TAMBOURS BATTANTS Roman écrit en septembre 2001

 

Prologue

Le milliardaire Ténéaan, gourou extrêmement puissant, qui avait su convertir une population désœuvrée et vulnérable à ses croyances pernicieuses, avait pour projet de conquérir le monde. Son organisation terroriste était telle qu’il avait réussi à bombarder une trentaine de villes des pays dominants. La troisième guerre mondiale avait éclaté. Les victimes n’avaient pas pu être dénombrées exactement. Beaucoup avait fui. L’Europe était dévastée. Malgré le ralliement de tous les pays occidentaux, la France n’avait pu être sauvée, car c’est en ce lieu géographique, point stratégique placé entre l’Orient et l’Occident, que Ténéaan avait élu domicile. Le président français de l’époque, corrompu depuis de nombreuses années, profitant des versements en liquide du bandit en échange de sa protection civile, s’était donné la mort le jour où Ténéaan avait revendiqué le plus gros attentat de tous les temps, faisant soixante mille victimes. Tokyo, mars 2077. Aidé de l’armée française, dont il avait été nommé Général en chef peu de temps avant, il avait encerclé le pays et pris la place des dirigeants. Paris s’était vue transformée en un lieu menaçant, un lieu de cauchemar tout droit sorti des Enfers. Une ville qui n’avait plus les moyens de laisser place aux arts, à la magie, à l’amour. Une ville sans fleur, sans parfum, sans décor. Une ville constituée de quelques blocs de béton, de tranchées, d’abris sans protection, d’armes puissantes et effrayantes, de ruines désolantes et de marchés ouverts à la circulation de drogues hyper toxiques ou empoisonnées. Une ville sans poumon, sans cœur et sans âme dirigée par des hommes n’ayant plus rien à perdre. Et Paris n’était qu’un échantillon de cette tragédie. La France entière avait perdu ses richesses culturelles, les traces de son histoire, tout son patrimoine, pouvant ainsi être rayée de la carte. Les frontières se fermèrent. Puis, Ténéaan se calma ou prit peur. Mais personne dans le monde n’avait pris l’initiative de tenter de délivrer le peuple français. A croire qu’il avait été oublié… Dix ans s’écoulèrent sans aucune riposte. Les autres grandes puissances craignaient pour leurs citoyens. Pourtant, quelques années plus tard, un groupe de paysans rebelles, de nationalité catalane, s’opposèrent fermement à la fermeture définitive des Pyrénées. C’était à l’époque où les grands physiciens révélèrent les calculs effrayants annonçant la destruction de la planète, la disparition totale du système solaire pour août 2095. Les paysans se battaient pour ne pas abandonner la nature. Il y eut un soulèvement général dans le monde entier. Le peuple criait des slogans qui dénonçaient les effets du nucléaire, les déboisements, la pollution, seuls effets responsables de l’extinction de la race humaine… Ténéaan laissa faire, n’ayant plus aucun appui. Seulement, cela n’eut aucune suite. Comme si chacun restait terrorisé à l’idée de ce que l’ennemi pouvait entreprendre. Quand au peuple, il eut vite fait d’être maîtrisé par les soldats. La France disparut des mémoires et le royaume de Ténéaan prit sa place dans les livres d’Histoire.


 

Première Partie

Rosie

 

Tu es tourmenté ? Je comprends, je comprends…

Sais-tu, Kolia ? essaie donc de chanter, de rire, de te fâcher comme autrefois… Reste, nous allons bien rire, nous boirons des liqueurs et en un instant ton angoisse s’envolera.

Tchekhov, Ivanov, Acte I, scène VII


1. La Clinique du Foyer

Ténéaan Ville, le 29 juillet 2095.

 

Rosie Marie, jeune fille de vingt-cinq ans présente depuis des années les mêmes troubles psychologiques graves, de nature schizophrénique. La mort de sa sœur jumelle homozygote a permis de mettre au jour ce cas de psychose. Depuis son plus jeune âge Rosie vivait dans l’ombre de sa sœur prénommée Rose. Cette dernière réussissait en tout, mais elle avait apparemment besoin de Rosie pour se faire valoir auprès d’autrui. Rosie, elle, ne pouvait donc se sentir vivre et aimée qu’au travers de sa sœur qu’elle admirait comme une partie d’elle-même.

 

L’accident de voiture survenu le 15 septembre 2079 a fait de Rosie une orpheline. Elle fut prise en charge par sa marraine Irène Livret qui nous la confia le 25 février 2081. Les nombreuses entrevues que j’ai eues avec ma patiente m’ont fait entendre qu’elle considérait sa sœur jumelle comme une partie de son corps, qu’elle ne pouvait former un être à part entière qu’aux côtés de sa sœur. Il manque par conséquent pour Rosie une partie de son corps, partie dont elle était objet de désir et qui lui permettait non seulement d’exister auprès des autres personnes, mais encore de garder contact avec le monde extérieur.

 

Les soins que je tente de lui apporter depuis les quinze années qu’elle réside à nos côtés n’ont pas pu faire évoluer son cas, l’accident ne m’ayant pas permis d’entrer en relation avec les parents. Je n’ai pu obtenir de rendez-vous qu’auprès de Vincent Livret, fils de Irène Livret. Ce dernier reste toujours en relation avec la patiente avec qui il a eu un enfant du nom de Nim, âgé actuellement de sept ans. Il s’en occupe aujourd’hui avec sa compagne, prénommée Mana, une jeune africaine du même âge que Rosie. Ces deux personnes ont obtenu le droit de garde de Rosie deux à trois journées par semaine. Je ne m’y suis pas opposé malgré mes doutes sur les bienfaits d’une telle sortie pour ma patiente.

 

Les entretiens que Rosie a pu avoir avec Vincent Livret et son fils n’ont fait que confirmer mon diagnostic : une trop forte émotion met le schizophrène en danger. Les approches et les rejets sont à la source des envies de destruction de ma patiente. Elle s’identifie à son fils de sept ans comme elle le faisait avec sa sœur jumelle. Mais Nim manifeste parfois des craintes à l’égard de sa mère que cette dernière perçoit comme un rejet.

 

Ses besoins de destruction sont doubles : à la fois portés vers l’extérieur, et à la fois tournés vers elle-même, révélant un dédoublement de personnalité.

 

Depuis quelques semaines, ma patiente me menace de sa mort prochaine, si je ne la laisse pas quitter le foyer pour s’enfuir, dit-elle, avec sa famille. Après un entretien assez long avec Vincent Livret je n’ai pu éclaircir ce mystère sur le départ de la famille. Il n’est apparemment pas question pour elle de quitter la ville.

 

 Le climat d’insécurité et d’incertitude face à l’avenir de notre planète dont les scientifiques annoncent la fin prochaine, et que le gouvernement provisoire veut taire à tout prix, alimente les nouveaux délires de ma patiente. Elle entre dans des discours mystiques qui n’en finissent plus et auxquels elle s’accroche comme pour se persuader de sa bonne santé mentale. Elle est source de désordre au sein de l’établissement et a tenté de me mettre tous les patients ainsi que le personnel infirmier à dos.

          

J’ai donné ordre de suspension de tous les postes audios et visuels jusqu’à nouvel ordre. Rosie Marie est également privée de promenades et d’ateliers au sein de l’établissement.

 

Personnellement, mon statut de médecin chef me pousse à croire jusqu’au bout à la survie de notre monde afin de maintenir au mieux l’ordre dans mon établissement et d’encourager mon personnel à poursuivre l’aide médicale nécessaire aux patients.

 

 

2. Un entretien avec Rosie

 

Rosie est face à son psychiatre. Cet homme de quarante cinq ans, aux cheveux précocement blancs, l’observe attentivement derrière ses lunettes sans monture. C’est une très belle femme aux cheveux cuivrés et aux yeux sombres. Son visage est encore rond et elle porte sur ses joues quelques taches de rousseur. Au foyer, elle n’est jamais habillée décemment, elle ne porte qu’une blouse qu’elle prend plaisir à ne boutonner que jusqu’à l’entrecuisse. Depuis quelques semaines, lors des entretiens, elle adopte un tout autre comportement. Il lui arrivait de s’enfermer plusieurs jours dans un mutisme profond. Ces derniers temps, au contraire, elle montre un certain dynamisme verbal, et qui peut parfois se révéler fort agressif.

 

Elle respire. Elle prend de l’air et elle l’avale. Elle prend de l’air et fait gonfler son ventre. Ses côtes se soulèvent :

 

« Je garde l’air puis je souffle. Je soufffffle. Mon ventre se dégonfle. Puis mes côtes. Je ne sais pas si mon corps est plus détendu… je ne sais pas. Rien ne peut me faire oublier que je suis seule ici avec vous. Vous qui êtes là à m’écouter. Qu’allez-vous faire de plus ? Comprenez bien que je pense que tout cela est inutile. Que je sois ici avec vous ou là-haut dans ma chambre tout cela n’y change rien. Vous m’entendez ? Je vous parle comme si vous étiez un mur. J’ai besoin d’un retour. D’un être humain en face de moi. Qui me dit que vous m’écoutez vraiment ? Vous agissez de la sorte avec tout le monde. Je suis sûre que vous agissez de la sorte avec tout le monde tous ces gens que vous convoquez comme moi ici dans votre bureau vous les recevez de la même façon vous les regardez et prenez sur vous pour les écouter mais finalement y a-t-il vraiment un sujet qui vous intéresse ? N’avez-vous pas assez de vos propres problèmes ? Comprenez bien Monsieur que j’exige moi à partir du moment où vous me recevez dans votre bureau une écoute particulière qui soit la preuve manifeste de l’intérêt que vous me porter en tant qu’être humain ! Voilà : j’ai besoin d’une conversation pas d’une auscultation de mon cerveau ni de ma parole ! Tant que vous agirez de la sorte ma folie n’en deviendra que plus grande. Vous me rendez folle. Savez-vous que vous me rendez folle ? Ca y est… je sais maintenant que c’est vous qui m’avez rendu folle. J’en suis sûre ce qui ne m’empêchera pas de continuer à être folle si vous persistez dans votre mutisme. Je vous hais. Oui Monsieur je vous hais. De toute la haine que l’être humain le plus méprisant peut contenir. Laissez-moi partir monsieur. »

 

Elle se tait un instant. Son visage, alors gonflé de colère, se détend. Elle affiche à présent un sourire étrangement terrifiant. Elle reprend sur un ton calme.

 

« Elle va se lever et peut-être commencer à s’affoler. Elle est prête à se lever. Elle va le faire. Elle avale de l’air et le garde l’air comme le meilleur des remèdes. Elle est tellement seule et déstabilisée. Elle a tout perdu et va se perdre aussi bientôt elle le sait. C’est inéluctable. Mais il lui reste la parole. Seule la parole la sauve de la mort et de l’ennui. De la folie. Elle sait que la mort viendra. Mais elle la fait attendre. C’est pour ça qu’elle parle pour ne pas sombrer. Vous comprenez c’est pour ça qu’elle parle pour ne pas sombrer. Sombrer. Le terme est joli, mais elle ne veut pas s’attarder sur le signifiant le signifié est trop repoussant. C’est une crainte terrifiante non moins l’idée de la mort que l’idée de la solitude de la mort dans la solitude. Et vous n’y changerez rien. Vous n’avez fait qu’empirer les choses en l’empêchant de fuir avec les siens. Parce qu’elle avait une famille comme tout être humain mais à présent elle est laissée pour morte laissée pour orpheline laissée pour veuve laissée pour… Mais seulement existe-elle encore sur les registres officiels a-t-elle un nom ? Elle n’a même pas de nom. Tout ce qu’elle sait c’est qu’on l’a nommée Rosie. Rosie ah la bonne blague ! Et sa sœur s’appelait Rose ! Quelle mascarade ! Parce que sa sœur a existé, identique. Elles étaient identiques. On disait Rose et Rosie et les gens se moquaient à l’intérieur d’eux-mêmes mais ils étaient incapables de les distinguer jusqu’à ce qu’il ne reste plus que Rosie et elle est passée en premier. Ils ne se moquaient plus les gens non ils étaient pris d’une pitié qui n’a fait que grandir grandir jusqu’à ce qu’il ne lui reste plus rien d’orgueil ni de fierté seulement la peau sur les os, beaucoup de haine et de violence. Et aujourd’hui ? Non mais quoi regardez-vous pensez-vous pouvoir pallier le manque de sentiments humains qui lui font défaut ? Parce que vous pensez sincèrement avec tous vos bardas de diplômes que vous êtes plus apte que n’importe quel être en ce monde qu’elle a aimé à radier les traces de son malheur. Les faire totalement disparaître ou les lui faire accepter ? Mettons-nous déjà d’accord sur ce point. Mais non vous ne voulez pas communiquer ce qui est absurde parce que finalement vous me paraissez bien seul vous aussi. Et vous l’êtes d’autant plus aujourd’hui entourés de fous ! Pauvre imbécile que vous êtes ! Savez vous que vous êtes d’autant plus seul aujourd’hui que vous ne reverrez jamais votre argent je veux dire l’argent qu’ils vous donnaient. L’argent qu’ils vous versaient pour elle la petite location : logement nourriture soins. »

 

Le médecin se lève sans rien dire, se dirige vers une petite étagère en fer, ouvre un des tiroirs, en sort une seringue et la remplit d’un liquide transparent renfermant une haute dose de valium. Le comportement de sa patiente se fait de plus en plus agressif. Il sait de quelle violence elle est capable. Mais il ne lui injecte pas le sérum immédiatement. Il veut être sûr de son utilité.

 

« Eh bien c’est cela allez-y ne vous gênez pas de toute façon ce corps ne m’appartient plus tuez-la avec votre poison vos doses dégueulasses c’est parce que vous avez peur que je vous tue moi avant. Je vous fais peur docteur. Elle elle est innocente. Pauvre enfant innocente qui n’a que les mots pour se défendre. Il ne lui reste que la parole pour ne pas sombrer. Le langage comme arme contre la mort et la folie. Mais moi je m’en fous docteur. Moi je l’attends cette mort qu’elle soit violente et douloureuse que je puisse connaître l’agonie et la torture physiques jusqu’à ce que le châtiment corporel atteigne le règne glorieux que détint la tourmente cérébrale. Elle ne me fait pas peur. Vous craignez ? Comme elle vous craignez ! Vous vous rassurez avec les mensonges du gouvernement. Pensez-vous sincèrement qu’ils seront capables de vous protéger. La fin est la fin. Rien ne pourra vous sauver. La mort de la planète signifie la mort des êtres qui l’habitent. Vous savez que notre monde court à sa perdition qu’il cherche à s’effondrer sur lui-même et à être englouti dans son propre trou noir. Et que peuvent les meilleurs cerveaux scientifiques du monde entier pour arrêter ce mortel engrenage ? Y avez-vous songez un instant docteur ? Réfléchissez. Comment pourront-ils vous sauver nous sauver ? Nous avons tué notre propre territoire. Nous sommes pires que des animaux. Notre guerre éternelle contre nos semblables n’a fait qu’engendrer le mal nous punir en nous retirant le seul bien qui nous restait : un endroit où demeurer dans ce vaste univers. La prière des hommes ne pouvait s’adresser qu’au seul dieu existant la nature qui nous a faits et nous ne l’avons jamais respectée ! Non, nous l’avons tuée au nom de l’amour qu’on lui portait ! N’est-ce pas incroyablement absurde docteur ? Ecoutez-moi ! Cessez d’écrire et écoutez-moi un peu pauvre ignorant que vous êtes ! C’est à elle qu’il fallait adresser nos prières ! »

 

Elle se tait de nouveau. Elle vient s’asseoir sur le bureau dans une posture indécente et poursuit sur le même ton : « Je vais vous révéler quelque chose docteur, quelque chose de surprenant mais qui est la réelle cause du disfonctionnement de notre monde et peut-être qu’en entendant mes mots vous me laisserez partir. »

 

Elle prend sa respiration et le regarde net en face comme ça dans les yeux. Son histoire remonte aux origines de l’homme. Il faut qu’elle se souvienne. Elle va essayer de dire les choses au mieux, sans se perdre, d’aller droit au but pour ne pas embrouiller son esprit torturé. Tout dire et ne rien oublier, le convaincre. Parler comme pour se soulager de ce poids trop lourd de la mort comme pour sauver quelque chose en elle qui n’existe déjà plus comme pour le retrouver. Elle dit :

 

« Il y a déjà très longtemps docteur existait le seul peuple émancipé de notre planète et le premier pour ainsi dire : il servait son monde tel que l’on peut servir un dieu. Il se pliait à son autorité et le respectait dans toutes ses traditions. Il n’a pas cherché à conquérir non il restait là pour comprendre le mystère de son origine déchiffrer le langage naturel de son âme. Il a alors grandi dans la symbiose apaisante du ravissement et a gagné en sagesse. Ce peuple était les initiés, ils connaissaient la première parole la langue secrète celle des Anciens. Au commencement de tout l’homme était muet docteur simplement il écoutait les bruits de la nature ce que sa mère lui enseignait. Elle s’aperçut qu’il cherchait à l’imiter avec ses doigts ses mains ses pieds pour s’épanouir la comprendre. Il reproduisait ses rythmes les battements de son cœur à elle il se rapprochait d’elle vibrait en elle, vous comprenez ? Entendez-moi bien il en devenait si proche qu’il entrait en transe. Et c’est là et seulement à partir de ce moment là qu’elle lui fendit le visage pour lui permettre d’exprimer sa jouissance. Et vous savez ce qu’il fit ? Il se mit à chanter non pas à parler à chanter chanter pour elle pour la louer comme un poète l’aurait fait pour une femme. C’était ça l’idée de départ : la réponse à toutes nos questions elle donnait la vie et lui faisait en sorte qu’elle soit à jamais en communiquant en toute simplicité avec elle !  La nature communiquait avec l’homme par les moyens du corps le cœur ne suffit pas docteur on nous a donné un corps pour s’en servir et là l’homme se servit non seulement de sa langue et de ses mains mais il décida de les accompagner de tout le reste de son corps : il dansait docteur il dansait pour elle. Mieux il prolongea ses mains par le tambour et le rythme se fit plus grandissant encore. Docteur au commencement de tout l’homme n’avait que pour seule épouse sa terre. Mais certains se sont égarés et ont assuré leur supériorité erronée c’est là qu’ils se sont perdus. L’autre l’homme respectueux et humble a persisté dans son choix de servitude envers l’élément suprême il sentait jour après jour la plénitude l’éveil de son âme. Ses chants se multipliaient louange pour les eaux les forêts les étoiles et au cri aigu et langoureux le loup lui répondait à la douceur des voix féminines et mélodieuses le vent se levait au tempo frénétique des doigts sur la peau le tonnerre répliquait aux vibrations du corps en transe le grondement du volcan prêt à exploser… l’homme vénérait docteur mais en tant qu’être humain il pouvait aussi contester. C’était un véritable dialogue mais ça vous ne pouvez pas le comprendre ce terme n’est pas dans votre vocabulaire !

« C’est comme cela que s’est trouvée formée la terre du premier homme elle put lui procurer la source de toute vie le nourrir et le guérir puis le conduire jusqu’à la mort où son âme prenait alors place à ses côtés et s’élevait parmi les esprits des éléments qu’elle exhibait. De jour en jour le chant se développait pour remplir la multitude de ses fonctions. Affamé de savoir l’homme créait sans cesse pour traduire les besoins vitaux de toute existence humaine et la nature le lui rendait très bien. Chaque chant chaque instrument devint sacré. De génération en génération apparut en plus des instruments fétichistes de la guerre de l’amour de la consolation des rituels funéraires l’expression de sentiments attachés à la vie et à la mort des chants aux souvenirs des disparus la communication avec les anciens l’évocation du ciel et des astres vers lesquels ils s’élevaient.

« L’art se développa docteur et le dialogue immensément créatif s’établit entre les vivants et leurs ancêtres le musicien et son instrument entre le chanteur et son public le village et la ville entre les générations successives les racines régionales et la culture internationale. C’est là que certains en oublièrent la véritable fonction ancestrale de la création l’importance fondamentale du culte de la nature. Bien sûr ils durent faire face seuls au don de la vie sans l’aide de la mère universelle : ils se perdirent dans l’abîme dictatorial de l’homme-maître. Vous connaissez la suite docteur …

« S’ils furent heureux ? Peut-être. Mais vous n’aurez jamais connu la plénitude intérieure seulement la culpabilité le désordre les emportements hystériques et la dépression. Votre folie est pire que la mienne elle vous a amené à vous imaginer des visages des textes divins des faits historiques pour mieux lutter contre la crainte de vous retrouver face à l’étendue magnifique et incompréhensible que représente la nature. Aujourd’hui chaque peuple adore son dieu et tente de propager au mieux sa croyance. La multitude égarée et chancelante accoure dans les temples dits sacrés par trop de solitude et d’ignorance par un besoin commun d’être à nouveau ensemble relier par les mêmes idées : par soif de religion docteur. Savez- vous cela ? Mais ne pouvant vous rallier à une seule et même conception de la création n’ayant évidemment pas les preuves nécessaires pour démontrer l’unicité et la suprématie de vos dieux respectifs vous vous entretuez comme des porcs. »

 

Rosie s’est mise à pleurer. Elle est devenue pâle. Le psychiatre prend en note qu’elle se met à sombrer dans une mélancolie pure. Il lui injecte la dose de sédatif nécessaire pour lutter contre sa violence interne. Elle lève le regard vers lui et lui dit :

 

« Docteur allez-y dites-le-moi vous êtes venu m’annoncer que c’est trop tard. Ils sont déjà partis. Je vois à votre tête que vous venez m’annoncer que je mourrai seule, bientôt. »


3. Le Dernier protégé

 

« Maman ! Qu’est-ce que c’est la mort ? »

 

Mana se passe la langue sur les lèvres. Elle embrasse Nim sur la joue et lui dit de son ton le plus affectueux :

 

« C’est une étape de la vie. Pourquoi me demandes-tu cela mon chéri?

– A l’école, ils disent que c’est la souffrance absolue !

– Non, le corps ne peut plus souffrir ; au contraire, il est libre de toute sensation. N’y pense plus et fais dodo maintenant. »

 

Mana a le cœur serré, elle sait que la génération infantile de ces dernières années connaîtra bientôt l’ultime bonheur de la vie. Pourquoi en parlerait–elle dès à présent à Nim ? Il n’a que sept ans. Pourtant un jour il saura. Il saura parce qu’elle fera tout pour le sauver… Alors, elle lui expliquera. Elle lui enseignera la seule manière de vivre dans notre monde. L’art des prières, les rituels, les danses, la musique et le chant. L’art tel qu’elle le pratique avec Vincent et le reste de la Compagnie. Mana sait danser sur les rythmes des tambours de Vincent.

 

Elle n’a jamais voulu avoir d’enfant. Depuis ses seize ans, depuis le jour où les scientifiques ont reconnu qu’il n’y avait plus aucune possibilité de sauver notre galaxie – ce que le gouvernement provisoire mis en place par ce bandit de Ténéaan dément officiellement- elle s’est jurée de ne pas tomber enceinte. Elle a tenu promesse. Elle ne voulait pas prendre le risque de voir son enfant mourir. Nim ? C’est différent. Elle l’a plus ou moins adopté. Rosie, sa vraie maman, est incapable de s’en occuper. Déficience neurologique.

 

Pourtant Vincent s’accroche à elle comme à ses cigarettes. Mais ça, on ne veut pas le savoir. Mana sait très bien que Vincent n’a jamais cessé de désirer la folle. Dès qu’il peut, il lui fait l’amour. Si Rosie le laisse faire. Il ne faut pas la brutaliser.

 

Douceur, lenteur, caresse.

Baiser près de l’oreille pour la rassurer.

Elle se déshabille toute seule.

Il la prend délicatement. Tout de suite.

Pas de baiser sur le ventre ni sur la peau tendre. Elle se fâche.

Retournée, c’est mieux. Elle ne voit pas le visage fou de son amant.

 

Mana s’imagine tout ça, alors qu’elle ne connaît rien de leur relation. Elle ne sait pas de quelle façon Vincent aime Rosie. Elle a envie de crier, de déchirer les murs de ses cris.

 

Elle s’efforce sans cesse de ne pas y songer, mais c’est plus fort qu’elle. Elle voudrait se fondre dans l’enfant pour être comme lui, avoir ses pensées. Elle n’a jamais réussi. Elle passe la plupart de son temps avec lui pour oublier. Pourtant, c’est avec lui qu’elle y pense le plus : il a son visage à elle. L’autre. La folle. Elle le pense, mais elle aime Rosie. Elle la respecte, parce qu’elle est la mère du petit. Alors, elle a accepté Nim et cette nouvelle vie que Vincent lui a offerte. Par amour pour lui. Vincent n’est pas cruel. Il ne se rend pas compte du mal qu’il lui fait. Il aime deux femmes. Mais il ne peut vivre qu’avec celle qu’il ne désire pas.

 

Mana ne fait plus l’amour. Il ne veut jamais. C’est terrible. Elle aussi vit dans son monde à elle. Et dans ce monde, il y a Vincent. Ils se retrouvent dans les chants. Les mélodies du corps et les tambours. C’est à cet endroit qu’ils s’aiment. Parfois, ils s’abandonnent tout à fait et c’est là qu’ils connaissent la jouissance absolue.

 

Maintenant, elle s’occupe de l’enfant. Il a deux mamans, mais ça ne le perturbe pas. Mana lui a bien expliqué. Avec des mots doux, les mots de la mer et du sable, les mots du petit crabe qui vient de naître, les mots tout rouge d’avoir couru partout, les mots de l’enfant. Et Nim a comprit. Il sait que la maman biologique a l’amour qu’il faut pour l’enfant. Il sait qu’il ne faut pas trop lui demander parce que parfois elle est dans sa bulle et qu’elle ne peut pas venir tout de suite, mais c’est pas grave, parce que là, il y a Mana.

 

« On peut dire maman. C’est presque pareil ton prénom.

– Ca te fait envie mon chéri ?

– Oui, j’ai beaucoup envie.

 

Alors Nim ne l’a plus jamais appelé par son prénom personnel, mais par le prénom universel de l’amour filial.

 

Elle lui ferme les yeux de sa main douce et rassurante. Ca le fait sourire. Il lui dit que tu sens bon maman. Elle sourit aussi. Elle se lève, lui envoie un baiser et s’éloigne de la chambre. Non, ne pas éteindre la lumière du couloir. Parfois dans le noir, on ne sait jamais… des loups sans dents, des canards écaillés…Oui, tu as raison, tout ce qui est contre nature, il vaut mieux s’en méfier. Eclats de rires.

 

4. Ne Jamais la perdre

 

 

 

Rosie est là. Elle est arrivée à neuf heures vingt sur la demande de Vincent. Normalement, elle ne vient pas avant onze heures. Mais il a vraiment insisté au téléphone et à elle, ça lui a fait plaisir. Elle s’est sentie solide tout d’un coup. Il y a quelques années déjà, ils ont décidé ensemble qu’elle viendrait deux à trois fois par semaine pour s’occuper des tâches ménagères. Cela lui donne l’occasion d’avoir une activité et un revenu. Le foyer ne s’y est jamais opposé.

 

Elle est là, assise sur le canapé, bien droite. Elle le regarde. Elle demande des nouvelles de Mana et de Nim. Il est debout, un café à la main. Il ne répond pas tout de suite. Il boit une gorgée en la dévisageant. Elle est belle. Il fait chaud et elle ne porte qu’une petite robe sans manche. La robe est bleue nuit, comme ses yeux. Elle fait ressortir la blancheur de sa peau et de ses lèvres pâles. Vincent s’assoit près d’elle. Il lui caresse le visage, et de sa grande main plate, il lui remet les cheveux en arrière. Le soleil semble se refléter dans ses cheveux cuivrés.

 

« Nim va bien. Il est content de sa nouvelle école. Il a des résultats excellents. Enfin, la maîtresse dit que c’est un élève très sympathique avec de grandes capacités.

