans un centre d’analyses. En attendant, nous procéderons à des injections d’anticorps artificiels clonés, mais non spécifiques qui stimuleront la prolifération des cellules immunitaires. Seriez-vous capable de vous faire vos propres injections sous-cutanées ?

Louise – Des quoi, vous allez trop vite. Vous pouvez répéter, je vous prie ? ?

Un médecin, sur articulant comme si Louise était sourde Des injections d’anticorps pour vous aider à combattre la maladie si elle ne s’était pas encore développée. Peut-être s’agit-il là d’une période d’incubation. C’est un traitement post-exposition. Il combine deux ou trois anti-rétroviraux et dure quatre semaines. Les effets secondaires peuvent être assez importants. Seriez-vous capable de vous faire vos propres injections sous-cutanées ?

Il pose l’ordonnance sur les préservatifs, toujours placés devant Louise qui n’arrive toujours pas à manger.

 

Quatrième Tableau

Scène 1 

Louise sur la Pierre grelottant et pleurant. En souffrance. Le chœur.

Vacia – Elle a chaud et froid à la fois.

Nada – C’est très désagréable.

Vacia – Ce ne sont pas des sueurs froides, c’est simplement que couverte elle a chaud et découverte, elle a froid.

Nada – Elle n’arrive pas à être bien.

Nil – Elle ne peut pas être bien.

Nada – Elle veut s’endormir, mais elle n’arrive pas à garder les yeux fermés.

Nil – Quand elle les ferme, elle entend battre son cœur et ça lui donne la nausée.

Vacia – C’est cette grosse pierre qui la retient. Elle devrait essayer de se lever.

Nada – C’est trop tard. Elle n’en a pas conscience.

Nil – Regardez comme ses mains tremblent.

Vacia – De froid ?

Nada – Certainement, mais le froid n’est qu’une conséquence.

Nil – Trop de questions se bousculent, trop d’hypothèses.

Nada – Elle pense à un avenir qui s’avère incertain.

Vacia – Il n’existe plus.`

Nada – C’est trop tard. Elle n’en a pas conscience.

Nil – Si elle était séropositive ?

Vacia – Oui. C’est comment la vie avec un corps porteur d’un virus mortel ?

Nil – Absolument et on dit quoi à sa famille ? On l’annonce comment ?

Vacia – Elle ne veut même plus penser à une vie amoureuse.

Nada – Bien sûr que si, elle ne pense qu’à ça.

Nil – Oui sinon, elle ne se serait pas fait si mal.

Nada – Oui, avec la drogue.

Vacia – Regardez, elle veut dormir !

Nada – Elle est lasse.

Nil – Comme un animal souillé.

Nada – La douleur fait parfois perdre la notion d’humanité.

Nil – Elle est en redescente, c’est pour ça.

Nada – La drogue ne lui va pas du tout.

Vacia – La drogue ne va à personne.

Nil – Oui, mais elle ne sait pas gérer.

Nada – Elle a tout brûlé.

Nil – D’un coup.

Vacia – Tout avoué.

Nada – Elle est éperdument amoureuse.

Nil – Elle pense n’avoir rien à perdre. Que tout est à prendre, là, maintenant.

Vacia – Elle avait peur de regretter.

Nil – Elle m’a dit ne plus concevoir la vie sans lui. Si une maladie infectieuse les empêche de s’aimer, elle est prête à vivre une histoire platonique.

Vacia – Tu veux dire si elle est porteuse et lui non ?

Nada – Pourraient-ils vivre une histoire d’amour platonique ? Aimeraient-ils assez fort pour se voir, se regarder, échanger sans jamais se toucher ?

Vacia – Tu veux dire de l’autre côté ?

Nil – C’est impossible.

Vacia – C’est trop tard. Elle n’en a pas conscience.

Nil – La douleur se rira d’elle sans demander son reste.

Vacia – Pour ça ! Elle ne pourra plus regretter !

Nada – Libérée de cet amour à jamais !

Un temps.

Nada – Mauvaise rencontre.

Vacia – Mauvaise rencontre.

Nil – Mauvaise rencontre.

 

Scène 2

Salle de Spectacle. Les lumières se tamisent. Poursuite sur Valentin qui entre vêtu d’une sorte de combinaison moulante à paillettes, très rock’n roll, un micro en main et chante sur l’air de Love me tender

 Valentin – Je ne veux pas dormir,

Je veux t’aimer

Voilà mes tendres baisers

Que tu puisses te dulcifier

Avidement respirer

T’aimer et te baiser

Je t’aime tant

Que l’exprimer

En ce langage connu des gens

Semble inadapté, aucun mot inventé

Pour narrer ce sentiment

Pense à moi

Dérobe-moi

Que je ne sois qu’à toi

Survivre et rire

T’aimer et te baiser

Surtout ne pas dormir

Je t’aime tant

Que l’exprimer

En ce langage connu des gens

Semble inadapté, aucun mot inventé

Pour narrer ce sentiment

Louise s’approche en se raclant la gorge puis s’invite dans le cercle de lumière.

Louise – Valentin, il faut qu’on parle.

Valentin – Je sais. J’attendais que tu le fasses.

Il dit ça comme une pensée en l’air sans la regarder, saluant son public imaginaire.

Louise – C’est assez difficile à dire.

Valentin – Prends ton temps.

Même jeu avec le public.

Louise – Je peux d’abord te poser une question ?

Valentin – Tu l’as fait à l’instant !

Louise – Bon Valentin, regarde-moi ! Je croyais ton ego retranché dans les bas-fonds. Personne ne se sent concerné par ta chanson, si ce n’est moi !

Valentin la regarde.

Louise – Avec toutes tes autres conquêtes, tu ne te protégeais pas non plus ou bien c’était la première fois avec moi ?

Valentin – Non, je ne me protège pas.

Louise est abasourdie. Elle a du mal à parler. Valentin retourne à son public. Un temps.

Louise – Et tu ne crains pas d’être porteur d’une maladie ?

Valentin – Je m’en fous de la vie. Je te l’ai déjà dit.

Louise – Et des autres aussi ?

Il se retourne avec un large sourire charmeur.

Valentin – Non, pas de toi.

Louise – Enfin, ce n’est pas très logique. Tu peux très bien être infecté et m’avoir contaminée.

Il soupire. Retire un accessoire de scène.

Valentin – Je ne suis pas pour toi, Louise. Tu vaux mieux que tout ça, que cette vie de pseudo artiste maudit. La drogue, l’alcool, ça ne te va pas. J’ai toujours été sincère avec toi.

Louise – Et nous ? Qu’est-ce que tu en fait ?

Valentin – Mon quotidien.

Reprenant le micro et la main de Louise.

Valentin – A moins que tu ne préfères que cette relation ne soit qu’un souvenir précieux que nul ne pourra nous voler. Je respecterai ton choix.

Louise – Maria, tu as menti ?

Sur un tout autre ton.

Valentin – Ne parle pas d’elle, s’il te plaît.

Louise traverse les graviers et retourne s’asseoir sur sa pierre Je connais cette sensation. Je l’ai déjà vécue. L’horrible sensation d’avoir la certitude qu’on ne pourra pas se rendormir et que toutes ces prochaines nuits seront identiques. L’exécrable conception des dents de l’aube. L’aube carnassière qui vous laisse sans repos, celle qui ne permet même pas à votre cerveau d’avoir l’espoir d’un autre jour, celle qui vous glace en vous permettant de dire bonjour à votre triste réalité. L’ultime remède à l’obésité. Le chagrin d’amour. J’ai bu tes paroles comme on boit un poison et je suis atrocement malade.

Un temps.

Valentin – Louise, c’est quoi ce charabia ?

Louise – J’ai une infection. Je l’ai su hier. Je voulais faire un test depuis longtemps, mais j’ai retardé le moment. Je suis désolée. Tu devrais aller voir le médecin et prendre le même traitement que moi. Et, quoi qu’il en soit, il faudra qu’on se protège maintenant. Dans deux semaines, je retournerai faire un test VIH. Pour l’instant on ne peut pas être certains que je ne sois pas infectée.