– Ah oui ? […] »

 

Silence.

Rosie s’est de nouveau perdue dans ses pensées. Un sourire figé sur les lèvres. Un sourire triste. Angoissé. Elle a de nombreux moments d’absence comme ça. La brise légère qui passe sur son visage ne la déconcentre pas.

Surtout, ne pas la brusquer.

Vincent se penche vers elle pour voir son visage. Ses yeux semblent morts. C’est une impression terrible. Rosie, reste avec moi. La vie est ici. Avec moi. Je t’aime ma Rosie. Tu es une source de bonheur à mes yeux. Merde, Rosie…

 

Il crie. Il la secoue.

Une démence.

Paralysie et tremblements à la fois.

Elle est secouée de gloussements hystériques.

 

Vincent se lève effrayé. Il ne s’y fera jamais. Depuis tant d’années. Mais elle se calme. Elle semble exténuée tout d’un coup. Elle dit :

 

« Mana ? Où est Mana ? »

 

Vincent lui explique. La compagnie. Les initiés. La Danse. Les prières à la terre. C’est pour ça qu’il lui a dit de venir plus tôt. Pour la voir seule.

 

Maintenant, elle pleure.

Mana ne lui donne pas d’amour.

Mana fuit. Elle sent.

Mana a pris son fils…

Je cris. Je veux crier plus fort encore et encore.

 

Vincent est paniqué. Il veut la calmer. Il ne comprend pas cette réaction. Serait-ce un moment de lucidité ? Elle qui n’a jamais trouvé le moindre mot à redire sur l’éducation de son fils. Il ne la pensait même pas assez consciente pour s’imaginer qu’elle pouvait mettre un enfant au monde. Qu’est-ce que c’est que cette soudaine prise de conscience ? Mais Rosie sait. Elle a de nombreux problèmes psychologiques mais elle ne veut pas être considérée comme une débile mentale. Elle le lui dit en hurlant. Alors il lui parle doucement à l’oreille en lui tenant les mains.

 

« Enfin ma Rosie. Nim est mon fils aussi. Je l’ai désiré comme je te désire toi. »

(Il ment, il se serait mieux senti s’il n’y avait jamais eu l’enfant. C’est même tragique à son époque d’avoir un enfant. Oubli de contraception. Pourtant sévèrement contrôlé chez les sujets féminins.)

 

« Il vit avec son père, car tu ne peux pas l’emmener avec toi au foyer le soir. Tu le sais ça. Et Mana, elle s’en occupe du mieux qu’elle peut. »

 

Elle cesse de verser les larmes qu’elle ne sent pas couler sur ses joues. Elle sert tout d’un coup très fort Vincent. Il pose sa tête sur la sienne et lui caresse les oreilles. Enfin, c’est fini. Rien à craindre avec moi. Je ne te veux que du bien. C’est au foyer. Ils ont encore dû te blesser avec leurs grossièretés pour que tu sois grossière toi aussi. Ne pas en parler. C’est fini. Terminé. On passe à autre chose.

 

Elle se décontracte. Ca va maintenant. Vincent va lui chercher un grand verre de jus de fruits. Elle boit d’un seul coup tout le contenu. Elle est encore absente, mais elle respire calmement. Vincent veut l’embrasser. Les yeux écarquillés, sans sourcilier, elle se laisse faire.

Un temps.

 

« Mais. Non. Vincent. C’est mouillé. Je n’aime pas. Va-t-en. »

 

Elle le repousse. Elle lui sourit. Silence. Il sourit avec elle. Il lui prend une main et joue avec ses doigts.

Un temps.

 

Doucement, il l’allonge sur le canapé. Il ose défaire la fermeture éclaire de sa robe. C’est un long zip sur le devant. En dessous, elle n’a qu’un slip rose à fines rayures blanches. Il écarte bien la robe pour avoir la vue qu’il désire sur son corps. Elle respire fort, mais elle ne dit rien. Etonnant. Son corps est libre de toute tension musculaire. Mais lui désire tant, qu’il ne s’aperçoit pas qu’elle laisse faire des choses qui ne passent pas d’habitude, parce que pour elle, c’est peut-être la dernière fois. Il est à genoux par terre. Il se penche pour lui embrasser les seins. Sa main droite lui caresse le ventre. De l’autre il défait les boutons de son 501 et met la main dans son caleçon. Il se masturbe lentement. Il a tellement envie d’elle qu’il pourrait jouir maintenant. Il se retient. Sa respiration se fait plus rapide pour lui aussi. Il gémit doucement. Elle apprécie. Elle sent ses tétons se durcir comme si elle avait froid. Des frissons lui parcourent tout le corps. Sa main, jusque là inerte, prend celle de Vincent et la guide jusqu’au bas de son ventre sur son sexe. Là elle se tord en serrant les doigts de Vincent entre ses cuisses. Il aime lorsque son corps se réveille de lui-même, sans devoir précipiter les choses. Elle ne s’affole pas. Elle n’a jamais été aussi vivante. Il se redresse et enlève sa culotte. Lentement, il la retourne sur le ventre. Ca a toujours été ainsi. Il descend son jeans et son caleçon à ses pieds et se couche sur le dos de Rosie. Il relève le bas de sa robe et place son sexe sur ses fesses pour se masturber encore un peu. Il glisse sa main sous la femme qu’il désire pour la toucher, elle aussi. Elle a la tête plongée dans le coussin du canapé. Elle le serre fort avec ses mains. Elle le mord aussi. Elle sent tout à coup le membre raide la pénétrer. Elle étouffe un cri. Mais c’est bon. Vincent se sent aspirer. Il se laisse glisser. Reste un moment comme ça avant de redresser ses fesses et de se sentir glisser de nouveau. De plus en plus rapidement. Il ne veut plus se retenir. Son visage se crispe. Tous ses muscles sont en alerte. Il fait chaud. Ses pieds poussent sur les rebords du canapé qui gagne quelques centimètres à chaque fois vers le meuble de la chaîne HI-FI.

 

Encore. Je ne m’arrête pas tout de suite. Encore. Encore. Plus lentement.

 

Il s’affaisse sur ce corps des plaisirs. Le temps de reprendre son souffle et de réaliser qu’il n’est que dans son salon et que les bruits qu’il perçoit ne sont que ceux de la rue. Il veut voir son visage à elle. Si elle va bien. Il la regarde. Ses yeux brillent. Ils se sont éclaircis. Ca le fait sourire. Il lui donne un baiser sur le front. Viens ma belle…

 

Il l’entraîne jusqu’à la salle de bains. Il lui ôte définitivement sa robe. Lui attache ses cheveux avec une pince appartenant à Mana. Ses cheveux ne sont pas extrêmement longs, mais il ne veut pas qu’elle soit gênée quand il lui lavera le visage. Il la fait asseoir dans la baignoire. Elle tient ses genoux entre ses bras. Il se met derrière elle, accroupi. Régler l’eau à la bonne température. Ne pas lui faire froid ou chaud. Là. Voilà. L’eau est bonne. Elle ne conteste toujours pas. Au contraire, elle approuve.

 

« Oui, ça va comme ça… Tu sais, j’ai aussi du plaisir quand tu es heureux dans moi. »

 

Vincent n’en revient pas. Il n’a jamais osé parler de leurs relations sexuelles. Ils n’ont jamais dit un mot sur ce point. Jamais. Il aurait eu trop peur de sa réaction. Alors, il préférait taire la chose et ne pas lui demander son avis. Depuis le temps. Depuis toujours lui semble-t-il.

 

Elle avait neuf ou dix ans quand elle est arrivée à Paris chez Irène, la mère de Vincent. Ses parents sont morts sur le coup dans l’accident. On n’a pas pu sauver sa sœur jumelle à l’hôpital. Irène, était sa marraine. Apparemment, elle n’avait pas d’autre endroit où aller. Elle a commencé à délirer dès le début. On l’emmenait voir des médecins généralistes et des psychologues. Elle devait prendre des médicaments – très doux, soit disant – pour se calmer. Elle faisait souvent des crises durant lesquelles elle perdait contact avec la réalité. Cela lui arrive encore quelques fois. Mais au début, on avait l’impression qu’elles devenaient de plus en plus fréquentes. Les médecins disaient qu’elle était une enfant psychotique.

 

Le jour où Irène a décidé de la mettre dans un établissement spécialisé « pour sa propre sécurité », Vincent a cru devenir fou. La veille du départ, il est venu la voir dans sa chambre. Il a laissé sa guitare électrique, a baissé la musique rock qu’il écoutait sans relâche à l’époque et s’est décidé. Elle était seule, assise sur son lit, les cheveux détachés, prête à se mettre au lit. Elle était pâle et triste. Sa chemise de nuit recouvrait tout son corps. Seuls ses pieds menus dépassaient. Ils se balançaient dans le vide. Vincent a pénétré dans sa chambre. Il n’était pas encore très grand. Ses cheveux blonds encadraient son visage aux traits fins. Il ressemblait à une jeune fille. Cette nuit là, il ne portait qu’un bas de pyjama. Il s’est approché d’elle. C’était pour parler, lui dire au-revoir. Mais il lui a fait l’amour, comme ça, sans rien dire. Elle avait dix ans. Lui treize. Elle a pleuré. Elle disait des choses incompréhensibles au sujet de sa famille. Vincent se souvient : il a pleuré avec elle. Il détestait sa mère.

 

Ne jamais la perdre, se dit-il.

 

Elle a froid. Il court chercher un peignoir propre dans le grand placard du couloir. Il l’enlace. Il pense que c’est étrange. Qu’elle est étrange aujourd’hui. Trop d’humanité. Ou c’est lui qui, depuis le départ de Rosie au foyer, n’a plus jamais voulu la considérer comme avant. Une personne sensée. Pleine de bon sens. Il se rend compte qu il a préféré ignorer son départ précipité – ou le refouler – et s’imaginer des choses au sujet de Rosie. Des choses qui ne sont pas. Pour ne pas souffrir de son manque. Il repense à sa mère. Il lui en veut terriblement. Finalement c’est lui qui a été inhumain de ne jamais lui parler de son désir. Il l’a traité comme un animal qu’il pouvait dresser afin de lui faire subir ses vices. Non. Il ne s’agit pas de ça. Il la désire tant cette femme. Il l’a tant aimée. Elle était tout pour lui durant son adolescence. Il voulait lui ressembler. Il l’admirait. Il n’oubliera jamais sa souffrance quand elle est partie. Son manque. Il fermait les yeux le soir pour mieux la sentir près de lui. C’est à cette époque qu’il a commencé sérieusement à se masturber. Il l’aimait en secret. Et aujourd’hui, il lui semble qu’elle pourrait lui revenir comme avant. Et tout effacer.

 

( Mais, Vincent est loin de tout. Dans son esprit, il perçoit les situations trop simplement et ne se rend pas compte du mal qu’il peut faire subir. Aujourd’hui Rosie est calme, parce qu’elle a une certaine lucidité en elle. Pourtant, dès ce soir au foyer, elle aura une crise de démence. Son médecin, incapable de la contrôler lui administrera une trop forte dose de sédatifs et elle sombrera dans une mélancolie destructrice.)

 

Rosie est habillée. Elle est dans le dressing. Elle cherche les flacons de cire et les tissus de laine pour l’entretien des meubles en bois. Vincent s’est rhabillé aussi. Il a changé de tee-shirt et s’est rasé la tête, comme il a l’habitude de le faire quand il trouve que ses cheveux sont trop longs. Il met une casquette et refait les lacets de ses tennis. Il allume une cigarette. Une Marlboro rouge. Il tire sur la cigarette comme sur un joint. Une longue bouffée. Il ferme les yeux. Il se sent bien. Pourtant, il a comme un pincement au cœur. Il doit y aller. Il doit rejoindre la Compagnie. Il met sa veste, puis la retire aussitôt pensant qu’il fait suffisamment chaud comme ça.

 

Il prévient Rosie de son départ. Elle continue son ménage en lui adressant un sourire charmeur. Elle a l’air calme. Il pense qu’il peut la laisser seule, malgré les interdictions du foyer. Il lui envoie un baiser de sa main. Il la regarde un instant avant de refermer la porte derrière lui. Il repense.

 

Ne jamais la perdre. Ses yeux. Son visage. Toute son enfance. Ne jamais la perdre.

 

Il referme doucement la porte. Sur le pallier, il éprouve l’étrange sensation qu’il ne la reverra plus. Pourquoi ne l’a-t-il pas serré dans ses bras ?… Mais il est déjà en bas de l’immeuble et continue ainsi de marcher, sans se retourner ni revenir sur ses pas.

 

 

 

5. Avenir non Programmé

 

Vincent se sent terriblement nostalgique. Il ne trouve pas la cause de cette sensation. Il arrive à la bouche de métro. Sur le quai, il entend One Love de Bob Marley. Il a envie de pleurer. Un type danse tout seul. Il semble triste lui aussi. Quelle vie ! Pourtant les vieilles gens disent que les jeunes ont retrouvé une certaine joie de vivre. De savoir que la fin est proche nous donne envie de profiter au maximum des plaisirs de la vie…

 

« One love, one heart

Let’s get together and feel alright

Hear the children crying…

One love

Hear the children crying…

One heart

Saying let’s give praise to the lord

And I will feel alright…»

 

Vincent a été bercé par cette chanson. Son père écoutait souvent Bob Marley. Il expliquait à son fils que Bob était une personnalité à part, une légende vivante. Que son arrière grand-père avait eu la chance de le voir en concert à Paris en 1980. C’est vrai qu’il n’a jamais écouté de textes plus vrais, plus poétiques que ceux de Bob. Un type bien, se dit-il. Et à l’époque la plus ambiguë de toute l’Histoire. Là où tout était permis. Ils nous ont tout bousillé.

 

Le métro entre en gare. Les portes automatiques se redressent pour laisser sortir le flot de voyageurs. Vincent plaque sa carte d’identification sur la petite boîte à rayons à infrarouge pour obtenir l’autorisation de pénétrer dans le wagon. Cette boîte intégrée dans tous les services de consommations permet aux citoyens d’être prélevé directement sur leur compte bancaire. Le liquide n’est désormais plus en circulation. Moins d’effraction et d’agression. La carte est strictement personnelle et sert, en outre, à se faire identifier, où que l’on soit. Tous les citoyens du Royaume de Ténéaan sont fichés et répertoriés par sexe, âge, milieu social et problèmes physiques ou mentaux. Contrôlés intégralement. Le refrain de Bob se poursuit… Vincent tape de ses grandes mains le rythme de la musique sur ses genoux. Face à lui, une petite vieille parle toute seule et fait à plusieurs reprises son signe de croix.. En face de lui un couple de jeunes amoureux écoutent, chacun de leurs côtés, leur discman. Ils ne se regardent pas. Simplement, ils se tiennent la main. Incroyable. Les gens ne communiquent plus. Je ne vois pas où est l’enthousiasme de notre génération… Il songe à Rosie qu’il vient de quitter. Avec elle non plus il n’a jamais vraiment communiqué. Il n’a jamais chercher à communiquer. Que fait-elle, seule, dans cet appartement ? Il est sans doute inconscient de la laisser ainsi livrée à elle-même. Elle doit être de retour au foyer à quinze heures. Quoi qu’il en soit, il sera le premier informé si elle n’est pas rentrée.

 

Une voix synthétique le fait sortir de ses pensées et lui indique qu’il est arrivé à destination. Il a du mal à décoller ses yeux du grand écran situé au fond du wagon. Ce ne sont que des publicités, mais quelques-unes sont de véritables créations artistiques.

 

Il remonte à l’air libre et se dirige droit vers le terrain vague qu’occupe la Compagnie, un espace occupé que de terre et de pierres. Il y a quelques années déjà qu’ils travaillent à cet endroit. Ils ont eu du mal à obtenir l’autorisation. Heureusement qu’un parent d’Issa a pu se la procurer au Ministère. Les chiens. Ils ne lâchent rien aux citoyens. Depuis, ils ont pu investir dans un chapiteau et leur lieu de création est devenu tout à fait acceptable.

 

Tout le monde est là. Ils sont assis en cercle sous l’immense tente. Vincent les salut et prend place parmi eux. Mana lui reproche son retard. On l’attendait plus tôt. Elle ne dit rien de plus. Pourtant elle sait que Rosie passe à l’appartement le jeudi matin. Pas avant onze heures, mais elle se doute. Elle est blessée. Vincent lui lance un regard qui signifie : « Pas de commentaire s’il te plaît ».

 

Gili lui résume le début de leur réunion. C’est une jeune Brésilienne de trente ans, blonde aux yeux verts, la peau mate, ronde et de taille moyenne. Elle danse depuis l’âge de ses quinze ans, depuis son arrivée sur le territoire. A l’époque la France était encore une terre d’accueil. Elle voulait crée sa propre compagnie, tourner en Europe et faire connaître les rituels africains qui lient l’art à la religion. Le rêve de la Compagnie s’est réalisé quelques années plus tard autour de Gili et Mana. Et lorsque les choses se sont dégradées dans le pays, elles ont mené toutes les deux un combat sans merci contre les dégradations de l’environnement, prônant le respect de la nature, l’amour de l’homme pour sa terre et son prochain, le culte du corps, de l’imagination, des capacités artistiques que chacun recèle au fond de soi. La lutte s’est avérée efficace, mais il a fallu, par la suite, faire preuve de discrétion : le gouvernement se montrait de plus en plus suspicieux. De nombreux croyants, adeptes de cette religion animiste, se sont joints à la Compagnie ; un site Internet s’est crée. Site qui sert à pouvoir communiquer avec les initiés du monde entier. Un site codé qui, par rapport à l’austérité du gouvernement, pour des raisons de sécurité, ne peut être consulté que par Gili. Aujourd’hui, elle est un peu la chef du groupe. Elle a toujours su prendre les choses en main. On l’a laisse faire. On approuve la plupart du temps ses décisions. Hier, elle a reçu un message sur le site de la Compagnie. Un dénommé Aponi devra la rencontrer, elle et ses amis. La Grande Célébration aura lieu en Afrique le jour de l’anéantissement galactique. La Grande Célébration, c’est-à-dire la grande prière des initiés, pour sauver la planète. La communication avec la terre se fait par le rituel du corps, par les capacités corporelles de chacun. Le message d’amour des hommes envers leur terre peut être entendu de celle-ci s’ils y mettent toute leur énergie. Il faudra organiser le voyage. Etre prêt. Nanema, le cousin de Mana, un professeur de percussions, parle du village Dogon de leur arrière-grand-père. Mana approuve. Elle a toujours rêvé de s’y rendre. Ce lieu la passionne. Non seulement parce que c’est le village de son ancêtre, mais aussi parce que les Dogons sont à peu près les seuls à connaître les secrets de l’Histoire de l’humanité. La Grande Célébration se fera dans un village Dogon, mais Gili leur explique que ce n’est pas à eux de décider où elle aura lieu exactement. Aponi sera leur guide et interprète.

 

Partir…

 

Tous se taisent quelques instants. Réfléchissent. Ils savent qu’ils laisseront derrière eux des êtres chers. Des personnes qui ont refusé leur croyance. C’est un défi. Cela peut échouer. Ils en ont conscience. Depuis quelques années, beaucoup ont perdu l’espoir. Ils continuent de vivre pour ceux qu’ils aiment.

 

« Nous ne pouvons pas reculer. Choisissez. Mais si vous marchez, faîtes les choses à fond. Jusqu’au bout. »

 

Alors que Gili parle ainsi, des voix s’élèvent dans l’assistance. Ils marchent tous. C’est pour cela qu’ils sont là, parce qu’ils y croient. Elle n’est pas convaincue, mais s’ils promettent, elle sait qu’elle peut leur faire confiance. Elle jette un coup d’œil à Vincent. Elle le fréquente depuis longtemps. Elle le connaît bien. Elle sait son attachement pour Rosie. Il regarde dans le vague, la tête baissé. Il ne semble pas particulièrement bien aujourd’hui. Elle l’interpelle. Il redresse la tête puis l’incline en signe d’approbation. Bien.

 

« Nous n’avons que très peu de temps devant nous. Il nous faut obtenir des billets pour tous, ce qui me semble un peu risquer. Issa, qu’en penses-tu ?

– J’en parlerai à mon oncle qui est au Ministère, mais je doute qu’il puisse se procurer une quinzaine de billet…

– Et il nous faut tous partir, crie Aliuka. Vous savez que la prière ne sera entendue que si nous sommes tous réunis.

– Je suis d’accord, répond Issa, mais je ne veux pas faire prendre de risques à mon oncle. Tu sais que nous ne pouvons pas quitter le pays comme ça. Gili, combien avons-nous de temps ?

– Dix jours au maximum.

– Cela me paraît juste. Même si mon oncle décidait de venir avec nous, d’aller jusqu’au bout pour nous faire passer la frontière ou de se laisser arrêter pour nous faire gagner du temps, qu’est-ce qui nous prouve que nous ne serions pas arrêtés plus tard ?

– Oui, tu as raison. En ce cas, nous utiliserons le moyen de transport le moins surveillé : la marche !

– Mais nous allons mettre des semaines.

– Non, nous partirons en car ou en train jusqu’à la frontière espagnole, puis nous traverserons les Pyrénées par nos propres moyens. C’est le moyen le moins risqué. Il faudra nous disperser… J’étudierai un point de rassemblement de l’autre côté de la frontière. Je pense que c’est le moyen le plus sûr. La montagne est un des endroits les moins surveillés non seulement à cause de l’ouverture de la frontière, mais aussi parce qu’elle est dangereuse. Mais nous réussirons parce que nous avons la foi. Une fois du côté espagnol, le plus dur est fait. Là-bas, je peux contacter un ami qui nous aidera à traverser le pays ou même à nous procurer un vol pour l’Afrique.

– Bien Gili. De toute façon nous te faisons confiance. Dis-nous ce que chacun doit faire pour t’aider au mieux. »

 

Tous approuvent. Gili leur demande déjà d’être là pour rencontrer Aponi demain à neuf heures. En attendant, elle fera de son mieux pour tout organiser.

 

« Tout se passera bien… »

 

Elle a peur. Cela se sent. Sa voix tremble un peu. Mais personne n’y peut rien. Personne n’est ici apte à rassurer qui que ce soit, car tous craignent l’échec, la torture, la mort. Gili propose aux membres de la Compagnie de rentrer exceptionnellement chez eux pour se reposer ou profiter de leurs proches. Mais ils refusent. Ils sont là pour danser encore et encore. Et puis, à quoi cela sert-il de se reposer ? Quant à leurs proches, comme tout le monde, ils continuent de vivre normalement en songeant le moins possible à l’avenir non programmé : ils travaillent pour gagner leur vie et se nourrir jusqu’au bout. Le gouvernement ne permet aucun relâchement. Il se croit à l’abri de tout événement extérieur à son fonctionnement de bâtard.

 

Alors, ils ne leur restent plus qu’à prier.

Les danseurs s’échauffent déjà. Les musiciens prennent place tout en chantant. Vincent se sent mieux. Il aime ces moments-là. La fusion du groupe d’amis unis par l’art de la musique et du chant. Jouer pour eux, pour elles, pour Rosie, par amour de la vie. Il songe que c’est vraiment le moyen le plus juste, le plus entraînant de dire merci à la vie. Il ne veut pas que cela se termine… Personne ici ne le veut. Jouer, chanter et ne penser à rien… Se sentir transporter, disparaître pour n’être plus qu’esprit, pour mieux se fondre avec la vie elle-même.

 

Les musiciens reprennent ensemble un air qui leur tient à cœur. Celui sur lequel la Compagnie a dansé pour la première fois en public, lors de la cérémonie d’un mariage. Depuis d’autres personnes ont rejoint le groupe et ont partagé ces mêmes joies. Il semblerait que tout le monde ait le sourire aujourd’hui. Vincent a l’air de s’être oublié dans sa musique. Il frappe sur le djembé de toute son âme. La feuille de métal obtient la vibration qu’il faut afin de projeter au mieux le son claquant que l’instrument doit produire. Sa tête se balance de droite à gauche et de gauche à droite affichant un sourire rêveur. Les deux plus jeunes jouent du Balafon, se jettent de temps à autres des coups d’œil et rient et crient en chantant.

 

Les danseurs se dirigent vers les musiciens afin d’exécuter quelques pas face à eux et mieux se fondre avec le groupe lié par le même enthousiasme que créent la musique, la danse et le chant.

 

Ils chantent et dansent et frappent sur l’instrument. Toujours et encore.

 

Le meneur décide d’accélérer le rythme. Les corps légers des danseurs suivent et s’accordent sur ce même rythme. Ils ne sentent plus leurs muscles, mais se laissent porter par la cadence des instruments. Ensemble. Par un seul souffle.

Se satisfaire pleinement des vagues de respiration.    Rythmées par un cœur immortel. L’unification des êtres en fusion.

 

Des heures d’entraînements, de déchaînements des corps. Le bonheur est si simple. Mettre en mouvement ses membres de la façon la plus harmonieuse qui soit. Selon nous. Selon chacun. Aller au bout de soi. De ses limites. Se laisser guider par son corps sans le juger. Oublier qu’il peut être guidé et s’apercevoir que c’est la seule manière de faire exister pleinement son âme. Dans la symbiose, ils ne font qu’un. Sans lutte, sans force intransigeante. Là. Nous sommes vivants. Utiliser ses capacités motrices pour créer et vivre. Vivre. Avoir le bonheur de réaliser que là, nous sommes vivants. Quelle douceur que de se laisser bercer par ce cadeau qu’est la vie ! Quel enchantement que de pouvoir lui prouver que nous en avons pleine conscience ! Quelle jouissance que de pouvoir lui dire merci de la façon la plus naturelle qui soit ! Par la seule force de l’instrument qu’elle nous a offert : la voix, les muscles et leur chair.

 

Le tempo final a retenti. Ils ont dansé ainsi près de deux heures.

Mana se tamponne les tempes avec sa serviette. Elle la tend à Vincent qui la lui réclame. Des rires résonnent sous la tente. On perçoit encore, parmi le brouhaha général, des airs Fuji. Ce sont les plus jeunes qui n’ont jamais vraiment fini de dire merci. Vincent serre Mana de toutes ses forces contre son cœur. Elle rit et lui demande de s’écarter gentiment. Elle a chaud. Ils sont en sueur tous les deux. Elle se dirige vers la petite fontaine improvisée à l’extérieur pour se désaltérer et se laver un peu. Quelques danseurs y sont déjà rassemblés. Les deux jumelles à la peau abricot s’amusent à s’éclabousser. Elles sont rousses. Elles sont jeunes. Leur rire est aigu. On peut l’entendre depuis le chapiteau. On les observe un instant. On les admire, non seulement pour leur qualité artistiques, mais aussi pour ce qu’elles sont : deux jeunes filles inspirant l’espoir, la tranquillité et le respect. Mana court les rejoindre. Le soleil lui brûle la peau. Vincent la regarde de loin. Elle est douce et belle ma Mana. Il aime la voir heureuse comme aujourd’hui. Il songe aussi à Rosie. Il voudrait qu’elle parte avec eux. Mais il sait qu’à moins d’organiser un rapt, le directeur ne l’autorisera jamais à quitter définitivement le foyer. En outre, l’enlever risquerait d’éveiller les soupçons, de lancer la milice à ses trousses et de nuire à la Compagnie. Cette pensée lui remet dans le corps son état nostalgique du matin. Mourir avec elle ?…

 

Gili lui tape sur l’épaule. A croire qu’elle lit dans ses pensées. Tout va bien. Ne t’en fais pas. Le sourire de la jeune fille est triste et plein de compassion.

 

« Je m’en vais. A demain Vincent. Tu viens, n’est-ce pas ?

– Je serai là. »

 

Il remet son tee-shirt qu’il avait retiré pour jouer. Il s’humidifie au contact de son corps. Il range son instrument dans la housse qui lui correspond et le porte jusqu’au petit cagibi qui ferme à clé. Il embrasse ses potes et va chercher Mana. Le soleil est encore haut dans le ciel. Il n’est pas tard et Mana ne semble pas vouloir rentrer tout de suite. Elle est avec les autres filles et papote et papote. Vincent lui tend la main pour la relever. Elle lui demande s’il veut venir manger une pizza avec les autres. Nim ne sort de l’école qu’à dix-sept heures. Il n’est pas encore temps d’aller le chercher. Rien ne presse. Et puis, il est bon de pouvoir partager des moments intenses entre amis. La danse, les sourires, les connivences, l’épuisement du sport, de l’art. Sans compter qu’elle aurait bien conversé sur la réunion de ce matin. Mais il refuse. Il a besoin d’être seule avec elle. Mana sent que quelque chose ne va pas. Elle n’insiste pas. Elle se redresse, le prend par le bras et l’attire à elle, un peu à l’écart des autres. Elle scrute son regard. Elle comprend. Elle lit la tristesse dans ses yeux. Elle sait qu’il s’agit de Rosie. Il lui a parlé si souvent de cette jeune femme. Elle a parfois l’impression d’être de trop, mais en même temps, elle sent à quel point il peut avoir besoin d’elle. Elle l’embrasse. Lui promet de le suivre tout de suite et de lui apporter l’amour et la tendresse dont il peut avoir besoin en ce moment. Ils iront grignoter tous les deux, seuls et il pourra lui parler. Il la serre dans ses bras comme pour la remercier, mais il ne lui dit pas. Il sent que s’il ouvre la bouche se sont ses larmes qui vont se mettre à parler.

 

Mana fait un signe de la main à ses amies pour les saluer. Elle prend Vincent par la main et tire cet homme qui ne semble être devenu qu’un pantin : il sait à présent qu’il devra faire ses adieux à Rosie.

 

6. Sacrifiée

 

Betty est une jeune infirmière qui porte Rosie dans son cœur. Elle l’apprécie beaucoup, parce qu’elle retrouve en elle un côté artistique qu’elle admire et qu’elle n’a pas. Rosie peint. De tout. Des portraits, des paysages surréalistes, des idées, des mots et des couleurs. Elles passent beaucoup de temps ensemble. Elles ont décidé un jour de monter un atelier peinture au foyer. Betty avait parlé en faveur de Rosie au directeur. Il avait éventuellement été question que Rosie anime l’atelier, assistée d’une aide soignante. Mais ça n’avait pas marché. Le directeur s’y était fermement opposé. En revanche, il avait accepté l’atelier peinture – en plus de celui de poterie et de poésie – et avait recruté un nouvel intervenant extérieur assez qualifié pour s’occuper de psychotiques.

 

Ces temps-ci, Rosie ne sort plus de sa chambre, mais on lui a apporté le matériel nécessaire pour qu’elle continue à peindre, le psychiatre estimant que cette activité ne lui était en rien nuisible. Betty est venue lui rendre visite. Elle observe la dernière peinture de Rosie. Une fois de plus brille au fond de ses yeux une lueur d’admiration. Elle lui dit qu’elle la trouve assez passionnante. Les couleurs sont vives et bien assorties. C’est un portrait. Rosie dit qu’il représente son ami. Betty lui demande pourquoi – et malgré toutes ces couleurs -, pourquoi l’homme semble si désespéré.

« Il va me quitter… Il tremble à l’idée de ne plus jamais me revoir. Mais il prend avec lui mon fils pour garder le meilleur souvenir de moi.

– C’est pour ça qu’il donne l’impression de pleurer ? Mais pourquoi te quitte-t-il si cela le rend malheureux ?

– Vincent est comme ça : il fait des choses qui peuvent le faire souffrir. »

 

Betty observe la jeune fille. Son air est mystérieux. Parfois, elle donne l’impression de sentir tellement fort les choses qu’elle pourrait les deviner. Rosie ne regarde plus le portrait. Elle est à la fenêtre et attend Vincent. Il doit venir la voir. Il lui a dit hier, au téléphone.

 

« Tu me feras mon portrait un jour, Rosie ? Ca me ferait plaisir. »

Rosie approuve tout en restant face à la fenêtre. Betty s’approche d’elle doucement et la prend dans ses bras. Elle dit qu’elle reviendra plus tard. Le médecin l’attend.

 

Rosie reste seule un moment à sa fenêtre. Elle sourit. Comme ça. Sans savoir pourquoi. C’est un moment douloureux qu’elle va passer avec Vincent, mais elle ne lui en veut plus. Aujourd’hui, elle veut qu’il soit heureux. Et surtout, elle veut qu’il emmène son fils loin, très loin. Pour ne pas qu’il connaisse la dureté de la vie ici, qu’il ne connaisse pas le malheur de sa mère. Elle se sent prisonnière des plaisirs de la vie. Elle sait maintenant qu’elle ne partira pas avec eux. Elle s’est résignée. Ce qui ne l’empêche pas de se demander pourquoi elle ne peut pas partir. Elle s’interroge souvent sur son état. Dans son corps et dans son âme. Elle voudrait comprendre. Personne ne lui a jamais vraiment dit en face, mais elle sait que les autres sont différents. Le médecin lui fait toujours d’immenses sourires derrière ses lunettes sans monture. Pour la rassurer. Il est plutôt agréable avec elle. Rosie sent qu’il l’aime bien et même beaucoup. Elle en profite parfois pour le séduire, mais il n’a jamais fléchi. Alors elle craque. Elle lui a déjà crié dessus plusieurs fois. Elle sait que ce n’est pas bien, parce qu’après, il l’enferme dans une salle où on lui administre des doses qui la font presque dormir, mais pas tout à fait. Ils font ça par le sang, directement. Elle déteste ça. Elle sait que les calmants ne sont pas une solution pour elle. Mais elle n’arrive pas à s’arrêter de crier. Il dit qu’elle doit apprendre à se contrôler, sinon, elle ne sortira jamais. Elle en crèverait… Elle sait qu’il fera tout pour la soigner. Mais elle pense qu’il est amoureux d’elle et que c’est à cause de cela qu’il ne veut pas qu’elle s’en aille, qu’il la retient à la clinique. Elle ne l’aime pas, le trouve stupide, irréfléchi et laid. Pour elle, vivre à ses côtés est le meilleur moyen de ne jamais se voir guérir. Mais elle n’a pas l’autorité nécessaire pour prendre sa vie en main. Elle voudrait tant s’en aller. Elle sait qu’il l’en empêchera jusqu’à sa mort. Elle se sent condamnée. Heureusement qu’il ne pouvait pas vraiment s’opposer à ses rendez-vous extérieurs chez Vincent. Elle continuera ses visites sans rien dire, même s’il n’est plus là et un jour, elle s’enfuira.

 

Elle retourne s’asseoir sur son lit et prend le portrait entre ses mains. Le papier est à grains assez épais. Délicatement, elle le déchire dans le sens de la longueur. Elle repose les deux parties sur le lit et observe. Elle préfère comme ça. La ligne blanche du papier ainsi déchiré sur la longueur du visage rend les couleurs bien plus séduisantes. Vincent a comme une cicatrice sur le visage. Sa douleur, comme les couleurs, est plus marquée encore. Au fond, elle aurait bien voulu le marquer encore plus. Qu’il souffre de sa cicatrice épaisse et blanche sur le visage. Qu’il puisse la toucher avec ses doigts et hurler de douleur : Elle aurait passé une crème cicatrisante dessus et l’aurait bandé. Pour le soulager. Et il aurait été heureux. Mais sa cicatrice est dans son cœur et elle ne peut ni la toucher, ni la soigner.

 

Vincent est arrivé. Il est dans la chambre de Rosie, assis sur son lit. Il lui tient les mains. Il les embrasse aussi. De temps en temps. Il ne parle pas. Il ne peut pas parler. Il la regarde simplement. Et Rosie lui rend son regard. Il n’a jamais été aussi soutenu. Elle sait qu’il ne lui dira rien. Ce n’est pas grave. Ce qu’elle veut c’est soigner la blessure. En même temps, elle serait capable là, tout d’un coup, de se jeter par la fenêtre, mais il y a les barreaux. Alors elle met sa tête contre son cœur et pleure pour lui. Car, aujourd’hui, il ne peut pas pleurer. Il ne peut rien faire d’autre que de la regarder pour lui dire adieu avec ses yeux. Il lui caresse les cheveux. Il sent son odeur sur son corps.

 

Ces notes, ce parfum, cette ombre que je perçois. La douceur de ton sein sur ma paume. La douleur de ma main qui te touche. Pour la dernière fois. Une aide. Il ne demande qu’une aide pour arrêter la souffrance, le mal en lui. En tout son être.

 

Ne jamais la perdre.

Quelle mauvaise blague !… Il pourrait éclater de rire tellement le mal est grand. Mais il ne bouge pas. Il la tient serrée sur son cœur et la regarde pleurer. Ils sont là tous les deux, assis à la lumière du dehors qui éclaire une partie du lit. Une lutte incroyable en son corps. Une lutte, dont il ne mesure pas la force, pourrait les ravager tous les deux.

Pourquoi ne mourrait-on pas ainsi ? Car nous pouvons mourir aujourd’hui. Nous avons connu la puissance de l’amour, la flamme dans le ventre et le tremblement de l’âme. Nous avons connu le rire de l’amour, la faiblesse dans les jambes et le cri de la joie. Nous avons connu et vécu, tous les deux, ensemble, le partage de la sensation. Abandonnons tout et mourrons dans le bonheur d’être aujourd’hui dans les bras l’un de l’autre. Pour ne jamais avoir à connaître la douleur de la séparation. Ne jamais connaître la tourmente de la raison. Ce sentiment pénible, ce manque indescriptible de ton corps, de ta chair, de ton sang. La vie sans toi, sans ton sourire et tes larmes. Sans ton rire fou. Oui ! Sans ta folie que je me devais de maîtriser.

 

Mais elle lui coupe la force de ses pensées. Prononce le nom de leur amour : Nim…

Bien-sûr ! Mais pourquoi devrait-elle encore se sacrifier ? Comme si elle n’avait pas donné toute sa vie ! Elle a droit au repos et à la plénitude. Comme tout le monde. Pourquoi devrait-elle encore souffrir dans la solitude ?

Mais elle ne semble pas faire attention à sa fureur. Elle est juste attendrie par cet homme venu pour la rassurer.

 

Elle s’est relevée pensant qu’elle avait assez pleuré pour apaiser la blessure. Il la regarde ébahi. Elle détient une puissance en son âme qu’il ne soupçonnait pas. Elle résistera, il en est certain. Cependant que lui connaîtra la privation, l’absence, la carence de cette puissance qui l’avait porté jusqu’alors. Mais il lui faut résister pour son fils. Ce fils qui le fera vivre encore longtemps. Le temps de lui rappeler la beauté de sa mère. Personne incroyable, capable de tant donner et injustement démunie de tout.

 

Il lui annonce qu’il lui faut partir. Mana viendra avec Nim à cinq heures après l’école pour qu’elle le voie. Il ne sait pas pourquoi il se lève et s’en va. Il pourrait rester encore un peu. Mais il n’en peut plus. Il ne supporte plus la cicatrice qui lui brûle tout le visage. Il a besoin de prendre l’air. Il pourrait s’évanouir d’un instant à l’autre : la douleur est trop intense et lancinante.

Il ne comprend pas pourquoi il le fait, mais il ouvre la porte pour sortir et ne plus jamais se retourner sur ce corps qui a été jusqu’à présent le fruit de tous ses plaisirs.

 

Rosie l’écoute s’éloigner. Elle continue de verser ses larmes. Betty est revenue. Betty passe toujours après Vincent. Elle sait qu’il laisse sans cesse sur son passage les traces de sa souffrance dans le cœur de Rosie. Elle tente de la consoler mais s’aperçoit bien vite que la jeune malade sombre dans une crise de mélancolie. Le médecin est appelé. La prudence est toujours de rigueur face à certains sujets estimés de nature suicidaire.

 

Rosie est restée enfermée cinq jours en cellule de sécurité. Elle a fait de nombreuses crises. Le manque de personnel ne permet pas de pouvoir laisser un aide soignant à ses côtés vingt-quatre heures sur vingt-quatre. La cellule capitonnée et hermétiquement close, ne laissant filtrer que l’air nécessaire dont le sujet a besoin, a été étudiée pour parer à ce genre d’éventualité. Une fois enfermé, il est impossible de pouvoir en sortir ni de commettre quelque acte inconsidéré.

 

Le psychiatre lui a en outre interdit toute sortie extérieure durant quinze jours. Il a tenté de joindre Vincent Livret sans jamais y parvenir. Il s’est étonné que Vincent lui-même ne vienne plus voir Rosie et ne demande aucune explication concernant ses visites à domicile. Le fait est que Vincent, à cette étape de l’histoire, a déjà quitté le Royaume de Ténéaan. Mais l’homme n’a pas cherché à en savoir plus. C’était pour lui un souci de moins.

 

Rosie embrasse Betty et quitte la clinique. Elle traverse, sans se retourner, l’ancien petit parc démuni aujourd’hui de toute espèce florale. Elle a décidé qu’elle ne reviendrait plus. Aujourd’hui jeudi, elle devrait se rendre chez Vincent, mais elle n’en fera rien. Elle sait qu’il n’est plus là. Elle devine que son devoir l’a enfin appelé et qu’il est tant pour les initiés de se réunir. Rosie connaît toute l’Histoire. Cela la rend moins triste.

 

Elle est au portail, s’arrête, prend une grande bouffée d’air et tourne à sa gauche pour rejoindre l’arrêt de bus le plus proche.

 

Elle ne s’est pas arrêtée à la station qui pouvait la mener au seul autre lieu qu’elle connaissait. Elle a continué jusqu’à ce qu’on lui dise de descendre et elle s’est perdue. Elle a errée trois jours avant d’être saisie par la milice. Elle était recherchée. On l’a jetée dans une autre cellule de sécurité dans un lieu inconnu. Elle n’en est jamais sortie. On aurait dû la ramener à la clinique, mais elle s’est fait battre à mort par des soldats ignorants qui ne faisaient qu’exécuter les ordres. La torture est de règle lorsque l’on se trouve face à des sujets susceptibles de faire partie d’un réseau de militants révolutionnaires.

 

Arrivé au bloc de la milice interne de la ville le plus proche, Rosie a été jetée en cellule après avoir été entièrement dévêtue. Ils sont entrés à deux. L’un petit et maigre, moustachu et chauve, l’autre grand et large, une armoire à glace, portant sans cesse un rictus sadique sur son visage marqué de cicatrices. Rosie était accroupie dans un coin. Ils l’ont fait se lever et s’asseoir sur une chaise sous la seule lampe de la pièce. Rosie était calme, comme résignée. Ils ont commencé par la questionnée gentiment. Savait-elle pourquoi elle était recherchée ? Eux n’en savaient rien, le supérieur avait simplement demandé qu’on la surveille. Ils voulaient s’amuser un peu. Ils n’ont pas résisté face à un si joli corps. Voyant qu’elle s’obstinait à ne pas vouloir répondre, ils se sont fait un peu plus sévères. Le rictus sadique du grand soldat s’est accentué. Il lui a ligoté les mains derrière la chaise et s‘est mis à la tripoter de plus en plus violemment. Le petit riait derrière son dos. Il aurait bien participé mais ne s’imposait jamais, sauf si on lui en donnait l’ordre. Face aux attouchements abjects du soldat, le calme de Rosie a cédé. Elle a commencé par hurler puis lui a craché au visage. C’est à partir de ce moment que les choses ont mal tourné. Rosie n’a pas pu retenir son venin. Ouvertement, ne cherchant aucunement à sauver sa vie, elle s’est mise à injurier le gouvernement et sa milice. L’interrogatoire et les tortures ont alors commencé. Les deux soldats étaient persuadés dès lors de connaître le motif de sa recherche : extrémiste opposée au pouvoir. Rosie, sous les menaces et les coups des deux hommes, s’est mise à débiter les secrets de l’humanité, invectivant l’Etat et le tenant pour responsable des malheurs de la planète. Elle criait et médisait tour à tour. Un homme tel que Ténéaan ne sauverait jamais la toute puissance divine qu’est la nature elle nous a faits et il faut la respecter sans elle nous ne sommes rien. Elle se meurt aujourd’hui à cause des carnages de l’Homme et nous mourrons tous avec elle. Elle ne peut plus nous offrir notre oxygène parce qu’elle succombe à l’irrespect de ses citoyens qui ont saccagé ses ressources d’énergie sa faune sa flore ses fonds marins et tout ce qu’elle nous réservait de saint. Un homme tel que Ténéaan ne pouvant respecter la nature mitraillant ses fils et ses frères détruisant de ses bombes les réserves de vie nécessaires à tout être humain n’est pas digne de se respecter lui-même il doit mourir. Le seul moyen de pouvoir vivre en harmonie avec notre planète de prolonger notre existence de nous épargner l’extinction de notre espèce était de lui donner notre amour en se servant au mieux des dons qu’elle nous a offerts en se servant de nos corps et de nos imaginations pour la louer et lui dire merci. L’art n’a pas été crée il est depuis tout temps afin de communiquer avec les éléments saints qui nous entourent l’art est le seul et unique moyen de prier… Les deux hommes n’écoutaient plus et ne cherchaient plus à écouter. Pris par la violence et le goût du supplice, ils ont continué de se déchaîner sur le corps frêle et meurtri de Rosie.

 

Quand la douleur s’est fait trop intense, Rosie s’est tue et s’est laissée mourir.

 

Ses insultes envers les dirigeants du royaume, ses délires psychotiques ainsi que ses superstitions qualifiées de moyenâgeuses ont été la cause de sa mort. Elle n’a livré aucun nom et a fini par succombé à ses blessures.

 

 

Deuxième Partie

Mana

 

Sous son énorme chevelure

Sous ses paupières basses

A voix sourde mêlée de rires

Elle et ses lèvres racontaient

La vie

Paul Eluard, Derniers Poèmes d’amour


1. L’Espoir

 

 

A la radio, une voix profonde, grave et monocorde proclame ainsi :

« A l’instant même où le cœur de l’univers s’est mis à battre, dès le moment du Big Bang, le destin céleste – l’avenir de notre galaxie – était déjà scellé. Rien n’est immortel. Nous vivons dans un monde voué à une mort certaine. Il nous a fait et nous lui ressemblons. Ainsi, comme les êtres vivants qu’il a créés, l’univers grandit et évolue.

Aujourd’hui, le soleil, étoile souveraine, n’est pas encore mort. Mais l’univers, lui, a bientôt fini son expansion… Notre monde court à sa perdition.

Si, ces dernières années, nous sommes passés au travers des pires fléaux – calamités engendrées par la main de l’homme sur sa propre terre d’accueil – nous n’échapperons pas aux lois physiques de notre galaxie. La nature a toujours été notre maîtresse. Certains se sont battus pour nous faire entendre raison et la respecter. Mais, notre infidélité et notre orgueil – supériorité démentielle du cerveau humain qui se croit maître de toute existence universelle – nous conduit vers la preuve irréversible de notre erreur. L’expansion de l’univers sera freinée, puis inversée par la gravité. Le futur est alors tout tracé : le monde s’effondrera sur lui-même et sera englouti dans son propre trou noir. Le néant sera à jamais néant… »

 

Le débat se poursuit entre religieux et dirigeants de tous bords. Mana se sent lasse. Elle éteint la radio. Elle n’en peut plus de ces discours qui ne mènent à rien. Elle songe que l’homme qui parle est dans le vrai. Malheureusement, il a déjà perdu tout espoir. Sont-ils nombreux ceux qui, comme elle, sont prêts à se livrer corps et âme pour sauver la planète ?

 

Elle est seule. Vincent ne rentre pas ce soir. Il doit répéter avec les musiciens de la compagnie. Seulement les musiciens. Les chants et les tambours. Ils ont besoin de créer encore et encore. Normalement, ils créent avec le corps qui se balance devant eux. Mais, ces temps-ci, ils cherchent à atteindre quelque chose d’autre, de plus fort. Mana pense à lui et aux autres, à leurs prières, à leurs combats pour retrouver la sérénité d’antan. Elle s’assoit sur le pouf qu’elle a ramené d’Afrique. Son cuir est chaud. Elle dépose sur la table basse l’herbe et les feuilles nécessaires à la préparation de son joint. Elle effrite délicatement la plante grasse entre ses doigts. Elle prend une feuille à rouler et y place le mélange d’herbe et d’huile qu’elle a récoltée. A présent, elle fait glisser les deux extrémités du papier, l’une contre l’autre. Ainsi, le mélange est bien tassé. Elle passe sa langue sur la colle de la feuille. Son joint est fait. Elle sait qu’elle ne devrait pas fumer. Ses poumons ne doivent pas être endommagés, mais sains. Pour le souffle. Si elle doit danser toute une nuit pour se faire entendre, si elle doit suivre le rythme des tambours, elle doit posséder la force du souffle avant tout. Pourtant, sa faiblesse fait qu’elle allume le joint. Cela ne compte pas vraiment. L’humanité est imparfaite. Elle a le droit a son heure de réflexion et d’abandon.

 

Entre le pouce et l’index.

Une bouffée d’herbe.

De la bonne herbe. Dominicaine.

En équilibre sur le cendrier, le temps d’une gorgée d’eau fraîche.

 

Mana s’est endormie, la tête appuyée sur le pouf. Il y a quelques instants, elle écoutait encore, les yeux mi-clos, les tambours de Vincent. Un enregistrement de djembé avec les aigus mélodieux des balafons. Elle s’est envolée avec la musique. Elle était si bien dans cette position.

Vincent est rentré. Il la regarde. Il baisse le volume de la stéréo. Il s’assoit sur le canapé et rallume le joint éteint. Il pense qu’elle ne fume pas seule d’habitude. Réveille-toi ma Mana.

 

« Mana ! Mana ! Il est une heure, viens, tu seras mieux dans ton lit. »

 

Une longue plainte en réponse. Mais elle sait qu’il a raison et fait tous les efforts du monde pour prendre appui sur lui, les yeux encore fermés. Il la guide jusqu’à la chambre. Moments d’agacements immatures le temps de retirer tous ses vêtements. Elle se couche et s’endort.

 

Il est neuf heures quinze. Mana ouvre les yeux. Elle se sent comme clouée au matelas. Elle ne travaille pas avant la fin de l’après-midi aujourd’hui. Ce sont ses premières pensées. Alors elle repose sa tête sur l’oreiller. Elle n’a pas envie de se lever. Elle se sent lasse depuis quelques jours, comme une envie de tout abandonner et de se laisser mourir. Mais un éclair lui traverse l’esprit : Nim, l’école. Elle se lève en hâte, court à sa chambre. Il ne s’y trouve pas. Elle traverse le couloir dans sa petite tenue de la nuit et trouve Vincent au salon, assis sur le canapé. Il comprend en voyant son visage. Ses yeux et son sourire la rassurent immédiatement.

 

Ne t’inquiète plus ma douce.

En sûreté, à l’école.

L’ai déposé. Plus de soucis. Faire des efforts.

Pour toi. Pour te laisser dormir. Te sens si douloureuse.

 

Elle vient se blottir contre lui et déverse sur sa chemise son eau de ses yeux brumeux. Il lui caresse les cheveux. Elle sent bon. Surtout le matin, car il n’y a sur elle que sa propre odeur. Elle suffoque. Elle se calme et lui demande pardon. C’est à lui de demander pardon.

 

« Je ne t’aide pas beaucoup. Je ne sais plus où j’en suis. Cette vie.

– Je sais, dit Mana. Moi aussi. Je me sens coupable de vouloir tout laisser tomber et d’attendre patiemment la fin. Mais nous ne sommes pas seuls. Il faut continuer à chanter, à rire, à vivre Vincent. Viens accroche-toi. Nos appels seront entendus, j’en suis sûre. Et Nim doit vivre lui aussi. Il doit connaître le bonheur de vivre. Ce cadeau qu’on lui a fait d’être, de naître. On ne peut pas le lui enlever maintenant. Il faut qu’il puisse goûter aux curiosités de la vie. L’amour Vincent, la guérison, l’art et le monde. »

 

Elle se redresse, prend ses mains entre les siennes et chante. Un chant Bambara que sa mère lui avait appris.

 

Elle sourit, Vincent reprend en chœur avec elle. Elle lui lâche les mains et fait de longs gestes souples et harmonieux avec ses bras, tandis que Vincent bat en rythme la chanson de ses doigts sur la table basse.

Elle se lève dans la même harmonie et se met à danser, en laissant à Vincent le soin de continuer à chanter. Tout son corps tremble. Ses genoux se redressent l’un après l’autre sur le rythme du tambour qu’est devenue la table basse. Elle ondule des fessiers à la tête en faisant tourner son bras droit resté tendu. Vincent ferme les yeux et se met à chanter de plus en plus fort, de plus en plus vite. Des youyous aigus lui échappent de temps à autre. Ses doigts durs tapent de plus belle. C’est un rythme entraînant sur lequel Mana se détend tout à fait, laissant son énergie se déployée. Comme la chanson, ses gestes sont répétitifs et s’accélèrent au rythme que lui donne Vincent. Leurs regards se croisent. Ils se comprennent. Ensemble, ils s’acheminent vers la puissance des corps en symbiose que leur procure ce travail artistique. Mana transpire. Elle continuera ainsi jusqu’à l’épuisement. Son corps l’a quittée. Elle se sent comme une bulle de savon. C’est un plaisir. La moquette est de l’herbe fraîche, les objets qui l’entourent, de parfaits éléments naturels, ceux que l’on retrouve en forêt. La table basse est une belle peau bien lissée, tendue à souhait, telle un tambour. Vincent tape avec frénésie. Cela signifie que la prière a fait son chemin et que son appel va s’éteindre dans les murs de l’appartement. Mana ne touche plus terre, elle pousse, elle aussi, des cris. Comme des cris de guerre. Elle se donne, entière, restant à l’écoute du rythme que lui offre Vincent. Elle sait qu’il va stopper au prochain appel et pour cela, pousse son corps aux limites qu’elle lui connaît.

 

BAM. Elle finit juste son geste. Les genoux fléchis, les jambes écarts, le torse penché sur la droite entraînant la tête, les deux bras tendus à l’horizontale, les doigts écartés. Elle a les yeux clos. Elle reste ainsi plusieurs secondes, savourant l’énergie qu’elle retrouve en tout son corps jusqu’aux tréfonds de son âme. Elle rit, soulagée.

 


2. Sur les Bords du Lac Tchad

 

 

Mana ouvre le frigo. Elle regarde son contenu pendant dix bonnes secondes sans se souvenir précisément de ce qu’elle était venue chercher. En tout cas, le frais lui fait du bien. Elle sue à grosses gouttes. Elle finit par y prendre une brique de lait qu’elle ouvre de ses dents pointues. Elle boit fiévreusement la moitié de la brique sans s’étrangler. Elle sent le liquide froid lui traverser le corps.

 

Elle se hâte à la salle de bains pour se laver et se détendre. Elle défait les premiers boutons de son débardeur sur lequel on perçoit des taches de sueur sous sa poitrine et le long de sa colonne vertébrale. Son soutien-gorge et son slip sont entièrement mouillés. Elle se dévêtit devant son miroir. Elle y voit une jeune femme, mince et musclée, à la peau brillante et foncée. De la couleur du chêne. Ses lourdes tresses lui couvrent tout le dos. Elle se touche le nez y découvrant un léger défaut épidermique, un nez fin sur des lèvres pulpeuses. Elle note que son kohol a coulé. Elle ne s’est pas démaquillée la veille. Ses cils forment encore cet arrondi qui permet à ses yeux d’être deux fois plus grands, deux fois plus séduisants. Elle détourne son regard de son corps, songeant qu’elle ne doit pas s’admirer ainsi. Pourtant, elle ne peut s’empêcher de s’observer. Non pas à cause de son joli corps, mais à cause du miroir lui-même. Mana aime à s’y contempler chaque jour. C’est ce miroir qui a vu son corps changer et se développer. Il lui rappelle son enfance. Cette grande glace, un peu vieille aujourd’hui, que sa grand-mère lui avait proposée d’emmener à son départ d’Afrique. Elle est jolie, toute bordée de dorure, un mètre cinquante sur un mètre. Elle couvre pratiquement tout le mur entre le lavabo et la porte de la salle de bains.