Valentin – Je n’irai voir aucun médecin. Et je m’en fous.

Louise –  Qu’est-ce qu’on fait alors ?

Valentin – Rien de plus qu’avant. Je poursuis ma vie avec les femmes comme avant.

Louise –  Avec les femmes ?

Valentin – Oui, mais ça ne veut pas dire que je ne t’aime pas.

Comme pour lui-même. C’est bien ça. Il me plaît à moi de jouer avec la mort.

Louise –  Avec la mort ?

Valentin – Avec la mort des autres.

Louise –  Je ne comprends pas.

Valentin – Bientôt, tu comprendras.

 

Cinquième Tableau

Scène 1

Louise, la deuxième infirmière (Sidonie).

L’infirmière – Bonjour Mademoiselle ! Qu’est-ce qui vous arrive ?

Pour seule réponse, un léger haussement d’épaule et une mine à faire pâlir les astres.

L’infirmière – Parfait ! Je vais vous poser quelques questions en attendant la venue du médecin. Vous êtes d’accord ?

Louise –Oui.

L’infirmière – Vous avez mangé aujourd’hui ?

Louise – Oui.

L’infirmière – Vous avez perdu connaissance dans le grand salon et vous avez vomi, c’est bien ça ?

Louise – Oui.

L’infirmière – Quel âge avez-vous ?

Louise – 35 ans.

L’infirmière – Connaissez-vous votre taille et votre poids ?

L’infirmière – Oui. un mètre soixante-dix-huit pour 58 kilos.

L’infirmière – C’est peu. Avez-vous maigri ces derniers mois ?

Louise – J’ai perdu quatre ou cinq kilos.

L’infirmière – Vos règles sont régulières ? Tout se passe bien de ce côté-ci ? Prenez-vous la pilule ?

Louise – Oui.

L’infirmière – Laquelle ?

Louise – Diane 35.

Un temps. Elles s’observent.

L’infirmière – Pas de problèmes respiratoires particuliers ?

Louise – Pas jusqu’à aujourd’hui.

L’infirmière – C’est-à-dire ?

Louise – C’est-à-dire pas jusqu’à ce que je perde connaissance.

L’infirmière – Avez-vous des antécédents médicaux, des allergies connues ?

Louise – Non.

L’infirmière – Etes-vous actuellement sous traitement ?

Louise – Oui.

L’infirmière – Lequel ?

Louise – Je ne sais plus. J’ai la chaude-pisse !

L’infirmière – Vous n’êtes pas enceinte ?

Louise – Non. Enfin, je ne crois pas.

L’infirmière – A quand remonte vos dernières règles ?

Louise – Je vais les avoir bientôt normalement.

L’infirmière – Depuis quand êtes-vous traitée ?

Louise – Depuis lundi. Mais ça fait un moment que je n’ai pas fait mes piqûres.

L’infirmière – Avez-vous fait un test VIH également ?

Louise –Il a été fait, mais on m’a recommandé d’en refaire un dans deux semaines.

L’infirmière – Etes-vous diabétique ?

Louise – Pas à ma connaissance.

L’infirmière – Prenez-vous des drogues ?

Louise – ça m’arrive.

L’infirmière – C’est à dire ?

Louise – Mélange de cocaïne, ecstasy, Marijuana, Datura et alcool aussi.

L’infirmière – Régulièrement ?

Louise – assez.

L’infirmière – Depuis combien de temps ?

Louise – Un mois environ.

L’infirmière – Un mois ? Que s’est-il passé dans votre vie pour prendre une telle quantité de drogues du jour au lendemain.

Louise – Mauvaise rencontre.

L’infirmière – Mauvaise rencontre ? Ici ? A Résidence ?

Louise – C’est ça. A Résidence.

 

Scène 2

Le médecin entre. Il prend le dossier et lit. Fait un signe à l’infirmière qui sort. Il se lave consciencieusement les mains, remonte ses manches et s’approche de Louise. Il prend sa température et sa tension, lui palpe le ventre et plaque la membrane froide du stéthoscope sur sa poitrine. Il retire les pavillons de ses oreilles qui claquent derrière sa nuque.