 

Quand elle était petite, elle passait de longs moments devant cette glace à faire des grimaces. C’était l’unique miroir de toute la maison et peut-être même de tout le village.

 

Ce village, c’est Kouka, dans les terres de l’Afrique occidentale, près du Lac Tchad, au Nigéria. Mana a grandit là-bas avec sa mère et sa grand-mère. Elle n’a pas connu son père. On raconte que c’était un grand sorcier qui faisait jaillir des sources géantes d’eau douce en plein désert. Pimpa, la mère de Mana, l’avait aimé un soir lors de célébrations pluviales, après les rituels d’adieux. Bizarrement, ces dernières années, il ne pleuvait presque plus. Le climat, pourtant équatorial, n’apportait que l’austérité du soleil. Les cultures se portaient mal et la famine commençait à gagner le village. Mais, ce jour-là, le griot avait annoncé l’arrivée du sorcier et les cœurs s’étaient remis à battre. Tout le village s’était rassemblé pour accueillir le sauveur. Comme il était jeune ! Il connaissait si bien les forêts, les montagnes, les steppes, il aimait tant ces terres ouvertes à l’homme !… Tout le village avait prié avec lui. Ils avaient tous chanté avec la plus grande ferveur et dansé et chanté au rythme des tambours batas et des cris des babouins qui résonnaient jusqu’au village. Comme si eux aussi désiraient participer aux prières. Plus tard, sur la mélodie des balafons, Pimpa et le sorcier avaient dansé ensemble. Puis, ils s’étaient couchés dans les hautes herbes de la savane derrière des buissons impénétrablement épineux. Elle avait griffé ses fesses dans la passion sur l’herbe séchée, jaune, et fortement raréfiée sur le sol que le soleil avait désormais trop cuit. Pimpa avait dix-sept ans. Elle a connu l’amour cette seule fois dans sa vie et s’est toujours tenue éloignée de tous les envieux en espérant le retour du sorcier, mais il n’est jamais revenu. Elle a élevé sa fille du mieux qu’elle pouvait. Mana ne s’est d’ailleurs jamais plaint de rien. Elle admirait sa maman qui travaillait dur aux côtés de sa grand-mère pour la nourrir. Les deux femmes partaient dans la fraîcheur matinale afin d’éviter, durant leur long trajet, les touffeurs tenaces de la journée. Elles étaient accompagnées de toutes les personnes assez résistantes à l’effort, capables de nourrir leurs descendances ou leurs parents.

 

Durant le premier mois de la saison des pluies, on devait se rendre sur nos terrains de cultures pour commencer à planter le mil. On ne le récoltait qu’à la fin de cette même saison, au mois d’octobre. On partait comme ça, avec juste assez d’eau pour le voyage. On devait traverser la forêt marécageuse avant de pouvoir se rendre sur le Lac. Souvent, on rencontrait les chasseurs. Ce n’était pas des braconniers, mais des hommes des villages voisins qui tuaient pour se nourrir. Ils chassaient le boa, ce serpent géant qui vous entoure de son corps froid pour vous étouffer. On les croisait le matin, à l’aller. Ils étaient là, postés devant leur paillote, tout silencieux. Maman les aimait bien. Elle plaisantait avec eux. Ils restaient dans la forêt quelques jours avant de rentrer dans leur village. Ils avaient ainsi plusieurs repères dans la forêt. Les paillotes, on ne les touchait pas. On savait que c’était leurs repères. Elles étaient à eux, construites par eux. On n’avait pas de droit sur les paillotes. Quand ils avaient bien chassé, ils passaient nous vendre de la viande en échange de riz et de mil. Parfois aussi, ils nous accompagnaient un peu jusqu’au lac pour nous escorter. La forêt, c’est dangereux. Et eux, ils avaient les armes à feu et les lames tranchantes. Moi, j’aimais bien cette forêt. Son bruit. Ses rires et sa fraîcheur. Elle était envoûtante. Il y avait les singes qui se baladaient d’arbre en arbre. Mon grand-père, il en avait adopté un quand j’étais petite. Il s’appelait Makou, ce qui veut dire « silence » en français d’Afrique noire.

 

Le grand-père parlait bien le français d’Afrique : il venait du Mali, d’un village Dogon. (C’est lui qui nous a appris à communiquer avec les esprits et les ancêtres par la danse. Mais son arrivée dans notre village est une toute autre histoire.)

 

Bref, le petit singe, on l’avait appeler comme ça parce qu’il riait tout le temps très fort et le grand-père criait « Makou ! Makou ! » après lui. Il avait fini par croire que c’était son nom et il venait nous sauter au cou dès qu’on lui disait de se taire. Mais un jour il est parti. Ou alors on nous l’a volé. Je ne sais pas, mais j’ai beaucoup pleuré.

 

Une fois qu’on avait traversé la forêt sombre et humide faite de verdure éternelle – c’est l’impression qu’elle donnait – avec ses feuilles larges et vertes, il semblait qu’on quittait un autre monde, un monde qui nous observe, un monde où la masse végétale peut atteindre soixante mètres de haut et à laquelle sont suspendues des lianes ligneuses au diamètre extraordinaire ! A la lisière, on retrouvait ce léger tapis herbacé que l’on avait perdu en entrant dans la forêt. Elle ne le permettait pas, elle ne laissait entrer que les hommes et les animaux. Même le soleil ne pouvait laisser transparaître le moindre petit rayon. Mais derrière elle… la lumière aveuglante et réfléchissante à la vue du Lac….Là se déroulait sous mes yeux mon Afrique telle que je l’ai toujours connue. Le Lac est immense sans aucune pente, il y a donc très peu d’écoulement et les poissons y séjournent pratiquement toute leur vie. J’avais l’impression d’être devant l’océan à chaque fois. C’est ce que je me disais dans ma tête, ça me faisait rêver pendant le labeur. Mais au loin, on percevait quand-même les hautes plaines du nord, comme des montagnes. Les pêcheurs nous débarquaient sur l’autre rive, là où les cultures nous attendaient…

 

 

C’est ainsi que Pimpa racontait ses journées à sa fille qui, elle, n’aura jamais fait le trajet jusqu’aux cultures. Elle est partie trop jeune du village. On l’a envoyé en France avec son cousin Nanema. Le père du cousin habitait dans l’état du Ijaw avant que les dix-neuf Etats du Nigeria se soient réunifiés. Il était riche. Il dirigeait une compagnie pétrolière. Mana est allée un peu à l’école là-bas, avant de s’embarquer pour la France. Le temps que le cousin finisse ses études du second degré. Il désirait entrer en fac une fois en France. Pimpa a toujours refusé de les accompagner. Elle disait qu’elle se devait de rester auprès de sa mère, même si la grand-mère savait parfaitement se débrouiller seule. Surtout qu’elle n’était jamais seule. On se rappelle bien Dogulu… Il ne la quittait jamais. Ils étaient amoureux tous les deux. Pour Mana c’était Pupy Dog : il était un peu son papa.

 

Non, si Pimpa refusait catégoriquement de quitter Kouka, c’est parce qu’elle avait toujours l’espoir au fond d’elle-même, et ce au bout de cinq années, de revoir le sorcier…

 

Sa fille serait heureuse avec le cousin Nanema, il s’occuperait bien d’elle sur l’autre continent qu’elle regardait comme étant l’autre bout du monde. Le jour du départ, ils ont tous pleuré.

 

Tout était prêt. L’oncle et le cousin étaient enfin arrivés. Ils sont restés manger la fameuse bouillie de mil à la sauce verte et gluante aux feuilles de baobab que la grand-mère adorait faire. Et c’est là, pendant le repas qu’elle a vu Mana pour la dernière fois devant l’immense et unique glace du village.

 

Du haut de son tabouret en bois, la grand-mère levait de temps en temps les yeux vers l’image inversée de son enfant et souriait de voir ainsi se distraire la petite qui lui ressemblait tant. Mana s’inventait un univers dans lequel elle faisait exister différents personnages. Son amie Kiliane était là aussi. Elles jouaient pour la dernière fois ensemble en passant et repassant devant la glace le temps d’y jeter un coup d’œil et de s’éclater de rire. Elles dansaient ou imitaient les adultes dans des cris insensés d’enfants. Mana ne se rendait pas encore bien compte du départ. Elle le réalisera complètement le jour de l’embarcation pour la France. Quand elle aura vu s’éloigner sa terre qui l’a guidée durant ses premières années de vie.

 

C’est là que la grand-mère a dit à Pimpa qu’il fallait charger le miroir dans la Land Cruiser. L’oncle n’était pas d’accord du tout et les voix ont commencé à monter. Mana et Kiliane se sont arrêtées de jouer pour écouter. Puis, elles ont repris leur jeu en imitant cette fois l’oncle et la grand-mère – qui n’étaient autres que la mère et le fils. Et le fils a compris. Il a vu les deux filles de cinq ans se moquer avec un grand talent. Et surtout, il a vu sa maman qui pleurait devant ce spectacle fort amusant. Alors, il a cédé.

 

Mana se souvient… Elle se glisse dans le bain qu’elle a fini par se faire couler. Elle aime ces moments-là. Les moments où elle peut prendre le temps de penser. De se rappeler, de mettre en images les récits de sa mère et de les faire revivre tels qu’elle les perçoit aujourd’hui avec – certainement, se dit-elle – les transformations que leur a fait subir sa mémoire.

 

Elle n’a jamais pu revoir sa mère… A cette époque Ténéaan n’avait pas encore conquis le territoire. A cette époque Ténéaan n’existait pas. La France était libre. Ils étaient libres. Libre de circuler. Libre de voyager. Ils n’étaient pas à tout moment surveillés, interrogés, condamnés pour un oui ou pour un non. Comment cela a-t-il pu se produire ? Elle vivait chez son cousin Nanema. Elle n’avait que douze ans. Dès lors, comme de nombreuses personnes sur cette terre, elle a vécu dans la crainte.


3. Douloureuse Acceptation

 

 

         Jeudi. A quatorze heures quarante, Vincent et Mana ont quitté la Compagnie. Après avoir dansé sous le chapiteau, ils ont marché longtemps dans la ville dévastée. Vincent en avait besoin. Il se sent triste. Il ne reverra Rosie qu’une seule et dernière fois pour lui faire ses adieux. Gili a parlé. Le message est clair. Demain à neuf heures, ils rencontreront Aponi, le messager inconnu et décideront de leur départ pour l’Afrique. Ils n’ont pas échangé une parole durant leur promenade. Mana n’osait rien dire. Elle compatissait simplement à la douleur de son ami. Ils se sont dirigés de ce même pas lent vers le bloc 6, l’école élémentaire dans laquelle Nim passe la plupart de son temps. Lorsque la sonnerie de l’école a retenti, ils ont décidé de prendre leur tristesse en main : Nim n’a pas à partager la douleur des adultes. Tranquillement ils ont pris le chemin de l’appartement, à cinq cents mètres de l’école, dans une rue étroite et isolée.

 

Dix-huit heures. Vincent prépare des nems. Il a les mains entièrement plongé dans le grand récipient en verre qui contient tous les aliments nécessaires à la préparation de son met. Il mélange consciencieusement. Nim le regarde faire avec attention. Il veut mettre ses mains lui aussi. Vincent le prend sur ses genoux et touille avec lui. Mana demande s’ils ont besoin d’aide. Mais non. Cependant, elle ne repart pas au salon tout de suite pour continuer à lire son roman. Non. Elle reste là à les observer tous les deux. Nim a un grand sourire sur les lèvres. Par contraste, Vincent semble de plus en plus soucieux. Elle le lui dit. Il ne répond pas. Toute la journée, il a affiché ce regard triste et mélancolique. Ne dis pas de bêtises.

 

« Vincent, personne au monde ne te connaît mieux que moi. Pas que je te fréquente depuis longtemps, mais je t’ai dans le sang. Je te ressens Vincent, et je peux affirmer aujourd’hui que quelque chose te trouble, te fait du mal. Et… je sais très bien quoi… et, je me disais que – peut-être – tu aimerais en parler.

– Et bien, tu te disais mal… »

 

Il a son air mauvais. Il semble en colère. Mana sait que c’est pour mieux cacher sa peine. Il embrasse Nim. Le repose sur le banc à ses côtés et se lève pour prendre les feuilles de riz. Il fait sa vite. Ses mains tremblent un peu. Mana le regarde avec beaucoup de douleur au fond des yeux. Nim, qui n’a pas quitté ses mains du saladier, prend un air interrogateur. Papa… Vincent lui montre comment rouler la feuille de riz autour des ingrédients malaxés. Nim s’exécute, docile. Mana fait un clin d’œil à son garçon en lui souriant et, sans insister, retourne au salon.

 

Elle s’assoit sur le canapé. Elle détend ses jambes, s’étire. Elle tourne la tête. A ses côtés est posé son roman. C’est Manon Lescaut de L’Abbé Prévost. Son marque page dépasse du livre. La collection est magnifique. Elle le prend entre ses doigts, le feuillète, puis le repose. Elle ne va pas le finir tout de suite. Elle sent qu’elle ne va pas réussir à se concentrer suffisamment. Elle ne ferait que lire entre les lignes sans suivre l’histoire. Juste penser à Vincent qui souffre de laisser derrière lui sa femme de toujours. La femme qu’il doit abandonner alors qu’il s’était promis de s’occuper d’elle à tout jamais. Mana y a déjà songé, mais elle ne voit pas comment faire. Elle pense qu’elle serait prête à faire ce sacrifice et continuer à vivre ainsi qu’ils ont toujours vécu. Mais non, cette perspective est impossible. Il devra s’habituer à son absence. Mana fera tout pour qu’il oublie. Pour lui donner l’amour qu’il mérite. Pour continuer à l’aimer tel qu’elle l’a toujours aimé. Elle s’imagine qu’elle pourra supporter encore et encore les états d’âme de Vincent. Qu’elle pourra jusqu’à la fin de ses jours être considérée comme la seconde femme, la femme trompée et bafouée.

 

Elle se lève et court à sa chambre. Elle ouvre le dernier tiroir de la commode, là où sont disposés en désordre la plupart de ses papiers, importants ou autres. C’est là aussi qu’elle a conservé ses propres écrits et les lettres de ses proches, de sa mère, de sa grand-mère, de Vincent. Elle prend une enveloppe de papier kraft assez épaisse. Elle referme le tiroir et s’installe sur son lit. Elle tire de l’enveloppe plusieurs feuillets écrits au stylo à bille bleu. L’écriture est fine et penchée. C’est la première lettre qu’elle a reçue de Vincent, il y a maintenant près de cinq années. Nim avait tout juste deux ans. Elle habitait encore chez Nanema dans la banlieue sud de Paris. Elle aime relire cette lettre. Elle l’aide à mieux comprendre et accepter l’amour que lui porte Vincent. Elle sait qu’elle a été écrite d’un seul jet, sans retouche.

 

Paris, le 9 avril

Quinze heures.

 

 

Mana,

 

 

            Je ne peux plus attendre. Je t’écris donc. Pour apaiser mon cœur. Mais, j’ai tellement de chose à t’écrire, à te faire partager que je ne sais plus par où commencer.

            Commençons et nous verrons. Peut-être que ma lettre sera décousue, mais qu’importe ? Je te déverserai mon flot de paroles et nous ferons le tri ensemble s’il le faut.

 

            Je t’ai connu trois jours, trois petits jours…et ma vie s’est remplie d’un seul coup. De quoi ? Elle était déjà bien remplie avant puisque je suis du genre à vivre à cent à l’heure. Mais voilà, le fait est là : aujourd’hui tu n’es pas à mes côtés et je ressens un manque indescriptible.

            Je n’ai rien à perdre Mana. Je t’avouerai tous mes symptômes et tu pourras toi-même en juger.

 

            Depuis le jour où tu as osé me parler, ma vie a changé. Je ne voulais pas la changer, mais quelque chose s’est emparée de moi contre quoi je ne peux plus lutter.

           

            Je ne voulais pas changer ma vie affective, car depuis de longues années, mon cœur et mon esprit se préoccupent d’une personne qui m’est très proche. Elle est malade et je me rends chaque jour à la clinique pour la soulager et l’aimer. Je ne pensais pas pouvoir être de nouveau envahi par ce sentiment d’amour qui me bouleverse aujourd’hui.

           

            Dix années j’ai partagé mon existence avec cette femme. Elle est ma meilleure amie. Ma sœur. J’ai énormément de tendresse envers elle. Je ne l’ai jamais trahie. J’ai beaucoup souffert durant notre relation… De ses absences, de ses crises de démence. Je n’y pouvais rien et cette incapacité à faire le bien me rendait malade. Et je m’y suis fait. Me suis adapté. J’ai accepté la vie que j’avais choisie auprès d’elle. Dernièrement, j’avais cru retrouver un bonheur qui s’était noyé dans les habitudes du quotidien. Mais je me rends compte que je ne suis plus fou d’elle comme je l’étais, un véritable enragé, un passionné. Prêt à tout pour cette femme. Les sacrifices et les tourments. Non, ma vie s’est poursuivie, emprunte d’une certaine marque de résignation. J’étais tranquille et serein, acceptant sans condition mon destin. Je pensais que j’avais atteint là à la sérénité de l’amour, que je connaissais enfin la meilleure façon d’aimer.

            Et puis voilà : de nouveau la peur face à ces sensations d’une douleur bienfaisante. Je t’ai connue et la souffrance est revenue. La souffrance de ne pas vouloir choisir par crainte de l’inconnu. La peur de laisser tout aller et de le regretter un jour ou l’autre.

 

            Une chose est certaine, je ne pourrai jamais regretter ces trois jours Mana. Trois jours avec toi, à ne plus rien comprendre, à ne plus vouloir faire face à la vie que je menais jusqu’ici. Que m’est-il arrivé ? Un coup de foudre ? Est-ce possible Mana ?

 

            Cet amour est pourtant bien réel. Je crois que je ne peux plus me le cacher ni reculer devant mes sentiments. Tu m’as demandé si j’étais heureux dans ma vie. Oui, je l’étais. Mais tout a changé.

 

            J’ai peur Mana. Peur de toi, peur de moi. Parce que nous sommes des passionnés et que tout peut s’arrêter du jour au lendemain. A l’heure où je t’écris, tu t’es peut-être enflammée pour un apollon. Avec ta beauté, ta petite gueule d’amour, je crois tout possible…

 

Mana sourit. Elle se laisse aller en arrière, s’appuie contre la tête de lit. Elle rêve. Elle revoit en image ses premières rencontres avec Vincent. Ils s’étaient connus lors d’un spectacle de danse d’une de leurs amies. Elle l’avait revu seulement plusieurs semaines après chez Gili. Elle l’avait tout de suite reconnu. Jamais prendre la parole ne lui avait semblé si difficile. Son regard la troublait complètement. Mais elle avait osé. Ils s’étaient vite rendus compte de leur folie. Oui, ils étaient fous, transportés de sentiments incroyables. Jamais elle n’aurait pensé à aller voir ailleurs. Elle n’avait d’yeux que pour lui.

 

Elle poursuit sa lecture.

 

Ca, je le sais, je le connais, je l’ai vécu, j’ai appris à m’en méfier. Et alors que j’avais cru trouver la stabilité dans mes sentiments, voilà que tout fout le camp de nouveau !

 

            C’est pourquoi j’ai peur. Mais je ne peux pas lutter Mana. Je n’ai jamais vécu ça en vingt-trois ans de mon existence, même étant adolescent !

 

            Et tu sais pourquoi c’était si magique d’être ensemble ? Parce que nous savions pertinemment que l’autre ressentait la même chose.

 

            Mais non ! C’est terrible ! Je voudrais arrêter de tout dire, de tout écrire, parce que j’ai peur que cette magie ne soit plus.

 

            Mana, fais qu’elle soit à tout jamais. Je t’en prie. C’est si bon. Fais le pour moi, fais durer ce désir à l’infini…

 

            Il me suffit de fermer les yeux pour revoir chaque trait de ton visage : je ne savais pas que cela était possible.

            Il me suffit de penser à toi pour sentir ton parfum : je ne savais pas que cela était possible.

            Il me suffit de m’imaginer dans tes bras pour me sentir défaillir : Je ne savais pas que cela était possible.

 

            J’ai l’estomac en bouillie Mana.

 

 

Paris, le 10 avril

Vingt heures.

 

 

            Je suis fatigué Mana. Oui, je suis fatigué, fatigué moralement, parce que je ne comprends plus rien à ce qui m’arrive – penser à toi à chaque seconde, à chaque instant quoique je fasse – et physiquement : je ne peux plus m’arrêter de taper frénétiquement sur mon djembe. De toute façon, c’est la seule chose que je suis capable de faire en ce moment.

 

            Où es-tu Mana ? Quand reviens-tu ? Je n’arrive pas à te joindre. Vais-je pouvoir supporter ton absence encore longtemps ?

 

            Ah… Ton odeur, ta douceur, ton sourire, tes yeux, ton regard posé sur le mien. Tes longs cils que je pourrais caresser de mes doigts. Ta bouche, Mana, que je pourrais baiser sans me soucier du reste du monde. Ton corps que j’écouterais danser toute une nuit, toute ma vie. Tes paroles…

 

            Je rêve de toi Mana. Je m’endors avec toi, je me lève avec toi. Je souris, ris et pleure avec toi. Tu me manques. Je crois que tu ne peux t’imaginer à quel point…

 

            A chaque inspiration, chaque souffle, chaque instant de la vie, tu es là. Partout je te vois…

 

Mana…

Mon amour…

Mana, ma chérie d’amour.

Fou, définitivement fou… Fou. Fou. Fou. Je suis fou d’amour pour toi.

J’ai quinze ans aujourd’hui. Merci Mana de m’avoir fait connaître la folie de l’amour.

 

            Amour ? Non, ce n’est pas ça. J’ai aimé. Ce n’est pas ça Mana. Il n’y a pas de mot. Il faudrait que nous l’inventions. Il n’existe aucun mot dans notre vocabulaire pour décrire ce que je ressens aujourd’hui. C’est trop fort. FORT. Mon cœur ne bat plus, il explose dans ma poitrine. Aide-moi.

 

            La douleur d’aimer est si aiguë que je ne peux t’imaginer être à moi, que je ne peux m’imaginer être en toi, sans penser que je pourrais m’évanouir… Voilà ce que c’est que de m’imaginer te faisant l’amour. Je ne pourrai pas le supporter. Je crois que ce que j’éprouve à ton égard est si intense, si pur, si beau que le sexe n’y a pas sa place.

 

            Je pourrais rester des heures, juste à tes côtés, à tenir tes mains dans les miennes, à te laisser caresser mon visage de ton regard. Juste comme ça. Juste te regarder respirer et vivre.

 

            Bien plus, je crois que je pourrais continuer à exister avec la seule pensée de te revoir un jour. Avec l’espoir et l’imagination.

 

            Mana appelle-moi. Ou écris-moi. Oui, écris-moi avec ton âme, avec tes mots à toi, tes mots chaleurs. Tes mots si pleins…

…de vie, de douleur, de tendresse, de présence, d’innocence, de poésie, de légèreté, d’amour, de nostalgie, d’expression unique, manifeste, d’harmonie, de désir aussi.

 

            Tes mains. Je veux tes mains entre les miennes. Je veux sentir à nouveau la caresse de tes doigts sur ma paume. Je veux ton souffle sur mon visage. Je veux ta voix sur ma peau, glisser jusqu’au fond de mes entrailles à m’en faire tressaillir.

 

Fais ce qui doit te rendre heureuse, Vincent.

 

 

Mana pleure et sourit en même temps. Ce jour là, elle revenait de Bretagne où elle avait séjourné une semaine pour rendre visite à une amie. Elle lui avait parlé de Vincent durant tout son séjour. Non, elle ne se serait jamais doutée. Cette lettre… Elle n’avait pas voulu l’appeler tout de suite. Le lendemain, elle l’avait rencontré en bas de chez elle. Le soir même, elle faisait ses valises et s’installait chez lui. Histoire belle et étrange. Romanesque. Elle se le dit souvent.

 

Ces mots ne sont pas morts en lui. Elle sait qu’il ressent encore aujourd’hui cette fureur, ce besoin d’être constamment à ses côtés. Il est perdu sans elle. Elle croit qu’elle n’a pas besoin de plus. Elle se sent vivre, même dans le chagrin de ne pas pouvoir lui appartenir au moins une fois.

 

 

Vincent l’appelle. Elle range la lettre et sort de la chambre. Elle dit que ça sent la friture dans toute la maison. Sur la table de la cuisine, le couvert. Une jolie nappe et un dessin de Nim. Elle les embrasse. Vincent la retient et la serre dans ses bras. Elle ne bouge pas. Se laisse étreindre. Elle a le nez dans ses cheveux. Son odeur lui donne des frissons. Elle voudrait ne plus jamais bouger. Vincent… Elle a une impression de mouillé dans son cou. Vincent ? Elle lui relève la tête. Oui, il pleure. Tant mieux, ça fait du bien. Il fallait bien que ça sorte un jour ou l’autre. En revanche, il n’y a rien de tel pour la faire pleurer elle aussi : voir l’homme qu’elle aime dans cet état. Ils se regardent. Ils ont l’air idiot. Ils s’éclatent de rire.

 

Les nems étaient délicieux. Il y en a encore assez pour une dizaine de personnes. Nim va se mettre en pyjama. N’oublie pas de te laver les dents !

 

Vincent allume une cigarette pendant que Mana prépare le thé.

Un temps.

Bruit de l’eau qui coule dans le lavabo de la salle de bains.

 

« Je ne peux pas la laisser Mana. Je ne peux pas l’abandonner comme ça toute seule au foyer. Je ne pourrais plus me regarder en face. Elle est ma famille. »

Mana est adossée au réfrigérateur. Elle réfléchit. Mais elle ne voit pas quoi dire.

Silence.

« Elle ne sait pas Vincent. Elle ne pourra pas se rendre compte. Et puis au foyer, il y a cette infirmière… comment déjà… Betty ! Elle adore Rosie. Elles se parlent beaucoup toutes les deux. Non Vincent, ne t’inquiète pas. Mieux vaut ne pas l’affoler. Ici ou ailleurs de toute façon… Laisse là en paix avec ses petites habitudes, ses repères. C’est ça qui est important pour elle. Elle ne supporterait pas le voyage, le changement de climat, la nourriture, tout.

– Mais. C’est moi ses repères !

– Vincent, écoute-moi. »

 

Mana s’agenouille près de lui et lui prend les mains.

 

« J’imagine ce que tu peux ressentir. J’imagine que ça doit être très difficile pour toi. Mais tu savais qu’un jour tu devrais en passer par-là. Tu le savais, seulement tu essayais de ne pas y penser. Aujourd’hui tu dois faire face. Je t’assure que c’est le mieux pour elle. Il faut que tu la laisses poursuivre sa vie comme avant. Va la voir avant de partir pour lui expliquer que tu t’absentes quelques temps. Et dans ton cœur fais-lui tes adieux. Je crois que c’est la seule solution Vincent. Sois fort. Je t’aiderai à être fort. Je te le promets. Je ne te laisserai jamais tomber. Nous y arriverons tous les deux, ensemble, et peut-être que nous la sauverons. »

 

Vincent écoute attentivement. Le regard vague. Il approuve de la tête comme un être soumis. Sa décision est prise. Il écrase les doigts de Mana entre ses mains et pleure. Elle se redresse et l’enlace. Pour le protéger de sa douleur et de sa peine.

 

4. Les Descendants de la lignée de Yadim

 

Nanema, le cousin de Mana et le messager du nom d’Aponi sont aux côtés de Gili lorsque Vincent et Mana pénètrent sous le chapiteau. Personne d’autre n’est encore arrivé. Il n’est que huit heures trente-cinq. Vincent ne pensait même pas trouver Gili à cette heure-ci. Mais Mana était persuadée du contraire. Elle voulait être là avant les autres. Elle tient à parler avec eux de l’Afrique. Sa terre natale. Ses ancêtres.

 

Gili fait les présentations. Mana est étonnée. Elle ne s’attendait pas à faire la connaissance d’un homme aussi jeune. Aponi s’avance. Il est mince et élancé. Sa peau est très noire. D’une naissance bien ensoleillée, se dit Mana. Il porte des sandales de cuir qui recouvrent à demi ses pieds longs et fins. Ce sont les premières choses qu’elle remarque. Elle lève ses yeux vers l’homme qui lui tend sa main. Son visage est doux et reposant. Un grand front, un nez délicat qui se termine par des narines ténues et droites, des lèvres rouges et allongées. Mais surtout il a des yeux gris clairs qui vous pétrifient. Elle se sent mal à l’aise. Elle est surtout très impressionnée. Sans savoir pourquoi… Vincent, baigné de son affliction, le regarde à peine en le saluant.

 

L’homme retourne à sa place. Vincent et Mana s’assoient à leur tour. L’homme leur sourit. Il dit qu’il est content de les rencontrer. Que Gili lui a dit que la demoiselle et son cousin étaient des descendants de la lignée de Yadim, chef du village de Tireli. Ils approuvent.

 

Il est heureux de leur apprendre qu’il vient lui-même de Yayé, autre village dogon, dans lequel il a grandi, même s’il est le propre messager de Yadim. Il se présente, leur dit qu’il n’a que vingt-deux ans, mais que Yadim lui enseigne aux mieux les vertus et les pouvoirs de la nature, le plus noble moyen de communiquer avec les éléments suprêmes, les rituels et qu’il se veut porteur d’un message d’espoir à travers le monde. C’est pour cela qu’il vient les chercher, pour prier avec eux, là-bas, en Afrique, terre vierge des affres de la corruption et de la souillure. Enfin, il leur annonce que la Grande Célébration se déroulera à Tireli. Mana explique qu’elle ne connaît Tireli que de nom, grâce aux récits de sa mère et de sa grand-mère, qu’elle est née à Kouka.

 

Il dit que les Dogons les accueilleront quand-même avec un grand plaisir.

 

« Pour être pleinement intégré dans la communauté de Tireli, il nous faut être accepté par une entité familiale assez large, par le chef d’une lignée. Or, la lignée de Yadim existe toujours. Elle existera tant que le vieux Yadim sera en vie, car elle doit porter le nom de son chef, le doyen. Il a aujourd’hui cent trente sept ans. Il est ainsi l’homme le plus respecté du village : on raconte qu’il est protégé par la force des falaises de grès de Bandiagara. »

 

Mana écoute attentivement les explications du jeune Aponi. Elle n’en espérait pas tant. Il est originaire de la même région que son ancêtre… Il peut lui en dire plus sur les Dogons qu’aucun livre, qu’aucune autre personne de sa famille. Elle est heureuse. Attentive. Elle a un million de choses à lui demander.

 

« Une lignée, c’est un groupe de familles qui a un ancêtre commun remontant à cinq générations, voire plus… Ils vous accepteront et vous adopteront comme frères honoraires. Ce sont les coutumes. En tant que tels, ils vous protégeront et se feront votre guide. Grâce à vous, descendants de la lignée de Yadim, nous pourrons à notre tour devenir frères honoraires et offrir des offrandes cérémonielles au vieux chef afin d’être acceptés par la lignée la plus reconnue des villages dogons. Nous recevrons alors la bénédiction par les anciens. Mais ce, bien entendu, à condition de respecter toutes les traditions et les coutumes. C’est seulement dans ces formalités que nous pourrons participer à la Grande Célébration Universelle. De toute façon, ils nous attendent. Ils savent que nous venons les rejoindre dans le seul but de les aider. Mais l’intégration de chaque personne se fait toujours selon des rituels bien précis afin d’être souder au mieux, de ne faire partie que d’une seule grande famille, vous comprenez ? »

« Un chef de lignée est très important dans un village. Il est un père. Il assume envers sa parentèle les charges d’un chef de famille au sens large. Sans lui, nous ne pouvons être protégés des influences néfastes de la nature. Et il ne serait pas possible pour nous de communier sans la bénédiction. »

 

Ils approuvent.

 

A neuf heures dix, tout le monde est là. Ils prennent place un par un, face à Gili et Aponi.

 

Mana ressent une intense excitation au fond d’elle-même, elle veut en savoir plus. Elle parle de son ancêtre, Amono. Il était son arrière-grand-père. Il avait quitté Tireli, parce qu’il voulait voyager et épouser une femme d’un autre village, d’un autre pays, afin de lui apprendre la communication avec la terre par la danse et le chant. Il disait que tel était son devoir. Son départ fut très discuté, mais tous lui accordèrent le droit de quitter le village. Une seule condition fut requise – et elle est d’une extrême importance chez les Dogons – : à sa mort, le corps d’Amono devra revenir au village. Les funérailles d’un homme doivent se dérouler dans son village natal. Un esprit Dogon doit toujours revenir dans son village natal. Mais, la trace d’Amono fut perdue et sa mort ne fut pas célébrée à Tireli.

 

« Il te faut rencontrer le doyen pour lui en parler, une fois que tu seras sur place. Les anciens seront certainement heureux d’apprendre que grâce à toi, l’esprit d’Amono est de retour parmi eux. Il pourra ainsi être pardonné. Mais, tu sais, je pense que ton ancêtre devait être considéré comme un homme extrêmement sage. Sa décision de partir est en partie altruiste. La volonté d’enseigner ce que l’on croit bon pour son semblable est une qualité appréciée là-bas.

Je suis heureux pour vous deux. Et pour nous aussi ! Ce voyage se déroulera bien. J’en suis sûr à présent. Ce que vous me racontez là ne fait que confirmer ce que je pensais : nous sommes attendus d’une manière ou d’une autre. »

 

Il est très important pour le bien des hommes Dogons, comme pour la terre dont ils se nourrissent, que l’âme des morts repose parmi leurs proches afin de les préserver, eux et leur terre. Ils sont déposés dans des grottes à même l’escarpement de Bandiagara. Là, face au paysage d’une puissance majestueuse – la terre brute -, les morts veillent. Ils sont en parfaite symbiose avec le monde naturel. Leurs âmes font alors partie intégrante de la nature. La venue de Mana et de Nanema au village est plus qu’un signe du destin. Elle est une chance de plus de prouver l’amour et le respect à la force naturelle de la vie. Ainsi, Amono a non seulement réussi à transmettre des rituels sacrés, mais il revient avec ses enfants pour communier et se joindre aux morts.

 

« Ce voyage se fera sous le signe de l’unification et de la réussite. »

 

Les dernières paroles d’Aponi sont prononcées telles une prophétie. L’assemblée sourit. Elle semble reprendre confiance. Toutes et tous se regardent en silence. Ils communiquent par les yeux et se comprennent parfaitement. Ainsi…

 

Maintenant, c’est au tour de Gili de prendre la parole. Elle expose son itinéraire. Elle a mûrement réfléchi. Tourné et retourné la question dans tous les sens. Ils prendront la direction des Pyrénées Ariégeoises dès lundi matin. Aponi rentrera au pays avec eux afin de les guider au mieux sur l’autre continent.

 

Troisième Partie

La Prière

  

Le flux et reflux de cette eau, son bruit continu, mais renflé par intervalles, frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi, et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser.

 Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire, (V)

 

 

1. Voyage Conjectural

 

Lundi. Ce matin, il pleut. Mana porte Nim dans ses bras. Il dort encore. Il n’est que cinq heures et demi. Elle attend Vincent dehors. La porte d’entrée de l’immeuble s’est refermée et elle n’a pas les clés sur elle. Elle tente de protéger Nim de la pluie en calant sa petite tête sous son ciré jaune.

 

Enfin Vincent approche. Tout est prêt. Il dit à Mana de venir s’abriter dans l’entrée le temps que le taxi arrive. Ils n’ont qu’un gros sac à dos assez souple pour trois. Ils ont refermé l’appartement derrière eux en y laissant tous leurs souvenirs.

 

Le taxi est là. Il klaxonne. Mana se dépêche de pénétrer à l’intérieur du véhicule, tandis que Vincent dépose le bagage dans le coffre qui s’est ouvert à son attention. La voiture démarre pour les conduire à la gare d’Austerlitz. Le moteur réveille Nim. Il n’est pas très content. Il dit qu’il veut aller se coucher. Mana le rassure : il pourra dormir dans le train. Il faut être patient. Il se rendort dans ses bras. Vincent ne dit rien durant le trajet. Il est fatigué lui aussi. Il se pose de nombreuses questions. Il se demande ce qu’il fait là et où le mènera ce voyage. Mana, elle, est confiante. Gili lui a expliqué en détails leur parcours. Elle refait encore le trajet dans sa tête. Pour l’énième fois. Elle songe aussi à ce terrible présage. La fin. Personne ne peut y croire vraiment. Tout le monde continue de vivre comme avant. Elle regarde Vincent. Il a les yeux clos. Elle se demande s’il dort. Elle repense à Rosie qu’elle a quittée hier. Elle débordait d’énergie. Elle était surexcitée. Nim a eu peur de ses intentions. Il refusait de l’embrasser. Ca n’a pas été facile.

 

Le taxi les dépose devant l’entrée de la gare. Là où d’autres taxis stationnent en attendant l’arrivée de voyageurs. Le chauffeur attend, avant de redémarrer, que ses passagers aient l’amabilité de bien vouloir plaquer au plus vite leur carte d’identification sur la petite boîte à rayons à infrarouge disposée à l’arrière du véhicule et prévue à cet effet. Vincent plaque sa carte. Il n’est pas inquiet sur ce point, car pour la milice, il est prévu que la Compagnie se rende à Foix. Il sort du véhicule accompagné de Mana et de Nim. Il récupère le bagage. Puis tous les trois pénètrent dans l’enceinte de la gare. Mana s’arrête devant un comptoir pour acheter de quoi manger. Vincent porte à son tour Nim dans ses bras.

 

Ils sont tous là. Ils n’attendaient plus qu’eux. Gili ne les a pas encore vus. Elle parle avec Aponi. Elle semble assez préoccupée. Mana va à leur rencontre pour les saluer et c’est avec un plaisir non dissimulé qu’elle serre la main à la fois fine et robuste du grand messager. Puis elle s’éclipse pour les laisser discuter. A quelques mètres, Issa tape sur son djembé qu’il a tenu absolument à emporter avec lui, malgré les réprimandes de chacun. On risquerait de le lui supprimer. Les plus jeunes, dont les jolies jumelles rousses, sont surexcités. Les autres restent dans leur coin comme s’ils méditaient. Chacun à sa façon laisse transparaître son angoisse. Seule Mana, occupée à présent à nourrir et réconforter son garçon fatigué, n’a pas le temps de penser à cet avenir incertain. La seule chose qui l‘inquiète réellement peut apparaître très secondaire dans une telle situation. – Pourtant, l’Homme possède cette faculté surnaturelle de pouvoir tout oublier lorsqu’il est face à ses tourmentes amoureuses. Qu’elles soient douloureuses ou paradisiaques, ses amours ne représentent plus que son unique obsession.- Depuis qu’elle connaît Vincent, Mana ne cesse de partager ses désarrois, de prendre sur elle, de s’effacer face à ses déplaisirs de la vie, sans jamais rien dire, supportant jours après jours les humeurs de cet homme qui n’a jamais cherché à la satisfaire pleinement. Aujourd’hui peut-être s’angoisse-t-elle plus que d’habitude. Vincent refuse de lui adresser la parole. Son trouble grandit à mesure qu’elle s’imagine que sans Rosie, il ne pourra plus jamais la regarder ni l’aimer. Pourtant, elle ne laisse rien paraître et semble la personne la plus sereine du groupe.

 

Les responsables de la ligne Ténéaan Ville – Andorre ouvrent les grilles et commencent à appeler les voyageurs un par un. La fouille est systématique. Prendre le train est devenu dès lors une attente interminable mêlée à la crainte de ne pouvoir partir ou de se faire arrêter. La Compagnie est appelée. Gili se voit contrainte de leur montrer la convocation du centre culturel de Foix qui avait été préparée en conséquence. Elle la leur tend, la main tremblante. Elle ne voulait pas que son ami Phil, le directeur du théâtre, soit impliqué dans cette histoire. Mais il tenait apparemment à l’aider. Peut-être seront-ils obligés ce soir de se représenter au théâtre si la milice demande la confirmation de cette convocation. De toute façon, Gili avait prévu que la route serait semée d’embûches. C’est pour cela qu’elle tenait à partir absolument en avance. Un par un, ils sont appelés, comme des prisonniers condamnés. Aponi, comme les autres, tend sa carte. Il a un visa de trois mois pour séjourner dans le royaume. Tous sont en règle. Aucun faux papier, aucun risque précis, si ce n’est la découverte de leur désir de fuite vers un autre pays.

 

Le train roule à une vitesse vertigineuse. Nim s’est de nouveau endormi. Le silence s’étend dans le wagon. Ils semblent tous perdus dans leur pensée. Mana caresse les cheveux de son petit garçon. Mais elle regarde le visage du seul homme qu’elle aime. Elle pense à ses propres parents et se dit que l’histoire ne fait que se répéter continuellement. Pimpa aussi n’a jamais aimé qu’un seul homme. Et lui, l’a-t-il délibérément trompé ? Quel genre d’homme était ce grand sorcier ? Un traître. Certainement. Sinon il serait revenu. Quand on aime, on trouve toujours des solutions! Mais pourquoi Mana, elle aussi, a-t-elle accepté ce genre de vie ? Pourquoi l’a-t elle suivi ? Pourquoi s’est-elle laissée séduire par ce garçon qui ne la désire pas ? La jeune Africaine perçoit le dessin de ses joues de par les contours que suivent ses larmes. Elle se hâte de les essuyer du revers de sa main gauche, la main libre du poids de son fils. Oui, mon fils, c’est moi qui l’ai élevé ! Mana sent la colère monter en elle. Elle ne comprend pas pourquoi aujourd’hui seulement elle perçoit la charge de son amertume. Depuis tant d’années… Mais au fond, ce n’est que parce qu’aujourd’hui seulement elle constate à quel point elle est inutile dans la vie de Vincent. Si ce n’est que pour donner l’amour nécessaire à tout être humain et notamment à Nim qui ne mérite pas ce qu’il endure.

 

Le train poursuit sa route. Il ne s’arrêtera qu’en gare de Toulouse. Mana veut détendre ses jambes. Elle se lève pour aller acheter une boisson à la voiture-bar. Elle dépose délicatement Nim sur les genoux de son père qui ne lui adresse même pas un regard. Elle n’en peut plus, elle sent qu’elle va exploser en larmes. Elle court se réfugier dans les toilettes du train pour y rester enfermée un quart d’heure. Non. Non… Elle se regarde dans la glace et rit de tout son cœur face à la situation ridicule qu’elle vit à l’heure actuelle. Elle sait à présent que son mal d’amour va se transformer en la pire colère qui soit. Peut-être plus tard se transformera-t-il en pure indifférence… Elle déverrouille la porte des toilettes et se dirige calmement vers la voiture-bar. Elle y restera jusqu’à la fin du voyage. Un instant, elle aperçoit Aponi venu chercher un café. Elle se surprend à sourire. Elle le trouve extrêmement séduisant. L’homme ne l’a pas vu et repart.

 

Alors que le train entre en gare de Toulouse, Mana décide de faire sa réapparition parmi les gens de la Compagnie. Mais elle n’a envie de parler à personne. Elle se tient debout à l’entrée du wagon, deux fauteuils derrière Vincent et Nim. Elle observe le groupe qui rassemble ses affaires pour prendre la correspondance. Le petit est réveillé. Il pose des questions à son père sur le départ précipité, sur la tristesse de Mana et de chacun ici. Mana écoute sans être vue. Mais Vincent n’a aucune réponse valable à lui apporter. Il parle de sa mère. De Rosie. Bon Dieu pourquoi lui parle-t-il d’elle. Il n’a aucun tact avec les enfants. Nim dit que ce n’est pas grave s’il ne la revoit pas, parce qu’elle va bientôt mourir. Et qu’il n’aime pas voir les gens mourir. Mana ouvre la bouche avant que Vincent n’ait le temps d’enregistrer ce que Nim était en train de lui dire.

 

«Voyons, Nim, pourquoi dis-tu une chose pareille ? Ta maman ne va pas mourir. Nous partons loin pour un très grand voyage, mais nous espérons tous ici revoir les gens que nous avons laissés. »

 

Puis elle se tait. Elle s’aperçoit que des regards soucieux se sont tournés vers elle. Pourquoi a-t-elle dit cela ? Mais non, elle aurait dû laisser Vincent parler avec son fils. Lui parler de sa mère. La colère, mêlée au chagrin, la fait agir sans réflexion. Elle embrasse Nim, se redresse et d’un pas chancelant retourne chercher son sac. Ne plus rien dire, ne plus rien faire. Quoi que l’on fasse, ce n’est jamais bien. Elle sent la folie lui encercler le cœur…

 

La Compagnie se dirige d’un pas lent vers le centre culturel de Foix. Il est presque quinze heures trente et le soleil tape avenue du Général de Gaulle. Le groupe semble suivre son ombre. Gili ne voulait pas prendre le temps de s’arrêter voir Phil au théâtre, mais, à présent, elle se dit qu’elle n’a plus le choix.

 

Le centre n’est plus qu’à quelques pas. Gili s’avance la première. Elle invite les autres à entrer au frais. Rester dans l’entrée. Elle se dirige vers le bureau du directeur. La secrétaire lui annonce qu’il est sorti faire une course. Déception. Elle ne veut pas perdre plus de temps. Pourtant il est hors de question de faire courir quelque risque que ce soit à quelque personne que ce soit. Tant pis. Elle attend.

 

Nim commence à s’impatienter sérieusement. Il se montre de plus en plus insupportable et réclame quelqu’un pour jouer avec lui. La secrétaire s’avance et propose de lui faire visiter le théâtre. Mana et Gili s’échangent un sourire de soulagement.

 

Malgré le voyage conjectural qui a été entrepris, la bonne humeur reste maîtresse dans l’esprit de chacun. Il n’est pas nécessaire d’inquiéter son voisin chaque seconde un peu plus. La Compagnie représente justement la sérénité et la confiance dont chaque être peut s’inspirer pour continuer à vivre dans la plénitude.

 

Nim a trouvé un cube noir de cinquante centimètres sur cinquante environ. Il l’a amené avec lui dans l’entrée. Le cube est creux et l’enfant peut se mettre à l’intérieur. Il fait un joli refuge… en attendant que le vol des oiseaux géants soit passé…

 

« Nim ! Tu vas rester coincé si tu continues à faire le pitre avec ce cube ! »

 

Mana élève le ton pour se faire entendre, mais le jeu de son garçon la fait rire. Il lève la tête au ciel, et tout à coup, se cache vite comme s’il ne voulait pas être repéré.

 

« Tu évites l’ennemi ?

– Non, y sont pas méchants, mais si y te vois, la couleur de ta peau peut leur faire mal aux yeux et là, y t’attaquent. Mais moi j’ai envie de les regarder, parce qu’y sont beaux.

– Qui, mon chéri ?

– Bah, les oiseaux géants ! Y sont rouges comme le feu. Et quand y passent, y réveillent Bleu, parce qu’y vont très vite.

– Qui est Bleu ? Je le connais ?

– Mais oui ! Oh Maman ! C’est mon petit bonhomme bleu qu’est le Dieu du ciel ! »

Mana rit de bon cœur. Comme elle s’était rapprochée, elle embrasse Nim sur le front. Vérifier qu’il a la place pour se sortir du cube. Et continuer à sourire pour lui et pour montrer à Vincent que sans lui, la vie se poursuit.

 

Phil, un homme blond, de taille moyenne, vient d’arriver. Gili s’avance pour l’embrasser. Il la serre dans ses bras. Tu es belle. Ma parole. Tu n’as pas changé. Il le pense si fort qu’il le lui dit. Elle est heureuse de le voir. Elle lui présente ses amis et partenaires dans le grand tourbillon de la vie. Elle lui demande aussi expressément s’il peut la recevoir quelques instants dans son bureau. Il prend un air inquiet, il sait qu’elle ne devait pas du tout passer par Foix selon l’itinéraire qu’elle avait choisi. Il devait la retrouver à Lourdes devant La Basilique. Vers dix-huit heures, en car.

 

«  Bien sûr ! Rien de grave, j’espère ?

– Non, une petite vérification. »

Elle le suit. Entre dans une vaste pièce qui donne sur un petit jardin. Tranquille pour travailler ! Le soleil éclaire toute la partie supérieure du bureau. Phil s’assoit dos à la porte-fenêtre et invite Gili à en faire autant. Elle prend le fauteuil qui se trouve en face de lui et se voit par la même occasion toute baignée de soleil.

 

« Tu es bien, là, dis-moi. Je suis heureuse pour toi. Tu as réussi le pari que tu avais fait quand nous étions ado.

– Et tu as toujours cru en moi, Gili.

– C’est clair, tu étais un battant.

– Tu as aussi atteint tes objectifs, même si tu galères un peu plus… Je crois que l’essentiel est de s’épanouir dans sa passion.

– C’est tout à fait ce que je pense. Mais surtout j’ai le sentiment de servir tout un peuple. J’ai la foi et je sais que ce que je fais est juste. Je danse pour servir les Hommes.

– Je t’admire, Gili. Je n’ai pas la foi comme toi. Et, nous en avons déjà discuté de nombreuses fois, je ne crois pas à la culture de tes ancêtres. Mais je souhaite de tout mon cœur que tu aies raison et j’espère pouvoir un jour me repentir si nous sommes sauvés…

– Le repentir n’existe pas dans ma culture. Ni la culpabilité. Ce sont deux termes inconnus de notre vocabulaire. Tu ne cours aucun risque, ne t’inquiète pas ! »

 

Gili lui sourit de toute l’amitié qu’elle lui porte.

Silence.

Il lui demande ce qu’elle veut savoir et de quelle façon il peut lui être utile.

 

« A la gare, ils m’ont obligé à leur montrer ta convocation. Ils voulaient la preuve certaine qui m’amenait à faire ce voyage. J’avais préparé les billets pour Foix au cas-où. Je n’avais pas encore acheté ceux pour Lourdes. Tu sais bien comment cela se passe… à la rigueur, si j’avais été seule, ils ne m’auraient pas trop soupçonnée. Mais en groupe, ils craignent toujours un soulèvement, une révolte ou je ne sais quoi. Vu que de nombreuses puissances seraient prêtes à les réduire pour avoir la peau de Ténéaan – sans compter le partage des richesses que le royaume a accumulées depuis ces dernières décennies -, ils ont la hantise qu’un petit groupe se rebelle et s’allie aux puissances voisines.

– Mais pourquoi sont–ils si nombreux à travailler pour l’Etat ? C’est incroyable tout de même !

– Phil, voyons… le peuple est conditionné. Il espère être protégé en échange de ses services.

– Mais enfin ! Il n’a pas conscience des persécutions qu’il fait subir aux uns comme aux autres ?

– Je ne sais pas… »

 

Silence.

 

« Toujours est-il que j’hésite à quitter le pays. Peut-être vaudrait-il mieux se représenter chez toi ce soir. Sûre qu’ils ne tarderaient pas à nous retrouver s’ils patrouillaient dans le coin pour vérifier notre emploi du temps. D’un autre côté, nous ne pouvons pas perdre trop de temps. La frontière sera longue à atteindre et la traversée des Pyrénées est périlleuse. J’ai bien peur d’en avoir pour une semaine si nous continuons à rencontrer des problèmes de cet ordre.

– Gili, prends le temps qu’il faut. Tu es partie en avance exprès, non ? J’ai réservé cette soirée pour toi. Vous pourrez tous loger dans la grande salle ce soir. A moins que tu ne préfère partir cette nuit après le spectacle. Le car du centre est prêt. Il n’attend que vous pour partir.

-Oui, c’est peut-être ce que je vais faire. »

 

Gili se lève. Elle dit qu’elle va annoncer aux autres la décision qu’elle a prise : ce soir ils offriront une représentation pour les habitants de la ville de Foix. Elle sert de nouveau Phil dans ses bras et retourne avec lui auprès des autres.

 

Le soleil décline petit à petit, mais la chaleur est encore intense dans la ville. La compagnie a installé une grande table dans la salle des représentations. Ils mangent de bon cœur les salades du pays qui leur ont été livrées. Nim, lui, a eu des frites et un poisson pané. Il ne dit plus rien. Gili songe que cette décision est un véritable soulagement. Il ne pouvait pas en être autrement. Mana est heureuse de voir que Nim ne s’est pas ennuyé de la journée. Elle jette de temps en temps un coup d’œil furtif vers Vincent qui est entré dans une discussion animée avec son voisin. Il l’a complètement ignorée de toute la journée. Le cœur lui serre la poitrine en y pensant. Elle s’efforce de paraître naturelle en souriant, mais le mal la ronge à l’intérieur. Ses pensées courent désespérément  à la recherche du temps perdu. Et pourtant… ses souvenirs lui donnent encore plus de souffrance. Elle se sent lourde et désespérée. Regarde-moi et je te sourirai. Tu constateras que je ne suis pas ton ennemie. Je ne t’en veux pas. Je te comprends. Je serai là pour toi. Je t’en prie, regarde-moi…

 

La joie que peut exprimer le corps lorsqu’il danse, la chaleur et la convivialité qu’il dégage sont la preuve irréfutable que la vie vaut la peine d’être vécu. Mana n’affiche plus ce sourire forcé, triste, que l’on pouvait lire sur son visage lors du dîner. Non. Quand elle danse elle ne sait pas qu’elle sourit. Ses lèvres s’écartent d’elles-mêmes puisque le corps est apaisé. Comme les esprits.

 

Phil a emprunté le car du centre pour déposer soit disant la troupe à l’Hôtel de la Poste, mais elle n’y restera pas. Il a promis à Gili de les conduire jusqu’à Gavarnie. L’hôtel leur était réservé à Tarascon et ils sont venus y déposer quelques affaires pour retarder les curieux qui seraient susceptibles de poser trop de questions. Gili a bien conscience qu’elle ne peut pas cacher complètement leur départ, si la milice souhaite absolument les retrouver. Mais elle peut brouiller quelque peu les pistes. Elle a laissé là-bas toutes les cartes d’identification de la troupe. Désormais, ils ne pourront plus s’en servir.

 

De Tarascon, ils ont décidé d’emprunter les petites routes. Il n’est pas question de rejoindre l’autoroute pour passer par Tarbes, puis Lourdes. Mieux vaut être discret. Ils passeront par Saint-Girons, remonteront jusqu’aux Bagnères-de-Luchon pour atteindre Luz-St-Sauveur. La route est longue, mais à cette heure-ci, peu de véhicules circulent. Gili est aux côtés de Mana et de Nim. Les deux femmes racontent au petit garçon les belles choses qu’il va découvrir demain matin dans le Parc National. Mais avant tout il va falloir grimper de nuit et Nim doit se reposer absolument. Ils devraient pouvoir atteindre le Cirque naturel sans trop de difficultés. Personne ne vérifie quoique ce soit la nuit. Personne ne s’y aventure : les quatre cent vingt-cinq mètres de cascade en plein vide en sont l’impressionnante preuve. Un véritable gouffre. Mais Phil les guidera. Et demain matin ils se feront passer pour des randonneurs.