Le médecin – Vous êtes venue cette semaine déjà, non ? Etes-vous le numéro 98 ?

Louise – Cette fois, je n’ai pas de numéro. Je m’appelle Louise Morgane.

Le médecin – Vous resterez dans notre Pavillon jusqu’à nouvel ordre afin de pratiquer certains examens. Vous êtes très faible et vous avez une forte fièvre.

Louise – Ah bon ?

Le médecin – Oui, votre température est anormalement élevée Elle est à trente-neuf huit. Par prévention, nous vous avons administré un médicament anti-rétroviral en injection en début de semaine afin d’éviter la propagation du VIH. Une mauvaise observance du traitement peut conduire aux symptômes dont vous êtes sujette. Les médicaments eux-mêmes peuvent provoquer de fortes nausées. La fièvre indique que vous avez une infection. Il s’agit peut-être d’une autre infection que la gonorrhée ou alors celle-ci était fortement avancée, ce qui complique le traitement. Quoi qu’il en soit, la fatigue, les vomissements et la fièvre ne présagent rien de bon. Nous devons faire différentes analyses de sang.

Louise – Quelles analyses ?

Le médecin – Une numération globulaire afin de vérifier que vous n’êtes pas anémiée. Et le taux d’acide lactique dans le sang.

Louise – C’est grave ?

Le médecin – La combinaison du traitement médical et des drogues n’a jamais été conseillée, Madame Morgane.

Il sort. Louise reste seule un moment.

Louise – Alors quoi ? Il se passe quoi ? C’est tout ? Ça s’arrête-là ?

Silence.

Eh ! ho ! Il y a quelqu’un ?

 

Scène 3

Le médecins suivi des 2 infirmières entrent, s’affairant autour de Louise. Tandis que la première tente d’éclaircir le charabia médical, d’une façon doucement agaçante, l’autre veut à tout prix exposer sa science. Elles veulent plairent au médecin.

Le Médecin – Diagnostic ?

La deuxième infirmière (Sidonie) –Température toujours trop élevée ;

La première infirmière (Eglantine) – Tachycardie ;

La deuxième infirmière, comme surenchérissant Hypertension artérielle;

La première infirmière – Muscles abdominaux contractés ;

La deuxième infirmière – Reflux gastriques abondants ;

La première infirmière – Manque d’oxygène dans l’organisme ;

La deuxième infirmière – Diabète sucré.

Louise – Comment ça, diabète sucré ? Je n’ai jamais été diabétique.

La deuxième infirmière – Cette maladie n’est pas seulement héréditaire, elle peut être l’effet d’une mauvaise hygiène de vie.

La première infirmière – Et dans la grande majorité des cas, ce n’est pas une maladie qui s’explique encore de façon logique.

Louise – Vu comme ça, c’est sûr que tout est possible !

La deuxième infirmière – Résultat : piqûre d’insuline à heure fixe pour le restant de vos jours.

Le Médecin Sidonie !

La deuxième infirmière – Roger ?

Le Médecin Molo !

Louise – Soit, si je peux arrêter de souffrir dans l’instant… Et le VIH ? Je suis séropositive ?

Le Médecin Je vais tenter de répondre le plus clairement possible à votre question même si votre état de santé soulève plusieurs questions d’ordre médical au-delà du VIH.

Prenant son temps, comme pour mieux réfléchir à son discours (habituel).

Le Médecin Votre organisme présente une élévation du taux global d’anticorps, et une élimination des lymphocytes T. Ce phénomène peut s’expliquer par le simple fait que l’on vous ait proposé l’immunothérapie passive.

La deuxième infirmière – C’est extrêmement rare, mais des anticorps clonés peuvent éliminer les lymphocytes.

Le Médecin – Nous devons rester vigilants et refaire un test prochainement puisque les dates que vous nous avez fournies, concernant vos derniers rapports non protégés, ne nous permettent pas une totale certitude des faits pour le moment.

La première infirmière – On ne peut pas savoir que l’on est séropositif tant que le test de dépistage du VIH ne s’est pas avéré positif.