 

C’est à partir du parking du village de Gavarnie que le groupe a continué à pieds. Au sortir du car, chacun s’est fait la remarque : il va falloir en faire des kilomètres à pieds avant de retrouver un moyen de transport ! Aucun véhicule, même approprié, ne peut circuler le long de cette immense muraille de pierres. Nim avait réussi à dormir deux heures durant le voyage en car. Il était encore fatigué, mais l’excitation du voyage le tenait éveillé.

 

Ils ont emprunté la rue principale du village vers le cirque. Cinq cents mètres. Plus loin, ils ont quitté le chemin qui mène au pont Brioule pour rester sur la rive gauche. A droite du torrent. Phil a aussi laissé le deuxième pont. Ils sont passés sous des granges en montant vers la droite. Là, ils sont parvenus à un petit col. Ils se sont reposés quelques instants. Cela faisait une heure un quart qu’ils marchaient dans l’appréhension d’un danger. Phil a sorti de son sac les quelques barres de céréales qu’il avait embarquées. Ils ont bu à pleine gorgée l’eau fraîche conservée dans les gourdes. Phil leur a montré la direction du Cirque. Du col, la vue est magnifique selon lui. La nuit était assez claire et le groupe se repérait bien par rapport aux indications de Phil. Ils continuaient tous de parler à voix basse de peur de se faire remarquer, mais Phil en était à peu près certain : personne ne patrouillait dans le coin. Même Gavarnie s’était trouvée bien déserte ce soir là. Il ne fallait pas perdre trop de temps. Ils se sont remis rapidement en route. Aponi a pris à son tour Nim sur ses épaules. L’enfant s’est montré ravi, car l’homme est très grand.

 

Ils ont continué à descendre en longeant le sentier sur quelques mètres. Direction sud-ouest. Ils ont rejoint, droit au sud, une passerelle qui franchissait la rivière. Phil leur a expliqué qu’ils traversaient un vaste plateau d’origine glacière, la Prade. Chacun a regretté de ne pas pouvoir observer le spectacle qui s’offrait à leurs yeux. Au bout d’un moment, ils sont parvenus à un pont qui dominait le torrent provenant du Cirque. De là, il ne leur restait plus qu’à remonter un sentier assez raide. Phil les a menés jusqu’au bout. Tous étaient épuisés. Il était deux heures quarante-cinq du matin. Mais ils ont continué un petit quart d’heure pour s’abriter dans la forêt. En empruntant un sentier direction nord-est. Avant de traverser le torrent d’Astazou. Ils ont rencontré les névés sur le sentier. Mais ils étaient tous réchauffés par la montée. Ils se sont installés là. A l’orée du bois. Sans trop s’éparpiller. Juste se reposer un temps. Deux jeunes garçons se sont proposés pour veiller une heure encore.

 

A cinq heures trente, Mana ouvre les yeux. Elle tremble de froid. Nim a tiré à lui tout le duvet. Elle se lève. Elle s’étire. Observe. Autour, il n’y a aucun signe de vie humaine. Elle le sent. Elle en a la certitude. Ils sont seuls dans l’immensité. Ils ont réussi à pénétrer au cœur du domaine des solitudes vertigineuses. Elle sourit. Cela fait longtemps qu’elle ne s’est pas sentie aussi rassurée.

 

A sept heures, ils sont en route. Phil leur indique le chemin à suivre. Gili lui montre celui qu’elle veut emprunter. Celui qu’elle a tracé sur sa carte. Les deux directions sont à peu près équitables, mais le sentier de Phil est moins fréquenté et il permet de passer par Monte Perdido, en Espagne. La frontière est moins surveillée selon lui. S’ils traversent le Parc National d’Ordesa en direction du sud, ils peuvent rencontrer la milice qui contrôle parfois la route qui part de Casas Bergès. Il leur montre le Mont Perdu. Il faudra donc s’orienter vers l’est. D’ici, on a une vue incomparable sur les parois rocheuses à pic, les colonnes de neige, les grandes cascades sacrées et le lac gelé du Mont Perdu. Il est haut de trois mille trois cent trente-cinq mètres. Le paysage est majestueux. Aucun ne peut s’empêcher de sourire. Un sourire amer peut-être en songeant que la nature n’a vraiment pas eu le respect qu’elle méritait.

 

Ils se séparent. Phil redescendra par le bois du Pailla qui le mènera directement au pont Brioule à l’entrée de Gavarnie. La Compagnie va poursuivre seule son chemin. A la sortie du bois, ils redescendent vers le Cirque pour reprendre au sud. Ils découvrent l’incroyable architecture et les dimensions gigantesques du Cirque. Ils sont à près de mille sept cents mètres d’altitude. Ils restent quelques secondes pétrifiés d’admiration devant ces merveilles naturelles. La chaîne s’organise en une double ligne de crêtes. Calcaires vers le sud.

 

Pyrénées de la démesure…

 

Soleil et lumière. Les deux caractères marquants de leur voyage. Ils rendent d’autant plus précieuse l’eau des torrents. Les randonneurs ne peuvent pas les ignorer. Ils sont contraints de s’y arrêter de temps à autres. Pour se rafraîchir et reprendre des forces.

 

Le sirocco chargé du sable des déserts africains souffle parfois sur les versants. Il dépose sur les combes blanches et vertes son chargement de grains aux couleurs ocres. Indice accueillant pour ces randonneurs qui recueillent les résidus comme la réponse à leur prière. La promesse de leur future terre d’accueil.

 

Ils veulent s’arrêter pour déjeuner. Ils marchent. Ils se tiennent sur un grand plateau plat recouvert d’un lit herbeux. Ils préfèreraient trouver un coin abrité de quelques arbres pour se protéger des curieux. Plus tard, ils aperçoivent un troupeau de vaches dont les cornes se relèvent en forme de lyre. Elles sont accompagnées d’un pastou et d’un labrit. Ils pensent rencontrer le gardien non loin de là. Ils ont la foi et décident de s’approcher des bêtes. Aucun doute que l’homme les prendra pour de simples randonneurs. En l’apercevant à quelques mètres, ils se font cette réflexion : ils n’avaient jamais songé qu’ils pouvaient croiser un berger ou un forestier dans le Parc. Ils n’imaginaient pas que les activités agro-pastorales et forestières pouvaient être maintenues. Ce qui est un bon point. Gili qui connaît un peu la région se souvient des paroles de certains paysans. A l’époque, lorsque le Parc a été construit, vers la fin des années 1960 et avec l’entrée de l’Espagne dans la Communauté Economique Européenne, les espaces contigus n’avaient jamais pu être séparés par une frontière politique. Les deux pays étaient avant tout soucieux de gérer au mieux la protection de la nature. Les espèces animales et végétales. Toute décision se prenait de façon très concertée. Depuis, Ténéaan a tenté de s’imposer et de fermer le Parc aux travailleurs espagnols. Mais les soulèvements qui ont suivi lui ont fait peur. La rage des montagnards avait été la plus forte. Abandonner le Parc par un manque d’activités signifiait laisser la nature retourner à un état sauvage. Enfrichement des pâturages, asphyxie des bois, ennoiement des couloirs d’avalanches et des torrents, mort des chemins, écroulement des cairns… Fin d’une complicité séculaire entre le montagnard et la nature qui elle aussi possédait encore à cette époque cette rage de survivre.

 

Dans cette partie du Royaume, les frontières restent ouvertes. C’est pourquoi il faut être d’autant plus vigilant aux abords des Pyrénées espagnoles. La douane volante est insatiable pour toute personne prise en fraude.

 

Il faut qu’ils songent dès à présent à se séparer.

 

L’homme répond à leurs signes. La Compagnie s’approche. A leur grand étonnement, l’homme est catalan et parle très peu leur langue. Ils comprennent rapidement qu’ils sont en Espagne. L’homme dit n’avoir rencontré personne sur son chemin. Ils le quittent en lui souhaitant une bonne journée et s’installent non loin de là, près d’un amas de pierre. Gili est la seule à rester debout. Elle prend la parole. Ils doivent sans conteste se séparer. Ils se retrouveront le plus rapidement possible à l’aéroport de Barcelone. Pour rester en contact, le portable de chaque homme du groupe – seul élément de consommation privé qui ne permet aucun contrôle – restera branché. Celui qui prendra la décision de ne pas répondre signifiera qu’il ne peut plus suivre et qu’il ne veut pas compromettre les autres. Tous acquiescent. La petite famille reste bien évidemment ensemble, accompagnée d’un autre couple Nel et Lamia. Gili décide de se mettre avec Aponi. Nanema se joint à eux. Les deux frères Issa et Lamine constitue un autre groupe. Les autres se répartissent selon leur désir. Mana regarde nerveusement Gili. Elle veut lui faire entendre qu’elle ne supportera pas d’être auprès de Vincent s’il reste dans cet état. Elle aurait préféré voyager aux côtés d’Aponi. Mais elle ne dit rien, prenant conscience que ce n’est ni l’endroit ni le moment.

 

Sur le chemin, Mana observe ce paysage colossal. Il est loin de la rassurer. Il semble lui chuchoter à l’oreille des menaces de mort. Elle avance tremblante. Ils doivent faire vite. Ils veulent traverser le Parc National d’Ordesa dans la journée pour atteindre les pieds du Mont Perdu. Ils arriveront normalement les premiers à Barcelone, car c’est eux qui emprunteront le chemin le plus court. Pourquoi ne se sont-ils pas tous serrés dans leur bras avant de se quitter ? Mana sent qu’elle n’est plus aussi confiante que ce matin. Le danger n’est pas loin. Elle espère tant pouvoir retrouver son amie Gili, son cousin Nanema… Elle regarde Nim qui galope. Lui, il se sent libre. Il pense à ses copains. Aujourd’hui c’est mardi. Il avait dessin. C’est dommage, il aime bien dessiner. Mais bon, il est content d’être en vacances. Il ne va pas s’en plaindre. D’autant plus que ce qu’il découvre au milieu des montagnes est à la fois étonnant et bouleversant. En plus, il a vu la neige en plein été et des petits animaux qui couraient se cacher à son approche. Mana lui a dit que c’était des marmottes.

 

La nuit tombe vite dans les montagnes. Ils sont contraints de s’arrêter. Près d’un bosquet. Nel propose de faire un feu avant la nuit. Il s’occupe du bois avec Nim. Lamia propose de les suivre. Elle est mariée à Nel depuis douze ans et ils ne se quittent jamais. Mana cherche avec Vincent sur la carte le lieu approximatif de leur campement. Elle est venue s’accroupir doucement derrière lui. Elle a suivi avec son doigt le parcours qu’ils ont effectué jusqu’à maintenant. Il semblerait que le Sommet de Monte Perdido soit bien le pic qu’ils aperçoivent du côté est. Demain midi, ils l’auront dépassé. Mana lui dit tout ça en espagnol pour tenter de détendre l’atmosphère qui pèse entre eux. Elle aime bien cette langue. Elle était douée au Lycée. Elle sourit. Mais il ne la voit pas. Elle a la tête sur son épaule. Visiblement il n’a rien compris. Ou alors il s’en fout. Il ne répond pas. Elle l’embrasse sur la joue et lui demande complaisamment ce qu’il se passe. Mais la discussion n’est toujours pas pour aujourd’hui. Vincent se retourne et feint la bonne humeur. Mana se lève. Ecœurée. Elle va aider à ramasser le bois. Un prétexte qui en vaut bien un autre.

 

Nous sommes mercredi, il est dix-sept heures. La fatigue se fait sentir. Les sacs semblent peser de plus en plus. Le petit groupe a rejoint un chemin carrossable. Apparemment, il mène à un village. L’inquiétude est grandissante. Jusqu’à présent le danger n’était pas réel. Ils étaient en pleine nature. Ils avaient évité ce genre de sentier. Leur parcours s’est montré parfois assez audacieux. Ils ont eu l’occasion de se mouiller jusqu’au ventre dans de l’eau à moins de dix degrés, d’escalader des parois rocheuses, de ramper, d’enjamber, de sauter… Mais ils ne peuvent plus reculer. Et surtout ils manquent de nourriture. Ils n’ont rencontré absolument personne. Ni forestier, ni berger. Mais depuis une demi-heure, deux voitures sont passées. Un panneau indique Fanlo del Valle de Vio. D’après la carte ils n’ont parcouru que huit kilomètres à vol d’oiseau en onze heures de temps ! Les derniers kilomètres iront forcément plus vite sur cette route. A moins que la milice ne vienne nous cueillir songe Mana.

 

A l’approche du village, tous les quatre se figent. Un instant, la route reste silencieuse, comme si la nature aussi venait de se solidifier. Seul le vent continue de souffler. Un vent chaud qui leur paraît tout à coup insupportable. L’instant semble se prolonger indéfiniment. Ils n’osent bouger. Le moindre pas semblerait leur porter un coup fatal.

 

Une petite hutte sur laquelle flotte de toute sa splendeur le pavillon du Royaume de Ténéaan. Deux demi-cercles qui semblent vouloir s’encastrer l’un dans l’autre et rassembler le rouge et le vert.

 

Nim n’a pas conscience du danger. Il demande ce qu’il se passe avec insistance, alors que Mana est dans l’incapacité de parler. Sa bouche remue, mais aucun son ne sort. Puis, tous les trois ont le même réflexe : s’écarter du sentier. Ils se cachent dans le bois qui borde la route. Ils se regardent. Ils ont un visage apeuré. Celui de Vincent est devenu rouge comme s’il était en colère. Pourtant, il semble complètement désemparé. Mana sent son cœur se soulever dans sa poitrine. Ils s’observent tour à tour. On peut percevoir leur respiration. Elle s’est accélérée. Les regards interrogent les yeux de chacun. Ils ne pensaient pas. Tout ça… Pour rien ? Nim n’a toujours pas la réponse qu’il attend. Un mot rassurant. L’atmosphère devient trop angoissante pour l’enfant. Il a envie de pleurer. Mana réussit à briser le silence la première : Et d’une, prévenir immédiatement les autres. Et de deux, trouver un moyen efficace de passer ce barrage. Il ne faut pas se rendre coupable à leurs yeux. Y aller le cœur léger. Vous pourriez rire aux blagues que je raconterai en espagnol. Ok. Reprendre son souffle. Se calmer. La consigne est claire pour Nim : aucun mot ne doit sortir de sa bouche. Le mot d’ordre est « le rire aux éclats ». Mais l’enfant n’est pas pour autant rassuré.

 

Les autres sont avertis. Il faut se lancer. Non, attends ! Pas encore. Mana est anéantie. Ils retournent à l’abri du bosquet. Quinze minutes se sont écoulées. Vincent fait asseoir Mana. Sa peau est grise. Il lui donne un peu d’eau qui lui restait au fond de sa gourde. Il s’assoit près d’elle. Il la serre dans ses bras. Il lui dit que tout va bien se passer. Elle se serre fort contre lui. Elle éclate en sanglots. Nel dit que ce n’est pas vraiment ce qui était prévu. Il attendait le rire aux éclats ! Mana sourit au milieu de ses larmes. Vincent, lui, continue à lui caresser les cheveux tout en plaisantant à ce sujet avec Nel. Comment font-ils pour rire ? Elle relève la tête et rit avec eux. Ils s’embrassent tous les cinq. Ils se promettent que tout se passera bien. C’est idiot. A présent Mana n’a presque plus peur. Rien ne pouvait plus la faire sourire que l’affection que vient de lui porter Vincent. Ils s’en vont trottinant. Nim est grimpé sur les épaules de son père. Chacun s’efforce de paraître le plus naturel possible. Nim sera le meilleur à ce jeu là. Mana sent ses jambes tremblées sous le poids de la peur. Pourtant, elle avance confiante. Au fond, elle ne sait pas si elle avance ou non. Elle ne s’en rend plus compte. Son corps semble être celui d’un autre. Il lui échappe totalement. Vincent sert fort les mains du petit garçon qu’il tient sur ses épaules. Il n’a pas l’espoir de Mana. Et s’il avance c’est par résignation. Il voudrait dire à Nim de fuir. Mais peut-être que la prison lui sera épargnée. Qu’il sera restitué à sa mère. Mais sa mère n’est plus.

 

La petite hutte est de plus en plus proche. Le soleil tape et tous ont l’impression qu’ils ne survivront pas à la chaleur. Mana continue de raconter des histoires sur sa famille. Elle est trop perturbée et elle a beau se concentrer, aucune blague ne lui vient à l’esprit. Elle s’est donc lancée dans un récit d’enfance. Ses meilleurs souvenirs en Afrique. Sont-ils drôles ? Personne ne pourrait le dire à cet instant. Elle parle de plus en plus fort cherchant à imiter au mieux l’accent espagnol. Ils passent. Mana croise le regard d’un des soldats. Elle lui fait un signe de la main. Le soldat l’arrête. Il tente de lui demander dans un espagnol douteux d’où ils viennent tous les cinq. Mana répond calmement. Les quatre autres, postés à quelques mètres de là, l’observent, avec le sourire figé aux lèvres. Le soldat leur fait un signe et les laisse poursuivre. Il ne demande même pas à fouiller leurs sacs. Mana, restée quelques secondes supplémentaires, se décide enfin à soulever un pied pour le mettre devant l’autre. Elle s’apprête à rejoindre les autres. Elle ne tient plus. Elle ne sait pas si elle désire se laisser tomber au sol ou courir vers ceux qu’elle aime. Elle ne sait pas. Son cœur cogne dans sa poitrine. Elle a l’impression que le soldat peut l’entendre lui aussi. Les quelques mètres qui lui restent à faire sont une éternité. Il lui semble qu’elle n’avance pas. Que ses muscles ne lui répondent pas, que ses pieds sont retenus au sol par quelques forces surnaturelles, comme dans un cauchemar. Pourtant le visage familier de Vincent et de son fils se rapprochent. Ils paraissent lui crier de courir, de fuir. Mais elle ne peut voir que leur sourire. Elle se concentre sur son visage et se rend compte qu’elle aussi est en train de sourire. A qui ? Elle se retourne. Le soldat est encore là. Il lui sourit aussi. Elle continue d’avancer. Mon dieu, elle n’y arrivera jamais…

 

Ils marchent ensemble. Sur un même rythme. Avec le même sourire figé. Presque glacé. Ils n’osent plus parler. Ni se regarder. Simplement, ils veulent savoir ce que le soldat leur voulait. Plus tard. Elle expliquera. Là, elle ne peut qu’avancer. Ils marchent tout droit et sortent ainsi du village de Fanlo. Seul Nim a réussi à rire sincèrement jusqu’au bout. Mana leur demande en espagnol s’ils ont repéré l’arrêt de bus sur la place du village. Ils acquiescent. Nous continuons ou nous y retournons ? Personne ne semble vouloir y retourner.

 

Le car est passé devant eux. Il s’est arrêté quand Mana a fait signe au chauffeur. Ils sont montés. Ils ont pris place. Ils ont ressentis cette boule d’angoisse terrifiante qui leur collera au fond des entrailles pour encore longtemps. Elle ne les quittera plus vraiment jusqu’à leur arrivée en Afrique.

 

Le car n’est pas du tout sur la route qui mène à Barcelone. Il passe par Sarvise pour remonter vers Biescas. Son terminus est Jaca. Mana montre le chemin à Vincent sur la carte. Elle lui explique qu’ils prendront un autre car de Jaca pour Barcelone. Vincent lui fait constater que de toute façon, ils s’éloignent progressivement de la frontière. Elle sourit. Ils chuchotent tous les deux pour ne pas se faire remarquer. Il a été demandé à Nel, qui est assis près de Nim, de ne pas communiquer. Mais Nim s’est endormi.

 

A Jaca, ils ont pris un car de nuit qui partait immédiatement. Ils se sont arrêtés à Lleida pour dîner. Il était près de vingt-trois heures et il faisait encore jour. Ils sont arrivés à Barcelone aux environs de deux heures du matin. Il faisait nuit noire. Tout semblait fermé aux alentours de la gare routière. Ils ont repéré l’hôtel le plus proche et ont pris deux chambres au même nom. Un nom crée de toute pièce. Argajar Combos. Le cœur battant, ils ont monté avec une extrême lenteur les escaliers qui menaient aux chambres, comme savourant le délai qu’ils allaient enfin obtenir. Là ils ont dormi. Ils ont oublié quelques instants la frayeur qui les empoignait.

 

2. Le Retour aux Sources

 

Ils se réveillent. Il pleut sur Barcelone. On est étonné. Mais il ne fait pas froid. Mana est dans les bras de Vincent. Elle se sent bien. Nim a voulu dormir avec Nel et Lamia. Ils ne sont pas encore venus frapper à leur porte. Mana ne veut pas les voir tout de suite. Elle voudrait prolonger cet instant de plaisir. Vincent lui a fait l’amour pour la première fois cette nuit…

 

Hier, ils ont eu une discussion violente. Jamais ils ne s’étaient parlés comme ça. Mana a explosé de colère. Elle lui a dit tout ce qu’elle avait sur le cœur depuis des années. Qu’il ne faut plus se foutre de sa gueule ainsi, qu’elle a assez souffert, qu’elle ne supporte plus d’être Mana la cocue, Mana la simple, Mana la sainte qui ne dit jamais non et pardonne tout, qu’elle a été bien gentille jusqu’à maintenant, mais que tout est fini, qu’à partir de cette minute, de cette seconde qui représentera peut-être toute sa vie, qu’à partir de cette instant elle ne cèdera plus à cet homme égoïste et inconscient tout l’amour, toute la joie qu’elle a pu lui offrir, et que pour terminer la discussion il fera route seul, elle s’en va, elle le quitte et le laisse pourrir dans sa vie triste, merdique, recluse et insociable. Vincent a pleuré. Elle ne supporte pas de le voir pleurer. Cela lui déchire le cœur. Elle lui en veut en même temps de se faire passer pour la victime. Mais elle craque. C’est plus fort qu’elle. Elle respire un bon coup, prend sur elle et calme ses nerfs usés de temps de tourments. Elle le serre dans ses bras et lui assure son amour. Elle lui promet des actes inconsidérés par amour pour lui. Vincent ressemble à un enfant que l’on désire protéger. Et toute la colère fout le camp. Pourtant, elle sert cette colère. Elle sert à se faire respecter un peu. Mais Mana ne peut plus garder cette haine en vedette. Elle ne veut plus être qu’à l’homme qu’elle désire. Elle se fait femme à ses yeux. Pour la première fois il la regarde comme une femme désirable. Il perçoit en elle le corps féminin dans toute sa puissance. La beauté des formes. L’appel bouleversant du désir humain. Mana le sent. Cela lui plaît. Elle ne peut plus endosser le rôle de l’âme sœur. Ame sœur… au sens propre du terme. Elle ne peut plus supporter d’être regarder comme un amour si puissant qu’il reste inaccessible.

 

Elle l’embrasse. Elle colle son corps sur lui. Il sent un désir en lui qu’il ne se connaissait pas pour cette femme. Il n’y avait jamais eu l’étincelle jusqu’à présent. Il n’y avait pas encore eu la magie du contact physique. Il a peur qu’elle pense à Rosie. Qu’elle se dise que c’est parce qu’il a quitté Rosie. Mais elle ne dit rien. Elle se laisse faire. Elle semble être La Femme. Celle qui a besoin plus que toute autre femme d’être désirée. Alors il la déshabille et lui fait l’amour délicatement. Comme un chevalier courtois qui a enfin obtenu le droit de posséder le corps de celle qu’il aime depuis tant d’années.

 

Ne plus songer à rien. Ne plus faire qu’un. Se fondre l’un en l’autre pour jouir enfin du plaisir indescriptible de deux amants.

 

A présent elle savoure. Non pas l’amour que Vincent lui a procuré. Non. Elle savoure sa liberté. Elle se sent infiniment libre et détachée de sa souffrance à jamais. Elle sent son pouvoir sur cet homme qui l’avait enchaînée. Elle sent maintenant qu’elle aura la force de le quitter.

 

Nim a ouvert la porte. Il saute sur le lit. Il embrasse les deux personnes qui représentent tout son univers d’enfant. Il a bien dormi. Il est content de ne plus être dans la montagne. Il en avait marre de marcher. Nel et Lamia se préparent. Ils les rejoindront en bas tous les trois. Mana et Vincent se décident à se lever. Nim a allumé la télé. Il rigole devant les dessins animés qu’il ne comprend pas. On est prêt. On descend.

 

Ils mangent. Ils discutent. Prendre le train à Barcelona-Sants pour se rendre à l’aéroport. Puis attendre. Ils craignent pour leurs amis. Ils ont un espoir incommensurable. Ils désirent tant les revoir tous. Partir tous ensemble. Comme prévu. Rejoindre l’Afrique, réunis par ce même désir d’améliorer les conditions de vie de chacun. Mais avant tout, il faut quitter l’hôtel. Sans carte, sans moyen de paiement. Une fois de plus, ils laissent quelques affaires feignant de revenir pour la nuit prochaine. Les quelques euros que Gili leur avait données pour prendre le car, ne suffisent pas pour régler l’hôtel.

 

La navette les a déposés là où ils le désiraient. Devant le hall des départs internationaux. C’est là qu’ils ont rendez-vous. A peine ont-ils pénétré dans l’enceinte de l’aéroport que Mana entend hurler son nom. Gili se précipite sur elle. Elle la serre dans ses bras. Elle pleure de joie. Elle pensait les avoir perdus. Ils devaient être là les premiers. Elle attendait encore avant d’appeler de peur de n’obtenir aucune réponse. Mana lui dit de se calmer. Ils sont arrivés tard dans la nuit et ont préféré prendre une chambre en ville. Pour le petit. Ils ne voulaient pas le faire dormir à même le sol dans le hall de l’aéroport. Elle comprend. Ce n’est pas gave. Tout le monde s’embrasse. Le groupe de Gili est au complet : son cousin Nanema est là, Aponi, le Dogon, la belle Aliuka, Rachel, la Canadienne, Kio, leur ami de Kyoto et Gili elle-même.

 

Il manque un groupe. On attend. Avec espoir et crainte. On attend comme ça deux bonnes heures. On s’est renseigné au comptoir. L’ami catalan de Gili avait bien réservé les billets pour aujourd’hui. Le vol pour le Mali part à douze heures trente-cinq. Il est maintenant onze heures cinquante-huit. Gili propose d’appeler. Mais non. Attendons encore un peu. De toute façon, il est trop tard pour aujourd’hui. L’embarquement se termine dans quinze minutes environ. Les billets seront échangés. Le Catalan a prévenu la direction des transports de leur arrivée. Les billets sont assurés et réglés.

 

Nim s’est endormi sur les sacs de voyage. Il a réussi à se constituer un véritable dortoir. Il avait vraiment du sommeil à rattraper. Mana le regarde dormir. Elle en ferait bien autant. Tout le monde aimerait se reposer. Mais l’inquiétude est trop envahissante. Elle empêche l’âme de gagner sa tranquillité habituelle. L’âme ne trouve pas le repos. Mana est appuyée sur le torse de Vincent qui l’entoure de ses bras. Elle voudrait se dégager. Mais elle ne dira rien durant tout le voyage. Elle préfère avoir la tête libre. Elle se sent trop prisonnière de la tourmente pour réfléchir posément. Elle ne se comprend plus. Lui, il semble avoir compris. Mais trop tard.

 

Gili la sort de ses pensées par un cri de joie qui retenti dans tout le hall. Elle aperçoit les deux frères africains Issa et Lamine. Puis Micha, le jeune danseur estonien qui vient de la petite ville de Märjamaa. Elle est heureuse. Elle pense qu’elle va apercevoir les jumelles. Elle attend. Mais non. Personne. Elle court les rejoindre. Elle commence à pouvoir détailler les traits de leur expression. Ils ont la mine défaite. Oh non ! Pitié ! Elle ralentit et s’arrête. Net. Hésite à avancer. Fait quelques pas, lentement. Secoue la tête en un signe de défaite.

 

« Ils les ont arrêtées alors que nous étions dans une boutique du village de Broto. Pour boire. Nous n’avions plus d’eau. Nous voulions repartir tout de suite. Elles riaient toutes les deux assez fort. Nous étions en train d’acheter les bouteilles. Nous les avons vus trop tard. Ils étaient cinq ou six. Vêtus de vert et de rouge. Les couleurs du Royaume. L’arme laser à la taille. Ils les ont saisies en reconnaissant leur langue et les ont embarquées. Certainement pour vérifier leur identité. Je ne sais pas. Nous étions dans le fond. Par réflexe, nous nous sommes cachés derrière les rayons alimentaires. L’épicier n’a rien dit. Il nous a fait sortir par une petite porte du fond qui donnait chez lui. Il nous a hébergé le temps que les patrouilles se calment un peu. Elles fouillaient tout le village. Je ne sais pas encore comment nous avons fait pour nous en sortir. Nous voulions y retourner, les arracher aux soldats. N’importe quoi qui aurait pu les sauver, mais nous ne savions pas quoi. Désolé Gili. »

 

Gili reste quelques instants bouche-bée. Les larmes lui montent aux yeux. Elle prononce les prénoms des filles et d’autres mots incompréhensibles. Elle frappe le messager qui finit par canaliser toute la colère et la violence qu’elle a en elle. Il pleure aussi.

 

Vendredi. Ils prennent le vol qu’ils avaient prévu de prendre la veille. Ils ont dormi à l’aéroport. Ce qu’ils ne voulaient pas faire. Ils ont pu fermer les yeux quelques heures, la peur au ventre, la peine au cœur, songeant aux deux jeunes filles avec lesquelles ils avaient partager tant d’émotions. La sensation de manque est immense pour la Compagnie. Les rires des jeunes ne résonneront plus de la même façon à présent. Tous prieront pour elles deux.

 

Ils ont survolé les terres durant cinq heures quarante-cinq. L’appréhension qu’ils avaient ressentie jusqu’à présent s’est noyée dans la fatigue et le regret. Les Espagnols les ont laissés embarquer en priorité dès qu’ils ont eu connaissance de leur nationalité. Ils ont eu tous les soins dont ils nécessitaient. On a tamponné leur billet en y agrafant un petit papier vert rigide des collectivités espagnoles indiquant qu’ils étaient réfugiés politiques. Ils sont arrivés à Bamako avec dix minutes de retard. Il était dix-huit heures et trente minutes.

 

L’Etat du Mali. Un bol d’air en plein cauchemar. Le souffle de la vie. Les poumons, le cœur de la terre. Le soleil, les couleurs, les herbes, les fleurs. Tous découvrent avec émerveillement la beauté du paysage. Le retour aux sources. Enfin…

 

Ils récupèrent leurs bagages. Ils se rendent ensuite au comptoir de locations de véhicules. Trois Land Cruiser. La même voiture que l’oncle de Mana. Elle s’en souvient. Elle a chaud au cœur. Jusqu’à aujourd’hui, elle n’avait jamais pu rejoindre l’Afrique. Elle respire. Elle sent. Les odeurs de son enfance. Les parfums. Elle s’enivre de souvenirs chauds et rassurants. Elle prend Nim à bout de bras, lui fait respirer le paysage. Elle court avec lui dans le parking de l’aéroport. Elle lui dit qu’ici, c’est comme son pays. Sa terre. Et qu’elle est heureuse, si heureuse. Quand elle s’arrête, elle voit que Vincent est là, près d’elle, qu’il la regarde de son sourire le plus tendre. Elle le lui rend. Elle tremble de joie. Son amour pourrait atteindre n’importe qui…

 

Ils sont prêts. Les derniers règlements ont été effectués au nom d’Aponi.

 

Huit cent kilomètres à parcourir à travers les Savanes torrides de la République du Mali. Les teintes et les nuances du vieux continent défilent sous les yeux ébahis des nouveaux venus. Ils en oublient la chaleur, l’épuisement, la soif.

 

Ils ont pris la direction de Tombouctou. Ils sont passés par la ville de Ségou. A l’approche de Mopti, ils ont changé de route. Elle s’est détériorée de kilomètre en kilomètre. En trois jours, les trois véhicules qui se suivaient n’ont crevé que deux fois en tout. Aponi a été très satisfait de ce voyage. D’après lui, un tel parcours aurait pu être un véritable défilé d’ennuis matériels. Mais le voyage n’était pas encore terminé. Le troisième jour, ils sont parvenus à la limite de la route. Elle s’arrêtait là. Aux frontières du grand plateau des falaises de Bandiagara. Ils ont fait une halte à Shanga, le premier village dogon que l’on rencontre en venant de la route de Mopti. Ils ont été accueillis comme des frères. Tous les villages dogons sont prêts à délivrer le grand message d’amour afin de secourir la planète de ses maux. Amagawa et lewe – dont le prénom signifie esprit de la terre – les ont accompagnés jusqu’à Tireli. Ils sont venus pour les guider. Les villages Dogons ne sont reliés entre eux que par des sentiers impraticables en voiture. Aponi connaissait uniquement le chemin pour Tireli en passant par ces sentiers. Il fallait donc contourner le plateau en empruntant un chemin abrupt pour descendre des falaises de grès qui s’étendent sur près de deux cents kilomètres. Là, il n’était plus question de savanes. Un désert de plaines sablonneuses s’étendait à perte de vue. Quelques buissons épineux subsistaient çà et là. Mais le paysage restait desséché et dénué de toute vie. Durant quelques instants les Land Cruisers ont arpenté un sol désertique où seul les moteurs se faisaient entendre au milieu d’un silence assourdissant et inquiétant. Puis, au fond de l’horizon, sont apparus aux yeux des voyageurs de minces silhouettes d’enfants qui s’agitaient.

 

Aponi a crié : « Là ! Tireli ! »

 

Il pointait son index fin et long en direction des enfants et tous ont pu distinguer les maisons encastrées dans la falaise.

 

 

3. La Réunification des initiés

 

Mana saute du véhicule. Elle regarde autour d’elle, les yeux remplis de bonheur et de paix. Ici, elle est chez elle. Tout le village est là pour l’accueillir, elle et ses amis. Ils n’attendaient plus qu’eux. Ils se tiennent sur la place du village à l’extrémité nord de celui-ci. Devant eux, s’étendent quelques ruelles. Un vieil homme, en tunique longue, fermée, et pantalon ample, s’avance lentement vers Mana. Il porte les mêmes sandales en cuir qu’Aponi. Un lourd pendentif en or de dix centimètres de diamètre se balance, balayant la largeur de sa poitrine. L’homme n’est plus très grand, mais semble l’avoir été. Ses yeux sont jaunes, presque blanc, comme le soleil, sur sa peau très noire, ridée. Son regard est perçant. Sa barbe et ses cheveux sont gris. Il inspire la sérénité. Il s’aide d’une canne pour marcher, mais semble vigoureux malgré son âge avancé. Mana l’observe et continue de lui sourire. Le bâton est magnifique. Il est long et fin. En bois. Sculptée de tout son long d’éléments extraits des forces de la nature. Un morceau d’océan, de forêt, un animal totélaire. A son sommet, semble surgir une statuette en ivoire représentant un personnage, une femme. Elle porte un enfant dans ses bras. Elle respire la vie.

 

L’homme est là. Tout prêt. Il avance son bâton en direction de Mana. Il s’arrête et lui dit : « Mana, je suis Yadim. » Elle ne sait comment le saluer. Le chef de sa lignée est là devant elle. Elle voudrait s’agenouiller et lui baiser les mains, mais elle n’ose pas. Elle reste là sans bouger, à le regarder et à lui sourire. Le vieil homme change son regard de direction et d’un pas tout aussi lent, mais sûr, se dirige vers Nanema. Il interpelle Nanema de la même façon comme s’il avait su lire dans l’âme de ces deux jeunes gens. Puis, il entrouvre ses bras face aux falaises tel un salut reconnaissant et marmonne quelques paroles dont il semble être le seul à connaître la signification.

 

Aponi surprend Mana en lui soufflant à l’oreille que le vieux Yadim est en train de prier la nature de recevoir en son sein les êtres qui viennent de parvenir sur la partie saine de sa terre. Aponi explique qu’il ne comprend pas exactement la prière, mais que c’est une coutume ancestrale qui permet de ne pas attirer sur le village les éléments néfastes de la nature et de le préserver. Il lui explique encore que le vieux Yadim communique dans la langue de la première parole, langue secrète que peu de sages connaissent aujourd’hui. Mana se retourne doucement et effleure la joue d’Aponi. Confuse, elle lui demande pardon. Elle voulait simplement le remercier pour ces informations, mais à présent elle n’ose plus. Ses yeux sont rivés sur le sol desséché du village. Elle ne sait plus où se mettre. Quand elle relève son regard, Vincent est devant elle. Il lui sourit. Il lui demande si elle est heureuse. Oui. La plus heureuse.

 

Yadim demande aux enfants du village de s’écarter et de bien vouloir laisser passer ses invités. Il va les conduire dans leur quartier. Ils logeront dans une même concession. Près de celle du vieux Yadim. Dans son propre quartier. Ce qui est un honneur. Mana ne cesse de lancer des regards de sincères remerciements à son chef. Mais elle se sent toujours incapable de lui parler. Elle a honte de son comportement. Elle en parlera à Vincent plus tard. Ou peut être à Aponi. Il sera mieux la conseiller.

 

Ils traversent le village en longeant de petites ruelles accidentées, bordées de longs murs, ceux des concessions. Au cœur du village, Yadim leur explique qu’ils sont dans son quartier, celui des hauts dignitaires du village. Il est à partir d’aujourd’hui le leur. La case à Palabres se situe sur leur gauche. Près de la demeure de Yadim. Ils s’y donneront rendez-vous ce soir pour prendre les décisions importantes concernant l’avenir de la planète et de ses peuples. Derrière l’habitation du vieux chef est bâtie la concession de la Compagnie. Ils pénètrent tous dans une vaste pièce formant l’entrée de la concession. Ils suivent Yadim qui traverse la pièce. Ils ressortent. Là, se trouve un espace clos. Il entoure et sépare, tel une cour commune, les cinq habitations de la concession, les quelques greniers aux toits en paille qui abritent les réserves de mil ainsi que le poulailler. La première habitation sera celle de Mana et Nanema puisqu’elle appartenait à leurs ancêtres. Là où a grandi Amono, l’arrière-grand-père. Personne n’y a vécu après le départ d’Amono. Elle devait être pour ses descendants et elle a été conservée comme telle en attendant leur venue.

 

Yadim les quitte pour les laisser prendre possession des lieux. Il demande à Aponi de leur expliquer comment fonctionne l’habitation. Dehors tous les enfants sont là. Ils observent. Yadim les chasse en leur expliquant qu’il ne faut pas espionner comme ça. Mana sourit en le voyant partir. Cent trente-sept ans… Cet homme dégage un réel mysticisme. Il inspire la confiance et la paix.

 

Mana pénètre dans son habitation, précédant son ami Aponi. Vincent, Nim et Nanema les suivent. Les autres de leur côté attendent dans la cour, à l’ombre des feuilles du baobab qui forme toute la richesse du lieu. Aponi viendra les aider à s’installer chacun leur tour. Il leur a été proposé de commencer à s’installer seuls, mais ils préfèrent attendre leur guide.

 

Dans l’entrée de la maison se trouve un large lit légèrement surélevé. Aponi explique que l’homme y vient souvent s’y reposer durant la journée. La nuit, ce sont ses enfants qui y prennent place.

 

« Votre arrière-grand-père dormait peut-être là, dit Aponi. »

 

L’entrée passée, ils pénètrent dans une vaste salle contenant d’autres lits surélevés, des tabourets sculptés et peints de différentes couleurs, quelques autres objets utilitaires ou d’art accrochés aux murs. Il y a assez d’espace pour que tous puissent vivre dans cette pièce : Mana, Nanema, Vincent et son fils, Nim. Mais ce dernier pourra dès qu’il le souhaite – puisqu’il a sept ans – rejoindre la concession des jeunes. Derrière, donnant sur la ruelle, une autre pièce. Ronde. Cette dernière sert de cuisine. Un foyer se trouve sur le côté droit. La cheminée est une ouverture rectangulaire qui donne sur une sorte de terrasse au-dessus de la cuisine. Mana observe tout ce décor inconnu. Elle note plusieurs niches dans les murs où sont installés des ustensiles de cuisine, des objets d’art, de décoration. Elle les tripote dans ses mains.

 

« Tout ceci t’appartient, Mana. Ainsi qu’à Nanema, précise aponi. »

 

Mana, surprise par cette remarque, repose précipitamment les objets, comme une enfant prise en flagrant délit. De chaque côté de la cuisine, une porte. Ces deux portes cachent deux réserves. Aponi les ouvre les unes après les autres. L’une contient de l’eau et diverses denrées pour la famille. Tout a été préparé pour leur arrivée. Dans l’autre, on trouve des outils, des paniers, le matériel utilisé pour les travaux agricoles.

 

« Ils sont tout neufs. Yadim m’a dit que le forgeron les a terminés hier. Je les trouve particulièrement beaux. »

 

Les invités restent bouche bée devant la découverte de cette nouvelle demeure. Tant de changements dans leur vie. C’est vrai que le travail du forgeron est un travail d’artiste. Seront-ils à la hauteur ? Mana pénètre à l’intérieur de la réserve et remarque une autre porte. Celle-ci donne directement sur l’extérieur. Sur la ruelle. On peut donc rentrer chez soi par cette porte sans passer par la cour commune. Elle est toute réjouie de cette découverte. Elle commence à se détendre. Elle décide de laisser la porte de la réserve ouverte pour faire un courant d’air. Aponi demande de nouveau de le suivre. Il retourne dans l’entrée. Il leur montre deux coffres en bois, sculptés et peints avec goût. Tous les avaient déjà remarqués. Ces coffres servent de rangement au père de famille. Il y dépose ses affaires personnelles, ses vêtements. La femme, elle, possède un autre abri pour son rangement…

 

Aponi saisit la main de Mana. Elle le suit, docile. Elle lance un coup d’œil à Vincent qui semble de moins en moins apprécié les familiarités du jeune dogon. Ils quittent l’habitation. Aponi fait un signe à Gili comme pour lui dire qu’il ne tarde plus. Elle lui crie de prendre son temps, qu’elle est très bien là où elle est. Dans la cour se trouvent entre les habitations, les greniers. La concession de Mana en possède huit. Aponi lui montre les siens. Deux. De chaque côté de son logement. Celui de gauche est un grenier simple. Une assez bonne réserve de graines. Celui de droite possède plusieurs compartiments. Trois portes. Une en bas et deux à l’étage.

 

« Ce grenier là, précise Aponi, t’appartient en propre. »

 

Il a lâché sa main pour lui donner une clé. Elle ouvre la porte du bas. Elle est toute petite. A l’intérieur, le plafond est bas. Il doit être à un mètre vingt de hauteur. Mana se courbe pour pénétrer dans le grenier. Aponi la suit. Lui qui est très grand s’installe dans le premier compartiment. Il s’assied et invite Mana à en faire autant. Là, il lui explique comment est construit le grenier. D’où ils sont, ils peuvent parfaitement voir toutes les ouvertures qu’il contient.

 

« Il y a en bas comme en haut quatre compartiments. Je crois qu’ils sont disposés de la même façon. Comme là. En croix. Tu peux accéder au second étage par une des portes du haut. Yadim m’a précisé que le haut contient aussi des réserves de mil. Vous êtes tranquilles pour un moment. Là où nous sommes, c’est ton coffre-fort. Tout est nettoyé. Tout est propre. C’est ton domaine. Tu y mets ce que tu veux. Tes vêtements, tes secrets, tes trésors… »

 

Alors qu’il parle ainsi dans la pénombre du grenier. Mana observe tout en l‘écoutant attentivement cet homme jeune et élancé qui l’a toujours intimidée. Elle ne sait pas pourquoi elle se sent si mal à l’aise en sa présence, mais elle pressent qu’elle lui plaît bien. Cette idée lui donne un coup à l’estomac. Elle tente de la chasser de son esprit. Elle se dit que c’est peut-être le bon moment de lui parler de Yadim. Puis elle se rappelle tout à coup que les autres attendent dehors à l’ombre du Baobab. Pourtant, elle pourrait rester là des heures, malgré la chaleur.

 

« Tu vois la petite poterie située à la croisée des cloisons ? Et bien, tu peux y déposer ton argent et tes bijoux. C’est à cela qu’elle sert. Je vois que Yadim a pensé à tout. Tu viens ? »

 

Il lui tend la main, l’invitant à sortir. Elle voudrait rester encore un peu. Elle se sent heureuse. Elle ne veut pas le quitter. Elle ne veut pas quitter ce repère. Elle se dit qu’étant enfant, elle aurait dérobé sans arrêt la clé de sa mère pour y jouer avec son amoureux. Un instant elle a une pensée pour son amie d’enfance, Kiliane, avec qui elle passait des heures devant le miroir de la grand-mère. Aujourd’hui, ce miroir est resté dans le royaume dévasté…

 

Ils sortent. Aponi quitte Mana pour se rendre auprès des autres. Il lui dit qu’il la verra plus tard. Il se dirige vers Gili. Mana a un haut le cœur en songeant qu’il devra, à elle aussi, lui faire visiter le grenier. Elle secoue la tête et tente de se ressaisir. Elle ne le connaissait pas il y a quelques jours et elle agit comme s’il était son ami d’enfance.

 

Le soir venu, Aponi est retourné chercher la Compagnie. Il est temps de se rendre à la case à palabres. Nim reste avec les autres enfants du village et quelques femmes qui désirent s’en occuper et qui en ont la responsabilité. Nim est heureux. Il ne dit rien. Mana suit Aponi de près. Elle l’arrête avant de pénétrer dans la case. Elle voudrait lui parler seule à seul. Vincent lui lance un regard noir. Il entre. Elle lui parle de Yadim. Il est juste d’être intimidé, voire impressionné par cet homme. Il paraît presque inhumain de par le respect qu’il inspire. Il n’en tiendra pas compte. C’est un homme sage. Elle voudrait aussi lui demander s’il est normal d’être autant intimidé par un jeune de son âge. Mais elle s’abstient. Elle n’avait pas fait attention à son regard si doux. Ses yeux qui rient. Elle préfère mettre un terme à l’entretien. Elle entre. Aponi la suit.

 

A l’intérieur, il fait sombre, mais il est possible d’y distinguer l’architecture. La pièce semble immense dans la pénombre. Elle est carrée. De grosses fourches de bois sculptées soutiennent le toit. Des dessins symboliques, religieux, des écritures de la première parole, indéchiffrables pour le commun des mortels.

 

Tous les hommes du village sont présents ainsi que quelques femmes pour lesquelles les chants religieux n’ont plus de secret. D’autres personnalités des villages voisins ont également désiré faire partie de l’assemblée extraordinaire de ce soir. Le vieux Yadim est assis près du mur du fond. La pierre qui le supporte lui permet de surplomber l’assemblée. Tous prennent place en demi-cercle face à lui, comme pour mieux boire ses paroles.

 

« Nous sommes maintenant à cinq jours de la Grande Célébration Universelle. Nous avons décidé qu’elle se déroulerait dans notre village, car nous sommes ici en un coin des plus reculés de la planète. Là où les technologies d’aujourd’hui n’ont pas encore pris pied. Là où la pollution n’a pas encore osé s’avancer. Là où les hommes vivent sans prétention, ni richesse. Nous savions que nous étions très peu d’initiés. Qu’il serait facile par l’intermédiaire de notre messager Aponi de contacter la Compagnie de Gili. Elle a réussi, il y a quelques années, à réunir les personnes ayant foi en la culture universelle, animiste, grâce à l’invention de son site codé, secret devrais-je dire. Tout le mérite d’avoir rassemblé les initiés en préservant le secret des cultes voués à la nature, pour ne pas les voir saboter, revient à Gili. Merci. »

 

Gili incline la tête en signe d’humilité.

 

« Aujourd’hui les cinq continents sont réunis dans notre village pour une même cause et l’amour de l’humanité résonne enfin dans mon cœur. Nous sauverons par notre art, la prière de nos âmes et notre foi commune notre planète et – je le souhaite de toute ma conviction – les autres âmes qui se sont perdues dans ce monde devenu cauchemar. Notre terre souffre. Elle nous le démontre de jour en jour. Il n’a pas été difficile pour les grands physiciens de ce monde de prévoir qu’elle allait se perdre en cette date inexorable : le 18 août 2095. Son mécontentement se manifeste depuis des générations. Des peuples meurent, des maladies se génèrent… mais aucune précaution n’a été prise. Nous saurons nous faire entendre. Je ne crois pas que l’heure fatale est sonnée pour notre galaxie. D’après les calculs les plus élaborés et aussi les plus complexes qui ont été faits, l’univers devait finir son expansion et détruire la galaxie dans des années si lointaines qu’aucune trace de vie humaine ne devait plus exister. Nous pouvons stopper ce mortel engrenage qui a dès lors commencé. Le jour de la Célébration Universelle correspond précisément à la fête du pardon des jeunes envers leurs ancêtres qui a lieu tous les soixante ans. Nous profiterons de cette date mythique pour demander pardon à notre mère. Pardon à nos ancêtres.»

 

L’assemblée reste attentive. Elle se sent rassurée. Tous comprennent pourquoi ils ont entrepris ce terrible voyage. Plus que jamais, le poids d’une énorme responsabilité pèse sur leur cœur. Mana sent ses yeux s’humidifier. L’émotion est trop forte pour elle. L’amour fraternel qui règne dans cette pièce est saisissant.

 

« Cependant, afin de préparer au mieux nos prières, afin d’obtenir l’écoute la plus absolue de la nature, afin d’apaiser les esprits saints et de ne pas réveiller les éléments néfastes de la nature, enfin, pour le respect du défunt, il nous faut célébrer les funérailles d’Amono. Il y a bien longtemps, Amono est parti à la recherche d’une compagne avec laquelle il voulait vivre en toute sérénité et à qui il voulait enseigner la communication avec la terre par la danse. Car Amono était un initié et un danseur né. Mais, la mort induit chez nous un certain rite funèbre afin que l’âme puisse regagner le monde des esprits, le monde invisible. Celui de nos ancêtres. Le corps d’Amono n’est jamais revenu au village. Son âme a donc continué d’errer, inconfortable, dans le monde visible où elle n’a pu trouver sa place. La venue de ses arrières-petits-enfants est un signe bénéfique. Eux seuls sont capables d’accomplir le rituel. Ainsi, l’âme retrouvera sa juste place et sera à même d’assurer la protection du village comme son devoir l’exige. Une autre façon pour nous de demander pardon. Car la fête du pardon découle directement de l’idée de mort. Elle est le signe d’un désir de paix entre les vivants et les morts, entre les jeunes et les vieux. Elle nous unit. »

 

Mana et Nanema écoutent attentivement les paroles du Sage. Yadim leur voue une confiance absolue. Responsabilités Décisives. L’âme d’Amono est en eux. A la place du corps seront donc recueillis dans une calebasse des mèches de cheveux des deux jeunes gens ainsi qu’une goutte de leur sang. Cette calebasse sera déposée dans une grotte de la falaise. Ainsi reposera ce qui reste du corps D’amono. Pour libérer son âme, les deux jeunes devront danser jusqu’à ce que l’âme de leur ancêtre ait rejoint les Anciens. Pour qu’à son tour il puisse demander pardon et accomplir son devoir. Propager la paix parmi les siens. Dès demain matin Mana et Amono devront commencer les préparatifs du rituel. Masques et costumes de danse. Eléments engendrant la peur. Le seul sentiment susceptible de décider l’âme à quitter ceux qu’elle aime et desquels elle ne peut plus distinguer les traits jadis si familiers.

 

 

4. La Grande Célébration Universelle

 

Mana et Nanema doivent de nouveau se rendre dans la case à Palabre ce matin. Yadim les attend avec Aponi, son messager. Il veut leur parler plus précisément du rite funèbre et de ses lois. Hier ils ont surtout débattu sur l’avenir de leur galaxie. Si la prière est entendue, il faudra songer à faire entendre raison à l’Occident. Changer sa façon de vivre. Ils ont veillé tard. Et ce matin tout le village dort encore.

 

Mana et Nanema marchent sans faire de bruit jusqu’à leur rendez-vous. Ils chuchotent. Ainsi que des félins, ils pénètrent dans la case. Dans la pénombre, brillent les yeux dorés de Yadim, ainsi que le point rouge de sa pipe sur laquelle il est en train de tirer. Mana reconnaît une odeur d’herbe, mais elle ne pourrait dire laquelle. Le vieil homme n’a pas dormi, il a veillé toute la nuit. Ils sont étonnés. Ils le lui disent. C’est un homme qui dort peu. Environ dix-huit heures par semaine. Le reste du temps, il le passe à prier. Il chante, il danse. Dans la terre, il dessine, il envoie des messages et lit l’avenir. Aponi arrive. Toujours un large sourire aux lèvres.

 

Yadim va prendre la parole. Il passe la pipe à Mana qui se trouve à ses côtés. Elle tire dessus, mais la première bouffée la noie dans un brouillard total. Quand elle distingue enfin les contours de la pièce, elle s’aperçoit que les trois hommes la fixent du regard. Yadim lui tend un verre d’eau. Elle s’y fera.

 

« Autrefois le rituel funèbre n’était accompli que par des hommes. Ces hommes étaient désignés pour remplir le rôle de danseur et porter les masques. Ils étaient les initiés. Quand les villages m’ont élu Sage, j’ai pris la décision d’étendre à tous les sexes le pouvoir de communiquer avec le monde invisible comme on le fait avec la terre. Aujourd’hui plus aucune distinction n’est faite entre homme et femme dans le domaine des rites et des prières. Celui qui a la foi, celui qui a pris conscience du rôle de son corps, de ses mains, de sa voix dans la création, peut créer à son tour. Mana et Nanema, vous êtes désignés pour guider l’âme de votre ancêtre sur le chemin des Anciens afin que tout rentre dans l’ordre. L’âme qui n’a plus de corps ne peut séjourner dans le monde visible. Il faut canaliser cette âme. Elle est la nourriture de notre monde. Elle est une force vitale pour notre nature. Pour nous. Ce rituel sera donc le début de notre longue Célébration Universelle. L’introduction à cette fête qui durera quatre jours. Cette fête du pardon. Cette fête durant laquelle toutes les âmes du monde entreront en communication. Notre unique espoir de sauver les habitants de notre planète. Et c’est vous, Mana et Nanema, qui ouvrirez la Cérémonie en communiquant avec un Ancien de votre sang, Amono. »

 

Mana est tout étourdie. Tout ceci lui semble être un rêve où, pour quelques instants, elle est devenue la reine d’une riche contrée pour laquelle elle doit se battre. Durant son initiation, il est convenu que le Vieux Yadim et Aponi l’accompagne, la soutienne et l’encourage… Il en va de même pour le cousin Nanema.

 

Le petit groupe traverse la place du village. A présent quelques personnes s’activent. Des femmes essentiellement. Elle prépare en rythme la bouillie de mil pour le petit déjeuner. Il est de coutume de se réveiller de bonne heure pour éviter les grosses chaleurs. Cependant, à partir d’aujourd’hui, ils cesseront toutes activités agricoles pour se mettre à prier.