Le Médecin – Nous recherchons des anticorps que l’organisme a produit pour essayer de se protéger du VIH et non pas des molécules artificielles.

La première infirmière – Mais, être séropositif ne signifie pas pour autant qu’on est arrivé au stade du sida.

Le Médecin – Nous devons cesser tout traitement pour le moment.

La première infirmière – Nous avons besoin de voir comment votre corps réagit.

Louise – Je ne comprends pas…

Le Médecin – La Patience est mère de toutes les vertus, Mme Morgane. Je suis en train de vous expliquer !

Il passe sa langue sur ses lèvres et regarde un instant en l’air comme s’il allait jouir de sa démonstration à laquelle Louise ne comprend rien. Il repose ses yeux sur elle puis sur les infirmières devenues trop envahissantes à son goût, comme en compétition.

Le Médecin Le système immunitaire est capable de repérer des éléments étrangers à notre organisme, comme les microbes.

La deuxième infirmière, le coupant presque – On les appelle antigènes.

Un temps. Roger l’observe légèrement agacé. Le même jeu se prolonge jusqu’à ce que Roger craque.

Le Médecin Il les reconnaît aussi quand il les a déjà rencontrés, parce que notre corps a une mémoire immunitaire.

La première infirmière – De cette façon, il y a certaines maladies qu’on ne fait qu’une fois dans sa vie.

Le Médecin Quand un germe envahit l’organisme, il est reconnu par les Lymphocytes T4. Les cellules T sont une catégorie de lymphocytes qui joue un grand rôle dans la réponse immunitaire.

La deuxième infirmière T  est l’abréviation de thymus, l’organe dans lequel leur développement s’achève.

La première infirmière – Les cellules bactéries  identifiées comme étrangères sont détruites par ce mécanisme complexe.

La deuxième infirmière – Ce sont ces lymphocytes qui donnent l’alerte et recrutent d’autres lymphocytes pour la lutte.

La première infirmière – En fait, notre corps fabrique des anticorps, des protéines qui vont se coller sur l’antigène et le détruire.

La deuxième infirmière – Là, ce sont les lymphocytes B qui entrent en scène.

La première infirmière – Vous comprenez ?

Un temps, Louise reste bouche bée.
Le médecin, s’énervant – C’est normal ! ça devient agaçant, mesdames ! Reprenons.

Surarticulant. Tout le mécanisme de défense peut se mettre en place et être actif si et seulement si les Lymphocytes T ont déclenché la réponse immunitaire la mieux adaptée à l’antigène. S’ils ne font pas leur travail, la réponse immunitaire ne pourra pas avoir lieu.

La première infirmière – Ou si vous préférez, s’ils viennent à manquer, le système immunitaire n’est plus capable de protéger correctement l’organisme contre les microbes.

Le Médecin Eglantine !

La deuxième infirmière – Roger ?

Le Médecin Ta gueule !

La première infirmière – Non, mais je traduis, là.

Le Médecin , ironique – Ah ?

La première infirmière – Ces mêmes microbes pouvaient déjà être présents, mais ils ne nous rendaient pas malade. Prenons une image. Par exemple, tout fonctionne comme en informatique. Il rentre à l’intérieur d’un lymphocyte, y inclut son propre programme et détruit le programme préexistant, le code génétique. Du coup, le lymphocyte ne travaille plus pour le système immunitaire, mais pour le virus. Il va fabriquer des quantités importantes de VIH avant de disparaître totalement, complètement abattu. Et ainsi de suite jusqu’à ce que notre corps ne contienne plus aucun lymphocyte T. Vous voyez ?

Toujours pas de réponse. La deuxième infirmière répète le même discours en se moquant de sa collègue. La première infirmière et le médecin tenteront de couvrir sa voix.

La première infirmière – C’est pathétique !

Le médecin – A qui le dites-vous ?

La première infirmière – Ne vous en occupez pas, docteur ! Poursuivez ! Votre patiente semble toute ouïe ! Elle va bien s’arrêter.

Le médecin, très fort comme pour couvrir la deuxième infirmière La destruction du système immunitaire de défense expose du coup l’organisme aux infections graves et à certains cancers.