 

Ils se dirigent vers les grottes. Ils ont avec eux la calebasse contenant les mèches de cheveux mêlées au sang de la famille. Ils doivent escalader les éboulis. Ils se hissent avec difficultés. Yadim les attend en bas du chemin. Le cimetière, encastré dans la falaise, ne doit pas être accessible. Les corps sont laissés là pour avoir le repos et la tranquillité mérités après une longue vie de labeur. Parvenus à la grotte qui servira de cercueil au reste du corps d’Amono, Mana et Nanema découvrent avec surprise diverses statuettes disposées aux quatre coins de la grotte. Aponi explique. Elles sont là depuis quelques années en attendant un hypothétique rite funèbre. Elles ont figure de reliquaire. Chaque statuette représente des hauts dignitaires : guérisseurs, religieux, les plus grands rois du pays, les Anciens. Elles mettent en scène les ancêtres fondamentaux des lignages. La cosmogonie. Elles justifient ainsi la place de tout être et de toute chose et assure le bon déroulement de l’univers. Mana les observe. Certaines ont une couleur acajou. En bois et pigment. Parfois en cuivre, fibres et coquillages. Au fond de la grotte, elle repère quelque chose de plus imposant. C’est une stèle. Elle est là pour indiquer la reconnaissance de la dignité de l’être qui est mort. Elle porte une gravure. C’est le visage d’un homme. Jeune. Mana questionne. C’est bien le visage d’Amono. Son nom est gravé sur le bas de la stèle. Mana ressent un pincement dans son cœur. Il était beau. Il ressemble à sa propre mère. Ses traits sont fins comme celui d’une jeune femme. Mana sent la main de Nanema, puissante de tendresse, qui vient se poser sur son épaule. De nouveau, elle sent les larmes couler le long de ses joues.

 

On perçoit à présent les tambours et les chants des femmes. Aponi dit que la fête a commencé. Ils redescendent. Yadim est là. Il chante lui aussi. Il se lève en s’aidant de son bâton et se met à marcher. Il ne prend pas la direction du village. Il marche vers la brousse.

 

Là au milieu de la savane, à l’abri du soleil, mais pas de la chaleur, ils se sont installés sur des pierres. Yadim parle de la fabrication du costume et des masques. Ils devront abattre un morceau d’arbre et pour cela demander pardon une nouvelle fois. Le bois sert à la construction des masques. Selon le chef, ils ne peuvent pas guider l’âme sans masque. La sculpture du bois sera faite en fonction de l’imagination de l’artiste. Ils tresseront des fibres de coton pour leur costume. Chacun fera le sien selon sa morphologie. Les fibres deviendront jupes, bracelets et cagoules. Elles devront être teintes en rouge selon la couleur du sang, de la vie. La plus chaude et la plus belle des couleurs. Cette teinte sera obtenue sans difficulté grâce à la graine d’oseille. Il faudra broyer les graines, les délayer dans l’eau, puis mélanger jusqu’à obtenir une couleur dense. Les fibres devront être plongées dans le mélange puis séchées. Une fois la préparation terminée, ils porteront leur costume et leur masque dans la caverne des masques. Tout doit être fait à l’extérieur du village. Les invités ne doivent pas voir les costumes avant le troisième jour. Jour où l’âme d’Amono quittera le monde visible. Ce soir, ils reviendront au village afin de commencer le rituel et se mêler aux danseurs. Le second jour, ils retourneront dans la grotte. Là, ils peindront sur ses parois les éléments naturels du monde des vivants pour que le corps repose en un lieu connu et sécurisant. Les danses se poursuivront jusqu’à la tombée du jour. Le troisième jour, ils revêtiront les costumes et effraieront l’âme de leur aïeul. Ainsi, le rite est. Ainsi le rite se fera.

 

Yadim tire un panier de derrière le buisson impénétrablement épineux. Les fibres de coton sont là sous leurs yeux, les femmes du village les avaient préparées. Quelques coquillages aussi et d’autres matières. Puis de son doigt osseux, il indique un fromager, un bel arbre ombrageux. Il n’est pas nécessaire de l’abattre, une branche leur suffira. Ce bois est léger et facile à sculpter. Il sort du panier deux herminettes et les leur tend.

 

« Aponi restera avec vous pour vous montrer comment tailler le bois. Puis vous enduirez votre masque d’huile de sésame pour éviter l’éclatement du bois. Je lis la crainte dans votre regard. Nous ne faisons pas un concours d’objets d’art. La beauté de vos costumes nous importe peu. Votre imagination travaillera pour vous. N’ayez crainte. La   force de vos prières et de votre foi se révélera à travers vos costumes. Et de ce côté là, je ne suis pas inquiet. Ce qui importe de toute façon est de calmer les esprits saints et de replacer la force vitale de chaque élément à sa place. »

 

Avant de quitter les jeunes initiés, Yadim leur précise une dernière chose. Durant une telle fête, les danseurs sont soumis à quelques interdits.

 

« Il s’agit d’une fête religieuse et, en tant que telle, certaines contraintes lui sont liées. Ecoutez-moi bien ! Du début de la préparation des fibres jusqu’à la fin de la Grande Célébration, vous devez vous abstenir de toute relation sexuelle et ne devez jamais agir avec violence. Aucune altercation ne peut être permise. Aucun mot déplacé. Le respect des uns et des autres est une loi incontournable. Si l’être humain se respecte, il respectera la vie qui s’écoule autour de lui ainsi que tous les éléments qui l’entourent. Mana regarde-moi, mon enfant ! Les couples qui sont liés aujourd’hui doivent être unis pendant la fête. Les relations extra-conjugales sont bannies. »

 

Il lance un regard mêlé de compassion et de reproche à son messager qui garde les yeux rivés au sol. Mana sent tout à coup ses joues la brûler. Heureusement que sa peau, d’autant plus foncée par le soleil, ne permet pas aux autres de distinguer ses rougeurs honteuses. Les jeunes approuvent. Le vieux rentre au village.

 

Tous les trois regardent le vieil homme s’éloigner. Aponi fait remarquer qu’il ne faut pas perdre de temps. Mana et Nanema sont prêts. Ils éprouvent une légère appréhension, mais leur devoir est plus fort que tout. Leur responsabilité contrôle chez eux tout sentiment excessif. Ils doivent commencer à tresser les fibres.

 

Mana et Nanema s’exécutent, dociles. Ils suivent les conseils du jeune dogon. Aponi semble maître de toutes ses manœuvres. Ses mains ne tremblent pas. Toute la matinée ils tisseront et assembleront. Mana a remarqué qu’Aponi évite de la regarder. Son regard se trouble quand il croise le sien. Elle se sent heureuse. Elle se sent vivre. Mais les paroles de Yadim résonnent encore dans sa tête. Elle doit être unie à Vincent, l’homme qu’elle a aimé jusqu’à maintenant. Elle songe que l’abstinence est une bonne chose dans son cas. Elle ne veut plus se donner à cet homme.

 

Le soleil est à son zénith. La chaleur est tenace. La gourde de chacun est presque vide. Mais le village ne manque pas d’eau. La nature a entendu leur appel et la sécheresse ne dure plus depuis plusieurs années. D’autant plus que ce n’est pas la période. Ils doivent songer à présent à abattre une branche du bel arbre. Ils feront les finitions plus tard si cela est nécessaire. Près du vieil arbre, Aponi s’agenouille. Mana et Nanema en font autant. Ils ferment les yeux, les mains posées sur le tronc. Aponi chante d’une voix douce et aiguë. En Bambara. Tous les trois demandent pardon en expliquant leur geste.

 

Les deux enfants d’Amono auront passé leur journée entière à tresser, tailler et sculpter.

 

Objet brut. Regard réfléchi et mains habiles. Imagination transportée par l’amour de l’art.

 

Des heures se sont écoulées sans qu’aucun n’ait fléchi. La passion, l’intérêt, la foi, l’amusement. Tout a joué en faveur des deux jeunes gens qui réalisent à leur plus grand surprise deux masques d’une originalité et d’une beauté inégalable. Le contour, les traits du masque confirment une habilité incontestable. Mana et Nanema sont passés maîtres en l’art de la précision et du détail. Le masque masculin est en long, fin. Des entailles sont faites en son centre, en relief. Egales. Elles forment des petites dents. De chaque côté du masque, un serpent ondule. La tête est dirigée vers le bas. Deux cercles sombres et réguliers figurent les yeux. Il est recouvert, à son sommet, d’un mélange, de fibres et de cheveux, mêlé de coquillages. Le masque de Mana se distingue complètement de celui de son cousin. Sur le bois de forme ronde qui ne paraît presque plus en son centre, des centaines de tresses de fibres le long desquelles s’agrippent quelques perles. Elles semblent se multiplier à mesure que le masque bouge. Des coquillages, beaucoup plus important que ceux de Nanema délimitent les contours des yeux et de la bouche, mais aussi du front. Au sommet du bois réapparaît le bois sculpté en demi-cercle tel une couronne ou un chapeau. Lorsque les masques seront teints et enduits de leur protection huileuse, ils luiront de toute leur beauté. Il ne manque qu’à fixer leur attache. Les costumes restent assez simples, quoique Mana ait trouvé le moyen de styliser quelque peu sa jupe. Elle n’est pas longue et droite comme celle de Nanema, formant deux pans à l’avant et à l’arrière. Elle moule le haut de ses hanches et de ses cuisses pour se terminer en un nombre infini de pans qui laissent à ses fines jambes le pouvoir de se dévoiler. Les deux vêtements tiennent au moyen d’une cordelette passée dans un ourlet. L’homme restera torse nu. Aponi a apporté pour Mana un fruit de Baobab qu’elle a dû couper en deux et relier à des fibres. Elle a tenu ensuite à décorer ce soutien-gorge de différentes perles qu’il restait au fond du panier. Ils se sont confectionnés également de nombreux bracelets et chevillères.

 

Les vêtements et les masques sont teints et prêts. Aponi conduit Mana et Nanema à la caverne des masques, non loin des grottes et assez éloignée du village. Elle contient déjà beaucoup de parures. Quelques piquets plantés dans la roche sont libres. Ils suspendent leur costume. Ils se retirent.

 

Deux nuits, ils ont dansé et chanté au rythme des tambours.

Le soir, et toute la nuit, ils ont dansé.

La bière de mil a coulé.

Jusqu’au lever du jour, ils ont dansé.

Sur la place du village, dans les ruelles vallonnées, ils ont dansé.

Et la bière de mil a coulé.

Dans la maison d’Amono, ils ont dansé.

Et les femmes ont pleuré.

Pour célébrer le mort.

 

Mana et Nanema ont peint la grotte, le cœur serré. Ils n’ont pas parlé. Ils se sont regardés et se sont compris. Amono était là, plus que jamais, avec eux. Il les observait. Il les guidait lui aussi comme ils allaient le guider à leur tour, plus tard. Ils réussiront comme ils avaient réussi jusqu’à maintenant. Car ils n’ont jamais été seuls. Sa présence était très forte dans la grotte. A tel point que parfois, ils en ont été effrayés. Ils ont pris soin de l’entourer des quatre éléments. La terre, l’air, le feu et l’eau. Pour qu’il puisse respirer, s’hydrater, se chauffer et se protéger. Puis, ils ont peint des arbres et des champs, des rivières et des torrents. Pour qu’il puisse nager et se nourrir. Ils ont peint le tigre et le serpent. Pour la puissance et le savoir. Enfin, ils n’ont pas oublié de représenter les oiseaux, pour les chants et la douceur. Les cloches et les tambours. Pour qu’il puisse se distraire et prier. Prier… Avec eux. Durant ce jour fatal où la colère de la terre se fera entendre.

 

A l’aube du troisième jour, le 17 août, ils n’étaient pas fatigués. Ils étaient inquiets. Mana n’avait jamais ressenti une telle nostalgie. Son ancêtre était là, près d’elle. Elle savait aujourd’hui qu’il ne l’avait jamais quittée. Qu’il l’avait vu grandir et s’épanouir. Elle se sentait envahie de sentiments de tendresse envers les siens. Envers Nanema. Nanema. Elle se savait proche de lui aujourd’hui. Elle n’avait jamais réalisé à quel point elle appréciait sa présence et ses conseils. Elle lui était éperdument reconnaissante. Il l’avait élevé. Seul. Au mieux. Elle pensait à sa mère. Elle aurait aimé qu’elle soit présente aujourd’hui. Sa mère qu’elle n’avait jamais revue. Elle s’est sentie seule tout à coup et a voulu se laisser tomber sur le sol pauvre de son ancêtre. Tout abandonner. Mais son corps lui ordonnait de continuer la danse. La prière. Et la foule autour d’elle a porté son âme au-dessus de la solitude et de la peur.

 

Le troisième jour, ils étaient masqués.

Amono à leurs côtés.

Ils l’ont charmé. Envoûté.

Amono craignait, mais était subjugué.

Ils ont pris le chemin de la brousse.

Amono a suivi. Amono a compris.

Son âme a quitté le pays.

Et a rejoint les Anciens.

Eux ont baissé leur masque et ont pleuré.

Mais il fallait continuer à danser.

 

Mana ne sentait pas le poids du masque. Elle se sentait majestueuse. Elle se sentait reine. Elle était quelqu’un d’autre derrière le masque. Elle détenait une sorte de pouvoir où tout lui était permis. Et elle a dansé comme jamais. Comme protégé par ce visage qui n’était pas le sien. Elle a guidé l’âme d’Amono en continuant sur la route du vieux fromager. Elle sautait par-dessus les quelques herbes hautes de la savane. Elle dansait. Dansait. Telle une déesse mythologique. Elle charmait. Son corps ne ressentait plus de douleur ni de fatigue. Il était comme anesthésié. Les tambours suivaient et donnaient le rythme. Et d’un seul coup, Mana s’est sentie transportée. Elle s’envolait. Légère et gracieuse. L’âme d’Amono ne voulait pas la laisser. Elle la prenait avec elle. Sur les ailes de son cœur. Alors Nanema a crié dans son chant. Il a commencé une danse plus violente. Frénétique. La tête en avant. Le masque était effrayant. Et Yadim et d’autres villageois ont crié avec lui. Ils frappaient le sol avec leur bâton. Leur somptueux bâton arrachait la poussière de la terre. En un rythme musical que les tambours accompagnaient toujours. La scène était à la fois éprouvante et pétrifiante. Alors, l’âme s’est envolée seule. Mana est retombée au sol, étourdie. Elle ne savait plus. Elle se sentait vide, délaissée. Mais son corps était lourd, chaud et humide. Puis elle a compris. La foule l’a soutenue. Et d’une seule force, d’une seule volonté, ils sont retournés au village. C’était le soir du troisième jour. Ils n’étaient pas fatigués. Ils ont rangé les costumes et les masques dans la caverne. Ils ont montré leur visage qui n’était plus protégé. Ainsi leur cœur aussi était mis à nu. Et la bière de mil a coulé sur les larmes des enfants.

 

 

A l’aube du quatrième jour. Le 18 août. Les initiés regardent à l’est les premières lueurs du soleil. Plus que jamais ils ont la foi. Et devant un tel spectacle, ils refusent de croire que la fin des temps est venue les chercher pour détruire tout ce qui est vie et mort sur la terre et dans l’univers. Le soleil est éclatant. A quelques mètres, semble-t-il, la lune transparaît. Elle ne s’est pas encore couchée. Le ciel est pâle, à peine éclairé. Tout le paysage semble apaisé et tranquille comme s’il était résigné à mourir. Aucun bruit ne se fait entendre. Aucun cri. Aucun souffle. L’air ambiant est des plus terrifiants. Mana est entourée de Nim et de Vincent. Sa petite famille. En cet instant elle pense à Aponi. Il n’a pas voulu la rencontrer sur son chemin de prière. Il a baissé les yeux devant elle. Humble et suppliant. Par respect pour le défunt. Pour la fête. Pour les Anciens. Pour notre mère à tous, la Terre.

 

Lentement, ils ont repris les chants, les tambours, les danses.

 

Aujourd’hui est la Grande Célébration Universelle, mais aussi la fête du pardon envers les Anciens. Une fête de paix qui permet de réunir toutes les âmes de ce monde en une bulle. Une bulle délicate. Fragile Une bulle qui contient l’amour, la connaissance et le respect. Demander pardon aux Anciens… Pardon pour le non respect des coutumes, de la nature, du premier homme. Pardon pour avoir tenter de déchiffrer la première parole, d’avoir tenter de briser le secret. Pardon pour ces hommes d’aujourd’hui qui ont pensé mettre à nu les secrets de l’univers et qui nous ont perdus en tuant notre Mère à petit feu. Pardon pour ceux qui n’ont pas connu le bonheur du respect de leur Dieu. Pardon pour ceux qui n’ont pas eu la joie de connaître la foi.

 

Toujours, ils chantent, font entendre les cris sourds des tambours, dansent.

 

En leur cœur, ils continuent de demander pardon pour avoir la vie sauve. Pardon aux Anciens qui sont aujourd’hui les esprits saints. Les esprits sains. Les enfants sains de la terre. Ceux qui n’ont pas souillé leur Mère. Ceux qui ont accepté la dette de sang qu’ils avaient envers leur Mère. Car elle leur a donné le sang de la vie. Ceux qui ont connu le ravissement de la bienveillance, de la générosité et de la reconnaissance. Ceux qui ont eu la force de dire non à leurs envies de conquête. D’appartenance et de propriété.

 

Ils dansent et chantent. La matinée est passée. Ils ont dansé et chanté.

 

Ils implorent la grâce. Ils expriment à travers leurs corps la reconnaissance divine. Le corps, en jouant de sa souplesse et du rythme de la musique, appelle à la vie et lui dit merci. Le corps tremblant. Avec frénésie. Le corps suant. Et transi. Des spasmes, des secousses. Des corps unis par ce même désir de se faire entendre, de se faire comprendre et d’être sauvé. Le peuple en transe poursuit sa danse. L’âme des danseurs se fond avec celle de la terre Et tous se confondent dans une même folie

 

Dans son délire Mana voit Aponi qui lui sourit. Elle est sûre qu’il est devant elle, mais elle ne sait pas s’il lui sourit. Elle sent pourtant une onde bénéfique l’envahir et gagner ceux qui sont près d’elle. Elle cherche à lui prendre la main. Un instant elle pense qu’ils dansent face à face. Pourtant, elle n’arrive plus à percevoir le son des tambours. Ils semblent s’être tus. Elle continue à danser sur le rythme que son propre corps lui à imposer. Ou bien celui d’Aponi ? Elle ne sait pas. Elle ne sait plus. Rien n’est plus certain. Tout paraît vague autour d’elle. Tourne très vite autour d’elle. Les murs du village semblent se gonfler d’eau. Gondoler. La terre est un tapis mouvant qui lui ordonne de se coucher. Elle vacille. Mais elle s’accroche. Elle sent l’écorce d’un arbre sous ses doigts. Elle croit voir les herbes voler et tourbillonner. Elle entend des cris. Un cri retient son attention. Son prénom. Elle entend crier son prénom. Nim l’appelle. Elle s’affole. Elle ne délire pas. Elle tente de le discerner, mais la terre a jeté sa poussière violemment sur ses yeux. Il fait sombre. Presque nuit. Il fait chaud. Une chaleur insupportable lui brûle le visage. Elle crie, elle aussi. Elle ne le sent pas, mais elle entend sa voix qui crie. Elle appelle Nim. La petite voix aiguë est proche. Là. Elle le sait. NIM. Une main, douce, fragile, agrippe ses doigts. C’est lui. Elle le prend dans ses bras. Elle veut courir pour s’abriter. Mais où ? Elle ne sait où aller. Elle tremble de toute son âme. Le petit garçon est accroché à son cou. Il lui tire les cheveux et l’étrangle. Elle n’arrive plus à respirer. Elle veut lui dire d’arrêter de la serrer comme ça, mais elle n’y arrive pas. Et le petit garçon est trop affoler. Il n’entend que sa propre voix qui hurle. Il dit qu’il ne veut pas mourir. Mana continue sa course insensée. Elle n’y arrive pas. Ses pieds ne décollent pas. Il semble qu’elle est collée à la terre qui la soulève et l’aspire à la fois. Elle voudrait s’échapper, mais son corps lourd et immobile ne lui répond plus. De l’air ! Elle veut de l’air. Elle n’en peut plus. Elle s’écroule au sol, buttant sur un autre corps. L’étreinte du garçon se relâche. Elle a le temps d’avaler de la poussière avant de s’évanouir.

 

5 . Le Réveil

 

Une voix résonne. Sombre et mystérieuse. Elle dicte lentement.

 

…alors il se fit un violent tremblement de terre, et le soleil devint aussi noir qu’une étoffe de crin, et la lune devint tout entière comme du sang, et les astres du ciel s’abattirent sur la terre comme les figues avortées que projette un figuier tordu par la bourrasque, et le ciel disparut comme un livre qu’on roule, et les monts et les îles s’arrachèrent de leur place ; et les rois de la terre, et les hauts personnages, et les grands capitaines, et les gens enrichis, et les gens influents, et tous enfin, esclaves ou libres, ils allèrent se terrer dans les cavernes et parmi les rochers des montagnes, disant aux montagnes et aux rochers : « Croulez sur nous et cachez-nous loin de Celui qui siège sur le trône et de la colère de l’Agneau. » Car il est arrivé le grand jour de sa colère…

 

Une voix. Mais elle ne résonne plus, elle est douce et calme. C’est un murmure rassurant. Mana tente de se concentrer sur cette voix. C’est celle de Vincent. Elle veut ouvrir les yeux. Mais seules ses paupières clignent légèrement. Elle n’arrive pas à bouger son corps.

 

« Tu es réveillée. Je sais que tu es réveillée, mon ange. Ne t’inquiète pas, je suis là. Tout va bien. Tu es à l’abri. »

 

A l’abri. Des rochers des montagnes. Les mots retentissent encore dans son esprit tels une prophétie. Elle tente de se remémorer ces phrases pénibles qui sonnent comme une vérité. Et puis, elle se rappelle. La danse, les prières. La Bible. Tout devient clair. Elle dit avec difficulté et lenteur, en détachant nettement les syllabes, comme pour mieux définir la terrible parole qu’elle prononce :

 

« L’A-po-ca-lypse… »

 

Alors, comme dans un rêve, elle entend les mots de Vincent, souriants et légers.

 

« Oui ! Peut-être ! Mais alors n’oublie pas : les serviteurs de Dieu ont été préservés ! »

 

Il dit cela avec un large sourire, mais ses yeux trahissent une émotion bien plus grande. Il pleure. Elle réussit avec peine à ouvrir les yeux. Elle craint la lumière. Mais il fait sombre. Seule une mince lueur artificielle pénètre dans la caverne. Autour d’elle, des ombres. Des ombres mouvantes et des ombres statiques. Celles des initiés et celle des masques. Ils sont dans la caverne des masques. Ils ont trouvé leur abri dans la caverne des masques ! Le lieu des objets cultes.

 

Vincent la rassure. Nim va bien. C’est Aponi qui les a trouvés, elle et son garçon, à quelques mètres du village, dans la brousse. Il les a ramenés sains et saufs. Il faut qu’elle se repose maintenant. Son corps a besoin de repos. Mais elle veut savoir. Gili, Issa… Tout le monde est là. On dégage l’entrée de la caverne pour pouvoir sortir et découvrir l’ampleur du désastre. La caverne cache une grotte. Assez vaste. Tous les enfants du village sont sauvés. Pour les autres villages, ils ne savent pas. Ils espèrent. Evidemment, il y a quelques pertes. Des personnes âgées… Yadim ? Yadim a tenu à faire face à la colère de la nature jusqu’au bout. Pour continuer à prier et nous protéger. Il n’est pas avec nous…

 

Mana lâche un soupir de tristesse et d’admiration pour ce vieil homme qui était devenu son père durant quelques heures de sa vie. Les heures les plus intenses de sa vie.

 

Dehors, rien n’est pareil. Tout est dévasté, brûlé. La terre est noircie comme le ciel. Il pleut. Le tonnerre gronde. Les animaux semblent avoir disparus. Il ne reste rien. Le village est détruit. Seule la falaise a résisté. Elle se tient là. Plus imposante que jamais. Elle semble se moquer des hommes qui travaillent à rechercher les corps pour les enterrer, à rassembler le bois et les pierres qu’il reste pour reconstruire, rebâtir. Mana regarde ce désastre. Elle a cessé de pleurer. Elle se dit qu’elle vit. Elle regarde le ciel. Les gouttes lui piquent les yeux. Elle remercie la vie de les avoir épargnés. Elle a froid. Bizarrement la température a chuté d’au moins dix degrés. Une température anormale. Et personne n’a de quoi se vêtir. Elle porte encore des lambeaux de son costume. Mais sa poitrine est nue. La pluie coule le long de ses formes harmonieuses. Aponi se tient derrière elle. Il lui demande si elle va bien. Mais elle ne peut pas aller mieux. Elle le remercie. Il lui a sauvé la vie. A elle et à Nim. Elle n’oubliera jamais. Il dit que c’est normal, qu’elle en aurait fait autant. Il demande si elle veut aller voir au cœur de la brousse. Voir comment la nature a résisté à sa propre violence, à son autodestruction. Le cœur de Mana s’accélère, son estomac se noue au moment où elle acquiesce. De toute façon, les hommes ne peuvent pas faire grand chose sous la pluie. Ce soir, ils dormiront à la caverne. La plupart se sont déjà réfugiés dans l’abri, ayant rapporté les graines de céréales et les quelques poulets épargnés.

 

Dans la Savane, il n’y a plus de buissons, plus d’herbes, plus de sable, rien que de la terre calcinée. En marchant au milieu de ce désert inquiétant, Mana et Aponi échangent leurs impressions. Ce qu’ils ont vécu ces derniers jours. Comment il l’a trouvée évanouie, au milieu de la tempête, le corps gelé, la peau brûlée. Elle montre ses cicatrices encore fraîches. Il lui caresse les bras. Elle tremble. Il l’a prend dans ses bras pour la réchauffer. Elle sent sur sa poitrine, le corps fin et musclé de l’homme qui la serre. Sa peau est douce. Lisse. Elle se laisse faire. Pose sa tête sur son torse et tente d’oublier les interdits. Elle ne veut plus bouger. Elle remarque sa peau noire et brillante, beaucoup plus noire que la sienne. Cela lui plaît. Il demande s’il ne vaut pas mieux rentrer. Elle va prendre froid. Elle redresse la tête. Scrute son regard. Elle sait qu’il ressent la même chose. Elle lui sourit et secoue sa tête en signe de désapprobation. Il lui caresse les cheveux. Il regarde au loin. Aucune silhouette n’est visible. Il la regarde, lui sourit. Son cœur cogne dans sa poitrine. Mana peut le sentir sous sa peau. Des frissons lui parcourent tout le corps. Elle sait qu’elle aime cet homme. Il se penche vers elle. Ses lèvres entrouvertes restent quelques instants au bord de la bouche de Mana. Elle sent son souffle qui pénètre dans son corps. Une douleur bestiale et plaisante déchire son bas-ventre. Elle n’a plus froid. Elle ferme les yeux. Ils s’embrassent alors avec passion, se serrant dans les bras l’un de l’autre. Il la soulève par la taille. Elle lui paraît étrangement légère. Il la couche sur cette terre qui n’est plus que poussière de volcan. Le corps de Mana s’abandonne à son désir. Il est sur elle. Ses lèvres dans ses lèvres. Ses dents saisissent ses lèvres. Doucement sans lui faire mal. Puis, malgré elle, elle ouvre la bouche étouffant un cri, dans son épaule. Il est en elle. Ses jambes s’agrippent autour des hanches de l’homme si puissant. Son dos frotte la terre, mais elle ne sent pas la douleur. Ses cheveux balayent la terre en un va et vient continu. Jamais son corps ne s’est autant abandonné. Elle en prend pleinement conscience, mais elle ne le contrôle plus. Chaque partie de son corps est en alerte. Il se soulève. Seul. Malgré elle. Elle sent son cœur battre. Ses muscles se raidir. L’intérieur de son corps jouir d’une sensation qu’elle ne connaissait pas. D’une fureur qu’elle ne se connaissait pas. Les lèvres d’Aponi saisissent ses seins. Elle le sert entre ses bras. Entre ses jambes. Elle ne sent plus la terre sous ses fesses. Elle est suspendue à ce corps qu’elle voudrait garder en elle à l’envie. A l’infini… Puis, elle s’abandonne entièrement à son plaisir. Intense. Fulgurant. Elle n’avait jamais fait l’amour…

 

Au loin derrière et au-dessus de leurs corps, ils entendent gronder le tonnerre : l’orage se fait plus menaçant.

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