La première infirmière, tout aussi fortVous comprenez mieux la signification de VIH, Virus de l‘Immunodéficience Humaine ? Il paralyse les défenses qui participent à l’immunité innée.

La deuxième infirmière s’arrête. Tous la regardent. Un temps. Louise pousse un long cri rauque.

Louise – C’est ce que j’ai développé, hein, un tas de saloperie que mon corps n’est plus en état de combattre ? Et ça vous amuse ? C’est bandant toutes ces théories et ce pathos médical, hein, c’est ça ? Votre truc à vous, c’est d’embrouiller les patients pour bien les achever ! La mort cérébrale avant le grand saut ? L’abrutissement total comme euthanasie ?

La deuxième infirmière, sèchement Nous ne pouvons pas en dire plus pour le moment.

Ils sortent.

 

Scène 4

Louise seule. On entendra progressivement les voix chuchotées du chœur qui l’appelle, puis juste celle de Nada distinctement comme dans la première scène. Comme pour la réveiller.

 Louise – Non, Attendez ! Je suis trop fatiguée pour concevoir le rôle d’une molécule.

Un temps.

Vous pouvez me dessiner une molécule ?

Un temps. Prise d’angoisse.

S’il vous plaît, j’ai peur.

Louise se lève, fait quelques pas. Elle écoute.

J’entends des voix qui m’appellent. C’est dément !

Elle regarde.

Plus personne.

Un temps. Elle appelle à son tour puis écoute.

Je n’ai pas la certitude qu’ils puissent m’entendre, mais je leur dis quand même.

Elle articule clairement d’une voix forte.

Je m’en vais. Je ne reste pas. C’est inutile de revenir me soigner, je n’ai presque plus mal.

Comme pour elle-même.

Et puis, je n’ai plus la force de me battre. Plus tard peut-être.

Un temps elle écoute.

Leurs voix s’éloignent. Est-ce parce qu’ils ont compris ? Ca m’importe peu. Je suis tellement épuisée. J’ai besoin de m’arrêter quelques instants. J’ai besoin de m’asseoir.

Noir en fond de scène puis une douche vient éclairer le chœur qui réapparaît tandis que Louise marche vers la pierre. Les voix du chœur sont toujours chuchotées. Elle remarque les cailloux. Ses pieds jouent avec sans les regarder. Elle fait un tas.

Nil – C’est ici.

Nada – Elle l’a fait.

Nil – Elle est passée de l’autre côté.

Nada – De l’autre côté.

Vacia – Crois-tu qu’elle le sait ? Qu’elle a compris ?

Nil – Non. Bien sûr que non.

Nada – Elle ne se doute pas.

Nil – Elle n’aurait pas accepté.

Nada – Louise est une femme pleine de vie. Elle se serait battue. Encore et encore.

Nil – C’est triste, elle avait tout pour elle.

Nada – Oui, tout.

Vacia – Mais c’est le genre de personne qui croque la vie à pleine dents impulsivement !

Nada – Hasardeux.

Nil – Risqué.

Nada – Audacieux.

Nil – Risqué.

Vacia – Elle n’a pas su se préserver.

Nada – C’est ça.

Nil – Elle a croqué.

Louise – C’est drôle ce petit tas de cailloux que mes pieds ont rassemblés. On dirait qu’il illustre un ennui ou une impatience. Peut-être une incompréhension ?

Beaucoup de cailloux. Un désert de cailloux qui s’étale à perte de vue avec la nuit par dessus. Qu’est-ce qu’il fait sombre. Je n’arrive plus à distinguer les parois de la maison fantôme ! On dirait que la maison disparaît.

Nil – C’est ici.

Nada – Elle a compris.

Vacia – Trop tard.

Louise respire profondément.

Louise – Tout ça devrait m’affoler, mais je me sens mieux. Je respire plus librement.

Elle s’étire. Soupire. Elle appelle encore une fois.

Merci pour les cailloux ! C’est divertissant ! Mais c’est triste à mourir…

Un temps.

Elle regarde autour d’elle.

Elle appelle encore.

Je suis morte d’amour ?

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